‹ Les peintres français en 1867Chapitre 6 sur 10 · L'ART BOURGEOIS · texte numérisé non relu

L'ART BOURGEOIS

Les peintres que nous avons jusqu'ici étudiés, forment ce que Ton peut considérer comme la tribu des véritables artistes , des artistes doués à des degrés divers d'une imagination et d'aptitudes particulières, si bien que tous les encouragements et toutes les récompenses seraient absolument impuissants à faire naître des hommes capables de

les répéter ou de se placer à leur niveau. Mais en dessous des maîtres sentant avec puissance et rendant ce qu'ils sentent dune manière neuve, en dessous encore des hommes moins grandement doués, qui ont cependant une veine d'invention qui en fait des artistes originaux, il convient de placer les hommes qui, n'ayant point reçu d'en haut la marque du feu sacré 7 n'ont pris de l'art

que ses procédés matériels, et qui n'ont su s'ap-

i proprier par conséquent que les côtés du métier qui sont en lui, et à l'aide desquels l'artiste est appelé à donner un corps à ses conceptions pour les faire tomber sous nos sens.

Un poète inspiré fait un drame dans lequel il donne une forme et un corps aux créations enfantées par son imagination; un artiste ému prend une toile et il y fixe, avec une image de la nature, une émotion correspondante à celle qu'il a ressentie à son aspect : il n'y aura que le poète et que l'artiste capables de faire passer leurs émotions et leurs impressions, l'un dans le drame, et l'autre sur la toile; mais tout le monde pourra plus ou

moins s'approprier la forme qui leur aura servi de

moule ; tout le monde pourra s'essayer à faire des

vers pour en composer des scènes, et les combiner

ensuite elles-mêmes de façon à établir la charpente

et le squelette d un drame; tout le monde encore, à l'aide du travail et de l'étude, en prenant pour point de départ ce qui a été fait avant soi, pourra parvenir à peindre des paysages ou à dessiner des figures. Pour nous conformer au langage usuel, il nous faudra dire que, dans ces deux cas, dans le dernier aussi bien que dans l'autre, on aura écrit des drames et peint des tableaux. Oui, mais les hommes qui se seront adonnés au dernier travail auront simplement fait œuvre d'ouvriers, et non point de poètes ou d'artistes ; ils auront fait une lampe, mais ils n'auront pu y faire descendre la flamme qui doit éclairer; ils auront pétri de l'argile, à cette argile donné une forme, mais le feu sacré qu'ils eussent dù y faire entrer pour y porter la vie, ils n'auront su ni le trouver ni le dérober, et c'est là ce que peuvent seuls faire les vrais poètes et les artistes d'instinct. Les créateurs et les

inventeurs doivent donc être absolument séparés des hommes qui se consacrent aux arts sans aptitude spéciales bien décidées, et c'est pour établir nettement cette distinction que je donne à l'art dont ces derniers sont les représentants le nom d'art bourgeois.

Je regrette que l'insuffisance de la langue ne me permette pas de trouver, pour rendre ma pensée, une expression autre que celle-ci, m'évitant l'emploi d'un mot qui, dans l'acception où je m'en sers, n'a point encore définitivement pris place dans le dictionnaire. Cependant le mot est en luimême excellent, parce qu'il est adopté depuis longtemps par les artistes pour caractériser d'un trait tout ce qui diffère d'eux ou leur est opposé. Le bourgeois, dans la langue de l'artiste, ce peut être tout le monde , aussi bien le prince et le duc et pair que le boutiquier, en un mot tout ce qui , comme puissance d'imagination et de sentiment artistique , ne s'élève pas au-dessus de la foule , foule en blouse ou foule en habit , et qui surtout , comme puissance pour rendre dans une forme originale une émotion ou une vision quelconque ,

est coudamné , en prenant le pinceau, àl'avortement ou à la médiocrité. Ainsi, il faut faire entrer dans le cercle de l'art bourgeois les créations des hommes qui ne reproduiront que des formes sans vie , dans lesquelles ils ne sauront faire passer ni souffle ni mouvement, ou bien encore qui, en supposant qu'ils parviennent à rendre une émotion ou un sentiment, auront seulement trouvé en eux ceux que tout le monde eût pu ressentir, et cette vision des choses qui , n'ayant rien d'original et de puissant, est naturellement celle du vulgaire et de la foule.

Il me semble que la distinction que je cherche à établir ici entre les véritables artistes et les hommes moins bien doués qui envahissent le domaine de l'art, est d'autant plus nécessaire que cette dernière classe, de plus en plus nombreuse, tend à se substituer presque entièrement à l'autre, et que déjà elle la noie par le nombre et la multiplicité de ses productions. Jusqu'à ces derniers temps, aux époques où il a fleuri , l'art était resté le culte exclusif d'un petit nombre d'hommes bien doués

et d'artistes peignant par vocation, parce que la nature les avait faits impropres pour toute autre chose que pour peindre. Aussi ne voyons-nous nulle part, jusqu'à nos jours, les hommes qui se croient nés artistes et capables de réaliser quelque chose à l'aide du pinceau, se compter par centaines et augmenter in éfiniment en nombre, au point de devenir aussi nombreux que les ouvriers qui forment certains corps de métier. Mais aussi il faut bien remarquer que c'est seulement de nos jours que les artistes ont eu le grand public pour les juger et les encourager. L'art autrefois était resté confiné à un petit cercle choisi ; le cercle est aujourd'hui énormément élargi, et il comprend tout le monde.

Quand l'art restait le domaine exclusif d'un petit nombre d'hommes nés artistes ou sentant en artistes, les seuls hommes peignaient qui voyaient réellenient naître en eux un monde de formes ou de visions pouvant seulement se manifester au dehors à l'aide du pinceau; mais aujourd'hui tout est changé. Pair suite du développement de la ci-

vilisation, de l'élévation relative du niveau intellectuel dans toutes les classes, et de la communauté des mêmes goûts, c'est pour tout le peuple et pour la foule, et non plus simplement pour une minorité éclairée, que les artistes travaillent, et comme, en même temps, les richesses se sont accrues et que le nombre des acheteurs de tableaux a fort augmenté, il est résulté de ce double stimulant inconnu autrefois une augmentation de production dans les objets d'art, et pour y satisfaire, un accroissement proportionnel dans le nombre des hommes se consacrant aux travaux artistiques.

Cependant cette production accrue et surexcitée ne peut être que médiocre et autre chose que de l'art bourgeois, car toutes les surexcitations extérieures sont absolument impuissantes pour augmenter le nombre des véritables artistes ; tout ce qu'elles peuvent faire, c'est d'appeler dans la voie artistique des hommes doués de certaines aptitudes spéciales de métier, qui vont produire des tableaux pour satisfaire à une demande, comme

ils eussent produit toute autre chose sous le coup de sollicitations d'une autre nature. Ici nous tombons dans un ordre de faits réglé par les lois de l'économie politique et dans une production soumise aux fluctuations de l'offre et de la demande, cômme celle des papiers peints et de la céramique ; car je ne fais aucune difficulté d'admettre que si la demande, pour tous les produits de ce que j'appelle l'art bourgeois, augmentait dans certaines proportions, l'offre ne fut au bout de quelque temps capable de la satisfaire, par le grand nombre d'hommes qui se jetteraient dans cet ordre de production, et qui arriveraient très* Vite à mettre au jour, en quantité fort accrue, les articles demandés aujourd'hui dans des proportions plus restreintes.

Quand le public appelé à juger et à payer les artistes était un public d'élite, les véritables artistes pouvaient seuls réussir, car tout ce qui n'eût point été véritablement œuvre d'art, eût été dédaigné et mis de côté par des gens difficiles et délicats; mais aujourd'hui cette production enva-

hissante d'œuvres sans grande valeur artistique loin d'exciter les dédains de la foule et de lui déplaire, satisfait au contraire parfaitement le grand public, car elle répond à sa médiocrité de sensations et de perceptions artistiques. Cet art bourgeois, c'est le seul que le grand public eût pu faire naître, car il est une image parfaite de la grossièreté de son goût; toutes ces œuvres sans saveur, que Ton paie si cher, ce sont justement les seules que les gens du monde, se mettant à acheter de la peinture, dussent acheter, puisqu'elles correspondent exactement à leur étroitesse de vues sur la nature et à leur propre manière de sentir.

La production, déjà si considérable, de toiles sans véritable valeur artistique, est donc appelée à durer ou même à se développer encore , puisqu'elle répond à un goût du public et à une demande de gens prêts à acquérir, moyennant un certain prix, toutes les œuvres de ce genre qui se présentent sur le marché. Que dis-je à un certain prix? Au plus haut prix! Car tandis que le véritable artiste,

doué d'une puissante originalité , soutiendra souvent luttes sur luttes pour faire accepter sa peinture et la vendra des prix infiniment bas pendant des années, tellement que, s'il ne vit jusqu'à un âge avancé, il ne recueillera aucun fruit de ses travaux, vous voyez , au contraire , les producteurs médiocres acclamés dès leurs débuts, et vendant de suite leurs toiles à des prix considérables.

Il n'y aurait rien à objecter à cela, car toute production qui répond à une demande est parfaitement légitime, n'étaient-ce cependant les résultats désastreux qu'un semblable état de choses a sur l'art proprement dit et sur les véritables artistes. Ce sont, comme conséquence, les artistes inspirés, entourés et étouffés par une foule d'ouvriers sans originalité et qui n'ont qu'une habileté de maia ; ce sont les encouragements de toute sorte donnés à la peinture vulgaire et sans traits accentués qui font qu'un peintre, en débutant, trouvera tous ses avantages à affaiblir les angles saillants et les côtés d'originalité qui feraient sa puissance, pour plaire plus vite au public et capter sa faveur en tombant

à son niveau; ce sont, enfin, comme conclusion, la médiocrité et le lieu commun tendant à tout envahir et à tout niveler, non point seulement en décapitant les hautes statures , mais en créant un état de choses définitif où les hautes statures ne sauraient s'essayer à dépasser un niveau commun.

Il faut cependant descendre dans les détails pour bien se rendre compte de la véritable nature de cet art bourgeois. Nous allons donc successivement l'étudier dans les trois grandes divisions où l'on peut faire rentrer presque toutes les productions auxquelles il donne lieu : le grand art, le portrait et la peinture de genre.

Et d'abord le grand art. Quel ne serait point votre étonnement si vous appreniez inopinément qu'un artiste vivant s'est proposé de re'tracer sur la toile cette grande scène de l'homme chassé par le Père éternel du paradis terrestre, scène qu'il a fallu toute la jeunesse de la poésie biblique pour animer une première fois et que, depuis, les grands

génies , les hommes au souffle le plus puissant , Raphaël, Michel -Ange et Milton ont seuls osé aborder? Quoi ! il existe parmi nous un artiste assez grandement doué pour voir éclore tout naturellement en lui une vision de cette scène sublime, possédant une imagination assez ailée et assez emportée pour recréer les types qui doivent y figurer, et se trouvant encore la puissance de les faire passer sur la toile dans une forme digne d'eux! Il est vrai qu'il existe au milieu de nous un artiste qui fait de semblables entreprises, c'est M. Cabanel, mais vous allez voir comment de nos jours on peut comprendre le grand art, et à l'aide de quels procédés on s'essaye à fixer sur la toile une image du Paradis perdu.

C'est le Dieu de la bible, le Père-Éternel, qui chasse l'homme du paradis perdu, et c'est là le premier type que l'artiste doit imaginer pour être vraiment créateur. Mais M. Cabanel n'a aucunement vu par l'esprit et imaginé un pareil ype ; il a tout simplement fait entrer dans son ableau celui que la souveraine imagination de

Raphaël avait créé une première fois, et il débute ainsi par un pastiche. Ses anges, son Adam et son Ève, sont tout simplement des modèles, des formes humaines ne réalisant aucun type idéal et reproduits sur la toile à l'aide des procédés de dessin et de faire appris dans les écoles et légués par la tradition. Mais dans tout cela, il n'y a rien d'original, rien de vivant, rien qui accuse un véritable travail de l'imagination, rien qui révèle qu'il se soit opéré dans l'àme de l'artiste quelque chose d'analogue à ce qui a eu lieu dans celle de Michel- Ange, lorsqu'il a enfanté les sublimes visions suspendues aux voûtes de la chapelle Sixtine.

M. Cabanel place son Père-Éternel, son Adam et son Ève au milieu d'un paysage représentant le paradis terrestre, tel qu'il a eu la puissance de l'imaginer. Peut-être que M. Cabanel, qui manque des facultés nécessaires pour créer des types humains idéalement conçus, saura au moins fixer une émotion ou un sentiment dans son paysage. Voyez ce que certains peintres, qui n'ont traité le paysage qu'accidentellement et comme partie sacrifiée, ont

cependant su lui faire rendre et comme ils Font empreint de tout Tordre d'émotions qu'ils voulaient communiquer; voyez, dans ce genre, le bout de paysage que le Corrége a mis derrière son Antiope, et les paysages en fonds de tableaux que le Titien peint de temps en temps. Mais dans le Paradis de M. Cabanel on ne découvre encore rien de pareil. M. Cabanel n'a point su animer la nature et la pénétrer d un souffle qui fassfe qu'elle nous parle ; son paysage est absolument froid , sec et sans vie, et la plus petite toile de Rousseau ou de Corot mise à côté, le ferait de suite rentrer dans le néant.

Dans ce Paradis perdu il y a de tout, de la science, du travail, des souvenirs, par dessus tout la recherche et la réussite de l'effet, en un mot, toutes les qualités nécessaires pour en faire la suprême expression de l'art bourgeois, mais la trace de la vision poétique et de l'imagination y manque absolument, et c'est la première, sinon la seule des choses qu'il fallait y rendre sensible pour donner au tableau une véritable valeur artistique.

Après la grande scène biblique, nous avons une parabole tirée de l'Évangile dans Y Enfant prodigue, de M. Dubufe. Qu'est-ce que M. Dubufe a fait de cette parabole qui a si heureusement inspiré tant de grands artistes? M. Dubufe n'a su retracer et animer sur la toile ni des hommes de son temps et de son propre pays, comme l'ont fait Paul Véronèse etMurillo, ni de véritables Orientaux, comme on en rencontre dans l'œuvre d'Horace Vernet ou de Bida. {1 a simplement peint un pastiche décoratif en reproduisant les costumes des peintres vénitiens du seizième siècle. Je dis les costumes seulement, car dans les personnages peints par M. Dubufe on ne découvre aucune trace de vie ou de passion. Cette peinture soignée et d'un faire correct, de modèles bien groupés pour se faire valoir a encore toutes les qualités des œuvres bourgeoises,

mais elle manque de tout ce qu'il faudrait pour être une véritable œuvre d'art; aussi comme peinture décorative, demeurc-t-elle fort inférieure à ce que produit M. Chaplin, et comme pastiche des maîtres vénitiens, a-t-elle juste le degré de valeur

que pourrait avoir de l'eau sucrée comparée à un vin généreux.

Voici maintenant M. Merle qui, dans sa Marguerite essayant les bijoux, tente de revêtir d'une forme sensible les créations nées dans la puissante imagination de Gœthe. Est-ce que M. Merle est parvenu à trouver les véritables types physiques que devraient prendre les personnages du Faust fixés sur la toile par un artiste assez puissant pour leur conserver leur grandeur? Pas le moins du monde. Dans sa conception panthéiste des choses et de la nature, Gœthe a communiqué aux personnages de son drame une puissance et un souffle qui ne leur sont pour ainsi dire point personnels, mais qui sont comme une émanation de l'esprit universel passé en eux. De ces personnages, M. Merle a tiré un joli sujet de tableau, un motif de scène bien arrangée et honnêtement peinte ; sa Marguerite est une agréable jeune fille, mais ce n est point la Marguerite de Gœthe, une fraîche et puissante blonde allemande qui joindra a un développement physique prononcé une

expression de visage suave, vaporeuse et poétique.

M. Jalabert peint de son côté une toile qu'il appelle [une Veuve, où se trouve représentée la tristesse d'une veuve en même temps que la consolation qu'elle peut trouver dans ses enfants. Dans cette œuvre, voilà enfin le malheur rendu absolument agréable et joli, la tristesse et l'amour maternels tout ensemble exprimés d'une façon mièvre et affaiblie pour devenir un sujet d'agréable sensibilité et d'attendrissement mitigé, pour les femmes et les hommes élégants qui demandent que tout soit arrangé de manière à répondre à l'exacte nature' de leurs sensations en fait d'art, aussi une pareille toile me paraît-elle être un des triomphes de l'art bourgeois.

Il serait inutile de continuer plus longtemps une semblable analyse, nous en avons assez vu pour reconnaître partout les mêmes procédés et le même système. Nous trouvons des hommes qui s'essaient successivement à reproduire les plus grandes scènes, les plus grands souvenirs, les

plus grandes créations de l'histoire, de la religion, de la poésie antique ou des grands poètes et des créateurs moderaes. Mais sont-ils euxmêmes animés du souffle qu'il faudrait posséder pour redonner la vie à un monde de géants et à des créations colossales, est-ce un instinct irrésistible, un besoin inné et dévorant de leur nature qui les pousse dans cette voie et qui les y maintient? En aucune man ière. C'est simplement de parti pris et par un choix raisonné qu'ils entrent dans la carrière, aussi ne la parcourent-ils point en artistes inspirés et en créateurs, mais en hommes laborieux et en gens d'esprit.

Impuissants à créer tout naturellement des types et des formes pour rendre sensibles, en leur donnant un corps , les conceptions idéales qu'eût dù enfanter leur imagination, ce qui est la manière dont le véritable artiste et le poète créent et imaginent, ils imitent les grands créateurs leurs devanciers, et ils retracent dans de simples pastiches les types et les formes que leur donnent leurs souvenirs, leurs études et les traditions de l'école,

Incapables encore de se trouver instinctivement une manière et un faire originaux ayant un lien intime et mystérieux avec leur organisation ^et leur tempérament, qualités qui se rencontrent chez tous les grands artistes qui peignent plus ou moins sous le coup de l'inspiration en laissant aller la main, ils remplacent cela par une manière de peindre laborieuse qui leur est commune à tous, et ils appellent à leur secours tout ce que l'on peut humainement apprendre de règles et de procédés pour donner de l'air et de la profondeur à une toile, pour faire fuir des figures ou les grouper, pour disposer des plans, pour arrondir des contours, pour épurer des lignes, agencer des draperies, harmoniser des couleurs:, dégrader des teintes et des nuances. Jamais le métier et tous ses secrets n'ont été poussés plus loin, jamais il n'y a eu plus de science et plus d'efforts, plus de travail et plus de recherche dans toutes les directions, mais tout s'est trouvé vain pour animer le monde des grandes créations auquel ces artistes se sont attaqués , car ce qu'il eût fallu pour cela c'était la

grande vision poétique et l'émotion profonde en présence des spectacles de la nature, et ces dons magnifiques, le ciel qui les donne a si peu d'élus, leur a à tous absolument refusés.

Cependant le triomphe de l'art bourgeois est dans le portrait, et il existe dans ce genre un groupe de peintres nombreux, on pourrait presque dire une école, MM. Bouguereau, Cabanel, Dubufe, Giacomotti, Jalabert, Winterhalter et plusieurs autres, qui se ressemblent absolument tous j et qui ont exactement l'air d'appartenir à une même famille, et cela parce qu'ici, plus que partout ailleurs, ils n'ont rendu, quand ils ont rendu quelque chose, que cette médiocrité d'expression, que cette fade et vulgaire conception de la vie, qui est le terrain naturel et forcé du bourgeois.

Lorsqu'on passe en revue les nombreux portraits que renferme l'Exposition du Champ-de- Mars, on ne parvient à en découvrir que deux où les peintres aient véritablement fait œuvre d'ar-

tistes, le portrait de l'empereur Napoléon III, de Flandrin, et celui de M™' H. F**, de Meissonier. Quand Flandrin et Meissonier ont peint ces portraits, le modelé du visage et le tracé des traits n'ont point été le but unique de leurs efforts, mais ils ont encore cherché à fixer sur la toile l'expression de la vie morale et le reflet du caractère que les traits du modèle posé devant eux leur avaient révélé. Nous avons donc dans les portraits de Flandrin et de Meissonier, comme dans ceux d'Ingres, des œuvres d'art dans le sens le plus vrai et le plus strict du mot, des œuvres où la forme tangible n'existe que pour communiquer un sentiment et rendre l'expression de la vie. Mais j'ai beau contempler à loisir les autres portraits exposés en si grand nombre, aller de M. Cabanel à M. Dubufe et de celui-ci à M. Bouguereau, je ne découvre plus rien de vivant ; les figures ne reflètent plus ni âme, ni expression, ni caractère. En regardant le portrait de M mQ H. T*\ il me semble être en présence d'une personne vivante, et je me plais à étudier le caractère que me révèlent les

traits de la ligure peinte, comme si j'étais eu face du sujet lui-même ; devant l'admirable portrait de Flandrin je puis faire la même chose, et la puissance de l'artiste s'est si bien affirmée dans cette œuvre, que ce seul portrait pourrait servir aux historiens futurs, en l'absence de tout autre document, pour retracer une image fidèle du caractère de l'Empereur. Mais si, de ces œuvres, je passe au portrait de M, Rouher, par M. Cabanel, ou aux portraits de femmes de tous les autres, je ne découvre plus rien de semblable.

Je vois un dessin correct et des lignes étudiées, un faire propre et soigné, un travail consciencieursement exécuté, point de défauts saillants et rien qui déplaise à l'œil, bien au contraire, la recherche et la rencontre de l'effet, beaucoup de goût dans le coloris, dans la pose et dans les ajustements du modèle, en un mot, une réussite complète de tout ce qui est du domaine de l'art bourgeois; mais l'empreinte du véritable artiste, cette âme et ce caractère quïl a du deviner ou découvrir et que son œil pénétrant doit, s'il le faut, aller

chercher jusque dans les profondeurs du modèle pour les fixer ensuite sur la toile, où est tout cela? Tout cela ! le peintre n'y a point pensé un seul instant et personne ne lui a demandé.

Il a peint une toile d'une coloration agréable qui fera admirablement bien comme décors de salon, la belle dame qui est le sujet du tableau y étale une robe du meilleur faiseur ; il lui a donné des traits de convention arrangés pour lui plaire, mais encore assez voisins des siens pour qu'on puisse la reconnaître, et ce sourire obligé qui sied si bien dans le monde pour dire des fadaises ; que peut-on donc demander de plus à un artiste, et toutes ces qualités ne sont-elles pas justement celles que comportent les exigences des bourgeois en fait d'art ? Et popr qui toutes ces œuvres sontelles peintes, sinon pour des bourgeois? Toute production doit à la longue s'adapter exactement au goût des consommateurs, de ceux qui la font naître ou qui l'encouragent, et la preuve que les producteurs de tous ces portraits ont admirablement atteint leur but et sont arrivés à satisfaire

exacteipent leurs clients, c'est qu'ils se ressemblent tous en tout point, et que le résumé de leurs qualités et de leurs défauts est la fidèle image de la peinture que les bourgeois eussent peinte pour eux-mêmes s'ils eussent su peindre.

Le domaine du portrait est immense, et il s'y trouve place pour les organisations et les individualités les plus diverses s'essayant à faire œuvre d'artiste. On peut fixer l'expression de la vie dans le portrait à la manière des dessinateurs, sans se préoccuper du rendu de la chair et de la couleur, comme l'ont fait Raphaël et, de nos jours, Ingres et Flandrin; ou bien, au contraire, sur les traces des coloris de Rubens et de Valasquez, arriver à rendre la vie, en imprimant sur la toile un reflet de la chair et du sang circulant sous la peau. On peut encore, tout en conservant à chaque personnage une personnalité propre, empreindre toute son œuvre du cachet de son propre caractère, peindre alors comme Van Dyck un monde noble, k grandes allures et marqué au coin d'une suprême distinction ; ou comme Gainsborough donner à tous

ses types un air de langueur et des yeux humides pleins d'une mélancolie rêveuse. Si même on n a point assez de puissance pour animer des types en fixant le reflet d'âmes sur la toile, on pourra cependant donner par le portrait une image du caractère d'un temps ou d'une époque, comme Font fait Kneller, nous rendant sensibles la licence et le débordement de la cour de Charles II, et Kattier l'esprit de marivaudage, l'élégance mignarde et l'afféterie qui dominaient dans notre société du dixhuitième siècle. On peut encore, comme M mc Lebrun, ou même de nos j ours M mc Henriette Browne, précisément parce qu'on a la touche féminine, parfaitement rendre sur la toile de vraies femmes, des femmes douées de toute la sensibilité de leur sexe. Dans ces différentes manières de comprendre et de traiter le portrait, du plus au moins et dans une proportion quelconque, les peintres ont véritablement fait œuvre d'artistes ; ils ont reproduit des formes qu'ils ont su animer et qui n'ont point existé pour elles-mêmes, mais bien pour communiquer quelque chose parlant ii

l'hnagination ou au sentiment. Mais dans les œuvres des portraitistes actuels oh ne découvre plus rien de ce genre, et on ne voit absolument rien qui donne à aucun de leurs nombreux portraits le droit de s'appeler œuvre d'art, dans le sens où Ton prendrait ce mot en l'appliquant à un portrait du Titien ou de Rembrandt.

J'ai eu occasion, en passant en revue les peintres de genre, de parler des pastiches auxquels l'œuvre des maîtres donnait naissance, et de mentionner le nombre de peintres qui, privés de toute invention, se bornaient à reproduire servilement les formes et les procédés d 'autrui. Cette production d'œuvres d'imitation, ainsi que celle d'une multitude de toiles de petite dimension, forme la dernière des catégories dans lesquelles on peut faire rentrer toutes les créations de l'art bourgeois.

Ici nous tombons dans une mer sans rivages d'œuvres n ayant plus aucun mérite artistique, et

dont la seule raison d'être est une demande de petits tableaux destinés à servir d'objets d'ameublement et à figurer dans certains intérieurs au même titre que les potiches ouïes chinoiseries. Il s'en fabrique, du reste, pour toutes les catégories d'acheteurs : il y a des scènes d'intérieur et des sujets familiers pour les personnes qui aiment les choses honnêtes d'aspect; des scènes égrillardes et des femmes nues pour ceux qui ont des goûts contraires; des animaux et des paysages pour les gens qui aiment la nature, ou qui, du moins, croient l'aimer et la comprendre. La plupart de ces œuvres ne communiquent aucune impression , et elles ne peuvent être considérées comme de véritables œuvres d'art que par les hommes assez mal doués pour être condamnés à ne jamais éprouver de réelle émotion en présence des toiles d'un véritable artiste. Du milieu de tous les peintres qui fabriquent du bibelot en peinture, il n'y a que M. Desgolfe qui, par son savoir-faire et l'extraordinaire fidélité avec laquelle il rend l'aspect vrai des natures mortes, mérite que l'on men-

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