Mercure de France, juin
d2 LES PEINTRES DU BOSPHORE
Des Alleurs, de Bonnac, de d'Andrezel, de Villeneuve, pour évoquer aussitôt le souvenir d'une des périodes pendant lesquelles le palais du Roi à Péra brilla du plus vif éclat. Les ambassades étrangères n'étaient pas moins élégantes. Après les Montagu, dont la mémoire est inséparable du Bosphore au xvm* siècle, l'Angleterre avait envoyé à Constantinople le comte de Stagnian qui, comme un d'Andrezel ou un Des Alleurs, était tout disposé à se ruiner pour faire honneur à son souverain. Les internonces ne menaient pas grand train ; mais de temps en temps un ambassadeur extraordinaire venait jeter quelque lustre sur le nom de l'Empereur : le comte de Virmond, par la pompe et la richesse qu'il déploya pendant sa mission, éclipsa un instant l'ambassadeur du Roi. Dans cette lutte où le crédit et le bon renom des Etats étaient en jeu, les Vénitiens, les Hollandais ne voulaient pas se laisser distancer. Ce n'était toute l'année que fêtes, bals, comédies, dîners, parties de campagne. La vie que l'on menait dans les quelques villages de la forêt de Belgrade où il était alors de mode de se retirer pendant les mois d'été, nous
a été décrite par un voyageur hollandais* :
Tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les Anglais et les Français s'y trouve réuni. Les dames surtout, qui sont fort captives dans la ville, y viennent donner l'essor à leurs plaisirs ; elles sont l'àme de toutes les fêtes qui se succèdent les unes aux autres de telle manière que le temps s'écoule sans que l'on s'en aperçoive. Tantôt ce sont des promenades sur le bord de la mer Noire, où, sous de magnifiques tentes qu'on dresse exprès, on voit des tables somptueusement servies, et le Pont-Euxin qui, toujours agité, pousse ses ondes sur le rivage avec un murmure qui, se mêlant aux doux accords de plusieurs instruments, semblent aiguiser un appétit qui ne l'est déjà que trop par la délicatesse des mets. Tantôt on va sur le bord des réservoirs de Belgrade où, nonchalamment couché sur des sofas mois et commodes, on sent de doux zéphirs qui, avec le murmure de l'eau, vous entraînent dans un sommeil agréable. Les aqueducs sont un autre divertissement ; on y passe des jours entiers à se réjouir, la bonne chère et le jeu se succèdent sans cesse, le jour s'envole sans s'ennuyer.
Le soir, quand il n'y avait pas bal, — et il y avait bal quatre fois par semaine, — on se promenait dans les prairies ; mais il ne fallait pas trop s'éloigner ; sans parler « des lions et des ours qui peuplaient la forêt », les Turcs étaient fort redoutés : ils avaient fait « de belles
1. Saumery, Mémoires et Aventures secrètes et curieuses d'un voyage du Levant. Liège, 1702; 3 vol, in-12, I, p. 140 et suiv.
captures sous les auspices de Cupidon ». Aussi
point de rendez-vous, point de tête-à-tête.
La vie était d'ailleurs réglée, chaque heure
avait ses divertissements et ses occupations :
A huit heures du matin, on donne de six cors de chasse ; alors tout le monde s'assemble dans une grande salle pour y boire le thé, le café ou le chocolat. A neuf heures, chacun se retire et fait ce qu'il juge à propos jusqu'à midi. A onze heures et demie, les cors de chasse avertissent qu'il faut dîner. On se met à table, d'où Ton ne sort qu'à quatre heures après avoir bu le café. On joue ensuite jusqu'à sept heures ; à huit heures les cors de chasse redonnent pour avertir d'aller souper ou d'entrer au bal. On y danse jusqu'à onze heures ; alors une table bien pourvue paraît. A minuit, on recommence les danses jusqu'à deux heures, et tout est fini.
Je laisse à penser, dit l'auteur en terminant, s'il y a peu de personnes, surtout celles qui aiment la vie voluptueuse, qui ne désirent d'être dans ce lieu.
Dans toutes ces fêtes Van Mour avait sa place marquée. On le recherchait pour « son humeur égale et gaie », pour « les vertus morales qu'il possédait ». Au milieu d'une société de diplomates se renouvelant sans cesse, il était comme le gardien des traditions, le témoin des époques disparues. Que de souvenirs pouvait raconter celui qui avait vécu dans l'intimité de tant
d'ambassadeurs ! Il gardait dans ses récits une grande réserve, car « il était ennemi de la médisance », et ce n'est certainement pas lui qui a contribué à ébruiter la fâcheuse aventure arrivée à cette ambassadrice qui, poussée par la curiosité, avait pénétré sous un déguisement dans le sérail oij le Grand Seigneur l'avait retenue pendant deux jours, au grand déplaisir du mari*.
Van Mour ne fréquentait pas seulement chez les Européens, il était également reçu chez les Orientaux, qui ne craignaient pas à cette époque d'entrer en relations avec la société étrangère à Constantinople. Les Turcs, qui avaient fait partie des ambassades envoyées par le Grand Seigneur à Vienne ou à Paris, avaient rapporté dans leur patrie le goût de la civilisation occidentale ; ils avaient recherché la société des ambassadeurs, qui s'étaient prêtés à ce rapprochement avec d'autant plus de complaisance qu'ils avaient eux-mêmes la curiosité
1, L'aventure serait arrivée aune ambassadrice de France, s'il faut en croire le récit du secrétaire du comte de Virmond, Historische Nachricht von der rôm.-kayserl. Gross-Botschaft nach Constantinopel welche Graf von Virmondt rûhmlichst verrichtet, Niirnberg, 1723.
de rOrient et qu'ils trouvaient ainsi le moyen de pénétrer plus intimement dans un monde si nouveau pour eux. Le long règne d'Achmet III fut, avec le règne du sultan Sélim, le moment oii les Turcs connurent le mieux la culture européenne. L'un des plus hauts fonctionnaires de l'empire en avait apprécié tout le charme pendant son ambassade à Paris ; il voulut faire profiter ses compatriotes de son expérience ; parles soins de Méhémet Effendi, l'imprimerie fut introduite en Turquie, les sciences, les arts furent encouragés, et, comme par enchantement, Versailles se trouva un beau jour transporté dans la vallée des Eaux-Douces, dans un des sites les plus charmants des environs delà Capitale.
Le délicieux vallon de Kiathané vit en quelques semaines ses coteaux se couvrir de kiosques. A côté du palais qu'avait fait construire le Sultan, s'élevèrent d'élégantes habitations de bois peint ou doré bâties par les principaux fonctionnaires de la Cour. Il n'y avait pas d'enjolivements qu'ils ne cherchassent : le topdji bachi, ou grand-maître de l'artillerie, plaçait au-dessus de sa porte un canon de bois peint
en bronze ; les officiers de la Fauconnerie mettaient des oiseaux sur leurs maisons ; quant au capitan-pacha, il embellissait sa galerie en y installant une galiote d'où l'on tirait le canon. Les bords de la petite rivière qui coulait paisiblement au milieu de la prairie étaient recouverts de plaques de marbre blanc ; des ponts faisaient communiquer les deux rives de ce nouveau canal et, pour compléter la ressemblance avec Versailles, l'ambassadeur de France offrait au Sultan quarante beaux orangers qu'il faisait placer dans leurs caisses autour du kiosque impérial.
La vallée des Eaux-Douces ainsi transformée plut tellement à Achmet III qu'il décida d'en changer le nom ; au lieu de Kiathané, on dut dès lors l'appeler Sadiabath, ou séjour de félicité*.
1. Sur la création de Sadiabath, voir une lettre de M. de Bonnac au Roi, du 30 septembre 1722 (AfiF, étr,, Turquie, vol. ëi, fol. 199). Le Mercure de juin 1724 a publié une Description de Sadiabalh, maison de plaisance du Grand Seigneur. Lettre écrite de Constantinople par M. de V. à M. de la R. le W janvier 1724. — Voir aussi Saumery, Mémoires et aventures secrètes et curieuses d'un voyage du Levant, I, p. 134. Tollot, Nouveau voyage fait en Levant, es années 1131 et 1732. Paris, 1742, in-12, p. 317.
Tout le monde y va, écrit un contemporain, il y a des jours où ce lieu est aussi fréquenté que le Cours-la- Reine et les Champs-Elysées. Les ministres des princes étrangers ont la facilité et l'agrément d'y trouver de temps en temps le Grand Vizir et les autres ministres de la Porte toujours de belle humeur et en disposition de leur faire plaisir.
Quelques semaines avaient suffi pour édifier Sadiabath, il ne fallut que quelques heures pour l'anéantir. Par une de ces révolutions subites si fréquentes dans l'histoire de l'empire ottoman, Achmet III fut détrôné. Le flot populaire traversa le vallon de Kiathané, ne laissant derrière lui que des ruines.
Dans son beau livre sur l'ambassade du marquis de Villeneuve, M. A. VandaP a raconté cette sédition et les aventures vraiment extraordinaires de ce levanti ou simple soldat de marine, Kalil Patrona, chef des révoltés. Un tableau de Van Mour, conservé au musée d'Amsterdam, illustre d'une manière précieuse ces scènes historiques.
L'artiste a groupé au premier plan de son tableau Kalil Patrona et ses deux principaux lieutenants : Musla, qui vendait des fruits sur
1. Une ambassade française en Orient sous Louis XV. La mission du marquis de Villeneuve, p. 147-182.
le port, et Ali, le marchand de café. Ces faiseurs de sultans, qui, pendant quelque temps, furent les maîtres de l'empire, appartenaient à la lie de la populace de Constantinople. Vêtus de la petite veste et du pantalon bleu des hommes du peuple, avec leur gilet largement ouvert sur la poitrine nue, leurs jambes nues, leurs babouches, ils semblent faire partie d'une de ces bandes que les touristes étonnés regardent accourir au feu lorsque le cri de Yangvar ! retentit dans Stamboul, ou de l'une de ces hordes sauvages que quelques Européens ont vu récemment dans les rues de la capitale se livrer au massacre des Arméniens. Kalil Patrona élève en l'air le cimeterre qu'il tient a la main ; ses lieutenants, armés jusqu'aux dents, portent l'un une pique, l'autre un drapeau, lambeau de soie dérobé au bazar des étoffes.
Derrière ces trois personnages, Van Mour a représenté sur la grande place de l'Atmeïdan les principales scènes de la révolution du 28 septembre 1730. Les tentes des séditieux sont dressées sous les murs du sérail. Plusieurs cadavres sont étendus sur le sol. Ce sont ceux du Grand- Vizir et des ministres que le Sultan a
sacrifiés. Des chars viennent les enlever. Plus loin, un groupe de femmes du Palais se portent au-devant de Kalil Patrona qui entre en triomphateur dans la résidence impériale.
Ce tableau du musée d'Amsterdam est certainement l'un des documents les plus curieux qui nous aient été conservés pour l'histoire de la Turquie au xvni^ siècle, et si Van Mour a peint d'autres scènes du même genre, il est très regrettable qu'elles ne soient pas connues.
Arrivé à la notoriété, Van Mour avait vu son atelier devenir le rendez-vous de la société élégante de Constantinople. Les ambassadeurs (( allaient souvent le regarder travailler », leurs secrétaires, les gentilshommes attachés à leur suite se rencontraient chez lui avec les personnages de distinction qui visitaient l'Orient, hommes de cour ou savants. L'artiste peignait leurs portraits, et il devait bien souvent les représenter dans un costume oriental. La mode à cette époque était de se vêtir à la turque. La Condamine, qui passa quelques
mois à Constantinople où il fut l'hôte du marquis de Villeneuve S s'amusait, à son retour à Paris, à intriguer ses amis en leur rendant visite habillé en turc; il soupait ainsi un soir à côté de Voltaire qui, ne le reconnaissant pas, se félicitait de rencontrer « un musulman si honnête et qui entendait si bien le français » *. La Morlière, le premier secrétaire du vicomte d'Andrezel, s'était procuré un costume de chef des huissiers du Palais, et c'était sous les traits d'un capidji-bachi qu'il se faisait peindre par Latour et par x\ved'. Nous ne connaissons qu'un portrait de Van Mour, celui de l'ambassadeur hollandais Calkoen; peut-être cependant serait-il possible de lui attribuer celui de milord Montagu, qui est reproduit dans une des éditions* des lettres de' l'ambassadrice d'Angleterre.
1. Sur le voyage de la Gondamine, voir: Mémoires de l'Accidémie des Sciences, 1732 ; Mercure de France, octobre 1752, et ToUot, Nouveau voyage fait en Levant es années 1731 et 1732. Paris, 1742, in- 12.