L'ART OFFICIEL
L'art officiel est essentiellement de l'art bourgeois, mais avec un caractère particulier et une physionomie tranchée qui demandent qu'on en fasse une branche à part et qu'on lui consacre un chapitre spécial.
Si vous concevez l'artiste comme un être pouvant seulement créer sous le coup d'une inspira-
tion indépendante de la volonté, ou que du moins l'acte seul de la volonté ne suffit point à faire naître, vous ne penserez plus à le classer au nombre des producteurs capables de donner naissance, en toute occasion, à des œuvres de commande, dont le cadre et le sujet lui seront indiqués par avance. L'artiste ne peut donner la mesure de ce qu'il vaut qjie lorsque, livré à lui-même et abandonné à son instinct, il s'essaye à fixer sur la toile les seuls sujets que son organisation et ses aptitudes le destinent tout naturellement à produire; mais si, le privant de sa liberté, on lui trace une voie où il devra forcément se tenir et produire sans être soutenu par l'inspiration, on le paralyse à coup sûr et on le condamne alors à tomber au-dessous de lui-même. Il résulte de ceci que quand l'État se borne à acheter des tableaux aux expositions ou aux Ventes, la valeur des œuvres qu'il acquiert dépend entièrement du goût et des lumières de ses agents, mais que lorsque, sortant de ce rôle, il se met à commander des tableaux en en fixant le cadre et
le sujet, il place les artistes dans des conditions si désavantageuses pour produire, qu'il se condamne lui-même, comme il est arrivé, à remplir ses palais et ses musées des plus mauvaises œuvres de tous les peintres.
Les œuvres commandées pour le compte de TÉtat seront donc tout ce qu'il y aura de plus médiocre, d abord parce qu'on aura placé les artistes dans les conditions les plus défavorables pour les peindre, et qu'en outre, on aura fait choix de sujets, pour les leur imposer, qui les mettent aux prises avec un travail si ingrat et des difficultés de métier si considérables qu'il n'y aurait encore rien que de très naturel à ce qu'ils échouassent, fussent-ils placés dans les conditions avantageuses qui leur font défaut*
Les sujets qui composent le catalogue de l'État* se renferment presque exclusivemeut dans des visites 4e princes, dans des réceptions, cérémonies, revues, batailles, etc., etc. Or, peut-on concevoir avec nos costumes modernes rien qui prête moins que de pareils sujets à être reproduit p^r un peintre
s'essayant à faire œuvre d'artiste? L'artiste tel que nous le comprenons, c'est l'homme qui se trouve instinctivement porté vers certaines scènes qu'il imagine, ou vers certains aspects de la nature, et qui reproduit librement ses impressions en les fixant dans la forme qu'il a imaginée ou dans l'aspect de la nature qui l'a frappé. Peut-il rien exister dans les cérémonies officielles qui permette quelque chose de semblable? Absolument rien. Voilà au contraire l'artiste, homme d'invention et de spontanéité, contenu de toutes parts par la réalité, et obligé de reproduire servilement l'arrangement conventionnel des groupes et des lieux qui forme la partie obligée de toute cérémonie. Le voilà astreint à aligner sur la toile des rangs entiers de gens vêtus d'habits galonnés ou
d'uniformes étriqués ; le voilà condamné à repro-
duire des visages d'où toute émotion est bannie, ou bien sur lesquels on ne lit que cette platitude d'expression prise pour écouter un discours du prince ou lui présenter une supplique.
Et vous croyez qu'on lui diminuera les diffi-
cultés purement matérielles de pareils sujets, eu lui laissant une certaine latitude pour les arranger ou les composer? Bien loin de là, il lui faudra être aussi exact qu'un procès-verbal, peindre jusqua la dernière broderie et au dernier bouton de chaque habit, mettre tous les personnages à la place exacte que leur rang les appelle à occuper, reproduire encore de face le visage des priucipaux pour en faire autant de portraits, et enfin retracer le plus souvent toute la scène sur une toile de dimensions gigantesques, si bien qu'à toutes les impossibilités qu'il a à vaincre, on ajoute encore celle de donner la vie et le mouvement à une de ces compositions colossales, telles que des hommes comme Rubens et Velasquez n'en n'ont euxmêmes qu'exceptionnellement abordées.
Déjà nous avons vu les productions de la peinture bourgeoise être, à raison même de leur médiocrité, encouragées parle public et les bourgeois, ici nous allons également reconnaître que l'infériorité irrémédiable de l'art officiel n'est point un obstacle à son développement, car ce que ceux
qui le patronnent demandent, ce ne sont point des œuvres ayant pour première qualité d'être des œuvres d'art, mais bien des compositions d'un certain ordre, destinées simplement à retracer des scènes dont on veut conserver la physionomie exacte. Des qualités d'art ! qui est-ce qui en exige dans de pareilles œuvres? Évidemment l'État commande de la peinture au même titre que ses autres fournitures, et les peintres ne sont pour lui que des producteurs, comme ceux qui lui fournissent ses équipements militaires ou le mobilier de la couronne. Un prince naît, l'État réclame des odes et des cantates pour célébrer l'événement, et de suite des ouvriers en vers produisent, sur commande, des odes et des cantates où il y a naturellement de tout, excepté de la poésie ; de même une revue, une cérémonie, une bataille ont lieu, et aussitôt quelqu'un est mis par l'État à peindre une toile destinée à en retracer la physionomie, et faite pour occuper une certaine place dans un lieu désigné d'avance.
Vous voyez bien qu'en faisant peindre des ta-
bleaux dans de semblables conditions, on ne peut penser à réclamer des œuvres d'art. Vous demandez à un artiste de vous peindre une bataille, mais vous devez savoir que si la nature ne Ta tout particulièrement organisé pour reproduire de pareils sujets, la bataille qui vous sera peinte pourra avoir toutes les qualités du métier sans être pour cela une production véritablement artistique. Quand TÉtat s'est adressé à Horace Vernet pour avoir des tableaux de bataille, il s'est trouvé posséder des œuvres de mérite, pourquoi ? parce qu'Horace Vernet, sur le terrain où on l'avait placé, était resté sur celui où son instinct l'avait déjà tout naturellement conduit, et où il s'était établi de lui-même, en obéissant à une vocation bien décidée. Aussi, dans tous les tableaux où Horace Vernet a eu à fixer sur la toile des soldats de son temps et qu'il avait vus, a-t-il produit de véritables œuvres d'art, des œuvres rendant sensible, dans une forme originale, tout un côté intérieur et vivant des choses.
En employant Horace Vernet, l'État a eu par
hasard des créations artistiques ; mais comme ce qu'il réclame avant tout, ce ne sont point des toiles ayant pour première qualité d'être des œuvres d'art, Horace Vernet mort, il s'est mis à commander des tableaux de , batailles à une série de peintres qui, n'ayant naturellement dans ce genre aucune aptitude native, ne lui ont peint que des œuvres de métier où toutes les grandes qualités artistiques font défaut.
En tête de ces artistes, nous rencontrons M. Yvon, qui s'est consacré à retracer des scènes empruntées aux grandes batailles de Grimée et d'Italie. Nous avons au Champ-de-Mars la première en date de ces toiles , qui peut aussi passer pour la meilleure, la Prise de la tour Malakoff. Dans cette circonstance, M. Yvon a dû aborder de front toutes les impossibilités d'un pareil sujet : scène immense, personnages de grandeur naturelle au milieu de la boucherie et de l'acharnement du combat. Il a, comme Atlas essayé de soulever un monde, aussi
n'y a-t-il rien d'étonnant à ce qu'il ait plié sous le poids. Où est, en effet, cette série de passions ardentes dont son sujet lui faisait une obligation de fixer l'image sur la toile? La rage, la soif du sang, l'acharnement de la bête féroce qui, dans le combat, se retrouve dans l'homme , la terreur chez les uns, la colère, le délire chez les autres; ces émotions les plus terribles , mais aussi les plus difficiles à rendre qu'il soit au monde, M. Yvon s'étant trouvé impuissant à les exprimer, les a tout simplement remplacées dans sqn œuvre par d'affreuses grimaces. Et cependant ce tableau impossible à faire possède encore certaines qualités! Mais ce n'était point assez d'avoir mis l'artiste aux prises une seule fois avec de semblables difficultés, on a donc appelé M. Yvon à produire toute une série de toiles dans la même donnée, oï comme se répéter dans une pareille voie , c'est aller sûrement en s'affaiblissant, on l'a conduit de chute en chute à peindre la Bataille de Solferino du Musée de Ver- . sailles, une œuvre d'un faire absolument mou, où le relief, le mouvement, l'air et la profondeur
manquent également, et où les tons sont si bien faux et criards, que la bataille semble être livrée à la lueur de pétards et de feux de Bengale.
M. Pils, de même que M. Yvon, a mis presque exclusivement son pinceau au service de l'État, et il a peint, pour ses débuts, la Bataille de l'Aima. Déjà, sut cette toile (où il a, du reste, fort habilement tourné une partie des difficultés inhérentes à son sujet, en ne peignant point une véritable bataille, mais un défilé de troupes se rendant à une bataille), on découvre en germe les principaux défauts de l'artiste, qui vont s'accentuer et définitivement prendre le dessus dans sa Fête donnée à l'Empereur. Il me semble que voilà enfin un type complet des horreurs où peut conduire la peinture officielle. Nous sommes ici en présence d'un tableau d'une coloration crue et absolument fausse de tons, tellement qu'on dirait toute la scène peinte avec un mélange de lie de vin et de jus de groseilles, et qu'on croirait les personnages affublés de costumes faits de papier peint.
Voilà ce que sont devenus deux artistes d'un
— loi —
véritable talent pour s'être donnés à l'État et s'être voués à produire les œuvres ingrates qui forment le fond de son catalogue. Mais considérez encore combien des artistes heureusement doués, qui dans des œuvres librement conçues et spontanément créées se sont révélés dans toute leur valeur, sont tombés au-dessous d eux-mêmes lorsqu'ils ont abordé la peinture officielle et peint de commande pour l'État. Allez voir ^Versailles ce qu'est devenu M. Muller dans son Ouverture de la session du Sénat et du Corps législatif, une des plus hideuses choses qu'on ait jamais peintes; observez Hippolvte Bellangé, qui dans ses Deux Amis met tant de sentiment, peignant dans Une Revue sous l'Empire une toile de paravent sans vie , sans mouvement, sans qualités de faire d'aucune espèce ; rappelezvous, au Salon de la Réception des ambassadeurs Siamois de M. Gérome, où il semblait que les ambassadeurs eussent apporté la fièvre jaune avec eux pour la donner à toute l'assistance ; voyez encore au Champ-de-Mars Y Arrivée de la reine d'Angleterre à Cherbourg, une marine de Gudin
dont les navires sont en verre soufflé et la mer en cristal, et vous conviendrez alors que l'avortement et l'impuissance absolue qui s'affirment dans toutes les œuvres commandées par l'État suggéreront, comme dernière réflexion sur l'art officiel, au critique , la remarque qu'on a fort malheureusement pour eux détourné vers cette voie des peintres qui eussent trouvé ailleurs un bien meilleur emploi de leur temps et de leurs facultés, et, au contribuable, le regret que l'argent du budget destiné à payer de pareilles œuvres et à en encourager la production, soit si mal dépensé et si inutilement jeté par les fenêtres.