‹ Les peintres français en 1867Chapitre 5 sur 10 · M. MANET · texte numérisé non relu

M. MANET

Nous sommes d'autant plus porté à être bienveillant pour M. Manet, qu'il a été fort injustement traité par les jurys officiels et parles artistes ses confrères, qui lui ont à plusieurs reprises fermé les portes des expositions officielles. Quand on est obligé, aux expositions annuelles des Champs-Élysées, de supporter la vue de centaines de toiles que laisse passer le jury et qui sont d une infériorité si absolue qu'elles n'ont même pas assez de valeur pour avoir des défauts saillants,

on se demande au nom de quels principes et en vertu de quel droit les membres du jury croient pouvoir refuser l'entrée à des œuvres aussi imparfaites qu'on voudra les supposer, mais qui au moins accusent chez l'artiste assez d'originalité et de puissance pour tirer quelque chose de lui et, de ce seul fait, le constituent cent fois supérieur aux copistes et aux imitateurs condamnés à ne jamais donner la vie à quoique ce soit. Tous les véritables artistes sont des êtres vigoureux, profondément originaux, obéissant le plus souvent dans la manière dont ils produisent, à une sorte d'instinct et de force native qui sont en eux. Laissez se développer toutes ces individualités au lieu de vouloir les courber, laissez-les accuser librement les côtés saillants de leur nature. Tout ce qui contribuera à assurer à l'individu sa liberté d'action, contribuera à développer l'artiste ; accueillez donc d'un œil favorable les nouveaux venus qui se présentent, pour imparfaits ou excentriques qu'ils vous paraissent, souvent par le seul fait qu'ils ne vous ressemblent pas.

Le sublime est partout voisin du ridicule, et dans les arts, les plus grands et les plus puissants créateurs sont le produit de la même force et des mêmes causes qui donneront le jour aux extravagants et aux excentriques. La sève surabondante qui fait naître, dans certains moments, toute une pléiade d'hommes hautement doués est justement la même qui, lorsqu'elle tombe dans certaines natures plus ou moins incomplètes, produit les excentriques, les esprits bizarres et les extravagants. Laissez se développer les uns et les autres, encouragez également leurs débuts de peur, en voulant faire un choix, de vous tromper et d'étouffer le génie. Le triage sera promptement fait et il se fera tout seul.

Mais loin que ces idées dominent dans nos académies, dans nos jurys, parmi les artistes euxmêmes, aussitôt qu'ils se groupent, c'est tout le contraire qui a lieu. Tous les encouragements et toutes les faveurs sont d'abord pour la médiocrité et le lieu commun, et c'est au devant d'eux qu'on court les bras ouverts. Les hommes qui se tien-

nent sur le chemin battu, sans défauts et sans qualités saillantes, n'ayant point assez de puissance pour avoir les uns ou les autres , voilà les bienvenus, ceux devant qui tombent toutes les barrières et s'ouvrent toutes les portes. Mais quelle idée se fait-on donc de l'art?

Le convenu, le chemin battu, ce qui ressemble à ce que tout le monde sent, pense ou dit , c'est la négation de l'art, c'est l'absence de l'invention, du rêve poétique et du souffle créateur échauffant le cerveau de l'artiste et pénétrant toutes ses fibres. Il y a peu de poètes et peu d'artistes dans le monde, et la nature, en distribuant à si peu d'élus les dons qui les font, les a par cela seul façonnés d'une manière qui doit les séparer de la foule. Aussi, pour celui qui est impressionné par les grandes créations de l'art, et pour lequel la lecture de certains poètes ou la vue de certains tableaux sont des événements dans la vie , ce qui est vulgaire , lieu commun, n'est rien : c'est le néant, œuvre rentrant dans le domaine cle la production industrielle et de la manufacture. La première des qua-

lités de l'artiste, c'est donc de n'être pas comme tout le monde. Certainement que le grand artiste est celui qui a la vision plus puissante , la tête dans des régions plus élevées, la démarche plus assurée, le pas plus accentué que tout le monde; mais à celui qui, dans le domaine de l'art, suit tranquillement la voie battue, je préférerais encore, sans hésiter, l'excentrique ou l'extravagant que sa nature ou son instinct porterait à marcher les jambes en l'air, et je trouverais qu'il approcherait beaucoup plus de la conception que je me fais de l'artiste que celui qui emboîterait le pas de tout le monde et cheminerait avec la foule.

On ne saurait donc trop hautement protester contre les prétentions qu'ont chez nous les jurys et les académies, au nom de certains principes qui ne viennent tous que d'un amour instinctif pour le lieu commun, de s'ériger en arbitres de ce qu'il faut laisser voir au public, pour finir par laisser entrer les pastiches et les œuvres banales, en fermant la porte tantôt à M. Courbet, puis à M. Manet, à des hommes, en définitive, essentiellement

originaux et doués à des degrés divers des véritables qualités de l'artiste.

Mais ce prologue nous a conduit sur le seuil de l'exposition de M. Manet, et il est enfin temps d'y entrer et de nous demander ce que vaut l'œuvre de l'artiste.

Lorsqu'on a entendu tout le bruit qui s'est fait autour du nom de M. Manet, les anathèmes dont il a été l'objet, les colères qu'il a suscitées, et qu'on se trouve pour la première fois en présence de son œuvre, on doit être fort étonné de n'y rien voir de véritablement extravagant. On devait au moins s'attendre à trouver un homme s'essayant à peindre comme on ne l'a jamais fait sur la terre, et comme on pourrait tout au plus le faire dans la lune ou le royaume de Laputa, tandis qu'on découvre tout simplement les œuvres d'un artiste dont les principaux défauts viennent de ce qu'il a commencé à peindre avant de savoir suffisamment manier le pinceau.

Il est des hommes qui commencent fort jeunes h se servir du crayon, qui font un long apprentissage du métier dans les ateliers, qui en apprennent tous les secrets et toutes les roueries, et qui, ainsi préparés de longue main, se produisent au public dans des œuvres patiemment étudiées et laborieusement peintes. M. Manet a suivi une voie diamétralement opposée. Alors même qu'en débutant il ne connaissait le métier que très-imparfaitement, il s'est mis à peindre spontanément, tirant tout de son propre fonds, sans se préoccuper des principes et des procédés connus dans les ateliers, et il a retracé de suite, sur la toile, de grandes compositions et des personnages de grandeur naturelle. M. Manet est évidemment de la famille de ces audacieux qui donnent de suite l'assaut et qui prétendent tout conquérir de haute lutte.

M. Manet n'a point réussi complètement dans ce qu'il voulait faire, car ses imperfections en font un artiste encore trop incomplet pour qu'on puisse dès aujourd'hui le placer au rang qu'il a voulu conquérir d'un bond; mais il ne s'est point pon plus

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cassé le cou, comme il éùt pu le faire, car, en dépit des clameurs qu'il a soulevées , tout le monde est aujourd'hui obligé de lui reconnaître les qualités natives qui font le véritable artiste. M. Manet peint depuis trop peu de temps, et il n'a point encore assez donné la juste mesure de ce qu'il pourra produire plus tard, pour que j'essaye ici de caractériser définitivement sa manière et de définir son œuvre; je me bornerai seulement à établir ce qu'il me semble trouver en lui de qualités et de défauts saillants.

J'ai déjà dit que les principales imperfections de M. Manet étaient venues de ce qu'il avait commencé à peindre avant de savoir le faire, marchant tout seul et obligé d'apprendre en peignant. De là, encore aujourd'hui, la plupart de ses imperfections et de ses lacunes. Le plus grand reproche que Ton puisse peut-être faire à M. Manet est celui de travailler trop vite et de traiter ses tableaux trop en esquisses. Son faire n'est pas poussé à un point assez arrêté, son modelé manque de fermeté, et ces défauts s'accusent surtout chez lui dans le

traitement des figures. 11 faut, pour qu'il donne toute sa mesure, qu un artiste pousse la valeur et le mérite de la forme aussi loin que possible , et M. Manet se condamne à rester fort au-dessous de ce qu'il pourrait être en peignant d'une manière trop rapide et trop hâtive.

Quant aux qualités natives qu'on trouve en lui , la première est un véritable sentiment de la couleur, qui donne à ses tableaux une gamme de tons fort originale. Ses toiles ont toujours de l'air et de la profondeur ; on y découvre encore une grande hardiesse de touche et une grande justesse d'allures dans les personnages , qui ne sentent ni la pose ni l'effort. Enfin, quand l'artiste ne tente pas d'escalader d'un bond les sommets les plus ardus de l'art en refaisant à nouveau de grandes études de nu, il nous donne des œuvres comme son Chanteur espagnol, son Enfant à l'épée, ses natures mortes , où il atteint sans effort la justesse du ton, et sait pleinement rendre, par un faire large et hardi, l'effet exact qu'il cherche.

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