Les peintres français Salon de 1859 Louis Jourdan
A. liOUP.DILLlAT ET C>®, ÉDITEURS La iradnciion et la reproduction sont réservées.
Lo journal le Siècle a publié les principaux chapitres de ce petit livre. Je me suis borné à modifier la forme là où ces modifications m’ont paru nécessaires, mais le fond est resté. Bons ou mauvais, les Jugem.ents que j’ai portés sur les principales œuvres de peinture exposées au salon de 1859, ont au moins la valeur d’une impression naïvement ressentie et sincèrement exprimée. C’est avec des matériaux de ce genre qu’il sera possible un jour d’écrire l’histoire de l’art et des artistes contemporains.
Je dois, avant tout, dire à quel point de vue je me suis placé, en ma qualité de juge dans ce tournoi artistique.
Voici ce (jue j’écrivais à M. le rédacteur en chef do la partie littéraire du Siècle:
« Je n’appartiens à aucune école, je n’ai aucun parti pris pour ou contre telle ou telle coterie, tel ou tel système, tel ou tel nom; je n’ai aucun engagement
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d’atelier, je ne suis tenu à aucune admiration ni à aucun dénigrement. J’aime la couleur, et je ne fais pas fi du dessin ou de la composition. J’admire M. Ingres aussi bien queM. Delacroix, quand ils font bien; je ne dédaigne pasM. Courbet dans ses bons moments ; les jeunes talents me paraissent devoir être sérieusement encouragés. En un mot, je crois que la mission du critique consiste à mettre en évidence tout ce qui est réellement beau, sans distinction d’école ; à tenir compte de tous les courageux efforts. Je remplirai cette mission de mon mieux et aussi consciencieusement que possible ; je me souviendrai que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
» Après cela, je dirais volontiers ce que dit Alfred de Musset :
.... J’espère
Que vous m’épargnerez de vous parler latin.
» En d’autres termes, vous me dispenserez de vous faire une théorie sur l’art. J’en ai tant lu, de ces théories, que je ne me sens pas la force d’ajouter un épi à cette gerbe abondante. L’art, c’est la vie idéalisée; l’art est partout où se trouve le sentiment du beau justement et poétiquement exprimé. J’écrirai suivant mon impression, bonne ou mauvaise. Si je me trompe, je me tromperai du moins de bonne foi.
B Et pour commencer, je ne crois pas me tromper en accusant tout d'abord le jury d’admission, qui a refusé des œuvres très-sérieuses et très-recommandables, selon moi, pour en accepter de très-médiocres.
If' -
Mais, eût-il été plus clairvoyant, je l’accuserais encore par ce fait seul qu’il existe. »
Je n’accepte pas, pour mon compte, et à plus forte raison pour le compte des artistes, une juridiction ainsi composée. Je n’admets pas que quelques personnes choisies dans une des classes de l’Institut puissent être appelées à décider éternellement du sort et de l’avenir des jeunes talents qui aspirent à se produire devant le public. Plus j’y pense, et moins je comprends que des hommes prennent légèrement une telle responsabilité.
Il est de droit commun dans notre pays que l’on soit jugé par ses pairs; or les membres du jury ne sont pas les pairs des artistes, de ces plébéiens encore obscurs qui ne sont ni arrivés ni décorés ; humbles piocheurs qui défrichent le sol et dont l’avenir peut être brisé, sinon par un refus systématique, du moins par une simple distraction de la part des juges. On ne connaît pas encore toute l’étendue de l’ostracisme exercé par le jury, mais on cite des œuvres importantes qui ont été repoussées sans qu’il soit possible de s'expliquer pourquoi elles l’ont été. De méchantes langues prétendent que le jury ne les a même pas vues. Cela n’est pas, sans doute, mais bien souvent ' on paraît s’être borné à consulter les notic'es : Un tel ? quel est son maître? Non I oui!
En admettant même que les juges aient rempli consciencieusement leur mandat, comment est-il possible que quelques hommes, toujours les mômes, puissent apprécier, en un temps si court, dix mille
toiles qui défilenl sous leurs yeux? Quel est le tempérament capable de résister à un pareil exercice?
C’est la constitution du jury qui est vicieuse, plus encore que les hommes ne sont imparfaits ou prévenus. 11 est bien évident qu’à moins de laisser arriver devant le public des horreurs comme celles qui provoquèrent, en 1848, un si vaste éclat de rire,— et cet éclat de rire ne fut pas sans utilité, — il est bien évident, dis-je, qu’il faut faire un choix parmi les œuvres qui aspirentà l’honneur du Salon; mais le jury chargé de ce choix ne doit écarter que les œuvres immorales ou les barbouillages informes. Donc, il .faut un tribunal; mais pourquoi les membres de ce tribunal ne seraient-ils pas pris parmi tous les artistes ayant obtenu une distinction quelconque aux précédentes expositions, depuis la simple mention honorable jusqu’à la croix de la Légion d'honneur?
Comment agit-on lorsqu’on veut constituer le jury chargé de prononcer sur des questions qui touchent à l’honneur, à la fortune, à la liberté, à la vie des citoyens? On dresse d’abord urie liste générale des principaux patentés, avocats, banquiers, médecins, rentiers, employés, etc,, et l’on tire au sort les noms des personnes qui doivent former le jury pendant chaque session de cour d’assises. Indépendamment de ce premier tirage au sort, il y en a un second qui désigne les jurés chargés de siéger spécialement dans^chaquo aflaire.
Le pays trouve dans cette institution libérale d’assez sérieuses garanties pour qu’on puisse les appliquer à l’art. La liste générale du jury d’admission serait
composée, ainsi que je l’ai dit, de tous les artistes ayant précédemment exposé et reçu une distinction quelconque. A l’époque fixée pour l’admission des tableaux, un tirage au sort désignerait la veille le jury du lendemain ; les jurés désignés par le sort seraient avertis imméilialement et viendraient occuper le lendemain leur siège, qu’ils céderaient le surlendemain à d’autres, et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’examen filt fini. De cette façon, on échapperait aux influences d’écolo et do parti pris ; on épargnerait aux jurés la fatigue écrasante qui résulte d’une session prolongée, et«les artistes n’auraient pas à se plaindre. Sans doute, quelques œuvres médiocres passeraient; où serait le mal? On dit, lorsqu’on parle de la justice, qu’il est préférable de voir cent coupables absous plutôt qu’un innocent condamné. De môme, la chance de voir des œuvres sans talent figurer à l’exposition serait préférable à celle de l’exclusion d’une seule œuvre de mérite.
Je vais plus loin. Je parlais tout à l’heure de l’éclat de rire homérique qui accueillit certaines toiles admises à la libre exposition de 1848. J’ajoutais que cet éclat de rire ne fut passons utilité. En effet, combieri de malheureux, persuadés qu’ils avaient du talent, qu’ils étaient méconnus parce qu’ils avaient été repoussés des expositions précédentes, durent à ce jugement solennel du public la perte de leurs illusions, et abandonnèrent définitivement une carrière pour la(|uelle ils n’étaient certainement pas nés.
A ce point de vue, il serait peut-ôtre nécessaire d’avoir tous les cinq ou six ans une exposi tion li bre où fous
seraient appelés. On n’exclurait que les œuvres portant atteinte à la morale publique. Indépendamment du bon effet que produiraient ces sortes de saturnales artistiques en guérissant de la manie de peindre ou de sculpter des gens qui, évidemment, se sont trompés de vocation, on en obtiendrait un résultat plus décisif encore : c’est que le public, en voyant les toiles, les marbres, les plâtres, les dessins sur lesquels aurait porté l’ostracisme des jurés, jugerait à son tour en dernier ressort, et au besoin rendrait justjce aux talents qui auraient pu ôtresystématiquementrepoussés.
Je ne sais au juste ce que vaut cette idée ; mais- je suis sûr qu’en prenant pour point de départ l’institution du jury en matière criminelle, on arriverait â doter l’art d’une institution qui couperait court à toutes ces petites intrigues, à ces exclusions de sectes, à ces plaintes qui se renouvellent chaque année; on donnerait aux artistes la garantie qu’ils réclament. Cela ne plairait pas, je le sais bien, à quelques hauts et puissants seigneurs qui ont pris l’habitude de décider en maîtres du sort des artistes et de l’art contemporains. Mais il faudra pourtant se résoudre, un jour ou l’autre, à leur faire ce chagrin. Si l’on avait écouté les vieux gentilshommes qui, en 1815, nous revinrent de l’étranger avec leurs ailes de pigeon, croyez-vous que nous serions en possession du jury, du code civil, et de bien autres choses qui devaient inévitablement précipiter la France dans un abîme de maux, et dont la France a l’indignité de s’accommoder?
Quelques personnes avaient, dit-on, songé à organiser une contre-expo.sition, où le public aurait pu
juger de la valeu» des œuvres repoussées par les 'pachas du palais do l’Industrie. Il eût été désirable que cette tentative réussît. Le public, en voyant des œuvres refusées supérieures en mérite à certaines œuvres admises, se serait demandé où était la raison d’être des décisions du jury. Tous les critiques auraient été d’accord, j’en suis sûr, pour réclamer, au nom des intérêts de l’art, une réforme qui est devenue indispensable.
Quand on sait ce que coûte à l’artiste la production d’une œuvre, si infime qu'elle soit; ce qu’il y attache d’espérances exagérées, de rêves, d’illusions grandies à l’ombre de l’atelier, entretenues par des amis inexpérimentés, on ne peut se défendre d’une profonde sympathie pour ces laborieuses existences jetées en dehors des conditions de la vie commune; on désire surtout que la lumière rude et peu complaisante du Salon, succédant au jour tamisé de l’atelier, que l’opinion du public prenant la place des approbations individuelles, éclairent l’artiste sur sa propre valeur.
Je sais qu’il est des vanités tellement robustes quelles résistent aux plus sévères leçons. Celles-là, il faut les abandonner à leur malheureux sort. J’aime encore mieux entendre un artiste déclarer tout haut que le public est un crétin, que les critiques sont des ânes; affirmer solennellement son talent envers et contre tous, que de l’entendre dire : a On n’a pas voulu me laisser subir l’épreuve publique, on me redoute , j’ai des ennemis , des jaloux , d«“s envieux, etc. »
Bien que les victimes du jury aient été nombreuses, nous n’avons pourtant chômé ni do tableaux, ni de statues. J’ai apporté à leur examen un esprit libre et entièrement dégagé de toutes préoccupations d’école ou de personnes. Je me suis efforcé de faire prévaloir les droits de* l’intelligence sur toute autre considération. Quand on entre dans un parterre, l’œil est frappé tout d’abord par les fleurs éclatantes, se balançantfièrement sur leurs hautes tiges; mais sous le gazon, loin du bruit, il peut se trouver des fleurs modestes qui ne le cèdent ni en éclat, ni en parfum, ni en grâce, aux roses et aux lis. Je crois avoir eu, pour les roses et les lis, tous les égards que l’on doit à leur beauté, à leurrôputation, mais je me suis attaché à ne pas négliger les œuvres modestes, signées de noms obscurs.
Il y a plusieurs manières de rendre comple d’une exposition de peinture. Faut-il essayer do mettre de l’ordre dans ce tohu-boliu de toiles, dans cette orgie de couleurs qui se nuisent et s’écrasent mutuellement? Est-il préférable d’adopter le classement par catégories et de parquer ensemble les tableau.x de sainteté, les batailles, l’bistoire, le genre et le paysage, comme les maraîchers des environs de Paris font pour leurs planches de légumes? Vaut-il mieux procéder par ordre de célébrités, etgloriQer un à un, en les critiquant humblement, les talents déjà consacrés? Est-il plus sage au contraire do se laisser aller à son impression, de faire comme fait le public, d’errer de salle en salle, de s’arrêter là où l’attention est sollicitée soit par une beauté, soit par un défaut?
C’est à ce dernier parti que nous nous arrêterons, si vous le voulez bien. Nous irons à droite et h gauche, nous reviendrons sur nos pas, au gré de la fan-
taisie, qui, après tout, n’est pas le pire des guides, en matière d’art surtout. Pourquoi d’ailleurs s’astreindre à un ordre inflexible quand les ordonnateurs de l’Exposition apportent eux-mêmes tant de confusion et d’irrégularité dans l’arrangement des tableaux ? Qu’on Fnotte tout d’abord en évidence dos toiles officielles, des épisodes de guerre, des portraits de maréchaux destinés à la nécropole de Versailles, rien de mieux ! toutefois CO n’est pas là ce qui attire immédiatement notre attention, et, n’en déplaise à M. Yvon et à M. Barrias, qui ont illustré de leurs toiles gigantesques le salon carré, nous portons ailleurs nos regards.
Un beau paysage de M. Palizzi nous semble être une des œuvres remarquables du Salon de cette année. C’est la Traite des veaux dans la vallée de la Touque en Normandie. Ces plaines luxuriantes, ces lointaines perspectives, cette nature calme et féconde, ces grands bœufs indolents, tout vit, tout est vrai, trop vrai peut-être, car si nous avions un reproche à faire au consciencieux artiste, ce serait, non de s’êtr(; trop inspiré de la nature, — on ne s’égare jamais avec un pareil maître, — mais de ne l’avoir pas assez idéalisée. Le réalisme a du bon, mais le réalisme brutal ne fera jamais sérieusement école, parce que l’art consiste surtout à élever, à ennoblir, à purifier ce que la nature, prise isolément sur un point, et non dans son ensemble harmonique, peut avoir d’incomplet ou de grossier. Et c’est très-heureux qu’il en soit ainsi , car la photographie, dans un temps prochain, deviendrait le beau idéal des arts plastiques.
Je ne blâme donc pas le sentiment réaliste qui a inspiré M. Palizzi, je lui reproche seulement de ne s’être pas élevé d’un degré plus haut. Son œuvre a une telle importance à nos yeux, elle lui assigne dès aujourd’hui une place si éclatante parmi nos plus célèbres paysagistes, qu’il ne faut pas craindre de donner le pain des forts à un talent si vigoureux.
On sent que M. Palizzi afiectionne particulièrement Paul Potier, parmi les glorieux maîtres de l’art où il devient maître à son tour. Qu’il interroge l’œuvre de l’illustre hollandais que l’on a surnommé le Raphaël des animaux, il le trouvera toujours obéissant à la nature, mais obéissant en maître et non on esclave j la poétisant sans la fausser. Je sais bien que c’est là le point difficile, mais une si faible distance sépare M. Palizzi de ce point de perfection, qu’il nous permettra bien de lui indiquer l’effort qui lui reste à faire pour l’atteindre. Sa Traite des veaux demeurera, malgré le défaut général que nous venons de signaler, une des bonnes productions de l’école paysagiste contemporaine, qui a fourni tant d’artistes et tant d’œuvres célèbres, mais ce n’est pas là encore le dernier mol de ce peintre consciencieux, de cet habile et profond observateur.
En face du tableau deM. Palizzi, nous trouvons une très-belle toile qui n’est pas non plus, nous l’espérons, le dernier mot de M. Troyon.
D’un tel maître on peut tout exiger et tout attendre. Parmi les six paysages que M. Troyon a exposés, celui-là, le Retour à la ferme, est le seul que nous ayons vu encore; c’est le seul aussi dont nous parlerons,
LES PEllSTRES FRANÇAIS
les autres auront leur tour. Je n’ai pas besoin d’exprimer ici ma sincère admiration pour le talent de M. Troyon, une de nos gloires les plus incontestables et les moins contestées, mais je me reprocherais comme un crime de ne pas dire mon sentiment, c’est-à-dire ce que je crois être la vérité, à un si éminent artiste. Je ne retrouve pas dans cette page, si remarquable qu’elle soit, les qualités que j’aime le plus chez ce maître. Sa couleur ici manque d’éclat, la teinte est généralement sombre, les arbres sont noirs et semblent dépourvus de cette sève si abondante jadis; les ombres n’ont pas cette transparence lumineuse que M. Troyon, mieux qu’aucun peintre peutêtre, a su reproduire. J’ai beau me dire que c’est le retour à la ferme, que par conséquent les dernières clartés du soleil doivent attrister te paysage; je me dis en même temps que l’artiste aurait pu donner à cette tristesse de la nature plus de vie, plus de lumière.
Je ne sais si ces princes de l’art font (juelque cas de la critique; il me paraît cependant que ses conseils ne sont point à dédaigner lorsqu’ils sont inspirés par une respectueuse sympathie. Quoi qu’il en soit, j'engagerais volontiers l’illustre paysagiste à se défier de sa tendance au noir; à ne pas divorcer avec la lumière, avec ses jeux charmants, avec ses merveilleux caprices. Dans le monde, quand nous voyons un do nos amis fuir les réunions, les fêtes, les plaisirs, nous l’engageons à ne pas broyer du noir. Ne broyez pas trop de noir, dirons-nous aussi aux artistes aimés du public. Vous avez les rayonnements de la gloire,
ceux de la forlune; on couvre d’or chacune de vos productions; donnez-nous en échange les rayonnements de la vie et l’or du soleil. Je n’ai pas besoin de décrire ce tableau de M. Troyon ; la foule, qui a beaucoup plus qu’on ne le croit l’instinct des choses magistrales, s’arrête, sans qu’on les lui signale, devant les deux toiles dont nous venons de parler : la Traite des veaux et le Retour à la ferme; elle ne raisonne pas son sentiment, mais elle sent que cela est beau, et franchement elle admire, mais elle critique aussi. Or, j’ai entendu un simple bourgeois demander à son compagnon : « Pourquoi diable M. Troyon a-t-il mis en avant des deux magnifiques vaches qui retournent à la ferme, pondant qu’à quelques pas plus loin une autre s’ébat dans une mare, pourquoi le peintre a-t-il mis sur le premier plan un chien noir? » Ce chien l’intriguait. Ce bon bourgeois faisait la critique que nous faisons nous-mème. Ce chien est un artifice habile destiné à donner aux ombres plus de relief ; nous savons gré à M. Troyon de l’artifice, mais l’observation que nous avons humblement faite n’en subsiste que mieux.
Avant de quitter ces deux toiles monumentales par leur dimension, je voudrais placer une observation générale qui s’adresse à tous les genres et à tous les artistes. On fait encore trop de grands lat)leaux. Plus nous allons et plus nos appartements sont exigus. Nos architectes font des prodiges, ils trouvent le moyen de distribuer un appartement complet dans l’espace de quelques mètres carrés. La bourgeoisie
riche elle-même, qui a le goût de l’art, mais un goût qui a besoin d’êire excité et développé, n’échappe pas à la loi commune ; si largement qu’elle vive, elle vit à l’étroit, et, lorsqu’elle veut se donner le luxe de quelques belles peintures, elle en trouve à peine dont les dimensions soient en harmonie avec les panneaux étriqués dont elle dispose. Pourquoi les artistes éminents ne so plieraient-ils pas à cette nécessité, à cette oi économique, comme le firent à leur grande gloire les Flamands et les Hollandais, qui peuplèrent de eurs chefs-d’œuvre une masse d’habitations privées?
On ne sait pas assez l’effet que produit une belle peinture dans une honnête maison bourgeoise ; on l’admire, on la fait admirer ; entre temps, la conversation s’élève; on quitte un instant le terre à terre des préoccupations vulgaires, le goût s’épure, et l’artiste serait bien fier et bien plus passionné pour son art s’il connaissait l’étendue de la mission qu’il peut remplir au sein du foyer domestique, en y introduisant ses conceptions et ses cbefs-d’œuvre réduits à de petites dimensions. Je connais une aimable et charmante femme à qui son mari fit cadeau, l’hiver dernier, d’un peigne orné de brillants, de perles, etc. Le peigne coûtait huit mille francs. « Je vous remercie, mon ami, lui dit-elle, je puis me passer de ce luxe, mais je prendrai volontiers les huit mille francs. » Et .dare, dare, elle court acheter un trèsbeau petit tableau de Troyon, qui est l’orgueil, la splendeur de ce salon où je vais parfois l’admirer.
Ce sont de pareilles tendances qu’il faut encourager.
La jeune femme dont je parle est sans doute un esprit très-distingué, et l’esprit qui consiste à préférer une belle œuvre d’art à une parure n’est malheureusement pas commun parmi nos gracieuses compatriotes, mais c’est une raison de plus pour le faire naître, pour le provoquer. Il ne faut pas qu’on ait cette invincible excuse: Que voulez -vous que je fasse de ce tableau, je n’ai pas de place pour le suspendre I Cela dit, je rentre au Salon.
Le paysage est vraiment la gloire de la France. C’est là seulement que l’art est en progrès, c’est là qu’il vit réellement. Partout ailleurs il végète ou se maintient à peine, et cela se comprend. L’art, ce n’est pas seulement rhabilelé du pinceau, le sentiment de la forme et de la couleur: c’est aussi, c’est surtout la foi, la foi à l’utilité, à l’importance sociale de ce que l’on fait. Or, je vous demande, parmi les milliers de peintres qui peignent des tableaux de sainteté, s’il y en a trois seulement, — autant que de femmes fidèles du temps de Boileau, — animés de cette foi qui inspirait Raphaël et la pléiade des maîtres illustres? La plupart peignent des sujets religieux parce qu’il existe un marché pour ce genre de productions, et qu’il y a chance de les écouler, de les vendre à des curés pour leurs églises; mais il n’y a guère d’autre motif à leur prédilection. Beaucoup d’entre ceux qui exposent des Vierges, des saints, des saintes, des Christs, ne savent pas un mot de l’histeire sainte, et s’en soucient pou. De pareils tableaux peuvent n’ôtre pas sans valeur artistique, mais il leur manque ce qui fait les
chefs-d'œuvre, il leur manque le souffle lout-puissant qui soulève les montagnes et donne à L’art cotte naïveté, ce magnétisme par lequel les foules sont entraînées.
J’aurai bien des fois, dans le cours de mes pérégrinations, l’occasion de parler de nos paysagistes, et de Corot, et de Français, et do Bellel, de Fromentin, de Courdouan, etc., etc., et de bien d’autres; mais me voici devant quatre toiles do M. Daubigny, et je ne me sens pas la force de les quitter. Ces quatre paysages sont d’un effet saisissant. M. Daubigny a fait de sérieux et très-réels progrès ; son exécution est largo et sûre d’elic-même; on le sont maître de sa palette, maître de ses effets, maître enfin dans son art. Le Lever de la lune a un aspect fantastique qui contraste avec le calme et la limpidité des toiles voisines. La lune, voilée de vapeurs, se lève à l’horizon et éclaire d’une lueur étrange un troupeau que le berger pousse devant lui; çà et là quelques flaques d’eau miroitent sous- les rayons de l’astre ; c’est une composition remarquable, autant que le sont, à d’autres titres, les Bords de l’Oise et le Soleil couchant qui, pour être un
soleil couchant, n’a pas, à beaucoup près, l’aspect terne et triste que je reprochais tout à l’heure au Retour à [a ferme de W. Troyon.
M. Daubigny est arrivé à la grande manière du paysage, à coque l’on peut appeler la manière historique. Nous l’engageons sincèrement à persister dans cette voie large et féconde, à y jouer serré, pour ainsi parler, c’esl-à-dirc à se défier de ce qup,'on • termes d’atelier, on nomme, je crois, le flou et le lâché. Nous l’engageons aussi à se défier des tours do
force; il en a fait un qui lui a réussi dans une de ses toiles : c’est une surabondance do vert. A Dieu no plaise que je^ témoigne de l’antipathie pour cette couleur de l’espérance, dont la nature est si admirablement prodigue, mais je crois qu’il n’en faut pas abuser! La nature prodigue, il est vrai, toutes les nuances du vert, mais elle les harmonise dans un vaste ensemble. C'est toujours de cet ensemble, qu’il ne peut reproduire, que .l’artiste doit tenir compte. Quand je vois une prairie, sa nappe verte et diaprée est modifiée par tout ce qui l’entoure, par l’effet général du paysage que j’ai sous les yeux. Si l’artiste no reproduit que la prairie, il peut avoir imité parfaitement la nature et cependant choquer mon œil, parce que je ne retrouve plus les modifications, les reflets accessoires qui rendaient la prairie charmante h la vue, et sans lesquels elle n’a plus qu’un ton fade et monotone. M. Daubigny a heureusement vaincu cette difficulté.
Je voudrais bien parler maintenant d’un paysage qui m’a vivement impressionné : c’est tout simplement une route à travers champs après un orage, et tout simplement aussi c’est un chef-d’œuvre. Cette toile est due, je crois, au pinceau d’un artiste étranger dont le nom m’échappe en ce moment, mais que je retrouverai. Il n’y a âme qui vive dans ce paysage,' ni homme ni bâte, et cependant c’est remarquablement beau, cela vit. J’en reparlerai quand le nom do l’artiste me reviendra, mais je tiens à constater dès à présent que ce paysage est en tête de ligne parmi les meilleurs tableaux du Salon.
* Un élève deTroyon, M. Belly, marche fièrement sur les traces du maître. M. Belly est allé demander à l’Égypte ses inspirations, et il a rapporté cj^ son voyage des perles précieuses. J’ai remarqué, entre autres, un effet de soleil couchant derrière les pyramides, qui m’a donné la nostalgie de ce beau ciel. Un troupeau de buffles se baignent dans le Nil, où se reflètent les hauts palmiers. La plaine de Djizoh, vue aussi au soleil couchant, est d’un très-bel effet. J’en dirai autant du tableau qui a pour litre les Barques du Nil, dont le fond calme et clair contraste heureusement avec la teinte profonde et un peu trop sombre peut-être des eaux du fleuve. M. Belly a résolu un problème qu’il n’est pas toujours facile de résoudre, le problème des tons gris; les siens sont harmonieux et d’une grande finesse. S’il pefsiste dans cette voie, M. Belly a un très-brillant avenir devant lui.
L’Orient est un bon maître, et je constate avec plaisir que nos jeunes artistes vont le consulter. M. Fromentin, qui a vu et décrit notre Algérie en poète, la fait vivre sous son pinceau.
C’est le Sahara algérien aussi que M. Bellel a interrogé, et le Sahara lui a révélé ses plus intimes secrets.
M. Fromentin a exposé cinq tableaux qui valent son livre, et ce n’est pas un mince éloge. Ses Bateleurs nègres, sa Bue d’El-Aghouat, sa Lisière d’oasis pendant le sirocco, révèlent une science profonde d’observation et un talent qui, pouratteindre ù son apogée, n’a besoin que d’être maintenu dans sa voie. La touche est sûre: je la voudrais plus large, un peu moins maniérée. S’il .
est une nature qui n’ait ni mignardise ni afféterie, c’est à coup sûr celle do la belle et riche contrée que M. Fromentin a si consciencieusement étudiée et décrite, et dont il reproduit si bien les tons et les aspects gracieux ou sévères. Qu’il l'étudie encore, et peut-être trouvera-t-il juste l’observation que nous lui soumettons humblement.
M. Bellel, qui a rapporté, lui aussi, de ses voyages dans le Sahara une si abondante moisson de matériaux, n’a pourtant exposé qu’une seule toile, de dimension un peu trop grande peut-être, mais très-certainement belle. Ce n’est pas une caravane, c’est une vezln, une fraction de la tribu d’Ouargla qui est h la recherche de son campement dans la vaste étendue où l’œil se perd. Ce sont bien là les tons de ce terrain gris et chaud, c’est bien cette nature étrange et ardente, ce sont bien les types sahariens que M. Bellel a reproduits. Quelle observation flne et pénétrante ! Quelle transparence dans ce ciel, dans ces ombres, dans ces lumineux horizons ! Notre armée algérienne a ouvert à l’art contemporain une mine féconde, et, s’il en faut juger par les heureuses tentatives des habiles pionniers qui sont allés l’exploiter, nous aurons un jour de précieux tré.sors artistiques. J’applaudis d’autant plus aux efforts des artistes qui nous révèlent ainsi ces contrées lointaines, qu’ils accomplissent,* sciemment ou non, une vraie mission sociale ; ils sont les apôtres de cette union entre l’Orient et l’Occident que les poètes ont prophétisée, ont chantée à l’avance, et que la politique réalise à travers les plus douloureux déchirements.
Quand je dis que M. Bellel n’a exposé qu'une toile, je veux dire une seule toile algérienne. Il a on outre au Salon trois paysages, que je n’ai pas trouvés e*ncore, et dont par conséquent je no puis parler; mais si j’en juge par sa Nezla, cet habile artiste est en voie de progrès. J’avais très-sincèrement admiré sa Fuite en Égypte, qui fut remarquée à l’exposition de 1855, mais je trouve cette fois chez lui une touche plus ferme, un sentiment plus vif et plus vrai.
Un des maîtres les plus illustres do notre grande écok?, M. Corot, a exposé plusieurs toiles cotte année, et, je le dis bien bas, elles ne m'ont pas toutes enthousiasmé; c'est ma faute, sans doute, mais elle est à moitié pardonnéedu moment où je la confesse. Un des plus remarquables tableaux do M. Corot est sans contredit celui qui est placé à l’entrée du second salon de droite. C’est un paysage .sans horizon lointain. La lumière joue à travers des arbres dont le feuillage est clair-semé. Sur le second plan, une jeune femme, — elle est charmante de pose et de ton, — lit, appuyée contre un arbre; sa silhouette se dessine finement sur le fond du ciel. Sur le devant du tableau, au bord d’un bas.sin où flottent de larges feuilles de lotus, une nymphe quelconque, très-peu vêtue, fait sa toilette; auprès d’elle, une femme, gracieusement posée, ar- , range la chevelure de la jeune fille. C’est délicieux de grâce et de fraîcheur. Des tons argentins donnent à ce paysage de l’éclat et du charme, mais cette femme demi-nue me gâte le paysage, non parce qu’elle est demi-nue, bien entendu, la nudité n’a rien qui m’effraye, et je ne comprends pas la pudeur en peinture
ou cil sculpture. Alfred do Musset l’a fort bien dit :
Tout est nu sur la terre, hormis l’hypocrisie, l.c.s tombeaux, les enfauls et les (]i\inilés!
Or cotte jeune femme que M. Corot a placée sur le premier plan de son paysage n’est pas une divinité, tant s’en faut ; l’artiste a copié trop exactement le modèle ; il fallait le c^opier en le poétisant.
Un autre paysage, placé sons le n® 690 et ayant pour titre : Idylle, est mou, beaucoup trop noir, et là encore je retrouve dos nymphes dépourvues de grâce. Mieux vaudrait renoncer définitivement aux nymphes.
J’en passe, — et des meilleurs, — que je retrouverai bien dans mes pérégrinations. Je suis préoccupé d’un tableau dont j’ai hâte de parler, et qui, — si je ne me trompe, — est le premier des tableaux de genre exposés, non-seulement cette année, mais depuis longtemps. Ce tableau, irréprochable sous tous les rapports, chaud et vrai de ton, bien dessiné, bien composé, a pour titre la Cinquantaine, et pour auteur un peintre étranger, M. Louis Knaus, do Wiesbaden. Il me semble que je commettrais une injustice criante si je parlais de toute autre toile de genre avant d’avoir exprimé mon admiration pour celle-çi. M. Knaus n’en est pas à son coup d’essai, mais son talent n’avait pas encore cette plénitude, cette richesse de coloris, cette sûreté de lui-même qui le placent désormais au premier rang, primas inter pares. Ainsi que le titre l’indique, on célébré le cinquantième anniversaire du mariage de deux beaux vieillards.
qui ouvrent gravement le bal champêtre, en plein air, sous la feuiltée. L’orchestre villageois accompagne le pas cadencé du couple septuagénaire. Des groupes nombreux et souriants entourent les danseurs ; chaque tête a sa physionomie, sou caractère distinct. Une jeune mère, au visage rose et rebondi, cesse, pour un instant, de contempler le nourrisson qu’elle allaite, afin de sourire à cet heureux couple. Des enfants jouent, émerveillés et frais comme des pommes d’api, sous les grands arbres qui prêtent leur ombrage à cette scène patriarcale. Je vous recommande particulièrement un beau jeune homme, fièrement campé, d’une incroyable finesse de formes; une jeune fille, sa fiancée sans doute, s’appuie à son bras et semble attendre que les violons ouvrent enfin le bal en son honneur. Tout cela peut être regardé à la loupe, c’est délicat et flni comme une miniature, et cependant ce n’est ni mièvre ni mignard; c’est largement fait; la couleur est chaude et vraie. Je suis resté là attentif pendant longtemps, cherchant un défaut dans le dessin, un contre-sens, un heurt quelconque dans les gammes.de couleurs; je n’ai rien trouvé. M. Knaus est un peintre de la grande école flamande, mais il est supérieur à son école, sinon comme procédé et comme exécution, du moins comme poète; il est .supérieur sous le rapport de l’idée. Chacune des innombrables figures qu’il a si habilement’groupées autour des deux danseurs, enfants, jeunes gens, vieillards, est un type vrai, mais un type idéalisé. C’est ainsi qu’il faut comprendre le réalisme.- Chaque fois que je vais au palais des
Champs-Élysées, je suis altiré vers cette toile comme par un aimant irrésistible; je n’ai pas souvenir d’une égloguc plus harmonieuse et plus attachante. Nos jeunes artistes ne m’en voudront pas si je leur conseille de suivre et d’imiter ce maître’, non de l’imiter en le copiant servilement, ce qui serait d’ailleurs assez difficile, mais en s’inspirant de sa pureté, de ses procédés, de sa manière de concevoir et de composer un sujet.
De tout ce que les artistes étrangers nous ont envoyé, rien n’approche do cette perfection. Un Belge, M. Kniff, a un assez beau paysage, avec des eaux limpides, un ciel transparent, mais — il y a un mais — je ne sais pourquoi M. Kniff affectionne pour ses terrains et ses arbres des tons si métalliques. Est-ce que la nature a ces tons-là? Et, les eût-elle, c'est qu’alors ils s’harmoniseraient avec d’autres tons que l’artiste ne reproduit pas. Figurez-vous un exécutant qui prendrait dans'une symphonie de Beethoven ou de Mozart quelques phrases isolées de l’ensemble au milieu duquel le compositeur les aurait encadrées. On aurait beau nous dire : « C’est du Mozart, c’est du Beethoven 1 » nous répondrions que l’œuvre du maître ainsi tronquée n’est plus l’œuvre du maître, et que pour la juger il faut la voir dans le cadre et avec les accessoires dont il a pris soin lui-même de l’entourer.
La mémoire est capricieuse comme une femme.
Voilà que le nom du paysagiste qui a signé l’éjonnante toile dont je parlais tout à l’heure. Après l’orage, me revient maintenant; c’est un Français, M. Francis
Blin. Ce paysage laisse une impression qui ne peu s’oublier. Nul être vivant, disais-je, n’anime ce tableau, et cependant il vit. Les flaques d'eau que l’orage a creusées dans cette roule effondrée sont vivantes pour ainsi dire. ‘Ces terrains, ces gazons, qui semblent renaître après une si grande commotion, sont humides de pluie. Nous avons tous marché dans e.es sentiers, nous avons courbé ces hautes herbes sous nos pas; si l’orage qui fuit là-bas dans les lointaines profondeurs de l’horizon n’élail venu tout à coup bouleverser le sol, nous y reconnaîtrions l’empreinte de nos pieds. Je n’hésite pas à placer ce tableau à côté des meilleurs paysages du Salon, sans en excepter les Palizzi, les Troyon, les Daubigny et les Corot. M. Francis Blin a un autre paysage, le Matin dam la lande qui vaut presque celui dont je viens de parler.
J’ai besoin de tenir ma tôle à deux mains pour no pas la perdre et pour ne pas croire que je suis devenu tout à coup un personnage de quelque importance. Je ne me serais jamais douté qu’en faisant par accident de la critique d’art, je serais traité en ministre, ni plus ni moins, et accablé de sollicitations venant de tous tes points de l’horizon. A chaque pas que je fais, des amis, de simples connaissances, et même des personnes que je ne connais pas, me recommandent des peintres d’un immense talent contre lesquels les hauts seigneurs de la critique auraient organisé la conspiration du silence. Toutes tes lettres que je reçois me révèlent des chefs-d’œuvre ignorés, sans compter les artistes qui se recommandent euxmêmes. Je n’aurais pas cru que nous eussions tant de Raphaëls, de Titiens, etc., etc. I Je tiens à répondre à toutes les personnes qui
m’ont fait l’honneur de m’écrire ou do me recommander verbalement leurs amis. Je n’aurai aucun égard à leurs recommandations. Je suis critique par occasion, comme par occasion aussi Figaro était poète. Je tiens à ne pas dire un mot d’éloge ou de blûme qui soit contraire à mon impression ou à ma pensée. S’il m’arrive de louer quelques-unes des toiles qui me sont si chaudement recommandées, leurs auteurs sauront, à n’en pas douter, que je rends sincèrement hommage à leur mérite et non que je cède à une amicale sollicitation. Gela vaudra mieux pour eux et pour moi.
J’avais besoin de faire cette déclaration solennelle, pour me mettre en règle vis-à-vis de moi-même d’abord, et vis-à-vis de mes nombreux correspondants, qui auraient peut-être interprété à mal mon silence.
J’ai hâte de parler d’un jeune artiste auquel un très-brillant avenir me semble réservé. Le talent de M. Breton est en pleine floraison, et si les gelées tardives ne viennent détruire de si belles espéranws, c’est-à-dire si ce talent ne se détourne pas de sa voie, s’il ne va pas se heurter contre des systèmes ou des partis pris, s’il persiste dans l’étude et l’observation de la nature, la moisson sera saine et forte. Celte étude et cette observation se révèlent déjà à un trèshaut degré dans les tableaux que M. Breton a exposés, dans deux surtout: la Plantation d’un Calvaire, et les Glaneuses de l’Artois, auxquels on a justement fait les honneurs du salon carré. Carré ou non, ce salon est toujours celui qui précède les autres, celui où le public entre d’abord. C’est là que sont suspendues
les principales toiles officielles : portraits de grands personnages, épisodes militaires, etc., etc.
H. Breton compose bien ses tableaux ; son dessin, ferme et correct, peut le devenir davantage ; sa couleur manque d’éclat, mais elle est harmonieuse, et c’est là, je crois, la principale qualité du coloriste. Sous ce rapport, le tableau des Glaneuses de l’Artois est bien près de la perfection. Toutes ces femmes revenant des champs au couchi'r du soleil, dans leurs vulgaires atours, avec les gerbes d’épis qu’elles ont butinés, sont bien réellement des paysannes, et cependant la façon dont elles sont groupées, leurs poses naturelles, ont quelque chose d’attique qui attire le regard et captive l’attention. Une de ces belles filles de l’Artois portant une gerbe sur sa tâte a la fière allure des femmes de la campagne de Rome, dont Léopold Robert a popularisé le type. C’est doux et fort à la fois, c’est harmonieux de tons et sans éclat cependant, à cause de cela même plein de charme. Je sens là un vif amour do la nature et un profond sentiment de l’art.
Les mômes qualités, le même soin se retrouvent dans la Plantation d’un Calvaire. Le sujet n’est pas heureusement choisi; il est lamentable et ne récrée pas l’œil. Mieux vaudrait un enterrement; ce no serait pas plus gai, mais ce serait touchant, tandis que cette procession, dirigée par des capucins qui portent sur leurs épaules l’effigie en bois du Christ, n'a rien d’émouvant. C’est quelque chose que le choix d’un sujet! A part cela, ce tableau abonde en détails charmants. Le groupe do femmes qui, sur le pre-
mier plan, accompagnent la procession, est bien posé, bien exécuté. Le ciel s’harmonise avec le paysage et la scène que le peintre a représentée. M. Guizot a dit : « On ne tombe jamais que du côté où l’on penche ; » que M. Breton soigne son dessin, qu’il se défie du gris et des tons sales, qu’il ne craigne pas de donner plus de vivacité à sa couleur. Le talent de M. Breton est de si bon aloi, il a tant de naïveté et de vigueur, le sentiment du beau et du vrai y éclate en qualités si brillantes, que nous ferions volontiers pour lui ce qu’on fait pour une plante précieuse que l’on préserve de toutes atteintes mortelles. Nous voudrions le prémunir contre les exagérations de la camaraderie. Il a en lui l’étoffe d’un maître ; il deviendra un maître par le travail, par l’observation, mais il n’est pas un maître encore.
Je ne quitterai pas le salon carré sans rendre un très-sincère hommage. — et ceci n’est point de la galanterie française, — au talent solide et nerveux de l’artiste qui se cache sous le nom de M®» Henriette Browne. En l’absence do Rosa Bonheur, qui n’a pas exposé cette année, M®e Browne porte fièrement le drapeau do l’art féminin. Comme portraitiste, elle s’est placée parmi les forts. Son portrait de M. de G... est un des meilleurs parmi les portraits du Salon; je mets hors ligne ceux de Flandrin, qui sont des chefsd’œuvre, et dont je me réserve de parler à cœur ouvert. A part Flandrin, qui distance de très-loin tous scs rivaux, il est à remarquer que les portraitistes déjà célèbres sont restés au-dessous de leur réputation, tandis que des talents inconnus, ou dont l’apti-
tudc pour le genre si difflcile du portrait ne s’était pas encore révélée, ont pris hardiment le pas sur leurs anciens et les ont devancés. Ainsi ce portrait do Mme Browne, qui rappelle un peu le fameux portrait de M. Berlin aîné par M. Ingres, a des qualités trèsremarquables.
J’ai vu aussi un bon portrait peint par M. Lazerges.
M. Hébert a exposé un portraitde femme où brillent toutes les qualités qui ont assuré sa réputation, ün autre artiste, dont le talent plein do verve s’est dppuis longtemps manifesté par de belles et grandes compositions, M. Bonnegrâce, l’auteur de cette charmante idylle grecque, Daphnis et Chloé, qui eut tant de succès à la précédente exposition, M. Bonnegrâce est devenu aussi un portraitiste distingué. Indépendamment de deux tableaux dont je parlerai, il a exposé des portraits vigoureusement peints: ils ont à la fois de V humour et une gravité splendide qui rappelle les maîtres de l’école italienne. Je regrette que le caprice du jury ait exclu un de ses plus beaux portraits, celui de M. F... ; mais le caprice du jury en a fait bien d’autres! il a frappé d’exclusion totale un artiste distingué, M. Joseph Fagnani, qui avait envoyé huit toiles très-réellement belles ; il a rejeté comme coupable d’indécence l'Étoile du maimdeM. Chaplain, une belle fille rose et blanche, étincelante des clartés de l’aurore, et qui m’a paru, dans sa mélancolique solitude de l’atelier, beaucoup moins indécente que ne le sont la plupart des Vénus et des Ève admises au Salon ; il a rejeté, pour crime d’in décence aussi, une F.ve de M“» Frédérique O’Connell, une Ève qui n’est
ni plus ni moins vêtue que celle de M. Clesinger. Mais puisque j’ai tant fait que de prononcer le nom de M. Clesinger, j’aime autant me soulager dès à préseiU d’un fardeau qui me pèse.
Je comprends que tout artiste soit séduit par la gloire de Michel-Ange et ambitionne la triple couronne que ce souverain pontife de l’art posa si carrément sur sa tête. Que le peintre s’essaye à modeler l’argile et à assouplir le marbre; que le sculpteur, sans, abandonner le ciseau qui a fait sa gloire, se laisse aller aux séductions do la couleur et s’efforce de rendre sur la toile son inspiration, rien de mieux ! De pareilles tentatives sont toujours louables, mais c’est à la condition que le peintre n’exposera devant le public ses sculptures, que le sculpteur ne lui montrera ses tableaux, que lorsque tableaux et sculptures, auront atteint un certain degré de perfection. S’il ne peut parvenir à ce degré, l’artiste doit garder pour lui ses ébauches et continuer à forger jusqu’à ce qu’il soit devenu forgeron. Je ne connais pas de peintre qui ait exposé une œuvre sculpturale, mais deux sculpteurs justement célèbres, MM. Clesinger et Etex, ont exposé des peintures qui, soit dit sans les fâcher, auraient dû rester dans le demi-jour de l’atelier, où l’on trouve toujours assez d'amiscomplaisants pour les admirer. Nul plus que moi n’aime le talent de ces deux artistes, quand ils font do la sculpture sérieuse, quand ils font, comme Piiget, trembler le marbre devant eux. Mais en voyant l’Ève de M. Clesinger, les panneaux et les portraits de M. Etex, je ne puis m’empêcher d’engager ces habiles artistes à reprendre le ci-
seau et l’ébauchoir, et à s\iivre le conseil du poêle, en ce qui concerne leurs peintures:
Il faudrait se garder de les montrer aux gens.
Si la causerie à bâtons rompus a son charme, elle a aussi ses inconvénients. J’ai commencé à parler de Mme Browne, et, de fil en aiguille, je suis arrivé aux sculpteurs peintres. Je reviens à M">e Browne, car ce n’est pas seulement un très-beau portrait qu’elle a exposé: j'ai remarqué, signée de son nom, une composition fort belle, fémininement conçue et virilement exécutée. C’est une sœur de charité qui tient sur ses genoux, à demi enveloppé dans une couverture, un jeune enfant chétif et malade, pendant que, sur le second plan, une antre sœur prépare une potion fortifiante pour le petit orphelin. C’est d’un sentiment exquis. La sœur qui tient l’enfant sur ses genoux a une si tendre et si maternelle .sollicitude! On sent que la charité chrétienne lui révèle à la fois toutes les douleurs et toutes les joies de la maternité. Quand la critique rencontre une artiste de cette valeur , elle lui doit toute sa pensée. Mm* Henriette Browne avait déjà exposé avec succès; elle se place cette fois en première ligne, et je sais beaucoup d’artistes en réputation, surtout parmi les portraitistes, qui n’arrivent pas à sa hauteur. Mais .si j’osais, comme j’engagerais Mm* Browne à fermer l’oreille aux éloges trè.s-mérités qui vont lui arriver de toutes parts! Son talent est plein d’âme et de finesse, cependant son exécution laisse à désirer encore. On sent que parfois M“o Browne se défie de son sexe, et alors
elle arrive à des effets virils trop accentués peut-être; d’autres fois la nature féminine reprend le dessus, et la touche devient molle et indécise. Si j’avais l’honneur d’être l’ami de celte éminente artiste, je lui conseillerais de s'attacher à rendre son exécution plus uniforme, moins capricanle. Qu’elle s'inspire de son gracieux maître, qu’elle étudie les procédés de Flandrin et de Gérôme ! Le Jour où M™» Browne aura réalisé le progrès que nous attendons d’elle, son incontestable talent la placera d’emblée parmi les rares maîtres de haut style que compte l’école moderne.
Les maîtres! les maîtres! où sont-ils, hélas! à part M. H. Flandrin, qui supporte vaillamment le poids de sa renommée, je vois bien des décadences dont je m’afflige. Je ne serai pas suspect en parlant de Diaz; il a été pour moi le rayonnement de l’art contemporain; je ne connais pas sa personne, mais je pourrais décrire minutieusement tous ses tableaux. Ce qu’AIfred de Musset a été pour la poésie, Diaz l’a été pour la peinture; l’éclat de la couleur, je ne sais quelle grâce nonchalante dans la forme, le scintillement de la lumière, il avait tout ce qu’on aime, tout ce dont on rêve quand on ferme les yeux pour évoquer librement les illusions et les souvenirs do la jeunesse. Hélas! qu’a-t-on fait de mon Diaz? Vers quels bords •s’est-il enfui, le doux poète qui, do son pinceau, a écrit tant de charmants poèmes? Je vois bien çà et là des toiles signées de ce nom lumineux: ici, Vénus et Adonis; là, \' Education de î’Aniour; plus loin une Gulatée, et d’autres encore! Mais ce n’est pas là mon
Diaz, on me l’a changé. C’est quelque homonyme jaloux qui nous trompe et a pris le mas<iue du maître. Non ! elle n’est pas de Diaz celte couleur lourde, sans finesse, sans transparence; non! elles ne sont pas de Diaz ces formes communes ou grossières. Oh sont ces chatoiements de lumicVes, ces splendides conlrasles, cos délicatesses de ton que j’aimais tant on lui ? Je me souviens qu’au temps de mes plus ardentes admirations, un de mes amis me disait toujours : « Prenez garde! ne vous laissez pas ainsi aller cà vos enthousiasmes! Diaz n’a pas fait de sérieuses éludes artistiques; il ne travaille pas assez pour lui-même; sa réputation l’enlraîne, il fait du métier parce que ses toiles sont avidement recherchées, mais il ne fait pas dojl’art, et vous verrez qu’à force de tourner, comme un cheval do manège, dans cet invariable cercle d’effets qu’il rend si bien , il arrivera à l’impuissance et rétrogradera. » Et je soutenais le contraire, et j’avais tort. Diaz ne s’est pas même maintenu à sa hauteur comme paysagiste. Dans sa Mare aux vipères, où il se montre cependant plus coloriste qu’il no l’a été dans ses autres tableaux, ce talent si aimé a faibli : son paysage est lourd, l’air n’y circule pas. Faut-il mettre une croix de bois noir à cette place et y poser une inscription funéraire? Non! j’espère encore, je fais mieux que cola, je conjure M. Diaz do ne pas nous laisser ainsi sous le coup d’une défaite, nous ses admirateurs, nous ses enthousiastes ! Je l’attends à sa revanche.
Et cet autre demi-dieu de ma jeunes.se, cet Hercule qui, 'entre autres travaux glorieux, a si lestement ba-
lavé les platitudes et les fadeurs de l’école d’Augias, M. Eugène Delacroix, est-il bien resté lui-méme? Non, s’il a cru exposer des tableaux; oui, si l’illustre maître sait qu’il nous a seulement montré de magnifiques esquisses où la pensée est à peine indiquée. Alors nous ne demanderons pas à ces esquisses sommaires le fini, la perfection que M. Eugène Delacroix leur aurait données sans doute s’il eût voulu faire des tableaux de chevalet. Derrière chacune de ces ébauches, je vois un tableau, une grande page historique qu’il nous sera donné d’admirer quelque jour. A ce point de vue, l’exposition d’Eugène Delacroix ne mérite pas les critiques qu’elle a soulevées. L’aspect de ces esquisses n’est généralement pas agréable, la couleur est d’un violet monotone, mais elle est d’une grande harmonie ; regardez-la de près et vous y découvrirez, à côté d’une remarquable puissance d’exécution, une distinction et une finesse de tons prodigieuses. Pour vous en convaincre, après avoir fixé votre regard pendant quelque temps sur les toiles de Delacroix, promenez votre œil sur les toiles qui l’entourent, et vous comprendrez la puissance de cette harmonie de tons.
Le Christ descendu au tombeau est la plus saisissante de ces ébauches où le maître se révèle. Le Christ est d’une belle couleur, sa tête est pleine d’expression.
La toile qui représente Ovide exilé chez les Scythes est la préface d’une page magnifique. Ce paysage est grandiose et sauvage; son exécution et ses lignes rappellent quelques-unes des belles toiles du Carrache que nous possédons au musée du Louvre. Pourquoi
SALON De 1859
le peintre a-t-il mis sur le premier plan cotte cavale* fantastique dont le moindre inconvénient est de rompre l’harmonie de la composition et d’arrêter l’œil d’une façon désagréable ?
Le Saint-Sébastien, quoique d’une exécution bien imparfaite, est cep<mdant d’une vraie beauté. Mais ce no sont là, je le répète, que de brillantes promesses, de bonnes intentions, et c’est bien assez que l’enfer soit pavé de ces dernières sans venir encore en suspendre au Salon. Quoi qu’il en soit, M. Eugène Delacroix reste un des plus grands peintres d’histoire do notre époque, et nul, parmi les contemporains, n’est riche coloriste à ce haut degré. Je sais bien qu’il n’est pas vrai comme Rubens et van Dyck, qu’il n’a ni la puissance de Paul Véronèse ni la grâce du Corrége ; il est lui; c’est un talent original, et sa couleur, quoique ce soit une couleur de convention, est d’une harmonie splendide. Mais c’est une raison de plus pour que nous attendions de lui autre chose que des esquisses. Si malheureusement ce n’étaient pas là de grandioses ébauches, si M. Delacroix avait voulu exposer des tableaux do chevalet, il serait impardonnable. Mais nous ne le pensons pas.
La peinture historique a trouvé un vaillant adepte en M. Gérôme, le populaire auteur du Duel des Pierrots, quicüi un si grand succès à la présidente exposition. Son César mort et son Cirque romain ont, cette année, plus de succès encore, et c’est justice. Le César est une belle page dramatique d’un effet saisissant, et cependant, il n’y a là ni choc d’épées ni le mouvement que comporte une toile historique. Le maître
36 LES TEINTBES FBANEAIS
du monde vient d’èlre poignardé ; il est étenau sur le sol, enveloppé dans son manteau ensanglanté; c’est à peine si l’on aperçoit son visage pâli par la mort, et quelques feuilles de la couronne d’or qui ceint ce front devant lequel tout à l’heure le monde s’inclinait tremblant. Les sièges renversés témoignent du désordre de la lutte ; la vaste salle du sénat est vide. Amis et ennemis se sont enfuis et remplissent la ville du bruit de leurs passions. Do ce qui fut César, de tant de gloire, de tant de génie, de tant d’audace, d’une si prodigieuse ambition, voilà tout ce qui reste : un cadavre abandonné I On s’arrête devant ce tableau, et l’esprit s’élève dans les hautes régions de la pensée. C’est là, à mon sens, le véritable triomphe de l’artiste et le plus noble but de l’art.
J’ai entendu bien dos critiques dirigées contre ce tableau; quelques-unes sont justes, d’autres le sont moins; je ne me sens le courage d’en formuler aucune. Le visage de César est trop noir, les sièges renversés ne sont pas irréprochables, l’empâtement do cette peinture manque de vigueur, mais que m’importe! L’artiste m’a emporté sur son aile, cl je lui en sais un gré inQni. Relisez tous les discours, les sermons, les plus savantes homélies sur le néant des choses humaines, aucun d’eux n’aura cette éloquence vibrante qui devant cette toile remue l’âme jusqu’en ses profondeurs.
On me dit que ce n’est là qu’un épisode détaché d’un plus vaste tableau que M. Gérôme n’a pas eu le temps de terminer. J’en suis fâché, mais le tableau ne vaudra jamais l’épisode, et j’engage fort le peintre à ne
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pas détruire lui-même l’impression profonde qu’il vient de produire. Cette simple tuniijue ensanglantée me raconte la mort de César bien mieux que les hi.storiens ne l’ont racontée. Qu’est-il besoin de voir les conjurés, la joie de ceux-ci, l’effroi de ceux-là ? Le cadavre n’cst-il pas à lui seul tout le drame et tout l’enseignement?
Le Cirque romain est une toile de moins grande dimension, mais non moins belle. C’est à la fois l’œuvre d’un penseur, d’un archéologue et d’un artiste. La Rome des Césars vit là tout entière sous nos yeux. Le velarium aux riches couleurs se déploie au-dessus de la vaste enceinte; la foule frémissante s’agite làbas dans les gradins; sur le premier plan s’élève la loge impériale, que Vitellius, comme un pourceau immonde, remplit de son ignoble obésité. Au-dessous et à côté de la loge de César, les vestales couronnées de verveine assistent souriantes au sanglant spectacle. La troupe des gladiateurs armés passe devant l’empereur et le salue du cri qui a retenti jusqu’à nous :
« Adieu, Cé.sarl ceux qui vont mourir te saluent!» et çà et là dans l’arène ensanglantée, des esclaves armés de crochets entraînent les cadavres des combattants qui ont précédé ceux que Vitellius impassible voit défiler devant lui. L’effet est puissant, par la seule puissance delà composition et do la pensée qui l’a inspirée. Si ce tableau était plus fermement exécuté, si le peintre s’était élevé à la hauteur du poète et du penseur, ce serait irréprochable. Il en est du spiritualisme comme de la vertu: pas trop n’en faut! Soyez spiritualiste dans la conception du sujet, dans lacum-
position de voire tableau, autant que vous le voudrez, mais, lorsqu’il s’agit de poindre, c’est-à-dire de matérialiser votre pensée, laissez-vous aller au prestige et aux séductions de la palette. A force de spiritualiser sa couleur, M. Gérômc la réduit à si peu do chose que l’œil en éprouve une sorte de mécompte, et le peintre doit moins que personne oublier que l’œil est le chemin de l’âme.
Sous ce rapport comme sous celui du dessin, des savantes rechtrches,du fini de l’exécution, le troisième tableau de M. Gérôme, le Roi Candaitle, serait près de la perfection si le troisième personnage, celui do Oygès, était mieux posé, si le roi était moins cuivré, etc., etc. Mais que do riches et innombrables détails! On sait l’histoire de cet imbécile roi Candaule, qu’Hérodote nous a transmise. Il était roi de Lydie Pt avait épousé une femme remarquablement belle. Il était vain do celte beauté, à ce point qu’il s’arrangea pour que son confident Gygès pût la contempler à son aise. Au moment où la belle Lydienne se dépouillait de sa tunique, Gygès, ébloui, ne put retenir un cri d’admiration. La reine, indignée de la bêtise de son mari, le fit assassiner par Gygès, et s’unit ensuite avec le meurtrier. Certes, c’était un procédé peu délicat, mais convenez aussi que ce roi stupide avait bien mérité son sort. L’artiste a représenté cette scène. Candaule est lourdement posé .sur le lit, fier cl joyeux de son stratagème. La jeune femme vient de laisser tomber son dernier vêtement, et apparaît dans toute la splendeur de sa chaste nudité. Gygès est près de la porte, où la reine l’aperçoit. M. Gérûme a traité ce
sujet avec une délicatesse infinie, avec une merveilleuse science de détails Je recommande ce soin scrupuleux, ces lal)orieuses recherches historiques, celte finesse de touche à tous les jeunes artistes. Cette toile de M. Gérôme, et la Cinquantaine, de M. Knauss, sont, en fait de tableaux de chevalet, les deux perles du Salon.
Je voudrais surtout recommander cette manière à M. Muller, dont le tableau représentant la Proscription des jeunes Irlandaises catholiques en 1655, est placé près de celui du Roi Candaule. Ce tableau a sans doute de sérieuses qualités, il est composé avec goût, et le talent d’exécution n’y manque certainement pas, mais l’originalité, le soin y font défaut. La barque qui doit emporter les jeunes proscrites dans l’exil doit être cruellement ballottée par la mer, puisque les tlots viennent se briser en franges écumantes sur le rivage : cette barque est droite et immobile comme si elle se jouait au milieu d’un lac. Les jeunes filles posées sur la planche qui sert d’embarcadère, et qui, par conséquent, doit suivre toutes les ondulations de la vague, y sont aussi paisibles et aussi raides que si ellesavaienl encore pied à terre. La couleur est terne; je ne demande pas qu’elle soit gaie et chatoyante, puisque la scène est triste et se passe sous un ciel sans soleil : mais, même dans ces conditions, la couleur peut avoir des gammes plus vivantes. M. Muller est un artiste trop distingué pour que la critique ne soit pas très-sincère avec lui.
Et à ce titre elle doit l’être aussi avec M. Hébert, un des talents les plus sympathiques de l’école mo-
derne. J’ai déjà dit que cet artiste avait exposé un beau portrait, mais le morceau capital de son exposition est le tableau des Ccrvarollei, qui attire l’attenlion du spectateur dès qu’il entre dans le salon carré. Sans doute, je vois là, aussi bien que dans un tableau de plus petite dimension, Posa Aéra, de précieuses et rares qualités, d’habiles recherches d’exécution et de procédé, une généreuse aspiration vers le beau; mais M. Hébert arrive à l’étrange bien plus qu’il n’arrive au beau, et cela parce qu’il manque de simplicité, cette simplicité qui est toute la force do M. Flandrin. Pourquoi celte prodigalité de tons nacrés dans les rochers? pourquoi ces tons papilloltés qui ne sont pas dans la nature et qui nuisent à l’effet et au relief do l’action? Ah! si M. Hébert n’avait pas prouvé victorieusement dans son Baiser de Judas, qu’il possède toutes les ressources de son art, qu’il a en lui tous les éléments d’un grand artiste, je me garderais de le critiquer, de lui reprocher ce luxe de recherches matérielles qui l’éloignent de son but, mais je sens qu’il s’égare, qu’il fait fausse route, qu’il tombe dans une monotonie dangereuse, et je le lui dis avec une sincère affection. A quoi servirions-nous, humbles critiques que nous sommes, si, étrangers aux luttes d’école, aux jalousies d’ateliers, à toute camaraderie, n’ayant la vue faussée par aucun système, par aucun parti pris, jugeant comme le public juge, nous ne disions la vérité aux artistes bien-aimés.
. Je parlais de M. H. Flandrin tout à l’heure. Il n’a exposé que trois portraits, mais ce sont trois chefs-
d’œuvre, on ce sens que ce sont non pas seulement des portraits admirablement peints, mais des toiles où se reflète je ne sais quelle beauté intérieure qui captive à la fois le regard , l’esprit et le cœur. On reste pensif devant ces portraits comme on le serait devant le tableau le plus émouvant et le plus dramatique. Il n’y a là cependant ni artifice, ni accessoires intéressants, ni empâtements, ni trompe-l’œil; mais c’est la nature vue et reproduite en maître, et il suffit de ce sentiment pour placer les portraits de M. H. Flandrin même au-dessus de ceux d’Ingres dont il est l(> glorieux élève. J’ai vu d’excellents portraits au Salon ; j’ai cité celui de M”' Browne, ceux de M. Bonnegràce, celui de M. Hébert; M. Ricard en a un fort beau sous le n® 2,563 ; M. Pérignon a un bon portrait de M“' G.;
M. Léman est plein de brillantes promesses; mais aucun d’eux n’atteint encore à ce degré de perfection qui égale tout ce que les grands maîtres nous ont laissé de plus achevé en ce genre. Je n’ai pas l’honneur de connaître M. Flandrin, même de vue; mon éloge n'a donc aucune intention de lui être personnellement agréable; j’exprime sincèrement mon admiration pour son œuvre , où je vois un profond respect pour l’art dont M. Flandrin est une des plus pures gloires.
De tous les genres de peinture, le portrait est le plus difficile; il n’en est pas cependant où l’artiste .se risque plus aisément. A voir la désinvolture avec la- '
quelle la plupart des peintres abordent le portrait, on croirait que c’est un passe-temps, plus qu’un art sérieux. Et cependant, voyez comme les portraits vrai-
menl beaux sont rares! on les Cite. M. Bonnegrâce s’y essaye avec grand succès; M. Ricard et M. Pérignon, deux portraitistes renommés pourtant, ne s’y maintiennent pas à la hauteur qu’ils avaient précédemment alteinte. W. Hébert pourrait y réussir. Un portraitiste que le jury a exclu, je ne sais pourquoi, M. J. Fagnani, est déjà un des mattres en ce genre, Je ne parle pas des papillotages blancs et roses quo M. Dubuffe vermi lionne pour le bonheur des femmes élégantes; je conseille à tous d’avoir l’œil fixé sur M. Flandrin, d’étudier sa simplicité, son naturel, sa sobriété, ce talent sévère et consciencieux qui observe pour ainsi dire l’âme de son modèle avant d’en observer les traits et de les reproduire avec cette finesse de tons et de modelé que l’on peut égaler, mais non surpasser.
Il n’psl pas de pays, je crois, où plus qu’en France on ait lo goût des œuvres artistiques, et il n’en est pas où l'on ait moins le sentiment de l’art. Ne me demandez pas le pourquoi, je l’ignore j je me borne h constater que le bourgeois de Paris, ce bourgeois si décrié, et qui pourtant vaut mieux que sa réputation, que la Parisienne surtout, tiennent à mettre en montre leur goût pour les belles productions dues au pinceau, au oiseau ou au burin de nos artistes. Pour ce qui est de l’appréciation , de la connaissance raisonnée de ces productions, c’est autre chose ! Notre public est tout à fait dépourvu de ce profond instinct du vrai et du beau qui révéle aux plus ignorants la trace d’un chef-d’œuvre. Allez au Salon, vous n’y verrez jamais la foule s’arrêter devant un tableau remarquable, si toutes les voix de la critique ne lui en ont préalablement énuméré les beautés. La foule.
en revanche, ira tout droit porter son admiration à ce qui est excentrique ou maniéré; elle sera en extase devant un trompe-l’œil bien imité, devant un sujet commun ou terrible, devant des couleurs éclatantes et criardes. Le bourgeois, sous ce rapport, ne se distingue pas de la foule; mais il est docile comme elle, et pour rien au monde il ne voudrait refuser ton admiration à une œuvre digne d'être admirée, alors même que son goût protesterait contre elle.
Le moment où nous écrivons est favorable pour juger de cette prétention du bourgeois. Le Salon tient vaillamment sa place dans les conversations, même les plus béotiennes, à côté des préoccupations politiques, dont la gravité estcependant incontestable. On a vu l’exposition, on ira la visiter encore; on cite les toiles qu’on a remarquées, on aime ceci et on n’aime pas cela; mais on se garde bien de dire tout haut qu’on a un invincible penchant pour ce qui est vulgaire. « Voyons, là, entre nous, me disait hier une aimable femme, dites-moi si vraiment vous préférez les portraits de Flandrin à ceux de Dubuffe? » Et comme je persistais dans mon opinion : « C'est étonnant, ajoutait-elle; ils sont pourtant bien jolis ces portraits de Dubuffe; mais, puisque c’est chose convenue et acceptée, je me garderai bien de les placer au-dessus de ceux de Flandrin, »
Le monde parisien est là tout entier : c’est le joli, c’est le chatoyant, c’est le papillotage qui l’attire. Nous pourrons bien le forcer, par respect humain, par genre, à admirer du bout des lèvres ce qui est réellement beau, mais nous ne pourrons pas le con-
traindre à le sentir : il penchera toujours vers le joli, vers le mignard, et c'est là qu’iront ses secrètes sympathies. Les conditions sérieuses de l’art, ta pureté du dessin, l’harmonie de la couleur, échappent aisément à ces mêmes yeux qui pourtant distingueront et blâmeront très -énergiquement la moindre discordance de lignes ou de tons dans les traits ou dans la toilette d’une femme, dans l’étalage d’un marchand de nouveautés. Car, c’est une remarque à faire, le Parisien est né coloriste; mais, par une inexplicable fatalilé, dès qu’il s’agit de peinture, cet instinct lui fait défaut. C’est là ce qui donne à la critique d art une très-grande importance parmi nous, puisqu’elle est le guide du goût public; en revanche, je suis convaincu que ses conseils ont peu de prise sur les artistes. Ceux-ci généralement ne reconnaissent la compétence de la critique que lorsqu’elle les loue, et encore faut-il que l’éloge soit fait à tour de bras; s’il est modéré, s’il est exprimé avec une certaine finesse, s’il comporte quelques réserves ; si vous dites à un peintre, à un sculpteur qu’il a en lui, — et c’est déjà fort gentil, — l’étoffe d’un Titien, d’un Vélasquez,d’un Murillo, d’un Poussin, d’un Michel-Ange, d’un Puget, etc., mais qu’il a tels efforts à faire, tels écueils à éviter pour se rapprocher des maîtres, l’artiste déclarera tout net que vous ne savez pas un mot de ce dont vous parlez, qu’il est bien plus près de la perfection que vous ne le dites, et que celui qui tient la plume n’est pas en état de juger l’homme de génie qui tient le pinceau ou l’ébauchoir.
On sait ce que raconte la tradition : Quand le diable
eut créé toutes les passions, tous les vices, tous les défauts qui devaient tenir l’œuvre de Dieu on échec et pousser l’humanité ù sa perte, il passa en revue cette armée formidable. Arrivé devant l’orgueil, il le trouva tellement beau qu’il <e prit presque pour une vertu. « Toi, lui dit-il, tu es do trop bon aloi; il faut que je te change en monnaie. » Et il créa alors toutes les subdivisions de l’orgueil : la vanité , l’amourpropre, etc., etc. ; il les répartit à doses inégales; les femmes et les artistes eurent les plus fortes parts. Dans l’intérêt do la vérité, je dois ajouter que les écrivains ne furent [«s trop mal lotis non plus. Que peut-on espérer de ce choc d’infaillibilités ; infaillibilité do l’artiste, infaillibilité du critique? Mais comme, en définitive, c’est celui-ci qui a la parole, comme c’est lui qui a le privilège d’établir et de consolider les réputations, comnae le troupeau de Panurge est avec lui, c’est à lui que reste la dernière victoire.
Je dis que la critique établit et consolide les réputations; elle les défait aussi, et pour cela elle n’a aucun effort à faire : son silence suffit. C’est en cela que la critique d’art est chose fort délicate, et, pour mon compte, je ne l’aborde qu’en tremblant. Je voudrais pouvoir mettre en évidence tout talent sérieux, alors mémo qu’il n’est encore qu’à l’état de germe, pour le développer. Et comment se flatter de tout voir et de tout dire?
Quelle mignonne petite violette j’ai découverte sous l’herbe! M. James Tissot a exposé deux petits portraits imperceptibles : l’un, d’une belle jeune fille; l’autre, d’une dame dans la splendeur de sa maturité. C’est
d’une excessive finesse de tons; le modMc est ferme et sobre, le dessin est correct. Les cheveux de la jeune fille sont massés trop confusément par rapport à la figure, (]ui est finie avec soin. Il est bien évident qu’à la distance très-rapprochée où les trai,ts du visage ont été vus par l'artiste avec cette grande richesse de détails, les cheveux ont dû lui apparaître plus distinctement aussi. Une autre petite toile du même artiste représente un couple se promenant sur la neige. La neige qui couvre leurs cœurs est plus épaisse que celle qu’ils foulent aux pieds, s’il en faut juger par leur indifférence ; l’un regarde à droite, l’autre à gauche. Je ne sais si l’amour a passé par là, mais il s’est à coup sûr envolé. Deux autres petits tableaux peints à la cire représentent des sujets religieux qui ne sont pas de mon goût en tant que sujets, et qui me charment comme exécution : tel est le bagage de -M. Tissot, et avec un tel bagage on peut aller loin. Je désire ne pas me tromper, mais il me semble que si ce jeune artiste poursuit avec amour la voie dans laquelle il entre timidement et modestement s’il renonce au pastiche et s’il a le courage de n’aimer, de ne suivre, de ne comprendre que la nature, il a devant lui un bel avenir.
Un artiste qui expose aussi pour la première fois, mais qui .s’est depuis longtemps fait un nom dans le monde artistique par ses dessins, M. Emeric do Tamagnon, a peint avec une rare perfection de détails, qui ne nuit pas à l’effet grandiose de l’ensemble, une vue de la basilique do Sainte-Marie-Majeure, à Rome. L’artiste p’a rien sacrifié aux faux dieux. Sa peinture
a des (jualilés plus solideè que brillantes; elle atteint l’eftet sans y viser. J’affectionne par-dessus tout ces talents consciencieux qui se préoccupent de leur œuvre et de la vérité plus que des goûts éphémères du public. Le jury a refusé un second tableau de M. de Tamagnon ; c’est une marine qui se distingue par des qualités opposées à celles que je signale dans la vue de la basilique de Sainte-Marie-Majeure, et qui prouve les diverses aptitudes de ce talent digne d’être vivement encouragé. M. de Tamagnon est né à Hyères; qu’il n’oublie pas les rayons du soleil natal, ses jeux de lumière, ses capricieux effets. Je crains pour lui la fatale influence du gris.
Et à propos de gris, j’ai aperçu dans les plus hautes régions du salon carré la Jeune captive, qu’André Chénier a immortalisée. M. Marguerie a essayé de traduire sur la toile celte poétique élégie. Mais l’élégie n’est pas à ce point vouée au gris. Ce n’est pas ainsi que je l’avais rêvée, la belle jeune fille dont la vue charma les dernières heures du poète. Elle est captive, c’est vrai, et à ce litre l’artiste a le droit de la vêtir d’une robe grise; mais des bras gris, un visage gris, une lumière grise, c’est trop! Est-ce bien là ce bel oiseau bleu qui s’écrie :
L’illusion sereine habite dans mon sein.
D’une ])rison sur moi les murs pèsent en vain :
J’ai les ailes de l’espérance !
OÙ sont ces ailes? où est cette sereine illusion? Telle qu’elle est, celle toile a des qualités estimables.
• — - Ehgitizedisj-Googi
SALON DE 18o'J
et il faut bien que (X's qualités soient saillantes pour que, de la hauteur où le tableau est placé, elles fixent l’attention. Dans cette variété de teintes grises, il y a une harmonie charmante; dans celte composition, il y a un sentiment élevé, et c’est plus qu’il n’en faut pour espérer beaucoup de M. Marguerie. Il a exposé en outre quelques portraits estimables et un Jésus sur la croix que je n’ai point aperçu. J’avoue que je n’ai pas encore eu la force de m’arrêter devant ce qu’on appelle les tableaux de sainteté; une répulsion profonde m’en éloigne, parce que je ne crois pas qu’au temps où nous sommes, les artistes traitent ces sujets avec la foi qui seule peut donner au talent sa naïveté et sa puissance. Peindre un tableau de sainteté parce qu’il est commandé par une église ou parce qu’on a la chance de le vendre pour la même destination, et non parce qu’on est sincèrement inspiré par un sentiment religieux, c’est faire un métier qui n’a rien de déshonorant sans doute, et qui peut être plus ou moins lucratif, mais ce n’est pas faire de l’art.
Je conviais tout à l’heure les artistes à mettre les proportions de leurs toiles en rapport avec celles de nos appartements modernes, qui ne pèchent certes pas par l’ampleur et l’élévation; à imiter les maîtres flamands, qui peuplèrent de tant de chefs-d’œuvre d’innombrable habitations bourgeoises. Le bourgeois français , ainsi que je le disais en commençant, a bien plus le goût que le sentiment de l’art. Il faut développer celui-là et faire naître celui-ci. Comment y parviendra-t-on? En mettant de bonnes peintures à
sa portée, et, pour ainsi dire, en lui forçant la main. Combien de gens pourraient, à moins de frais que n’en exigent les plus stupides dorures, les moulures les plus déplorables, avoir chez eux des panneaux convenablement peints qui réjouiraient l’œil et ho*noreraient leur intérieur ! Ils n’osent pas ; la peinture a la réputation d’être fort chère, tandis qu’en réalité elle est à peine rémunératrice pour la plupart des artistes ; et je suis bien sûr que le propriétaire de Vire, — cette joyeuse patrie du vaudeville, — qui a eu le bon esprit de comniander à M. Paul Huet les huit panneaux que j’ai vus au Salon, a fait non-seulement une bonne action, mais aussi une excellente affaire, quel que soit le prix dont il ait payé ces charmantes toiles. Ces panneaux, de petite dimen*sion, fredonnent les plus douces et les plus riantes gammes de couleur. Le vieux château féodal, emprunté aux souvenirs de la Normandie légendaire; le ruisseau, les baigneuses, les herbages, sont des tableaux décoratifs habilement peints. Je voudrais que cet exemple fût généralement imité : l’art y gagnerait un immense débouché, et nous verrions un peu moins de tableaux de sainteté créés par le seul besoin de vivre. La famille de son côté n’y per* ■drait rien quand, au lieu de contempler des murs blancs ou des papiers enluminés, l’œil des enfants s’arrêterait sur des œuvres" peintes avec talent et avec goût.
Parmi les beaux paysages que nous avons au Sa * Ion, combien figureraient avec honneur dans nos demeures bourgeoises, si les bourgeois osaient enfin se
Digl'ij "
r squer à acheter des tableaux I J’ai signalé déjà bien des compositions remarquables; combien encore sont dignes d’attention, dignes d’éloges, et que je me re*^ procherais do iio pas mentionner ' M. Lambinot a des toiles qui peuvent soutenir la comparaison avec les meilleures. J’ai remarqué de lui, sous le n“ 1737, un ravissant petit paysage qui attire le regard. C’est la nature finement observée, fidèlement et poétiquement traduite, avec des tons pleins de vérité et de douceur ; cela vit en un mot. La couleur est vivo et vraie; les masses sont parfois confuses, les contrastes d’ombre et de lumière no sont pas toujours assez habilement ménagés; mais M. Lambinet peut se corriger de ses défauts, élever son talent, il a l’essentiel : le sentiment de la vie et l’amour de la nature.
M. Auguste Bonheur a aussi ce don, et, par une patiente étude, par un consciencieux travail, il se montre digne du nom qu’il porte, et que son père Itaymond Bonheur et sa sœur Rosa ont illustré. Ses paysages se distinguent par de précieuses qualités d’exécution, et surtout par ce sentiment dont je parlais tout à l’heure, ce sentiment de la vie et de ia nature qui seul fait les grands artistes. M. Auguste Bonheur a sans doute des efforts à tenter encore pour arriver au premier rang, et je crois que, mémo quand on y est parvenu, il reste encore beaucoup à faire; le véritable artiste a pour but l’infini, qu’il no peut atteindre. L’Abreuvoir, souvenir de Bretagne, est un excellent paysage, sérieusement étudié, sérieusement peint. Les effets ne sont pas le résultat de procédés
faciles; ils jaillissent de l’harmonie générale. Les animaux sont vrais et bien observés ; on sent que M. Auguste Bonheur est à bonne école et qu’il n’y perd pas son temps. Oh! mon pauvre vieil ami Raymond Bonheur, aurait-il été heureux, s’il eût pu être témoin de la gloire de sa fille et des premiers succès de son fils!
Les peintres abusent un peu du viatique, et je crois devoir les en prévenir. Je, cx)nviens que c’est un sujet tentant. Le soir, au clair de lune, à travers des landes désertes, par un temps orageux ou serein, mettre en campagne le vieux prêtre de la contrée, l’enfant de chœur portant l’aspersoir, le bedeau tenant dans ses mains la lanterne dont les faibles lueurs éclairent cette scène, tandis que là-bas le pauvre mourant agonise, c’est un effet dramatique tout trouvé. Mais quand un motif a été reproduit si souvent, il faudrait s’en défier. M. Lhuillier n’a pas su résister. Son tableau n’en est pas moins bon, si le sujet en est commun ou plutôt usé. Il a eu, du reste, le mérite de le rajeunir. Les deux paysans et l’enfant qui escortent le prêtre sont traités avec talent. Je me demande pourquoi le personnage qui précèiie ce groupe et qui porte la lanterne, inévitable accessoire de cette scène, a l’air d’un gentleman en blouse. Est-ce un portrait? est-ce un souvenir de quelque drame intime? Tout cela cache un mystère.
Parmi les paysagistes de talent et d’avenir, parmi ceux qui non-seulement promettent mais tiennent, c’est justice de compter M. René Ménard, qui a exposé
Digilizeo c,
de Irès-bonnes et très-sérieuses études. Il s’est inspiré de ses maîtres MM. Troyon et Jules Dupré, sans s’astreindre à leur manière. Sa Marche d’am'mawj suffirait à établir sa réputation. C’est bien observé, c’est bien peint, c’est vivant ; mais la couleur manque do splendeur, d’éclat, de ce je no sais quoi qui, en toutes choses, fait les maîtres. Je voudrais que M. Ménard pût aller raviver sa palette sous le ciel d’Orient, en Espagne, en Italie, et, s’il faisait ce voyage, je lui conseillerais d’emmener M. Louis Ménard avec lui.
La Plaine avant l'orage, de M. Jeanron, est une belle toile aussi, d’un grand effet, que Rembrandt ne désavouerait pas. Le ciel est d’un ton crû et dur; les laboureurs, réunis en groupes, sont nonchalamment assis ou étendus; ils n'ont pas l’air de se douter que l’orage va fondre sur eux, et, malgré ces défauts, le paysage a une incontestable beauté. C’est l’œuvre d'un dessinateur et d’un coloriste. Du reste, ce tableau, par la position qu’il occupe, est soumis a une épreuve décisive, et il la supporte bravement. Placé près des vigoureuses esquisses de Delacroix, il est le seul qui ne soit pas écrasé par ce terrible voisinage.
M. Louis de Kock est un paysagiste aussi, et un paysagii«le consciencieux. Ses Animaux dans tm bac sont bien observés, sagement peints, trop sagement peut-être, dans une gamme grise dont la monotonie est fatigante; mais l’effet général e.st bon, les eaux ont de la transparence, et ce n’est pas assez cependant. Je voudrais mieux, je voudrais plus d’originalité,- parce que je sens que M. de Kock peut davantage.
J’en dirai autant de M. Ernest Guillaume, qui a
représenté des Espagnols malades se rendant aux eaux de Cauterets, et qui s’est cru obligé de donner une teinte froide, grise et maladive à son paysage, bien composé d’ailleurs, plein de sentiment, mais triste à mourir, comme si ces bons Espagnols, au lieu d’aller demander la santé à la vertu des eaux miné- « raies, marchaient à la mort. Si j’étais propriétaire
des Eaux de Cauterets, je me fâcherais tout rouge contre M. Guillaume.
A côté des astres qui s’élèvent, il y a ceux qui déclinent à l’horizon. M. Lacroix, un des meilleurs élèves de Corot, dont le talent était gracieux et hardi, fait fausse route. Est-ce que ce n'est pas lui rendre service que de crier casse-cou ? J’ai vu deux payages qui m’ont désagréablement impressionné, et j’ai eu besoin de regarder à deux fois le livret pour croire qu’ils étaient bien do lui. Les tons sont durs et entiers, l’exécution est molle, les ciels sans pureté; l’art en un mot, cet art difficile et glorieux dont il me semblait que M. Lacroix posséderait un jour tous les secret, l’art est absent.
Et M. Adolphe Leleux, qui était mieux qu’un espoir, une réalité! lui qui avait tenu les promesses de sa floraison, vers quels écueils va-t-il se briser? Dans ses Bûcherons bourguignons j’essaye en vain de retrouver les fines qualités qui distinguaient des tableaux dont j’ai gardé le souvenir, un entre autres qui représentait un pauvre musicien ambulant à la porte d’une posada espagnole. Que nous sommes loin de là ! Sans doute, l’habileté de main n’a pas disparu ; mais que
tout cela est commun, à peine ébauché, papillotant à l'œil, sans fermeté, et, pour tout dire, peu digne du talent très-réel de M. Adolphe Leleux.
Je constate avec douleur ces décadences; nous n’avons pas assez d'artistes d’un grand mérite pour qu’on voie do gaieté de cœur ceux qui avaient grandi sous nos yeux s’amoindrir ainsi ou s’engager dans de fausses voies. Vous nous représentez des bûcherons au repos mangeant leur soupe ou leur tranche do pain bis, tes uns assis, tes autres debout, soiti vous ôtes maître do choisir où il vous plaît vos sujets, et nous n’avons rien à dire pourvu que vos sujets soient traités avec art, dessinés avec soin, peints avec talent. Bûcherons en sabots ou notaires en cravates blanches, paysannes ou grandes dames, nous avons le droit d’exiger, non-seulement que vous représentiez exactement la nature, mais. que vous l’idéalisiez; il faut que vos personnages se tiennent sur leurs jambes, et, en outre, qu’ils vivent, que nous sentions une ômo sous leurs haillons aussi bien que sous leur velours il faut que votre peinture ait les conditions de la vie, alors même qu’elle ne représenterait qu’un tas do pierres.
Ce qui fait que nous avons tant de peintres et si peu de grands artistes, c’est qu’on n’observe la nature que superflciellement, c’est qu’on ne cherche pas le sens intime, la physionomie intérieure, pour ainsi dire, des objets que l’on représente. Un arbre, un homme, une mare, un bœuf, un cheval ont une façon d’ôtro qui ne ressemble à celle d’aucun autre ; ils sont. dans un certain milieu et en vertu do certaines conditions
qui leur sont propres. C’est ce qu’il ne faut jamais oublier. Tenez! j’ai remarqué au Salon un lableau de M. Juglar; c’est une nature morte. Je garantis que, toute morte qu’elle est, cette nature vil d’une vie puissante. Ces objets inanimés sont largement peints; l’effet est saisissant, cl M. Juglar a fait là un coup de maître. Pourquoi? Parce qu’il s’est identifié avec ce (lu’il voulait peindre, parce qu’il a saisi à la fois l’harmonie de l’ensemble et l’harmonie des détails et qu’il a eu le talent d’exprimer l’une et l’autre; mais tout le tqlenl du monde eût été insuffisant si l’artiste ne s’ôtait d’abord assimilé son sujet; si l’observation et l’étude ne lui avaient, avant même qu’il prît le pinceau, révélé celle double harmonie.
M. Leroux la cherche et la trouve parfois. Il a exposé cinq ou six paysages qui témoignent de sérieux efforts, et je l’engage a y persister. Il voit juste, il soigne scs tableaux; mais l’exécution est molle et ne rend pas toujours le sentiment qui l’a inspiré. Ses premiers plans ne sont pas en parfaite harmonie avec ses fonds et notamment dans ses Marais de Kramaseul. Dans une autre de ses toiles, j’ai vu des nuages qui se reflètent trop lourdement dans l’eau et nuisent à la composition. Je sais bien ce qu’on répond à la critique : « La nature est ainsi! » Oui, la nature est ainsi dans son harmonieux ensemble; mais pourquoi ce qui ne jure pas dans la nature jure-t-il et produit-il un effet désagréable dans un lableau? Parce qu’un tableau n’est et ne peut être qu’un des coins, un des aspects de la nature, et c’est à nous de chercher celui de ces aspects qui peut le mieux être isolé de l’en-
semble et former un tout harmonieux. Là est le premier talent du peintre : bien choisir. S’il n’a pas ce talent indispensable, eût-il une main de fée, il n’arrivera jamais au premier rang. Voyez le maître des maîtres, voyez le Poussin, avec quel art, quel soin minutieux, quel sentiment profond et vrai de la nature, il a composé ses tableaux immortels!
Le reproche que je fais à M. Leroux, je t’adresserais volontiers à un artiste consciencieux, qui a eu déjà do légitimes succès, M. Dubuisson. Il avait exposé en 18.57 une très-belle composition : c’était un attelage de bœufs arrivant péniblement au haut d’une côte. Les vaillantes bêtes tendaient leurs muscles et semblaient concentrer toute leur vigueur dans un dernier effort.
Le tableau que M. Dubuisson expose aujourd’hui a les mêmes qualités, mais il n’a pas le même charme, et cela tient tout simplement à la nature du sujet. Nous sommes au dernier relais de la route de Lyon à Grenoble. Je vois là de solides chevaux, dessinés avec soin, peints con amore, mais sur le fond gris des maisons ils manquent de relief; l’aspect général du tableau est triste; les tons sombres y abondent, parce que l’artiste a choisi un sujet qui l’a entraîné. Ce qui prouve que M. Dubuisson eût pu faire un excellent pendant à son attelage .de bœufs, c’est la finesse de son ciel, c’est la vigueur de sa touche. Cet artiste a tout ce qu’il faut pour prendre une éclatante revanche. Il a un talent sérieux, l’amour de la • nature; il ne lui reste qu’à choisir des sujets qui lui permettent de développer ces précieuses qualités sous
une furmc plus agréable, plus sympathique aux re^ gards du public.
M. Coignard, qui a exposé trois bons paysages, me permettra-t-il de lui soumettre aussi quelques humbles remarques, dictées par le vif intérêt que m’inspire son talent? J’ai attentivement observé ses toiles; elles vivent, et je no sais pas do plus bel éloge que celuilà. L’étude est consciencieuse, la couleur est bonne, l’observation vraie. Ces gras pâturages de la vallée d’Auge, ces bœufs indolents, cet abreuvoir, je les ai vus, et M. Coignard me les rappelle avec une admirable précision; et cependant il me semble que le talent do M. Coignard manque d’élévation : il pourrait voir la nature de plus haut. Je voudrais aussi qu’il serrât de plus près son dessin, qu’il tînt plus de compte des lois de la perspective. Dans cet herbage de la vallée d’Âuge, des vaches traversent un pont sur le second plan et elles viennent presque en avant de celles qui, sur le devant du tableau, reniflent de leurs muffles roses l’eau de l’abreuvoir. Le dessin n’est pas seulement la fidèle reproduction des contours, c’est l’art très-difficile do grouper les masses et do mettre chaque chose à sa place par l’insensible dégradation des teintes.
Le plus grand coloriste ne sera. jamais un grand peintre s’il ne $ait pas dessiner; tandis qu’un grand dessinateur alors même, qu’il n’aurait que du noir et du blanc sur sa palette, peut devenir un des princes de l’art, témoin M. Ingres, témoin M. Bida. J’engage donc M. Coignard... Mais, on vérité, nous sommes incorrigibles avec notre manie de donner des conseils
dont les artistes sont si peu disposés à faire cas. Si M. Coignard faisait exception à la régie, s’il voulait bien croire que ce que je lui dis ici m’est inspiré par la plus affectueuse sympathie, non pour sa personne que je ne connais pas, mais pour son talent honnête, consciencieux et viril, j'en serais bien enchanté.
Si nous passions du grave au doux ! Voici précisément une aimable reine qui fut la compagne du moins aimable des rois, la belle Marguerite d’Écosse. Kilo sort de la messe, suivie de ses courtisans ; un page porte la queue par trop longue de sa robe. Marguerite aperçoit un beau jeune homme endormi contre un dos piliers du cloître : c’est le poète Alain Chartier. Doucement elle approche et le baise sur sa lèvre, ce qui est incontestablement la plus charmante façon de réveiller les gens.
Les dames et les seigneurs trouvent la princesse un peu leste; elle se justifie en disant que ce n’est pas la bouche de l’homme qu’elle a baisée, mais bien celle du poète. Subtilité féminine, royale fantaisie ! Ce tableau est de M. Comte, et pourtant ce tableau laisse à désirer. 11 n’est pas habilement composé ; le sujet est gracieux, et il est disgracieu.sement traité. Les personnages du .secc'iid plan auraient dû être plus sacrifiés; ils sont par trop accusés, et semblent faire trou dans la toile. Les détails architecturaux sont excellents, la couleur est agréable à l’œil et dans de bonnes gammes. D’oh vient que ce tableau n’e.st pas un excellent tableau? Ah! l’on est porté à l’indulgence pour les artistes quand on songe aux innombrables qualités nécessaires pour produire une œuvre vraiment belle
et digue d’Otre admirée. Le dessin d’abord, qui est à la peinture ce que la charpente est à la maison ; le sentiment du vrai et du beau, le coloris, l’amour de la nature, l’art et le goût dans la composition, dans le choix du sujet, que sais-je I la moindre insuffisance dans une seule de ces qualités essentielles, et le meilleur tableau devient un tableau médiocre. Je le répète, comment ne pas être indulgent en présence de tant de difficultés qui environnent l’artiste !
Dans les premières pages du roman qu’elle a publié sous ce tilre: Elle et Lui, George Sand fait dire à son héros, peintre fantaisiste très-distingué; « Si j’avais le malheur de faire aujourd’hui un bon portrait, j’aurais beaucoup de peine a réussir, à la prochaine exposition, avec autre chose que des portraits; de même, si je ne faisais qu’un portrait médiocre, on me défendrait d’en jamais essayer d’autres : on décréterait que je n’ai pas les qualités de l’emploi, et que j’ai été un présomptueux de m’y risquer. » L’observation est juste, à la condition cependant qu’on ne la généralisera pas trop. Nous avons une tendance moutonnière à parquer les talents dans la spécialité qui les a mis pour la première fois en évidence. C’est paresse d’esprit, et pas autre chose. Nous avons l’habitude de voir tel artiste, tel écrivain réussir dans un genre; s’il essaye son talent sur d’au-
très sujets, s’il se transporte sur un autre terrain, nous lui en voulons instinctivement, par ce fait seul qu’il nous dérange en nous obligeant à l’y suivre. Mais il ne faut pas conclure absolument de là qu’on dénie au talent la faculté d’avoir plusieurs facettes, à l’artiste colle de mettre plusieurs cordes à son arc. Seulement nous exigeons, — et nous en avons certes le droit, — que le paysagiste déjà célèbre, s’il a la fantaisie d’exposer un tableau d’histoire ou un portrait, que le peintre, s’il se décide à faire une statue, que le sculpteur, s’il brosse une toile, n’affrontent le jugement du public qu’après de nombreux essais et lorsque leur tentative a réussi ; à cette condition, nous sommes très-portés à applaudir, et nous ne demanderions pas mieux que de voir des génies universels exceller cl briller dans toutes les directions, dans toutes les manifestations de l’art. De pareils génies sont rares.
Ces réflexions nous étaient inspirées par les toiles de M. Courdouan. Cet artiste, qui a conquis une place si éminente parmi nos paysagistes les plus célèbres, dut scs premiers succès à de très-beaux dessins, à de grandes aquarelles qui révélaient non-seulement un très-vif sentiment de la nature, mais une science du coloris» une touche magistrale très-remarquables. Qu’il ne s’essaye pas à la peinture, disait-on, il y échouerait. Il s’y est essayé. Dieu merci I et M. Courdouan y a trouvé la véritable voie de son talent, qui, d’année en année, s’y perfectionne.
Les trois tableaux qu'il a mis au Salon peuvent supporter la comparaison avec les meilleurs. Do toutes les qualités, celle que M. Courdouan possède au plus
haut degré est la composition. Chacun de ses tableaux est un tout complet, un petit poëme. J’y sens un amant passionné de la nature, mais un amant intelligent et discret qui ne veut pas que celle qu’il aime apparaisse avec la moindre imperfection.
Sa Vue d'Evenos , prise au milieu des gorges d’Ollioules, gigantesque débauche de roches volcaniques, ne peut donner qu’une idée incomplète des ces magnifiques horreurs que les voyageurs allant de Marseille à Toulon ne pourront plusadmirer, grâce au chemin de fer qui a .sagement évité ces grandes masses montagneuses dont la capricieuse distribution aurait défié les efforts du génie humain. M. Courdouan n’a f>as craint de se mesurer avec ces géants de granit, et il a parfaitement rendu leurs aspects fantastiques et bizarres, leur caractère grandiose. Quelle science du dessin dans ce tableau ! Quelles lointaines et lumineuses perspectives ! Je recommande aux jeunes artistes cette toile, une des plus remarquables qui soient au Salon.
Des deuxaulre.s, la Route de Canjueiranne à llyères et les Pirates recevant la chasse, je n’ai pu rencontrer que la dernière; la sève y abonde, trop peut-être ! j’y voudrais plus d’apaisement. Même dans ses tumultes, même dans ses lignes les plus tourmentées, la nature a plus de calme et moins de coquetteries. Il faut parer .son idole, sans doute, mais il no faut pas ta surcharger d’ornements. M, Courdouan ne pèche que par excès d’amour pour cette idole adorée. Esl-cc un péché ? Je suis bien plus tenté de croire que c'est une vertu. Les portes du ciel ne s’ouvrirent-elles pas
devant la plus belle des pécheresses, parce qu’elle avait beaucoup aimé ? Que M. Courdouan ne laisse donc pas faillir sa sainte passion pour la nature; je lui conseille seulement, lorsqu’il voudra peindre son immortelle amante, de ne pas lui prêter plus de beautés qu’elle n’en a.
Je veux adresser un conseil analogue à M. Compte- Calix. Il possède ce don gracieux et indétinissable qu’un seul mot peut désigner : le charme; mais le charme ne suffit pas, en peinture surtout, celui de tous les arts qui, même au milieu de ses fantaisies les plus excentriques, ne peut se dispenser d’étreindre la réalité.
Des trois tableaux que M. Comple-Calix a exposés, je n’en ai vu que deux : le Chant du rossignol et les Biches effrayées; j’y trouve beaucoup de charme, en effet, mais pas assez de vérité. Vous vous demandez, sans doute, comment un peintre a pu représenter le chant du rossignol, ces cascades harmonieuses et suaves que ce petit poète ailé laisse échapper de son gosier pendant les tièdes nuits do mai. Rassurez vous !
Nous sommes en plein dix-huitième siècle, dans un jardin enchanté, peuplé de vases, de statues et d'escaliers de marbre; de jeunes femmes rêveuses sont groupées ç.à et là dans des poses un peu prétentieuses. Elles écoutent, dit-on, le chant du rossignol. Je croirais tout aussi bien qu’elles écoutent l’oiseau bleu qui chante au fond de leurs cœurs les douces chansons de l’amour et de la fantaisie. La lune, dont les rayons filtrent à travers les grands arbres, éclaire
OlgitizecI
cette scène gracieuse. J’ai vu bien des clairs de lune sous des deux différents; j’avoue que je n’en ai jamais vu un comme celui que M. Compte-Calix a représenté avec des teintes azurées complètement inconnues jusqu’ici, mais que je ne déteste pas pour cela. Des prophètes modernes ont prédit malheur à la lune. M. Michel, de Figanières, dans le volume très-curieux et très-inléressant qu’il vient de publier sous ce titre : Vj'e universelle, nous annonce que la lune, étant le quartier général des mauvais génies, est destinée à disparaître. Elle sera remplacée par un ou deux autres satellites qui exerceront sur notre planète une meilleure influence. Je désire qu’un de ces deux astres réalise le rêve azuré de M. Compte-Calix, mais jusque-là, il me permettra bien de considérer son clair de lune comme apocryphe. ’ - J’aime mieux les Biches effrayées, si maniérées qu’elles soient. Deux jeunes femmes sortent du bain ou allaient s’y plonger. Ce point est indécis. Le fait est qu’elles sont encore suffisamment vêtues. L’eau profonde reflète la verdure des grands arbres. Deux cavaliers,’ Actéons bourgeois, viennent de déboucher à travers un fourré, et les deux biches s’enfuient en so courbant le plus possible derrière les haies pour échapper aux regards indiscrets. C’est charmant, et on -se laisse aller à cette séduction. Ces deux petites femmes sont des amours de femmes ; l’une a les pieds nus sous sa robe rose ; l’autre a eu à peine le temps de chausser les siens, que j’aperçois sous les plis de sa robe rouge. Tout cela est coquet, élégant, ‘mignon, mignard ; mais c’est comme le clair de'lurie dcTout
à l’heure : il y manque ce presque rien qui est tout ; la vérité.
Cette peinture a pourtant de si aimables qualités ; le sentiment de la couleur y est si juste ,et si vif qu’on se prend à regretter de ne pas voir un tel talent mieux et plus solidement employé. Et puis, pourquoi des biches ? Ce mot a reçu, dans ces derniers temps et par antiphrase, une si étrange signification, que le titre du tableau désoriente le spectateur. Sous ce nom de biches, on est convenu aujourd’hui de désigner des femmes qui ne font pas précisément profession d’être prêtresses de Diane, et qiii ne se laissent pas facilement effrayer, surtout par de jeunes cavaliers. Les biches de M. Compte-Calix sont probablement les aimables petils êtres qui habiteront la futuTe lune qu’il a rêvée, et j’avoue que ce ne sera pas un séjour désagréable. Mais, en attendant, qu’il consente à revenir à la réalité et à vivre de notre vie : nous n’y perdrons rien, et il y gagnera.
Si au contraire M. Bellet du Poisat voulait idéaliser un peu plus sa peinture, ce chassé-croisé nous donnerait deux artistes remarquables. C’est un talent vigoureux et original que celui de M. Bellet du Poisat ; je no sais pourquoi les ordonnateurs du Salon ont relégué son tableau des -Trois Bohémiens dans les plus lointaines limbes do la dernière salle, où il est fort mal éclairé. Si c’est pour apprendre à l’artiste que sa fougue a besoin d’être contenue, que la puissance très-réelle de son coloris a besoin d’être réglée, je n’ai rien à dire. Qui aime bien, châtie bien, et j’espère que M. du Poisat se le tiendra pour dit. Je n’en ai pas
moins ses étranges bohémiens en grande estime, et je préfère ce tableau abrupte et mal peigné à une foule de toiles léchées, pommadées et soigneusement ratissées. J’y remarque des qualités précieuses qui n’ont besoin que d'être disciplinées. C’est une si rare et si bonne chose que l’originalité !
J’ai essayé de découvrir le second tableau de M.du Poisat; je l’ai cherché en vain. Quoi qu’en dise l’Évangile, le plus sûr moyen de ne pas trouver un tableau dans ce pandémonium de peinture, c’est de le chercher. Et combien on en voit qu’on n’aurait pas voulu rencontrer 1
Croyez-vous, par exemple, que je ne me passerais pas volontiers, chaque fois que j’entre au Salon, do me trouver face à face avec l’Incendie de l'Austria, par M. Isabey, cette erreur monumentale d’un homme dont le talent ne peut être contesté? On se souvient do l’émotion profonde que causa la nouvelle de celte catastrophe; il y avait certainement là de quoi tenter la verve de nos peintres do marine. Aussi avons- nous deux incendies de l’Austria au Salon.
M. Tanneur a vu cet horrible sinistre par le gros bout de la lunette, et l’a réduit à des proportions tellement froides et mesquines, que mieux vaut n’en pas parler.
M. Isabey, lui, l’a regardé à travers un verre grossissant, mais grossissant à ce point qu’il n’a pu vuir que la coque du navire et la fumée. Hélas 1 quelle fumée ! elle est découpée à l’équerre. Son tableau m’a rappelé ces charbonniers qui, en faisant leur toilette, oublient de se laver une joue. Sa toile est noire et
blanche. N’y cherchez aucune des qualités brillantes qui distinguent ordinairement les charmants papillotages, les délicieux fouillis de couleur avec lesquels le pinceau d’Isabey nous a familiarisés; il n’y a là rien de ce qui distingue ce fin talent.
Que voulez-vous! c’est une erreur, et erreur no fait pas compte. Si M. Isabey devait peindre et composer ainsi ses tableaux à l’avenir, il faudrait désespérer do lui ; mais, moi qui l’aime beaucoup sans le connaître le moins du monde, je sais que nul n’est plus capricieux et plus prompt à prendre une revanche. Aussi, Je m’attends à voir bientôt un de ces petits chefsd’œuvre de grâce pittoresque que M. Isabey excelle à peindre.
Bien que je n’aie pas le pied très-marin, je suis sur mer et j’y reste pour assister à une pèche aux thons sur les côtes de Provence. Ce tableau, dû au pinceau de M. Suchet, a des qualités excellentes; il est harmonieux de tons, bien mouvementé. Cette mer est bien celle où je me suis plongé tout enfant, et qui me fut si hospitalière; M. Suchet en a rendu la transparence et la profondeur. Je lui reproche d’avoir un peu trop forcé ses ombres et d’avoir donné à son ciel, dans le haut, je ne .sais quelle apparence rocheuse que notre beau ciel de Provence n’a jamais eue ; mais sa marine est une des belles marines du Salon. Qu’il travaille, qu’il étudie les phénomènes multiples de cette splendide Méditerranée que notre poëte Aulran a si bien chantée, et M. Suchet deviendra un de nos bons peintres de marine, si rares aujourd’hui.
Un autre artiste méridional, M. de Tournemine, a
rapporté de la Syrie et de l’Asie-Mineure de gracieuses inspirations. Ses tableaux ont une finesse lumineuse, un éclat, une vérité qui attirent et caressent le regard ; ils révèlent un artiste consciencieux, un talent auquel il ne manque, pour être complet, que ce je ne sais quoi, auquel nous avons donné le nom de : diable au corps. Les Habitations près d’Adalia, dans la Turquie d’Asie, et le Souvenir de Tyr sont remarquables par la pureté des tons, par la composition, par le dessin ; pourquoi ces toiles n’ont-elles pas la chaleur, les ardents reflets du ciel d’Orient? C’est argentin et ce n’est pas doré. Le Café en Asie-Mineure vaut mieux sous tous les rapports. Ce café original est bâti sur pilotis, entouré d’eau et de verdure ; un blanc minaret se perd à l’horizon. On voudrait être là et, à travers ces jeux de lumière, poursuivre les chimères aimées. M. de Tournemine est en bonne voie, et je le félicite d’avoir abandonné la peinture microscopique; en agrandissant scs toiles, qui ne dépassent pas cependant la proportion des tableaux de chevalet, il a agrandi la sphère de son talent.
Je parlais de diable au corps toutà l’heure. Cen’est pas à M. Ziem que je reprocherai de ne pas l’avoir. On n’a pas besoin de chercher ses tableaux; ils sautent aux yeux. Quelle fougue! quelle vigueur de coloris! quelle richesse de tons! Le livret m’assureque M. Ziem est né à Beaune, dans cette luxriante Côted’Or que mon ami Auguste Luchet a si énergiquement célébrée. Est-ce le vin généreux de cette contrée qui verso à M. Ziem ces méridionales ardeurs? Ses quatre toiles : Gallipoli, Damanhour, Constantinople et
l'Entrée des eaux douces éblouissent le regard comme s’il rencontrait un rayon de soleil. Le ciel cl les eaux ont une grande finesse harmonieuse, des reflets charmanls.il faut avoir vu ces pays de lumière, avoir été inondé do ces flots d’or pour être persuadé qu’il n’y a aucune exagération dans l’opulent coloris do M. Ziem. Malheureusement M. Ziom se borne à ébaucher ses toiles, à les marteler. Il faudrait au moins qu’il consentît à soigner un peu plus ses premiers plans. Je comprends qu’on sacrifie beaucoup à un effet général, mais il ne faut pas cependant aller trop loin, et, quand on veut faire un tableau, il ne faut pas accoucher d’une pochade. Ces eft’ets magnifiques seraient tout aussi puissants si l’artiste consentait à finir davantage. Quoi qu’il en soit, M. Ziem est un de nos grands coloristes, et je plains les artistes dont les tableaux se trouvent placés près de ses tableaux étincelants.
J’y ai remarqué , entre autres , un paysage do M. Charles Busson; il est probablement dans une gamme vraie, mais il pâlit à ce voisinage, et ressemble à un clair de lune. Celte réaction peut expli quer bien des erreurs du jury.
M. Bonnegrûco est un coloriste aussi, mais un coloriste doublé d’un dessinateur. Indépendamment de plusicAs beaux portraits dont j’ai parlé déjà, et qui lui assi^ml désormais une place éminente parmi nos portraitistes célèbres, il a exposé un tableau repré- {i(!ü[an\. Saint François de Paule distribuant des aumônes à lu porte de son couvent. C’est une tx'lle cl sérieuse élude, bien composée, bien ordonnée. Le groupe des
mondianis psl d’uno vérité frnppantr. La tête du saint est belle et calme; l’enfant de chœur, vêtu d’une robe blanche, qui lient la corbeille dans laquelle le moine puise les aumônes, n’est pas irréprochable, et c’est le seul défaut que nous ayons à signaler.
M. Bonnegrâce ayant eu la funeste idée de commettre mon portrait, je ne puis dire do lui tout le bien que j’en pense ; j’aurais l’air de le rembourser on compliments; je puis dire cependant qu’il a fait scs preuves depuis longtemps, et que son talent n’a pas été peut-être apprécié à sa juste valeur. Sa grande loile de Jésus enfant enseignant Jes docteurs, commandée par la ville de Toulon, restera une des œuvres capitales de l’école contemporaine. Avec le Saint François de PaitJe et ses quatre portraits, M. Bonnegrâce a exposé r Amour et Psyché, un tableau de chevalet oii éclate la science du coloriste; mais j’aurais voulu plus de soleil, plus de rayonnements lumineux autour de ct'samanls immortels.
Je dois tenir compte â M. Bonnat des bonnes qualités qu’il a déployées dans son Bon Samaritain. Il y a là un consciencieux effort, une patiente étude. Le tableau manque d’air, mais le groupe est bien posé, dessiné avec talent; tes draperies sont un peu lourdes. Somme toute, c’est une promesse; j’engage M. Bonnat à la tenir et à puiser ailleurs ses sujets.
Je serais vraiment tenté de croire que les artistes n’ont pas beaucoup d’imagination, eux qui pourtant devraient en avoir à revendre. Il me semble qu’ils n’auraient qu’à regarder autour d’eux pour trouver des sujets intéressants et pour enseigner leurs con-
lomporains, pour les émouvoir. Je ne clcmantlc [ms au peintre de traiter du bout de son pinceau des questions économiques et sociales ; il faut cependant bien qu’il tende vers un but, qu’il traduise une idée. Certes, je ne veux médire ni des sujets bibliques, ni des tableaux de sainteté, ni des batailles, mais convenez cependant qu’il est bien d’autres choses capables de nous toucher.
Et par exemple, M. Marchai, nous représente une jeune mère portant son enfant à l'hospice. Le tour est déjà ouvert; elle se penche, les yeux en pleurs, vers le pauvre petit être blanc et rose dont la misère l’oblige à se séparer. Avant même d’examiner la toile en critique, avant de me demander si ce dessin est correct, si cette peinture est bonne, je suis ému : l’artiste a remué les fibres de mon cœur ; il a rappelé mon attention vers une des plaies les plus douloureuses de notre ordre social. Quand cette première émotion est passée, je juge la toile en critique ; j’y reconnais le germe d’un talent qui se cherche encore et qui se trouvera, j’en suis sûr.
Est-ce que M. Antigna a voulu nous émouvoir, lui aussi, et nous inspirer l’horreur des guerres civiles en nous peignant sous de si sombres couleurs un épisode des guerres delà Vendée? Son tableau est plein de mouvement ; tous les personnages qui prennent part à cette scène de désespoir ont un caractère qui leur est propre; la touche est vigoureuse, la composition est bien ordonnée, et cependant je ne suis pas satisfait. Ce tableau est trop noir, la lumière y manque, la couleur est sombre. Je conseillerais à
M. Antigna de quitter la Vendée pour l'Orient, si, dans une autre toile : Baigneuses effrayées par une couleuvre, il n’avait prouvé que la lumière et les rayons du soleil n’ont pas de caprices qui lui soient étrangers. Je ne suis pourtant pas fou de ces baigneuses qui n’ont pas eu le temps de se vêtir; leurs formes sont lourdes et massives. Pourquoi ne pas mieux choisir?
J’aime encore mieux ces chairs, qui, après tout, sont vivantes, sous lesquelles le .sang circule, que l’aspect maladif de la Madeleine de M. Baudry. Comment cet artiste a-t-il pu rétrécir ainsi, amoindrir ce type suave de la beauté chrétienne : l’amour trans-' figuré, l’amour idéalisé? Tant de maîtres illustres ont peint ce sujet qu’il n’est plus permis, même sous prétexte d’originalité, de s’écarter de la tradition. Jamais M. Baudry ne nous persuadera que cette petite grisette marbrée qui, de son lit de douleur où la maladie l’a clouée, semble regretter les fanfares du balMabille, soit la vaillante femme qui vint mourir à la Sainte-Baume.
Je ne veux pas dire que ce tableau soit sans mérite, M. Baudry a fait ses preuves; il les fera mieux encore j’en suis .sûr. Dans sa Madeleine comme dans sa Toilette de Vénus, je trouve les qualités qui distinguent ce talent jeune et hardi : la finesse et la limpidité, une grande habileté de pinceau, une certaine témérité qui ne craint pas d’aborder les obstacles et qui souvent les franchit; mais pour prendre rang parmi les maîtres, et c’est, je crois, la légitime ambition de M. Baudry, il faut autre chose : il faut une pensée
plus sûre d’elle-même, une science plus approfondie du dessin, la science sans laquelle nulle gloire n'est durable, eût-on dérobé à Raphaël, à Paul Véronèse et à Rubens les secrets de leurs palettes.
Et si je parle ainsi à .M. Baudry, qui est dans la sève do son talent, que dirai-je à M. Hamon, qui, s’il n’y prend garde, se noiera indubitablement dans du sirop de groseille, la pire des morts ! Il en est de la groseille comme de la vertu : pas trop n’en faut, et M. Hamon en fait une consommation effrayante. C’est d’une monotonie à désespérer ses plus fervents admirateurs! M. Hamon se reproduit lui-même avec une rare constance. Narcisse cherchant des ruisseaux pour y voir son image me donne une idée assez fidèle de. cet artiste. M. Hamon m’enverrait poliment promener sijeluidisaisdeconsacrerson talentà l’ornementation des produits de la manufacture de Sèvres: c’est pourtant un conseil d’ami. Son Amour en visite est d’un maniéré déplaisant et fade, qui rappelle l’ancien Dubuffe, dont le talent pourtant vient de se raviver à la vue d’une jeune Granvillaise qu’il a peinte avec une énergie toute juvénile.Si M. Dubuffe n’avait en même temps exposé une Vénus classique et raide comme un alexandrin, je croirais à une résurrection ; mais cette Vénus, je l’ai sur le cœur 1
A beaucoup près, j’aime mieux le talent encore désordonné de .M. Hamman, qui nous a représenté André Vésale professant à Padoue. Le sujet est austère et n’a rien d’attrayant; on aime pourtant à s’arrêter devant cette toile bien étudiée, bien exécutée, etdont l’aspect cependant est lourd. L’air manque
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entre chaque plan de figures, et tous ces gens-là vont . étoufTor s’ils n’y prennent garde. Il faudrait bien peu de chose, CO me semble, pour faire disparaître ces défauts, et bien que je me pique peu d’être prophète. Je prédis un beau succès à M. Hamman s’il travaille avec ardeur à se perfectionner, à introduire plus d’ordre dans ses compositions. Son petit tableau de Stradivarius est un des bons tableaux de genre du Salon.
M, Yetter est en progrès aussi. J’ai vu de lui, il y a quelques années, un Molière chez son barbier; depuis lors, chaque exposition a été marquée par un nouveau sua'ès, et les toiles qu’il a exposées sont réellement remarquables. En l’absence de M. Meis- •sonnier, le grand maître du genre microscopique, M. Vetter me paraît avoir la corde. Sa Halle à l’hôtellerie est d’une finesse de tons très-caressante : le cavalier est peint de main do maître; il y a tout plein d’esprit dans la façon dont cette petite tête est touchée. La servante est gracieuse, bien ajustée dans son costume, et l’ensemble est harmonieux. C’est une excellente peinture dont je ne peux mieux faire l’éloge qu’en disant qu’elle pourrait supporter le voisinage d’un Metzu ou d’un Gérard Dow.
La Femme a sa toilette, qui roule nonchalamment un bracelet autour de son bras, est traitée avec une délicatesse et un soin tout géroméen. M. Gérôme no m’en vomira pas si je fais ainsi de son nom un adjectif flatteur. Le Départ pour la promenade est le moins original des trois tableaux do M. Vetter; j’y vois bien le même mérite d’exécution, mais il me
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rappelle un peu trop M. Wilhem, un peintre belge qui n’a rien envoyé cette année et qui a souvent traité des tableaux de ce genre.
MM. Fauvelet, Plassan, Fichel et Chavet occupent un rang distingué dans la pléiade qui gravite autour de Meissonnier; ils font de courageux efforts ; mais qu’ils sont loin encore du maître !
M. Fichel a peint des amateurs dans un atelier de peintre. Toutes ces petites figures sont bien observées; les deux* amateurs qui, au fond du tableau, se penchent sur un carton, ont des poses naturelles,
mais ce n’est pas assez ; je ne trouve pas là l’étude,
la finesse, la parfaite harmonie et l'unité des compositions de Meissonnier. M. Fauvelet a été moins heureux qu’à l’ordinaire. Il s’est donné beaucoup de peine pour arriver à un maigre résultat. Son Vanloo est habillé de fer-blanc; les tons sont secs et ne se fondent pas. Beaucoup de qualités isolées et pas d’unité dans l'ensemble; des figures parfaitement dessinées et qui ont l’air d’être découpées sur le fond du tableau. Ce ^’est pas chose facile que de faire la petite peinture, qui n’est petite que dans les proportions, et qui ne peut être bonne qu’à la condition d’être largement conçue et largement exécutée.
M. Plassan l’a compris: sa Prière du matin réunit toutes les conditions du genre. Cette jeune fille qui prie, agenouillée sur le bord do son lit, est harmonieuse; sa tête et ses épaules sont finement dessinées; l’avant-bras est peut-être un peu dur, mais l’ensemble et les détails sont si charmants! cette petite peinture est si largement exécutée, que ce mignon
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tableau pèse beaucoup plus dans la balance de la critique que ne pèsent des toiles gigantesques.
Paulo majora canamus ! ce qui signifie : Quittons le monde des infiniment petits, et, pour ménager la transition, je m’arrête devant un bon tableau do M. G, Boulanger. Ce sont des pâtres arabes nonchalamment assis ou étendus, pendant qu’un de leurs compagnons debout joue de la flûte. Il faut connaître et aimer notre belle Algérie pour comprendre tout ce qu’il y a de vérité dans ces groupes, dans ces physionomie.^ accentuées , dans ces types étranges que M. G. Boulanger a si exactement observés et rendus. La vie arabe, à la fois active et indolente, a été prise sur le fait. Quel malheur que M. G. Boulanger ne soit pas plus paysagiste! S’il eût réussi à traduire le sol, la végétaMon et le ciel de ce pays comme il en traduit les habitants, sa toile serait une petite merveille.
Un autre tableau du même auteur, la Lesbie, est remarquable par rarrangeinent du sujet et la délicatesse de l’exécution. Si M. Boulanger parvient à donner un peu plus d’énergie à sa touche; si, sans cesser d’être fin, il devient robuste, deux qualités qui ne sont pas exclusives, il ira loin. Il me semble que j’aurais manqué à' tous mes devoirs si je n’avais signalé ce charmant talent digne d’être encouragé.
Autre Boulanger! Celui-ci a été jadis le grand Boulanger.
Le respect que j’ai pour les vieilles gloires m’interdit de parler des portraits qu’il a exposés et qui, généralement, laissent quelque cho.se à désirer. Je ne
dirai rien non plus de son 'Apparition du Christ aux saintes femmes. J’aime mieux louer tout simplement une jolie pochade d’un joli ton, habilement troussée, et qui a nom le Message. C’esl gentil.
Que ne puis-je au moins dire cela d’un grand diable de lableau, la Trahison de Dalila, par M. Glaizel Est-ce que vous croyez de bonne foi (]u’une pareille Dalila eût jamais pu séduire cet aimable homme qui répondait au nom de Samson?Je m’étais toujours imaginé Dalila gracieuse comme une couleuvre, belle et séduisante. Il paraît que je m’étais trompé. Dalila était pAle, sèche, maigre et très-laide, si j’en crois M. Gjaize fils; il est vrai que le Samsoii endormi à ses pieds est représenté comme un être immonde. Des serviteurs accourent de tous côtés pour garrotter le monrstre; un de ces messieurs, qui est probablement un acrobate de profession, exécute un tour de sa façon à la droite du spectateur.
J’espère bien que M. Glaize ne commettra plus un si gros péché; nous mettons notre absbiution à ce prix. Je me sens incapable d’apprécier ce que peut valoir un grand décor destiné au musée de Versailles, peint par M. Glaize père. Je crois. Dieu me pardonne! que je préfère encore la Dalila do M. Glaize fils. En revanche, je suis heureux de déclarer que M. Glaize père nous a donné un bon portrait du savant écrivain notre ami M. Louis Figuier.
Pondant les belles nuits d’été , on éprouve un charme triste et doux à voir les étoiles filantes traverser notre atmosphère. I/oeil et la pensée suivent dans leur course rapide ces blocs de matière embrasée, et les cherchent encore après qu’ils ont disparu. Il y a beaucoup d’étoiles filantes aussi dans le ciel des arts, mais celles-là ne font que m’affliger. En vain je me dis que c’est dans l’ordre des choses naturelles; que tout astre, après avoir brillé dans les splendeurs du firmament, doit décliner à l’horizon ; que les rigueurs de l’hiver succèdent aux ardeurs do l’été. Je ne puis accepter philosophiquement la décadence d’un talent aimé. Quand on a vu les champs couverts de beaux épis blonds et dorés, on a bien le droit de compter sur une moisson abondante, et si la moisson fait défaut, c’est tout au moins une cruelle déception.
Je suis de ceux qui avaient compté sur le talent de M. Ed. Frère. Ce talent, je ne le nie pas plus que je ne songe à nier son inépuisable fécxjndité; mais, en matière d’art, on doit tenir à la qualité plus qu’à la quantité, et c’est la qualité qui fait défaut. M. Frère a exposé cette année une foule de tableaux de genre: la Leçon de flûte, la Leçon de tambour, la Prière, etc. Mais par quelle fatalité toutes ces prières, toutes ces leçons se ressemblent-elles? M. Ed. Frère me fait comprendre pour la première fois la vérité do ce vieux dicton : « Ce qui vient de la flûte retourne au tambour, » et réciproquement. C’est toujours le même ton, le même type, le même enfant, la même figure. Un peu de variété ne nuirait pas, ce me semble, et je conseille à cet habile artiste d’en essayer.
Parmi les toiles uniformes de M. Ed. Frère, il faut mettre en première ligne la Prière et l’Enfant malade, qui se distinguent par une grande finesse de touche, par une bonne couleur; mais l’aspect, le caractère, les physionomies sont invariablement les mêmes. M. Ed. Frère n’est pourtant décoré que depuis deux ans 1 Ah ! les lauriers! quel mauvais lit! Quand une fois l’artiste s’y est endormi, enveloppé ou embaumé dans sa gloire, il est bien difficile de le réveiller.
M. Français y dori, lui aussi, d’un profond sommeil. Je ne crois pas qu’il y ait eu dans l’école contemporaine un talent plus gracieux, plus vrai, plus charmant (pie cclui-la. Je le retrouve, mais amoindri, dans son Effet de soleil courbant près d'IIonfleur. Je ne veux pas médire d(*s Hêtres de la côte de Grâce, toujours près d’Honfleur : j’v vois des terrains bien
dessinés, liien points; lout le reste n’est pas de M. Français, ou du moins n’est pas digne de lui. Quant aux Bords du Gapean, c’est une tapisserie au petit point, tapisserie (]ui n’est pas sans mérite; mais la place de M. Français n’est, ce me semble, ni aux Gobelins ni aux Invalides; elle est à l’avant-garde des paysagistes , parmi les peintres aimés du public. M. Français s’est amusé en route et il a laissé passer devant lui ses cadets. Qu’il s’éveille, et que d’un bond il H'prenne son poste au premier rang; c’est le vœu sincère du plus inconnu de ses amis.
Autre étoile qui file ! M. Cabat n’a exposé qu’un seul tableau, l'Étang des bois. C’est joli, c’est fin, c’est bien composé ; mais je cherche en vain, derrière ce marivaudage, l’artiste qui fut, après Marilhat, un de nos plus grands paysagistes, au temps où cet élégant pinceau jetait sur ses toiles une chaumière délabrée, un puits couvert do houblons et de plantes grimpantes, quelques allées d’ormes gigantesi;ues que les rayons du soleil essayaient vainement de percer, et avec cela créait des chefs-d œuvre. C’était le bon temps alors! Cabat allait demander ses inspirations à la forêt de Fontainebleau; son humeur aventureuse ne le poussait guère au delà des provinces normandes, et de ces lointains voyages il rapportait de précieuses moissons. Depuis lors, l’éminent artiste est allé visiter l’Italie, et il semble- en être revenu écrasé par celle nature plus ardente, plus dorée, plus grandiose.
Quel étrange effet que celui-là ! comment ce qui grandit et développe les uns peut-il ainsi amoindrir et paralyser les autres? Chaque talent a son tempé-
rament qui lui est propre, et qui, aussi bien que le tempérament physique, est soumis aux influences des climats. Tel meurt dans les hautes montagnes qui aurait vécu dans la plaine avec un air moins vif. Que M. Cahat oublie les lumineux horizons qui l’ont ébloui; qu’il recommence l'école buissonnière dans la forêt de Fontainebleau, ce magnifiipie théâtre de ses premiers exploits; qu’il laisse de côté le lacrymachristi capiteux et qu’il aille redemander aux fermes normandes leur cidre inoffensif : ce régime rendra peut-être h son beau talent la vigueur et la santé qui lui manquent. 11 serait trop douloureux de désespérer d’un si gracieux et si charmant pinceau.
Et je prêche d’exemple, ce qui sera éternellement, de toutes les façons de prêcher, la meilleure. Je conseille à M. Cahat l’école buissonnière ; je la fais moi-même. Si, dans ce dédale de tableaux, il me fallait suivre une méthode, un ordre, un classement quelcon(|uo, j'y mourrais d’ennui, et, ce qui est plus grave, je risquerais de vous inoculer ma maladie. Allant au hasard, m’arrêtant sans parti pris ici ou là au gré de ma fantaisie, au gré de mes souvenirs, j’échappe à toute monotonie insipide, et je serais bien heureux si mon style pouvait y échapper aussi !
Ah ! si le lecteur pouvait éprouver, à nous lire, la millième partie du plaisir que nous éprouvons à écrire, tout serait pour le mieux dans le meilleur dos mondes possibles. Alfred de Musset exprima une vérité profonde le jour où, dans je ne sais quelle spirituelle boutade, il s’écria :
Digiii.-gnl- / C^»>gle
C'est amusant d’tkrire !
Si c’est un passe-temps pour se désennuyer, li en vaut bien un autre ; et si c’est un métier,
Je pense qu'après tout ce n’en est pas un pire Que ülle eutreleuuc, avocat ou portier.
Métier ou passe-temps, je l’adore, et lorsqu’il m’arrive'de rencontrer des personnes tpii, avec liienveillance, me plaignent de me voir ainsi condamné aux travaux forcés de la plume, je crois réver. C'est vous que je plains, vous (]ui ne pouvez communiquer avec cel être collectif, multiple, enthousiaste, ingrat, ardent, facile à émouvoir, qui a nom : le public!
Le public, c’est noire maître; di.sons mieux, c’est V notre maîlres.se. Que faite.s-vous à cette heure ? Vous vous occupez de vos intérêts, do vos plaisirs, de vos relations, de vos amours, de votre toilette, d(i bal d’hier, de la fête de demain, et, pendant ce temps, je suis seul dans mon coin, songeant à celte insatiable et exigeante maîtresse dont je parlais tout à l’heure, attifant, pomponant mes phrases, élucidant ma peii-sée, recueillant mes .souvenirs pour lui plaire. Et quel amour fut jamais plus désintéres.sé! Vous aimez vos enfants, votre mère, votre mari, votre fiancé, votre sœur; sœur, fiancé, mari, mère et enfants payeront votre amour d’un sourire ou d’une caresse. Vous aimez la toilette et ie monde; ce soir, le monde aura un murmure d’admiration pour votre toilette et votre beauté. Mais nous, nous aimons sans espoir de retour notre indolente et capricieuse maîtresse! Elle veut à jour fixe un roman, et le roman lui est servi, cuit à point. Il lui faut tous les lundis un feuilleton
(iramatiquo, tous les mardis un feuilleton musical, tous les jours des nouvelles, tous les jours de la politique, que sais-je encore ! Et chacun gaiement se met à l’œuvre pour que la souveraine n’attende pas un seul instant, pour qu’elle soit satisfaite. Ce qui prouve victorieusement que les journalistes sont les successeurs directes desYcstales romaines, puisque ce sont eux qui entretiennent ici bas le feu sacré du véritable amour. Qu’on se le dise 1
Ce mot de vestales me fait songer à la Jeanne à’ Arc de ce pauvre Benouville, sitôt et si cruellement ravi à l’art qu’il eût certainement illustré. J’aurais dû parler déjà de ce talent si pur ; mais je me suis imposé la règle de traiter les vivants comme s'ils étaient morts, en leur disant la vérité; je puis bien traiter les morts comme s’ils étaient vivants. Je déclare donc en toute franchise que cette Jeanne d’Arc n’a pas mes .sympathies. C’est une bonne, grosse et belle fille, qui a de beaux yeux très-écarquillés; mais, pour Jeanne d’Arc! nenni! Chacun a évidemment le droit de donner le type qui lui convient à celte humble et chaste héroïne, qui est sans contredit la plus pure gloire de notre patrie; le type de M. Benouville n’est pas le mien, voilà tout. Jeanne d’Arc à part, celle peinture a de bonnes <iualilés, elle a de l’éclat; mais pour apprécier le talent du jeune maître qui n’est plus, ce .sont ses deux autres toiles qu’il faut regarder : Sainte Claire recevant le corps de saint François d’ Assise, et le groupe louchant, inachevé, qui représente Benouville et ses deux enfants.
Le tableau de Sainte Claire est bien composé, sans
SALüxN DE iSo'J
confusion de lignes ou de teintes; l’auteur semble s’y être inspiré des maîtres de l’école florentine. Le sentiment y domine plus que la couleur, l’expression y est correcte et harmonieuse; la femme qui pleure aux pieds du saint est vraiment belle. .Mais, à part ces mérites de composition, de couleur et dedes.sin,je me demande quel intérêt peut avoir un pareil sujet ‘ et comment un artiste, de nos jours, peut être conduit h le traiter. Que nous importe, à nous, la façon dont sainte Claire reçut aux portes de son couvent le cadavre de saint François? Quel enseignement peut-il en résulter ? Je comprends M. Bonnegrâce nous montrant un autre saint François distribuant des aumônes: il y a là l’impérissable idée et l’immortel enseignement de la charité. Je comprends mieux encore M. Loyer nous montrant, dans un tableau très-remarquable comme .sentiment et comme exécution, saint Vincent de Fanl faisant river à ses pieds les chaînes d’un captif qu’il vient de délivrer. Quelle que soit la situation d’esprit ou de cœur dans laquelle je me trouve en arrivant devant un pareil sujet, je suis ému, je touche à ce que le christianisme a produit de plus grand et de plus fécond.
Mais des religieuses pleurant sur les dépouilles mortelles d’un homme, si saint qu’il soit, cela ne me dit rien, et j’en veux presque au peintre de consacrer son talent à une pareille œuvre. Les peintres qui traitent de jels sujets me rappellent toujours ces orateurs qui occupent la tribune pour ne rien dire.
Combien je préfère à ce tableau de M. Benouville
sa mélancolique esquisse des deux enfants et do leur mère! Ce tableau, — car ces trois portraits groupés avec un art merveilleux forment un des meilleurs tableaux qu’ait laissés Benouville, — ce tableau, dis-je, rappelle comme expression et comme agencement de ligures une Charité du Corrége, et comme manière il rappelle Léonard de Vinci. Il me serait difûcile d’en faire un plus complet éloge. Des amis de cet artiste si regrettable et si regretté m’ont beaucouj) parlé de lui, de sa bonté, de son loyal caractère. Il me semble qu’ils doivent retrouver dans cette dernière toile toute la tendresse et tout le cœur de leur ami.
M. Benouville .serait peut-être devenu, si la mort n’eût interrompu son œuvre, un talent de premier ordre. Il laissera le souvenir d’un artiste consciencieux, honnête, ardent au travail, et vivant de ses propres ressources.
M. Cabanel était, je crois, compagnon d’étude de M. Benouville à Rome; ils obtinrent tous deux, en 1845, le premier grand prix de peinture historique, et je dois déclarer que ce n’est pas là, à mes yeux, une très-puissante recommandation. Ce mode de concours dans les conditions exigées et le séjour à l’école de Rome me paraissent destinés à produire des fruits secs. On demande quelquefois d’où vient le nom de mendiants donné aux fruits secs que l’on met sur la table au dessert. C’est parce que les fruits secs de toutes les écoles, .sans exception, étant sevrés, par l’éducation qu'ils ont reçue, do toute originalité, ne peuvent vivre que d’emprunts faits aux maîtres et sont de véritables mendiants. Il est bien entendu que
si cette explication ne vous convient pas, vous êtes libre de la rejeter.
Pas plus que M. Benouville, M. Cabanel n’a été un truit sec. Le portrait qu’il exposa de la belle M“» Paton, fille de Pacini et femme de notre spirituel confrère des ; le beau plafond, représentant les cinq sens, qu’il a peint dans l’hôtel de MM. Emile et Isaac Pereire, sufliraient à lui assigner un rang distingué parmi les artistes contemporains. Mais, mais,
— il y a deux mais, — M. Cabanel manque de ce qui est à peu près tout dans les arts : l’originalité. Tant qu’il traite un sujet allégorique plus ou moins grec, plus ou moins romain, et qu’il sent la classique lisière de§ maîtres, il va bien, et encore, là, subit-il trop l’influence fatale de M. Ingres. Dieu me garde de nier le talent de ce grand peintre. M. Ingres a réussi autant par sa qualité que par ses défauts; il a une forme et une couleur conventionnelles qu’il est très-dangereux d’imiter. C’est en cela que son influence est fatale. Moins préoccupé de M. Ingres, M. Cabanel aurait plus d’invention qu’il n’en a, il éviterait ces teintes grises et violettes qui donnent à ses tableaux un aspect triste et froid.
Je n’en voudrais, — ou plutôt je n’en voudrais pas,
— pour pn'uve que le tableau exposé cette année : la Veuve du maître de chapelle. C’est un joli tableau de genre sans doute, mais la facture en est nulle, le ton général est morne; la jeunesse et la vivacité font défaut tout autant que l’inspiration, ün pareil sujet devait émouvoir l’artiste. Vous n’étiez pas ému en peignant cette femme, cette veuve, comment le serais-je?
Avant de faire appel à votre art, avant de combiner des lignes et des couleurs, il fallait faire appel à votre vCœur. Le but de l’art est do remuer les fibres de l’âme : le sentiment d’abord, l’exécution ne vient qu’en seconde ligne. Si au moins l’exécution était irréprocliabie! mais elle est indécise ; les figures accessoires ne sont pas assez sacrifiées. Camille Roqueplan, le maîlre du genre, n’eût pas commis cette faute.
Je crois que M. Cabanel estdestiné à devenir un bon peintre de portraits plus qu’un peintre d’histoire ou de genre. Le portrait de M"'* Trois Etoiles, qu’il a exposé celle année, n’est pas inférieur à celui de Mme Paton,donlje parlais tout à l’heure.
M. A. Tissier est aussi un portraitiste fort distingué, et si je Juge de ce qu’il pourrait faire par ce qu’il a fait, cet artiste ira aussi loin que son ambition le poussera. J’ai souvenir d’une très-belle descente de croix qui fut exposée au Louvre et qui était pleine de promesses. Ces promesses n’ont pas été tenues. Estce un découragement? tant pis I est-ce paresse ? tant mieux! Les paresseux, comme l’a dit M. Guizot, sont la réserve de la France. Quand les paresseux se mettent à travailler, ils sont formidables, mais il faut qu’ils s’y mettent. M. Tissier s’y meltra-l-il ? En attendant, il peint avec beaucoup de talent d’excellents portraits. Je signale notamment deux portraits de femme sous les nunaéros 2866 et 67, plus un bon portrait d’homme. M. Tissier a on outre exposé une Annonciation qui est probablement confondue parmi les produits de la fabrique spéciale des objelsde piété; je ne l’ai pas vue.
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Puisque je parle des portraits, il faut bien que je dise son fait à un des maîtres dans cette branche si difficile de l’art. M. Ricard s’est fait un nom parmi nos portraitistes, grâce à des qualités brillantes et solides. Comme Flandrin, il étudie son modèle en dedans; il no se borne pas à reproduire des traits, des lignes, des tons, des demi-teintes ; il excelle à faire vivre, h animer du reflet intérieur la physionomie qu'il peint; il dissimule avec une rare perfection les moyens d’exécution qu’il emploie, et il ne laisse voir au public que la pensée <]ui a présidé à la composition de son œuvre. Kh bien ! ces qualités précieuses baissent sensiblement. Je ne sais si les dix portraits qu’il a exposés sont ressemblants, c’est lîi un genre dé mérite dont la critique n’est point juge; mais ce que la critique sait bien, c’est que ces portraits ne va- . lent pas leurs aînés. Ils sont maniérés, le procédé y est visible, et les ficelles du métier nuisent à l’exécution. L’abus des tons gris engendre des taches déplaisantes à voir. Que M. Ricard y prenne garde I il y a là un commencement de décadence, et do toutes nos sympathies, nous signalons l’écueil.
Un compatriote de M. Ricard, M. Magaud, a abordé la grande peinture, et je voudrais bien l’encourager à y persister, mais en faisant mes conditions. En fait d’art, je suis un simple bourgeois, je juge comme le bourgeois, — qui sait un peu juger, — sans parti pris, sans système, aimant et admirant ce qui me paraît beau, sans tenir compte de l’école à laquolle ce beau appartient. Ainsi, j’ai scandalisé bien des gens en trouvant que les esquisses de Delacroix avaient, en
tant qu’esquisses, une très-grande valeur, et j’en ai scandalisé d’autres en n’ayant pas admiré sans réserve ces mômes esquisses. Je pense que l’école classique peut avoir du bon, que l’école romantique n’a rien de désagréable, que l’école réaliste est très-supportable, lorsqu’elles dessinent bien, pourvu que leur couleur soit vraie, pourvu que le sentiment soit juste et la composition bien ordonnée. Vous voyez que je ne suis pas diflicile.
Dans son tableau qui représente le Dante et Virgile arrivant aux extrémités du purgatoire, d’où i]s découvrent les splendeurs du septième ciel, M. Magaud me paraît avoir eu la louable intention d’améliorer les traditions classiques. Son tableau est lumineux, les tons sont justes, les personnages bien drapés; mais tout cela est froid. A quoi cela tient-il? A ce que l’artiste ne vit pas assez, ne s’impreigne pas assez de la vie réelle. Son Dante est trop jeune et manque de noblesse. Ce n’est pas là le visage du poëte quf vient de traverser les ténèbres infernales, de côtoyer toutes les misères, toutes les infamies, toutes les trahisons, toutes les douleurs; qui a pleuré avec Françoise de Rimini et qui rêve de sa Béatrix adorée.
Virgile aussi manque de rayonnement et de grandeur. Mais l’etfet général du tableau est satisfaisant; c’est quelque chose déjà que d’avoir osé l’entreprendre , et M. Magaud pourra mieux faire. Je l’engage à concentrer toute son attention sur la peinture historique et à abandonner le paysage, qui ne lui réussirait pas, si j’en juge par sa vue de Mar- .seille, où tout manque à la fois. Le dessin est lourd.
la couleur n’a pas d’harmonie ; l’œil est désagréablement choqué par des combats de lumière qui attristent les fonds, et ad inconvénient n’est pas compensé par les ravages que le couteau à palette a exercés sur les premiers plans.
Le Dante de M. Magaud me fait songer à une Ophélia de M. Gastaldi et h un des plus beaux paysages de Corot que je n’avais pas vu encore lorsque, pour la première fois, j’ai parlé de ce maître. Voici encore Dante et son guide, mais celte fois ils sont au début de leur périlleux voyage; ils pénètrent « dans ctdlo forêt sauvage, et âpre, et forte qui dans la pensée réveille la peur. » Le lion, la panthère et la louve, que le poète a si admirablement décrits dans le premier chant de l’enfer, tournent autour du Dante prosaïi|uement effrayé. Supprimez le Dante et Virgile, j’admirerai de bon cœur ce paysage rjui a un caractère et un effet puissants ; mais pourtpioi se faire écraser ainsi par le souvenir du poème immortel? » pourquoi faire de ces deux grands génies l’accessoire d’une composition ? C’est au moins une maladresse.
L'Ophélia, de M. Gastaldi , pèche peut-être par l’exagération contraire, en ce sens qu’elle occupe à elle seule tout le tableau, et je ne m’en plains pas, car si son Ophélia n’est pas tout à fait la poétique jeune fille que Shakespeare a créée, elle est du moins gracieuse, d’un charme original et étrange. Elle est couronnée de fleurs; une de ses mains est gantée ; elle est assise sur une branche au-dessus de cette eau qui va l’entraîner. A défaut de grandeur et de puissance.
LES TEllSTRES FRANÇAIS
il y a do la grAco dans celte peinture papillotante, et M. Gastaldi a certainement de l’avenir. Le livret m’affirme qu’il a au salon une autre toile représentant Pierre Micca au moment où il se sacrifie pour sa patrie; je n’ai pu voir encore ce tableau.
Une Jeune et belle compatriote de M. Gastaldi, MmeEmmaGaggioti,adulalentaussi,maisun talentqui a besoin d’ôlre contenu et dirigé. Je dis que M™® Gaggioli est Jeune et belle, parce qu’elle a exposé son portrait peint par elle-même et bien peint. J’ai remarqué aussi le portrait en pied d’une vieille et grande dame en deuil tenant par la main un Jeune enfant ; c’est une œuvre remarquable et pleine de caractère. M“' Gaggioli prend devant le public français un sérieux engagement qu’elle tiendra, je l’espère.
J’ai dit quelques mots dans un précédent chapitre des portraits de M. Léman. Il m’a semblé et il me semble encore que de beaux succès l’attendent dans cette voie. Ses portraits sont sérieusement étudiés, ' mais l’exécution laisse à désirer encore : elle manque . d’harmonie et de calme. Le tableau de M. Léman, représentant la Vierge au repos, laisse à désirer sous le rapport du dessin; J’y voudrais plus de correction, plus do soin. Le sentiment de la couleur y est Juste et vif comme dans ses portraits; mais sans le dessin, la couleur est bien insuffisante. M. Léman a l'heureux défaut de la Jeunesse. Hélas 1 on s’en corrige si vite I Qu’il mette ce temps à profit pour consolider et étendre les heureux dons qu’il possède déjà.
Est-il donc vrai qu’il est plus difficile de conserver que d’acquérir? Je serais bien tenté de le croire en
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voyant les tableaux de M. Henry Lehmann, une des gloires de notre jeune écolo. Son exposition est considérable comme nombre : six tableaux, autant de portraits. C’est beaucoup et ce n’est pas assez pourtant. J’en fais juge M. Lehmann lui-même. Son pêcheur, d’après la ballade de Gœthe, est assis sur je ne sais quoi, au milieu d’une mer impossible : sa tête est belle. Mais où donc l’artiste a-t-il trouvé ces tons do cuir? Où donc a-t-il vu dans la nature ces rudesses de tons qui font ressembler ses per.sonnages à des découpures faites à l’emporte-pièce? Le tableau représentant {'Éducation de Tohie ne vaut guère mieux ; et puis, pourquoi supposer que Tobie avait de si grosses et si vilaines mains? Les portraits se font remarquer par les qualités habituelles du maître ; ils .sont bien conçus et mieux exécutés que les deux tableaux dont je viens de parler. Combien je préfère une charmante toile de M. Rodolphe Lehmann I Un balcon au carnaval dans le Corso, à Rome. M. Rodolphe Lehmann a groupé là, dans les plus pittoresques costumes italiens, deux femmes et une tête d’enfant délicieuse de vivacité et d’espièglerie. Il y a quelque bru.squeriedans les tons; M. Rodolphe Lehmann a besoin de se familiariser avec les mystères infinis" do la palette, mais il porte en lui un vif sentiment du beau qu’il traduit déjà d’une façon remarquable. Je ne sais si M. R. Lehmann est jeune ou vieux, mais je lui criera volontiers avec le poêle: Macte animo, generose... piclor !
Kl je le crierai aussi à M. Camille. Barnier, qui a exposé une belle et vivante étude de rochers bretons.
J’insiste sur le mot : c’est vivant. Il n’y a là que des rochers, aux pieds desquels poussent quelques maigres arbustes ; nul être n’anime celte magnifique solitude, et la vie est là pourtant, comme elle est partout. Ce tableau de M. Dernier a un aspect saisissant ; c’est beau de couleur, mais c’est beau surtout comme sentiment profond et vrai de la nature.
Il est décidément très-difficile de contenter tout lo monde et son père; la sagesse des nations, qui pèche en tant d'endroits, pourrait bien avoir raison sur ce point. Je suis un des vieux soldats de la presse quotidienne ; j’ai des chevrons assez nombreux, et je puis sans vanité me piquer d’avoir reçu ce qu’il y a de mieux en fait de lettres anonymes, grâce à d’assez vives polémiques soutenues contre le parti'ultramontain.
La politique comporte et provoque apparemment ce genre de correspondance. Écrivez un article, si anodin qu’il soit, sur le pouvoir temporel du pape, sur saint Cupcrtin, sur n'importe quel autre sujet, aussitô deux ou trois messieurs prennent la peine de vous écrire des gentillesses dans le genre de celle-ci : c Vous êtes un misérable, vous êtes une canaille, et vous ne mourrez que de ma main! > Ils oublient de signer,
9C LES l'ElM’UES FRANÇAIS
jettent leur lettre à la poste, et le tour est fait! ils s’endorment contents, et nous aussi I
Je. suis tellement habitué à ce genre d’exercices que, quand je n’ai pas ma ration quotidienne de lettres anonymes, je me trouve mal à l’aise. Mais je ne me serais jamais douté que la critique d’art pût soulever d('s colères de ce genre.
A quoi pensaient donc ceux de mes amis qui me reprochaient d’être trop doux, de ne pas emporter assez vivement le morceau? Il paraît qu’au contraire je suis un bourreau, et, — pour me servir de l’aimable expression d’un de mes correspondants anonymes, — je suis un pas grand’chose. Je m’en doutais!
Qu’est-ce que c’est donc que la critique? Voyons! vous exposez vos tableaux, vos statues, en public, tous les deux ans ; c’est pour qu’on les achète, d’accord ! mais c’est bien aussi un peu pour qu’on 1er juge. Si le jury vous refuse, vous jetez avec raison les hauts cris, et nous commençons par faire chorus avec vous. Mais, après le malheur d’être ainsi refusé, le plus grand malheur qui pourrait vous arriver, ce serait que la presse ne dît mot de l’exposition.
La presse est bonne fille au fond, et ne veut pas vous faire du chagrin. Elle ouvre largement ses colonnes, elle dépêche un crilitjuc au Salon; mais ce critique n’est pas seulement une machine à compliments et à éloges, c’est un écrivain qui tout au moins aime l’art et les artistes, qui a un certain sentiment, de certaines idées sur celui-là et sur ceux-ci. Il juge, et loyalement il exprime sa pensée; il dit ce qui est bien , ce qui est mal , ce qui pourrait être
SALOIh de dS.'i!»
mieux, ce qui est plein de promesses, ce qui est sans avenir; il signale les talents qui s’élèvent, ceux qui déclinent. Il me semble que les artistes devraient en être satisfaits. Sans la critique, quel talent .serait en évidence? Voulez- vous que nos conseils portent toujours à faux, que nul peintre n’ait tiré quelque profit des avertissements qbi lui étaient donnés? soit! mais convenez du moins que, sans le porte-voix de la presse, vos noms seraient, pour la plupart, profondément inconnus.
En échange de ce service, si mince qu’il soit, se borner à écrire des lettres anonymes, c’est une légère ingratitude. Cela dit, je poursuis ma tâche avec le calme de ftiomme d’Horace, jusdan ac tenacem.
Or , pour être juste, je dois dire quelques mots d’une toile représentant Néron et Locuste au moment où ces deux aimables personnages essayent avec impassibilité l’elfet d’un nouveau poison sur un pauvre esclave qui se tord à leurs pieds dans les con- ^ vulsions de l’agonie. Ce tableau est de M. Wazerolle. Ce n’est pas seulement par le sujet, c’est aussi par la facture qu’il m’a rappelé le beau tableau de Sigalon, que j’ai revu et admiré, il n’y a pas bien longtemps, dans la Maison-Carrée de Nîmes. Je ne veux pas dire que le tableau de M. Mazerolle vaut celui de Sigalon, mais il a dos qualités estimables; il est bien composé. Les gammes de couleiirsont trop dures ; le ton général est discordant. C’est une peinture qui manque de netteté. Je sais bien que l’esclave expirant n’est pas à son aise ; mais quels que soient les déchirements intérieurs occasionnés par le
poison, son torse -ne peut être tourmenté et confus à ce point. Néron, qui est assis impassible et très-bien portant, a de larges taches à son bras comme s’il avait pris du poison, lui aussi. La Locuste est bien conçue et bien dessinée. M. Mazerolle a de l’énergie, de l’audace; il a foi en lui. Ce sont là d’excellentes conditions. Il fera bien d’entrer dans une voie plus simple, et, sans dépouiller son originalité, d’étudier plus attentivement les procédés des maîtres ; non de les copier servilement, mais de s’inspirer d’eux.
C’est aussi le conseil que je donnerais, s’il en était temps encore, à M. Alexandre Desgoffe, qui est peutêtre le moins coloriste des peintres. Jamais M. Ingres n’a si mal déteint sur un de ses élèves. M. Desgoffe est le dernier représentant, le dernier peintre de ce paysage impossible et tout de convention qui a reçu Ib nom de paysage historique. C’est toujours le même arbre, le même rocher, le même premier plan, le même ton discordant. Ces toiles me rappellent malgré moi ces tentures de papier peint qui représentent ' Ulysse et Nausicaa, ou les aventures de Télémaque. Quand une fois j’ai pris mon parti de ces moyens d'exécution, de l’absence totale de couleur, — et j'avoue que je le prends diflicilement, — je n’hésite plus à reconnaître que M. Desgoffe apporte dans le choix de ses motifs un goût assez distingué. Il y a une certaine poésie dans ses paysages, dans ses conceptions, dans l’agencement de ses sujets , mais la vérité manque, et, là où elle manque, tout manque à la fois. M. Desgoffe est une des victimes innocente de M. Ingres, le plus dangereux des maîtres ! Le vrai
maître, c’est la nature : M. Desgoffe l’a oublié'aussi bien que M. Aligny. Ces artistes, en cherchant la simplicité, la beauté des lignes dans un monde impossible, ont fini par inventer une nature à eux. Je n’en veux pas dire de mal, mais je suis bien libre de préférer la nature du bon Dieu.
Du reste, ce n’est pas moi qui critique M. Alexandre Desgoffe, c'est son neveu, je crois. Quelle charmante et respectueuse protestation I Ce jeune homme a tout simplement copié des vases d’agate et d’améthyste, une aiguière en onyx, une nature morte, et il nous a donné de petits chefs-d’œuvre. Je ne suis pas fou de ce genre de production; j’aime mieux que l’artiste applique son talent à autre chose, et je suis bien sûr que M. Desgoffe jeune élargira son horizon. Mais ce début est vraiment merveilleux. Quelle finesse et quelle habileté d’exécution ! quel sentiment profond et vrai de la nature I Je ne crois pas que depuis Miéris ou Metzu nous ayons vu quelque chose d’aussi parfait. Je félicite sincèrement ce jeune artiste ; il débute en maître. Morte ou non, quand on sent, quand on aime la nature à ce point, on peut aller très-haut. Je n’aime pas d’ailleurs ce mot do nature morte : est-ce que la nature est autre chose que la vie?
Je me reprocherais de ne pas rendre justice à. un artiste trop oublié et dont j’ai été surpris de trouver le nom inscrit au livret sans la moindre désignation de récompenses antérieures. M. Achard est un des maîtres du paysage moderne, et, si je ne me trompe, un des plus vieux maîtres. Clest en le suivant dans la voie où il était entré un des premiers que MM. Fran-
çais, Lambine!, Prou, Brissot et tant d’autres sont parvenus à la célébrité. Les toiles que M. Achard a exposées Devaient pas sansdoute celles qu’il exposa jadis, et qui firent sa réputation, mais elles se distinguent encore par un goût exquis dans le choix des motifs, par un aspect vrai, par un coloris chaud et transparent. 11 a do l’élégance et il peint bien. Sa Vue prise aux environs de Lyon et sa Vue prise à Honfleur sont de très-jolis tableaux bien conçus et finement touchés, auxquels on ne peut reprocher qu’un défaut de modelé; ses arbres ne tournent pas assez. Mais, tels qu’ils sont, les tableaux de M. Achard ont une réelle valeur, et le jury des récompenses ferait une œuvre de justice s’il réparait aujourd’hui l’œuvre de ses devanciers.
M. Camille Fiers est aussi une de nos vieilles gloires , et la critique doit au moins saluer en passant ces invalides de l’art. Invalides ! c’est trop dire, et je serais désolé que M. Camille Fiers prît ce mot en mauvaise part. L’invalide capable de peindre les cinq paysages que M. Fiers a exposés n’est point encore trop à plaindre. Comme beaucoup d’artistes contemporains, M. Fiers pèche par la base. Ses succès ont été le résultat de procédés habiles ou ingénieux, bien plus que de sérieuses études. On a du trait, de la facilité, on a un vif sentiment de la couleur, on obtient des effets, on recueille des éloges, et parce qu’on a réussi, on s’imagine que tout est dit, qu’on est passé maître et que le public s’inclinera éternellement devant vos œuvres. C’est une erreur, et jamais peutêtre cette erreur n’a été mise en évidence aussi com-
plétemenl qu’elle l’est aujourd’hui. Que de noms célèbres sont au-dessous de leur réputation 1 Pourquoi? C'est le fondement qui fait défaut à l’édifice, c’est l’étude qui manque, et sans elle nulle gloire n’est durable. Je voudrais pouvoir pénétrer de cette vérité tous nos jeunes artistes. 11 n’est pas un paysan qui ne sache qu’avant de récolter il faut ensemencer; c’est pourtant cette vérité naïve que j’ai l’audace de propager en ce moment.
M, J. Laurent me paraît en être convaincu. C’est un talent très-remarquable que le sien, talent modeste qui se produit à peine. M. J. Laurent a visité la Perse, et en a rapporté de beaux dessins. 11 s’est attaché à reproduire et à populariser les œuvres des peintres de l’école moderne ; ses lithographies ont eu un légitime succès. Le moment do la récolte est venu. Son paysage, Souvenir de l’Asie mineure, a du caractère ; la vue prise dans la haute Auvergne est pleine do distinction : les tons sont lumineux et bien ordonnés ; l’exécution est savante : on y sent une main ferme et exercée. Je reprocherais peut-être un peu de lourdeur aux formes, un défaut d’élégance dans le dessin; mais cela s’acquiert aisément, et M. J. Laurent, s’il triomphe de sa modestie et de sa timidité, s’il parvient à obtenir ce que d’autres ont par excès, — la conscience de sa force, la foi en lui, — ne tardera pas à prendre place au premier rang. Courage donc !
Je suis en retard avec M. Paul de Curzon, qui n’y va pas de main morte. Il n’a pas moins de huit tableaux au Salon. Celui qui représente une jeune Na-
polilaine filant près du berceau de son enfant a eu beaucoup de succès, et un succès mérité, bien que ce tableau soit froid ; mais il a de précieuses qualités : il est bien composé, 1a couleur est éclatante, sans être criarde. J’aime moins le Tasse à Sorrente, où les tons sont crayeux et blafards.
M. deCurzon me fait l’effet d’un homme qui cherche sa voie et qui ne l’a pas trouvée encore. Élève de l'école de Rome, il y a fait et en a rapporté de bonnes études, un sentiment élevé. Il exposa, à son retour des paysages estimables et estimés, où se trahissait déjà le défaut capital du jeune artiste. M. de Curzon manque d'imagination ; je ne lui en fais pas un crime, d’autant plus que ce n’est pas un mal irrémé. diable. L’esprit vient bien aux filles, pourquoi l’imagination ne viendrait-elle pas aux peintres? Quoi qu’il en soit, ce défaut se fit sentir dans les premières productions de M. de Curzon et se fait sentir encore aujourd’hui. Ses paysages se ressemblent trop comme aspect, comme couleur et comme exécution. Je comprends qu’on affectionne les effets de crépuscule : ils permettent de noyer les détails dans les flots d’une lumière indécise, ils donnent au tableau un calme souriant qui prête à la rêverie ; mais, à moins de traiter ces effets comme les traitait Claude Lorrain, il ne faut pas en abuser.
Je n’ai pas l’honneur de connaître M. de Curzon, et il me semble que je ferais son portrait d’après sa peinture. Je serais bien étonné s’il n’y avait pas quelque indécision dans son caractère, quelque inquiétude dans son esprit. Il doit chercher longtemps le parti
qu’il veut prendre, et quand une fois il s’est décidé, je suis sûr qu’il regrette le parti qu’il n’a pas pris. Il faut pourtant que M. de Curzon se décide à être lui-même et à oublier un peu Girodet et Guérin, qui me paraissent être ses inspirateurs, à en juger par la Psyché, qui rappellAm peu trop la manière de Guérin, et par cette jeune mère dont je parlais tout à l’heure, qui est un souvenir très-affaibli de Girodet. Il me semble que M. de Curzon a le droit aujourd’hui d’avoir sa propre originalité. Son talent est incontestable, il sait dessiner et il sait peindre ; mais il est temps qu’il donne à son dessin et à sa peinture son propre cachet et non le cachet d’autrui. Ainsi, le tableau qui représente les Femmes de Gaëte a des (pialités que j’aime beaucoup, mais ce tableau me rappelle la manière de Toulmouche; j’aimerais mieux qu’il me dît tout simplement la manière de M. de Curzon.
Je veux louer sans restriction le tableau intitulé: Près des murs de Foligno, et aussi la chapelle de je ne sais quel couvent dans les États romains, où les couvents abondent. Et non, cependant ! ce n’est pas sans restriction : je voudrais plus de variété, moins de mollesse dans l’exécution, plus d’individuaifTS^ cette peinture. J’espère bien que M. de Curzon ne verra, dans tout ce que je viens de dire, que l’expression de la sympathie et de l’intérêt que son talent m’inspire.
Je disais tout à l’heure que M. de Curzon est un élève de Rome. Si j’ai bonne mémoire, il eut pour concurrent, et pour concurrent heureux, M. Lecointe, qui fut le lauréat de l’Institut et obtint le premier prix de paysage. Je ne sais pas si M. Lecointe a oublié
quelque chose pendant son séjour à Rome, mais je crois qu’il n’y a rien appris. Depuis son retour, il semble prendre à tâche de prouver combien le jury avait eu tort de le préférer à M. do Curzon. M. Lecointe a peint la Campagne de Rome comme s’il s’était acquitté d’une corvée. Son tableau dt mal exécuté, mal composé ; ses tons sont lourds et tristes. J’exprime sans ménagement cette vérité, parce que M. Lecointe a vraiment besoin de l’entendre ; il a du talent, mais ce talent est fourvoyé, mal employé, mal dirigé. Quand un navire fait fausse route et a le cap sur un écueil, il faut le plus tôt possible lui conseiller de virer de bord.
Au contraire, je crierais volontiers, et de toutes mes forces, à M. Edmond Hédouin d’aller droit devant lui, car il est dans une voie excellente ; il aime et sent le vrai. Il a représenté au milieu d’un champ fraîchement labouré, et par une belle matinée d'automne , un semeur qui confie à la terre les grains qui proituiront la moisson future.^ Quand une toile m’arrête au passage et me prend pour ainsi dire à la gorge, ou plutôt au cœur, quand elle éveille en moi un monde de pensées, c’est déjà une forte présomption en sa faveur. Le Semeur do M. Hédouin m’a fait cet effel. t Je suis le travail nourricier, m’a-t-il dit ; c’est moi qui prépare les approvisionnements de vos villes; c’est moi qui suis le premier amant de la terre, mère bienfaisante et féconde ! Regarde mon visage bronzé par le soleil ! J’ai payé ma dette au drapeau, et maintenant je suis le paysan, le maître du sol, le serf émancipé, le roi de l’avenir. >
Vous pensez bien que quand une peinture prend la peine do vous dire de si belles choses, on la regarde de près, et celle de M. Hédouin ne perd rien à cet examen.
Comme M. Hédouin, M. Eugène Lavieillo aime la nalure et s’inspire d’elle avec amour ; il l’étudie et la reproduit consciencieusement. Ses toiles font plaisir à voir. La couleur des paysages de M. Lavieillo n’est pas brillante, mais elle est pleine de justesse ; aucun ton discordant n’y vient troubler le regard ; le dessin est serré, l’ensemble est harmonieux. Que de fois il m’est arrivé de dire avec humeur en contemplant certains tableaux, et ceux de M. Lavieillo sont de ce nombre: « Pourquoi donner ainsi à sa peinture un aspect triste?» Puis, la réflexion venant, je me disais: c Quand le peintre donne à ses toiles cette tristesse, c’est que ce qu’il voit lui paraît triste, c’est qu’il a luimême au fond de l’àme quelque vieux levain de tristesse ou de mélancolie. » Pour le plus grand nombre, en effet, de ces pionniers de l’art, la vie n’est pas toujours gaie !
Indépendamment des nécessités, des charges de l’existence, avec lesquelles il faut soutenir un siège on règle, il y a les soucis de la renommée, les fiévreuses aspirations vers la gloire. Combien de ces lutteurs vaillants et ignorés meurent à la peine ! Combien voient de loin la terre promise et, comme Benouville, expirent avant d’y entrer ! Combien sont obligés de (luitter la palette pour prendre le crayon lithographique ou le burin qui leur donnera de quoi vivre !
Ah! j’avoue que quand je songe à cela, je me sens pris d’une inépuisable indulgence, et je maudis le jury qui a brisé peut-être des milliers d’existences en refusant légèrement des œuvres longtemps couvées avec amour. Je voulais consacrer un chapitre spécial à ces martyrs du jury, mais plus je vais, plus je sens qu’il me serait impossible de suffire à cette tâche. Le nombre de ces martyrs augmente de jour en jour, et il me faudrait un livre entier pour parler convenablement de ces toiles si injustement sacrifiées pour la plupart.
Je ne parle pas seulement des talents connus, de ' M™» O’Connell, de M. Chaplin, qui a retiré ses ta-
bleaux pour les envoyer à Londres où ils vont accompagner V Étoile du matin, la plus décente des étoiles, refusée cependant pour cause d’indécence. C’est surtout des inconnus que j’aurais voulu parler. J’aurais aimé à raconter l’histoire de cet artiste passionné pour son art, passionné pour la gloire, M. Blavier, qui s’arme de son marteau et brise une statue que le jury avait refusée. Mais je dois renoncer à écrire l’histoire de ce douloureux martyrologe.
Pauvres artistes ! leur talent a déjà tant de peine à se développer dans le milieu où ils vivent, au contact des nécessités qui les pressent ! Si , à tant de rigueurs, le jury joint les siennes, si la critique ne leur tient pas compte de leurs luttes, de leurs efforts, que deviendront-ils? Sans doute, il est fâcheux que l’art soit un métier, que tant de vocations faussées se dirigent dans des voies d’où il aurait fallu, dès le principe, les éloigner. Mais que faire? Quand une fois
elles y sont engagées, il faut au moins les y tolérer et ne pas les accabler par de trop rudes^ exigences. Combien ont du talent, d’ailleurs, et ne peuvent vivre de ce talent! Les plus courageux, les plus intelligents résistent, font autre chose, comme M. Alophe, qui, bravement, a porté l’amour et le sentim(>nt de son art dans l’étude et la pratique de la photographie, sans pour cela abandonner la peinture.
M. Alophe a deux bonnes toiles à l’Exposition, et, de plus, à l’extrémité ouest du palais de l’Industrie, d’excellentes photographies, ou plutôt de véritables compositions artistiques très-habilement photographiées, telles que la Prière du matin, la Gloire et le Pot-au-feu, la Séparation, Fleurs des champs, etc., etc., excellentes éludes qui démontrent tout le parti que l’art pourra tirer de ce merveilleux concours du soleil.
On m’a raconté que la photographie avait eu grande peine à se faire admettre au bout de la table. Je ne sais pourquoi, car, en vérité, son exposition est magniflque. Ce n’est pas ici le lieu d’en parler, je veux seulement prouver que "des artistes, de vrais artistes, tels que MM. Nadar, Adam- Salomon, Alophe, etc., ont su tirer de la photographie un parti artistique très -remarquable. M. Alophe compose de vrais tableaux de genre, qu’il exécute ensuite avec son splendide collaborateur, le soleil ; ce qui ne l’empêche pas de faire de la bonne peinture.
M. Frôlais a aussi de secrètes intelligences avec le soleil, si j’en juge par le vivant éclat de sa couleur. Est-ce en Crimée, à la suite de nos troupes, qu’il a
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fait cette précieuse connaissance ? Je lui en fais, dans tous les cas, mon sincère compliment. Le 7 juin 1855, pendant que la division Bosquet attaquait et prenait le fameux mamelon v«rt, M. Protais dessinait l’action qui s’accomplissait sous ses yeux. C’est avec ce dessin et la tête pleine de souvenirs qu’il a peint un des meilleurs tableaux militaires qui soient au Salon.
Rien ne donne mieux l’idée de cet affreux chaos, de ce désordre d’où la victoire va sortir, de ce prodigieux mouvement, de ces chocs terribles que la toile de M. Protais. Il a fait preuve là d’une très-grande intelligence et d’un vrai talent de peintre et de dessinateur.
J’ai déjà dit combien j’aimais peu les tableaux guerriers; j’avoue que celui-ci m’a vivement intéressé. L’artiste a mis non moins de talent et plus de cœur dans une toile de petite dimension, représentant un soldat blessé à mort. Calme, il songe à la patrie lointaine, aux amis, aux parents qu’il y a laissés. Le ciel a des tons d’une harmonie sévère; le paysage se perd au loin dans la brume. Bref, c’est réussi. 11 y a là un profond sentiment de vérité, .et, ce qui n’est point à dédaigner dans l’art, une bonne pensée.
Je suis sur le champ de bataille et j’y reste. On n’est pas plus brave ! M. Philippoteaux a peint avec une verve entraînante un épisode du combat de Balaclava. Il me donne une idée exacte de ce qu’est une mêlée de ce genre, c’est d’un mouvement, d’une vio extraordinaires et, pour rendre toute ma pensée, cela
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grouille. Malheureusement les tons manquent de vigueur; cette peinture est creuse; on la dirait lavée. Si la couleur de ce tableau valait sa composition et son dessin, il prendrait certainement place parmi les chefs-d'œuvre du genre.
M.J. Rigo s’est inspiré aussi des souvenirs de la campagne de Crimée; il a représenté le général Canrobert venant le matin visiter une tranchée attaquée pendant la nuit par les Russes, et distribuant aux blessés des encouragements et des récompenses. Si j’étais un des généraux do la crilicjue, je distribuerais volontiers aussi des encouragements à M. Rigo, et il les mérite bien. Son grand tableau est une œuvre remarquable, d’une belle couleur; le trait y est vif, le mouvement rapide, et je bats des deux mains.
La Charge des hussards anglais à Balaclava, par M. Antoine Rivoulon, est aussi une consciencieuse étude qui révèle un artiste sérieusement épris de son art, amoureux de la forme et de la couleur. Son Episode d’invasion est une toile remarquable à plus d’un titre, composée et peinte avec talent. Je suis étonné do voir, d’après le livret, que M. Rivoulon a seulement obtenu jusqu’ici une médaille de 3e classe; il mérite mieux que cela, ce me semble. Tout le monde a remarqué la Jeune fille fuyant l’Amour. Cette belle enfant n’a rien trouvé de mieux à faire pour fuir le doux et irrésistible ennemi que de s’asseoir sur une tortue ; et vogue ma galère 1 l’Amour y mettra bien de la mauvaise volonté s’il ne me rattrape. L’idée est gracieuse et gracieusement exécutée. M. Rivoulon a bien'des cordes à son arc. Comment de pareils talents,
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si laborieux, si souples, si honnêtes, peuvent-ils être ainsi laissés à l’écart? Je crois, pour mon compte, faire œuvre de justice en poussant M. Rivoulon au premier rang. Tant pis pour sa modestie, si modestie il y a !
M. Eugène Delacroix a-t-il fait beaucoup d’élèves de la force de M. Eugène Leygue, un détjutant, je crois, qui débute de façon à prouver (pi’il entend devenir un maître. La Courtisane romaine est une belle et bonne étude qui nous promet un coloriste. Je ne sais si M, Leygue est jeune ou vieux, mais il y a de la jeunesse dans sa toile, et jeunesse ici n’est pas synonyme d’inexpérience. Rien no serait plus amusant que de constater les erreurs dans lesquelles on tombe quand on essaye de juger la personne ou le caractère de l’artiste, do l’écrivain, du poète, par son o'uvre. Quoi qu’il en soit, jeune ou non, M. Leygue me paraît avoir droit à l’ottention.
De Delacroix à Ingres, U y a loin : mais des élèves de l’un aux élèves de l’autre, il y a moins loin, — je parle des bons élèves. — M. Auguste Pichon est plus que l’élève, il est le collaborateur do M. Ingres, collaborateur modeste qui a peut-être sacrifié avec trop d’abnégation sa propre gloire à celle de son maître. Le maître aurait dil, depuis longtemps, pousser cet aiglon hors du nid, et lui dire : « Voilà l’espace immense devant toi, voilà l’azur du ciel et les blanches arêtes des hautes montagnes. Val ton aile peut te soutenir et te porter sur les plus hauts sommets. » M. Fiction travaille modestement depuis longues années aux œuvres de M. Ingres; il est un de ses élèves
les plus distingués. M. Pichon a peint une chapelle de Saint-Eustache.
Un des tableaux qu’il a exposés au Salon est destiné à l’église Saint-Séverin; il a en outre une Annonciation et deux portraits. Ces toiles portent l’enipreinte de sérieuses et solides qualités qui ne me sont pas sympathiques, mais que loyalement il faut reconnaître. Le talent de M. Pichon est un talent ferme, sobre et correct. Nul ne groupe mieux les masses et n’harmonise mieux les tons, nul ne dessine avec plus de sûreté.
Mais que dirai-je? il manque de l’éclat, de la hardiesse, de la chaleur, il manque je ne sais quoi à cette peinture; elle est froide, elle est mélancolique. Qui sait! elle est peut-être trop pure. Serais-je une de ces natures perverties auxquelles la pureté trop correcte déplaît? C’est possible. Le talent de M. Pichon prendra sans doute une autre allure le jour où il peindra autre chose que des chapelles et des tableaux d’église. Toujours de la sainteté, et puis encore de la sainteté! Le talent le plus robuste ne résisterait pas à ce régime. Pourquoi ne pas imiter M. Rivoulon, dont je parlais tout à l’heure, qui, pour se reposer de ses épisodes guerriers, aborde un charmant sujet, une jeune amazone enfourchant une tortue pour échapper à l’Amour?
J’espère que M. Jules Noël me dispensera de parler de sa machine officielle représentant la réception de la reine d’Angleterre dans la rade de Cherbourg. Boum I boum I les canons tonnent, les vaisseaux sont pavoisés; j’ai vu cette toile plus de cent fois déjà.
L’année prochaine, avec quelques légers changements, elle pourrait représenter le débarquement de l’empereur dans le port de Gênes. C’est un passe-partout.
En revanche, M. Noël a exposé deux petites marines qui, cette fois^ sont des œuvres d’art. Le Port de Morlaix a beaucoup d’effet, bien que le soleil soit blafard; la préoccupation d’Isabey s’y fait un peu trop sentir, et celle du dessin pas assez; l’éditice du fond n’est-il pas un peu do travers? Le second tableau est charmant, très-pittoresque, bruyant, plein d’animation. Mais j’ai tort de dire que c’est un tableau : c’est une esquisse de maître, et une esquisse trop lâchée. Voyons! Gros-Jean voulait bien en remontrer à son curé, pourquoi ne soumettrais-je pas une simple observation à cet artiste, dont le talent est si sympathique? N’abuse-t-il pas un peu du bitume? N’exagère-t-il pas la transparence que les tons opaques donnent aux tons clairs? Si je me trompe, n’en parlons plus; mais si je ne me trompe pas, je supplie M. Noël do tenir compte de mon dire.
M. Obry a représenté des bouleaux et bruyères au printemps. On ne pouvait mieux choisir. Des bouleaux, c’est charmant! et comment ne pas adorer les bruyères? M. Obry a fait une consciencieuse élude qui mérite d’être mentionnée, et aussi d’être critiquée. Le ciel est trop tourmenté et tourmentant; il so heurte avec les accidents de terrain, et l’artiste a abusé outre mesure des tons violets, qui répandent beaucoup trop d’uniformité sur son œuvre. M. Obry peut mieux faire, son étude elle-même le prouve.
SALON DE i85!)
El M. Achille Oudinot, élève de Corot, fera bien de se défier à l’avenir de son maître, le plus perfide des maîtres ! Vouloir copier Corot, vouloir imiter sa manière inimitable, c’est se vouer à une mort certaine. Devant la nature, il faut oublier les maîtres. M. Oudinot a fait mou et noir, deux péchés mortels. Les eaux dans lesquelles une jeune fille se mire coquettement n’ont pas de transparence, et tout cela parce que M. Oudinot s’est trop préoccupé de son maître. Allons, jeune homme, — est-ce un jeune homme? — vous avez une belle revanche à prendre.
Réparation d’honneur! Dans le bouleversement qui vient de s’effectuer au Salon, des toiles ont perdu, d’autres ont gagné. Parmi c-es dernières, je dois citer celle de M. Dubuisson, à laquelle j’avais reproché un aspect trop triste, un défaut de lumière. Mieux placé, sous un jour plus favorable, ce tableau m’a paru sans reproche, et je le dis sans peur... d’être démenti.
Les enfants s’inquiètent de savoir ce que deviennent les vieilles lunes. Je voudrais bien savoir ce que deviennent ces masses de tableaux qui , à chaque exposition, s’étalent sous nos yeux; dans quel gouffre ignoré vont se perdre ces flots de couleurs plus ou moins harmonieuses, plus ou moins criardes. J’ai fait de vains efforts pour approfondir ce mystère, et j’avoue que les explications qui m’ont été données çà et là ne m’ont pas pleinement satisfait.
[.es tableaux de sainteté ont pour refuge naturel les églises et les cbapelles, et encore viendra-t-il un moment où tous les murs seront convenablement tapissés de croûtes pi('uses, et celte production alors devra forcément se ralentir. Le château de Versailles est devenu l’InMel des Invalides de la peinture militaire, et, pour peu que M. Yvon continue à y envoyer des toiles de la dimension de celles qui garnissent
en ce moment les deux panneaux du grand Salon, les galeries ne larderont pas à être encombrées. Les résidences oflicielles, ministères, palais, préfectures, mairies, etc., ne servent de débarras qu’à de's productions d’un certain ordre ; le foyer domestique reçoit les portraits; les salons ne donnent qu’une trèsmince hospitalité aux tableaux de genre, aux paysages; les galeries particulières sont très-^>eu nombreuses.
Où donc est le principal débouché de la peinture, non-seulement de a ile <pie nous voyons s’épanouir au Salon, mais encore de celle bien autrement considérable, comme quantité bien entendu, que nous ne voyons pas et qui se fabrique dans des ateliers innommés, à raison de tant par toise? L’exportation, me dit-on. Mais l’exportation où? Quelles sont les peuplades sauvages qui [leuvent accueillir des produits informes comme ceux qu’on voit de temfis à autre figurer dans les salles bruyantes de la rue Drouot? Je préfère de beaucoup les grossières enluminures d’Epinal; elles n’ont pas de prétention ; elles disent franchement ce qu’elles veulent dire, grâce à la poésie élémentaire qui leur sert de texte explicatif. Même au Salon, combien de tableaux, échappés sans doute à la vigilance du jury, ne valent pas le Juif Errant d’Épinal !
Celte médiocrité, au-dessus de laquelle si peu de talents s’élèvent, est le fléau de l’art, tléau inévitable, je le reconnais, mais je ne le déplore pas moins, parce que ses conséquences sont terribles. Un mauvais cordonnier devient savetier, et répare les chaus-
sures qu’il ne saurait pas confectionner; un méchant tailleur devient concierge et rend encore quelques services en retournant les habits de ses voisins; mais l’œuvre d’un méchant peintre, avec son dessin incorrect et ses tons faux, accueillie comme une œuvre d’art par des ignorants, est une cause permanente de troubles moraux; elle fausse le regard, elle fausse le jugement, elle pervertit, elle égare le sentiment du beau ; à ce point de vue, un mauvais tableau a quelque analogie avec une mauvaise action.
Et que de mauvaises actions se sont faufilées dans le palais des Champs-Élysées! D'où vient que le jury, si sévère pour quelques-uns, a été si indulgent pour d’autres? Et ce qu’il y a de plus triste, c’est que le peintre médiocre n’a pas conscience de son infériorité. Il voit mal, il voit faux, il peint comme il voit, et, peignant comme il voit, il croit bien peindre. Allez donc le convaincre qu’il voit mal ! Aussi n’entreprendrai-je celte tâche à l’égard de qui que ce soit. Mieux vaudrait essayer de blanchir des nègres. La critique n’est vraiment utile que lorsqu’elle s’attache à rappeler dans une bonne voie des talents fourvoyés, lorsqu’elle encourage et éclaire ceux qui portent on eux des germes féconds, lorsqu’elle rend justice à ceux qui sont en pleine floraison et qui doivent servir d’exemple aux autres.
Hors de là, je ne vois pas à qui et à quoi la critique peut servir; elle n’a pas pour mission de brûler de l’encens sous le nez des gens, et son rôle ne consiste pas non plus à écraser les faibles, à affliger par de cruelles plaisanteries des artistes qui sesonttrom-
pés de vocation. C’est ainsi du moins que je comprends et que je m’efforce de remplir la tâche qui m’est confiée.
Je crois que nous devons surtout, nous qui tenons la plume, honorer et diriger les efforts consciencieux, et à ce titre je no passerai certainement pas sous silence une vaillante étude de M. Daniel Casey, qui s’est inspiré de Châteaubriand et a représenté une des plus horribles cruautés commises par l’armée d’Attila Ce sont de barbares attachant de jeunes femmes à la croupe des chevaux qui, pressés par des aiguillons d’acier, emportent leurs victimes à travers des champs désolés. Un village en flammes brûle là-bas à l’horizon : un des clievaux se cabre et entraîne une des jeunes captives.
M. Casey a ébauché son sujet plus qu’il ne l’a traité, et, avant d’arriver à l’exécution, il fera bien d’étudier encore. Le soldat à brayes vertes qui, pour exciter le cheval, le fouette et foule aux pieds une femme couchée et attachée à un tronc d’arbre, ce soldat fait une dépense fabuleuse de muscles. La jeune femme, au contraire, qui est traînée par le cheval, a tous ses muscles en repos comme si elle était couchée sur un lit de roses. Un pareil sujet n’est pas facile à traiter, car il est impossible, grâce au ciel! de saisir la nature dans de si violentes contractions, et pour que l’imagination puisse y suppléer, il faut qu’elle soit servie par une connaissance approfondie do l’anatomie humaine. Il y a donc une grande témérité à avoir abordé un si horrible épisode. Pour qu’uu tableau do cette nature porte avec lui l’enseignement que l’artiste
a voulu sans doute mettre en lumière, pour que, en nous reportant vers i’époquc où de si sanglantes atrocités étaient le droit de la guerre, nous mesurions la distance qui nous en sépare, il faut que l’œuvre soit sinon parfaite, au moins exempte de défauts grossiers; il faut qu’aucune discordance de tons, aucune hérésie do lignes ou de couleurs ne viennent distraire l’attention. Que M. Casey se mette donc courageusement au travail; il a des qualités que l’on n’acquiert pas, et des défauts dont on se corrige.
Les femmes que les farouches soldats d’Attila attachent à la croupe des cheveaux nous font songer aux hommes que le peuple romain jetait aux bêtes. M. Emile Levy, grand prix de Rome, a représenté le Souper libre. Il était d’usage que les condamnés, la veille du jour où ils devaient paraître dans le cirque, se réunissent à la môme tal)Ie. Les martyrs chrétiens firent de ce repas suprême une occasion de propagande religieuse. Le peuple s’y portait en foule, et ceux qui demain allaient mourir sous les yeux de César affirmaient leur foi et parlaient do leur Dieu.
Le tableau do M. Emile Levy représente un de ces soupers libres; il est sagement composé, bien conçu, et d’une bonn(' couleur, quoi(jue généralement un peu terne. L’artiste a trop sacrifié ses ombres à l’effet lumineux ;ily a quelque confusion dans les draperies, et le dessin n’est pas assez serré. L’ensemble est satisfaisant, rien n’y choque l’œil, mais supprimez l’explication que donne le livret, et vous ne devinerez jamais que vous êtes en présence do ce qu’il y a de plus grand et de plus beau ici-bas: des hommes mou-
ranl pour lour foi. M. Levy a traité ce magnifique sujet froidement, sans enthousiasme. Vous figurez-vous ces premiers héros de l’idée chrétienne, ces martyrs glorieux près de mourir pour leur Dieu, entrevoyant déjà à travers l’immensité dcscieux la palme immortelle qui les attend ! Mais ces hommes doivent rayonner ! la fjammo intérieure doit se refléter sur leurs visages, et le spectateur, en les voyant, doit deviner qu’il se passe là un fait extraordinaire. Le tableau do M. Levy ne donne ni cette fièvre, ni cette généreuse commotion. Conçu avec calme, peint avec placidité, il me laisse moi-même placide et calme, et c’est ce que je reproche à M. Levy.
Kh I jeunes gens ! est-ce qu’on vous envoie à Rome pour y étudier seulement des lignes et des procédés? On vous y envoie pour que vous vous y inspiriez du passé de l'humanité qui tressaille tout entier dans cette vaste nécropole. Vous voulez peindre des martyrs, n’allez pas seulement visiter le cirque où leur sang coula, évoquez ce peuple roi qui battait des .mains, les passions qui se heurtaient dans cotte capitale du monde, et demandez-vous quelles splendeurs morales devaient avoir ceux qui allaient mourir dans l’arène au nom du Dieu nouveau !
Toucher à fhisloire chrélienne sans être animé à une très-haute puissance do ce sentiment, c’est .s’exposer de gaieté de cœur à des chutes misérables. C’est là ce qui explique la faiblesse de la plupart des tableaux de sainteté. La première condition de l’art, c’est d’aimer, de sentir passionnément ce que l’on peint, de s’enthousiasmer pour le sujet que l’on re-
présente, de vivre, par la pensée et par le cœur, de la vie des personnages que l’on met en scène. Sinon, non I
Et cela s’applique à tous les sujets. Si vous voulez émouvoir, soyez d’abord ému ; si vous voulez me faire aimer votre œuvre, commencez par l’aimer vous-méme. M. Eugène Faure a représenté une Vénus faisant l’éducation de l’Amour ; il a peint une belle jeune femme apprenant à un petit bonhomme comment on décoche une flèche. Cette femme est d’une bonne couleur rose. A part l’épaule où je remarque quelques négligences, elle est bien dessinée ; le bambin a un charmant petit air espiègle ; le paysage est agréable à voir. Mais cette femme est-elle bien la déesse immortelle que la Grèce adorait à genoux ? Cet enfant est-il bien le souverain de la terre et des deux? Rien no l’indique.
M. Duval Le Camus a du moins eu conscience qu’en peignant Jésus au mont des Oliviers il abordait une rude lâche. Sa toile témoigne d’une sérieuse élude. Son premier plan est irréprochable ; les trois apôtres endormis sont très-beaux de pose. Je dessin et de ton; mais la difficulté n’était pas là. Près du Christ prosterné, les yeux fixés sur la croix qui lui apparaît à travers les clartés de l’horizon, deux anges sont debout ; ils sont venus soutenir et fortifier la sainte victime. Ce groupe n’est pas réussi. La souffrance du Christ manque de noblesse ; un des anges me fait bien plus l'effet d’une petite grisette fatiguée que d’un messager divin. Et puis les draperies sont incertaines; le mérite incontestable de la composi-
lion est amoindri par le ton général du tableau, qui n’est pas franc. Je m'empresse de dire cependant que c’est à un des bons tableaux de sainteté du Salon. Jugez par là de ce que doivent être les autres.
J’ai hâte de descendre de ces hauteurs; j’y aurais bien vite le vertige. Quittons l’Olympe, le Calvaire, le Cirque et ses martyrs. Là-bas, parmi les hautes herbes, n’y a-t-il pas quelques fleurs? M“* Lucile Doux a pris de son maître, M. Chaplin, la grâce exquise, la couleur chatoyante. Sa Jeune femme jouant avec un bouquet est très-finement peinte. Il y a du goût, de la distinction et de l’esprit, trois bonnes choses, dans cette petite toile; la robe est un peu lourde peut-être, mais, tel qu’il est, le tableau est charmant, et l’on voudrait savoir à quoi pense cette belle distraite. Il serait plus facile de savoir ce qu’il y a au fond des abîmes que de deviner ce qu’il y a au fond du cœur d’une femme qui rêve. Aussi, bel oiseau rose, soyez tranquille! je ne courrai pas à votre poursuite. Voici les fouets qui claquent ; les joyeux muletiers qui brident leurs montures; nous sommes en Espagne» dans la province de Valence, la Valence du Cid ! C’est M. Antoine Dumas qui a opéré ce changement à vue. Le soleil inonde déjà do ses vives clartés la cour de l’auberge. En roule, les muletiers 1 Je dois dire que ces muletiers de M. Antoine Dumas sont de vrais muletiers, de vrais Espagnols, et n’ont rien de commun avec leurs confrères de l’Opéra-Comique. Le tableau est vivant et harmonieux, la lumière s’y joue librement, l’observation est vraie. H y a là un artiste qui promet beaucoup et qui tiendra tout ce
qu’il promet, s’il continue à observer et à traduire si nettement la nature.
Ah 1 quelle bonne découverte j’ai faite ! J’en suis tout joyeux et tout fier. Je parlais, dans un de mes précédents articles, de Courdouan, qui a peint cotte vue d’Evenos, dans les gorges d’Ollioules, ce merveilleux panorama que je ne me lasse pas d’admirer. Hier, en parcourant les galeries du Salon, j’avise une marine, mais une marine de maître, un soleil couchant sur la Méditerranée. Ce rivage, ces flots transparents, ce site pittoresque, je les connaU ; c’est là que j’ai grandi, c’est là qu’enfant je me baignais pendant que ma mère tremblante me rappelait sur la grève. Et voilà mon cœur qui bat et mes yeux qui s’emplissent de larmes, et toute la nichée des jeunes souvenirs qui prend son essor. J’ouvre le livret : ce tableau charmant est de M. Auguste Aiguier, un de mes compatriotes, un talent que j’ignorais, un talent très-remarquable. Béni soit le pinceau qui m’a donné ces douces émotions !M. Auguste Aiguier a de précieuses qualités : il met son âme dans sa peinture, il y met sa vie. Qu’il continue ainsi et il ira loin.
Je voudrais pouvoir donner ce sentiment profond du vrai et du beau à M. Joseph Caraud,qui s’égare à travers des mièvreries. La Représentation d’Athalie devant Louis XIV par les demoiselles de Saint-Cyr me fait peine à voir, non-seulement parce -que le sujet a quelque chose de pénible, car enfin il n’y a rien de réjouissant à voir ces belles jeunes filles s’évertuant à amuser ce vieux monarque ennuyé, mais parce que la peinture est triste, molle, indécise, ün autre
tableau représente M“'e du Barry faisant sauter des oranges dans ses blanches pc'tites mains ; « Saute Choiseul ! saute Praslin! » Louis XV, debout contre la cheminée, a l’air d’un comparse de comédie. L’entente, l’agencement de ces diverses compositions révèlent un homme de goût, mais un homme qui ne travaille, qui n’étudie pas assez. M. Joseph Caraud p(^ut mieux faire; je le sens h ce qu’il fait. Je serais très-heureux que ma critique l’éclairât sur la valeur réelle de son talent et l’engageât â en tirer un meilleur parti.
Vous rappelez-vous Rolla , cette belle création d’Alfred do Musset :
Rolla considérait d‘an œil mélancolique
La belle Marion donnant dans son grand lit.
M. Stéphane Baron a choisi ce moment, et, en peintre amoureux de la forme, il a charitablement supposé que Marion dormait dans son grand lit sans le moindre voile pour protéger sa pudeur; mais il a oublié que lorsque Rolla la surprit dans ce négligé, cette belle enfant I on l’appelait Marie, ainsi que le dit le poète :
On l’appelait Marie et non pas Marion.
Marion ou Marie, elle dort dans toute la splendeur de sa beauté. Ah! M. Stéphane Baron, vous vous ôtes créé un redoutable concurrent. Si cette femme m’était inconnue, si ce monsieur qui, là-bas au fond du
tableau, la contemple avec mauvaise humeur bien plus qu’avec mélancolie, si ce monsieur était le premier venu, s’il ne s’appelait pas de ce nom poétique: Rolla I je passerais plus aisément condamnation. Mais, je vous l’afflrme, ce n’est oas là Marion, ce n’est pas là Rolla. Je les connais bien, allez I Rplla est un beau grand jeune homme au front intelligent, quia adressé à Voltaire celte magniflque invocation que nous savons tous par cœur, et jamais Rolla n’a eu cet air que vous lui prêtez. Marion est une enfantencore, c’est à peine si en elle la jeune fille vient d’éclore ; ses formes ne peuvent avoir cette opulence, elles ont plus de morbidezza; son visage a plus de délicatesse et de candeur. Débaptisons- les tous deux, et il restera une bonne étude avec quelques imperfections, celle de la main, entre autres, qui est un peu dure et sans flexibilité, un défaut d’harmonie dans les tons, mais, au demeurant, une bonne étude qui mérite d’être signalée et encouragée.
Oh I quelle joie! quelle fête! Oû vont ainsi tous ces beaux jeunes gens, tous ces couples amoureux, toutes ces belles jeunes femmes au doux sourire, aux vêtements éclatants ? Que ces rayons de soleil jouent délicieusement à travers cette foule élégante et bruyante ! Vivat ! nous sommes à Venise et c’est le jour de la Saint-Luc. Saint-Luc est le patron des peintres, et les maîtres vénitiens envahissent une des osterias les plus en vogue. « Eh ! loi, là-l>as 1 sors le poisson du vivier! > El le maître crie, et les serviteurs s’empressent, et les jeunes femmes rient aux éclats, et les doux propos s’échangent ; on se presse dans l’esca-
SALON DE 18[i9
lier, sous les pampres. C’est M. Henri Baron qui, de son magique pinceau^ a touché une toile et y a fait cette lumineuse vision. « Est-ce un chef-d’œuvre ? » me dit quelqu’un. Mon Dieul non; mais c’est vivant, c’est gai, c’est charmant, c’est composé et hrossé avec une habileté incroyable. Que voulez-vous de plus? Sans doute ce n’est pas de la peinture sérieuse, prétentieuse, ennuyeuse, et J’en fais mon compliment à M. Baron. C’est une pochade merveilleusement réussie, pleine d’Aumour et d’eSprif, pétillante de ce qu’en terme d’atelier on nomme, je crois, ragoût. Or, je ne demande pas mieux que d’être mis au régime de ce ragoût.
Il y a toute une tribu de Baron ; j’en ai encore deux sous lâ main; quand nous serons à dix nous ferons une croix, M. Dominique Baron est paysagiste, et un paysagisteconsciencieux, quia peint les Bords de laSave avec un talent qui doute encore de lui-même et qui peut sans fatuité s’enhardir. M. Paul Baron, qui a exposé un tableau de genre, le Parasol, que je n’ai pas vu, et un portrait de femme délicatement touché, que j’ai eu la chance de rencontrer, M. Paul Baron a de l’avenir aussi. Décidément, c'est un nom qui porto bonheur... dans les arts.
Mais quel petit pinceau adroit, coquet, futé, que celui de M. Allemand ! J’aperçois dans un coin un tableau grand comme la main, et voilà que ce tableau me fait toutes sortes d’agaceries. Poliment je m’approche, et je vois un mignon paysage, mais On, mais habilement troussé et coquet de tons, et composé avec goût et avec esprit. Ah! je vous garantis
LES PEllSTKES FRANÇAIS
bien que ce petit tableau deviendra grand. Et quand M, Allemand agrandira son cadre, il fera mieux, il donnera plus de largeur à sa touche, qui déjà n’en manque pas.
Je crois bien avoir vu, au-dessus de ce paysage microscopique, le tableau de Vidal, l’ Angélus en Bretagne. Un autre vous parlera des pastels de Vidal ; mais est-il besoin qu’on vous en parle? Qui ne connaît ces ravissantes créations que la lithographie et la gravure ont popularisées? Sa peinture vaut ses pastels, et je n’en puis faire mieux l’éloge; elle est line, soignée, vraie de ton. Son Angélus donne bien une idée de la Bretagne ; c’est étudié con amore. Et pourtant il y a dans celte peinture une timidité que je voudrais combattre; on dirait que celte main, si sûre d’elle-même quand elle lient le crayon, hésite et tremble quand elle tient le pinceau. Allons! va-t-il falloir l’encourager à présent, cet intrépide qui a vu, sans sourciller, poser devant lui les plusjolies femmes do Paris?
Aimez-vous les contrastes? Moi, je les adore, si bien qu’ils viennent à moi sans (jue je les cherche. Je parle des plus jolies femmes de Paris, et voilà qu’aü.ssitôl m’arrive le souvenir d’une gardeuso de dindons que M. Théodore Salmon a exposée, et pour laquelle, je l’avoue,je n’ai pas un goût très-vif. Celle gardeuse de dindons, entourée de son troupeau, a pour pendant des gens qui récoltent des pommes de terre. C’est du réalisme ; M. Salmon s’est inspiré de Courbet. H y a incontestablement du talent dans ces toiles, dont l’aspect n’a rien d’agréable; mais, est-ce assez?
Diqilized bv Go ogle
Si l’art est la recherche du beau dans le vrai, M. Salmon n’a pas élé artiste; il a été peintre habile, il a prouvé qu’il savait copier la nature, qu’il était familiarisé avec tous les secrets de sa palette. Maintenant que cette preuve est faite, il reste à prouver que, sous le peintre habile, il y a un artiste amoureux du beau, et j’attendrai M. Salmon à cette preuve décisive.
Oh! pourquoi le nom de l’artiste qui a exposé des buffles arrangés symétriquement en rond , comme s’ils tenaient conseil autour d’un tapis vert, pourquoi ce nom m’échappe-t-il? Au fait, je ne le regrette pas, puisque je n’ai pas le moindre éloge à lui adresser. C’est le réalisme qui m’y fait songer. Je recommande ce tableau déplaisant aux personnes qui, chez elles, éprouveraient le besoin de conjurer le mauvais sort; devant ces huit ou dix paires de cornes qui lui feront face il n’osera approcher.
Et comme tout s’enchaîne I Le mauvais sort me fait songer aux -Hirondelles d’hiver, do M, François Raynaud. Pauvres petites hirondelles! ce ne sont pas les gais oiseaux qui ont le bon esprit de nous quitter avant la venue des premiers froids, ce sont les petits Savoyards qui, au contraire , nous arrivent avec la gelée. Ils sont là en troupe, les pauvres enfants! Celui-ci a sa vielle, celui-là sa marmotte, cet autre a coiffé son chien d’un chapeau à plumes, cet autre porte un singe sur son épaule, tandis que sa petite sœur souffle dans ses doigts, qui tiennent un tambour de basque. Déjà la neige craque sous leurs pieds; ils ont quitté leurs montagnes, à la grâce de Dieu, et les voici presque arrivés. Paris dresse dans
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la brume du fond ses noirs monuments. Pauvres petites hirondelles, que la charité vous soit propice, et que les petits sous qui doivent invariablement nous porter bonheur le jour de notre mariage, que les petits sous abondent dans vos mains! M. François Reynaud a eu une charmante idée, et il en a tiré un trèsbon parti ; son tableau est bien peint, bien composé, et je n’en dirai pas autant d’une grande toito dont le numéro ne se trouve pas au livret.
Ce tableau ne porte pas de nom d’auteur lisible à l’œil nu, si bien que me voilà à l’aise pour dire toute ma pensée. Cela figure, je crois, la Nuit s’enfuyant aux approches du Jour; la Nuit est représentée par une femme jaune d’un aspect sinistre. Un manteau lie ae vin, groseille ou quelque chose approchant, mais qui ne la cache pas le moins du monde, flotte autour d’elle.' Le large disque de la lune va disparaître; deu petits génies, aussi jaunes, mais plus laids que leur mère, sont posés sur le manteau cqmme si c’était un banc de pierre. L’un de ces deux petits monstres s’incline et semble jouer tout seul au saut de mouton, tandis que l’autre montre complaisamment ses jambes de travers et jongle avec deux comètes. Cette toile, excessivement originale et d’une rare hardiesse, ainsi placée dans le grand Salon, m’a beaucoup intrigué. On m’a assuré, mais je n’ose le croire, que la personne jaune représentant la Nuit était le portrait d’une des notabilités de l’ancienne cour d’Haïti. Fuyons vers des bords plus fortunés!
Je ne m’étonne pas que tant d’artistes se laissent séduire par celte ballade allemande qui a pour titre
la Fille de l’hdlesse. M. Ànker a essayé, à son tour, do traduire sur la toile celle poétique conception. Vous savez l’histoire : Trois jeunes gens passent le Rhin et entrent dans une hôtellerie. La fille de l’hôtesse est morte et déjà déposée dans son cercueil ; les jeunes gens soulèvent le voile cl contemplent ce beau front que la mort a pâli, a Comme je l’aurais aimée! dit le premier d’entre eux. — Je l’aimais tant, dit le second en essuyant ses larmes. — Et moi, dit le troisième en approchant ses lèvres des lèvres de la morte, je t’ai toujours aimée, je t’aime encore, je t’aimerai éternellement. 1) C’est magnifique! Âh ! jeune homme, que je vous embrasserais de bon cœur piour cette belle parole I
Il n’aurait fallu rien moins que le génie d’Ary Scheffer, ce génie spiritualiste par excellence, pour exprimer ce profond sentiment do l'amour. M. Anker l’a tenté, et, bien qu’il soit resté au-dessous de la tâche qu’il avait entreprise, je ne veux pas moins le féliciter. C’est quelque chose que d’oser aborder de tels sujets! Le tableau de M. Anker représente le troisième jeune homme, celui qui aime, — car l’amour n’a pas do temps passé; quand on dit j’aimais, c’est qu’on n’a pas aimé encore. — M. Anker, dis-je, représente cet amant véritable au moment où il se penche vers la jeune fille , et le sentiment qu’il éprouve ne le différencie pas sensiblement de ses deux compagnons. Je voudrais sur son visage toutes les clartés, tous les enthousiasmes de l'amour. Ce tableau de M. Anker, et celui qui nous montre une école de village dans la forêt Noire, ont de sérieuses
et belles qualités. La couleur manque d’éclat, mais elle est harmonieuse ; ces petites têtes d’enfants à l’école sont bien groupées, on ne peut guère leur reprocher qu’un peu de monotonie, mais le sujet la comporte ' presque. A la place de M. Anker, je referais le tableau de la Fille de l’hôtesse; je voudrais en avoir le cœur net et finir par faire un chef d’œuvre. Combien Ary Scheffer a-t-il fait de Marguerites l Et le public aime assez ces courageuses persistances.
Quelle merveilleuse locomotive que la pensée ! quel kaléidoscope 1 J’étais en pleine légende allemande et amoureuse, me voici en Crimée, en pleine légende héroïque. Je songe à un bontableauque M. Armand-Dumaresq a peint : c’est la Mort du général Biiot, un des plus douloureux épisodes de cette glorieuse campagne. La mort est partout; les feux se croisent, les bombes, les boulets et les balles sillonnent l’air. Le général Bizot, qui commandait le génie, est atteint à la tête et blessé mortellement. Officiers et soldats s’empressent autour de lui et l’emportent loin du champ de bataille. Cette toile est touchante, non-seulement par le sujet, mais par le sentiment avec lequel l’artiste l’a traité. L’ensemble est un peu gris, mais la couleur est harmonieuse, et M. Armand-Dumaresq a, eu définitive, fait un excellent tableau.
En pays conquis! Voilà un titre qui a de l’actualité I Hélas 1 nous ne savons que trop comment l’Autriche se comporte en pays conquis, les choses semblent se passer autrement dans le pays où M. Baader nous transporte. Une femme plus qu’à demi nue
est complaisamment assise sur les genoux d’un soudard caparaçonné de son armure, et tous deux, le conquérant et la conquise, sont dans les meilleurs termes. Sans doute de tels épisodes sont malheureusement vrais, et des femmes françaises ont donné au monde ce scandale lorsque l’étranger envahit notre territoire. On vit alors, suivant l’expression d’un de nos grands poètes, on vit
Des femmes, belles d’impudeur,
Aux regards d’un cosaque étaler leur poitrine Et s’enivrer de son odeur.
Mais l’aspect d’un pays conquis offre heureusement d’autres spectacles, et M. Baader aurait pu s'inspirer mieux. Son groupe, de grandeur naturelle, est bien posé; il y a un peu de roideur dans l’exécution ; la peinture manque de fermeté et de netteté ; elle est creuse et tachée. Il me semble cependant que l’artiste qui a peint celte toile a de l’avenir et peut mieux faire.
Pour reposer mon œil je l’arrête volontiers sur des paysages, et «’ux de M. Gourlier ont un charme irrésistible; ils ont du caractère. M. Gourlier aime la nature, et il me la ferait aimer si je ne l’aimais déjà. Comment ne pas aimer les eaux murmurantes, les grands arbres, les fleurs, les gazons humides, les lointains horizons! Je retrouve tout cela dans les toiles de M. Gourlier, toiles où se révèle un talent sérieux et aimable à la fois. Les Bords de la Seine à Sainle-Assise, le Soleil levant en Saintonge, sont des
tableaux délicieux de grâce et de fraîcheur. J’y voudrais un peu plus de soin dans les détails, mais à la condition expresse que ce soin ne nuirait pasà-l heureuse distribution des masses, à la largeur de la touche, à tous les heureux dons enfin que M. Gourlier possède. Comment de pareils talents ne sont-ils pas plus populaires? C’est la faute de la critique sans doute qui a négligé de les mettre en évidence. Je n’aurai pas du moins ce tort à me reprocher en ce qui concerne M. Gourlier et d’autres dont je parlerai.
Pour juger le Salon, pour apprécier à leur juste valeur les toiles qui sont exposées dans cette vaste enceinte, pour ne point se laisser éblouir par ce fouillis de couleur, il faut de temps à autre tourner le dos aux Champs-Élysées et aller visiter le Louvre, où les maîtres illustres revivent dans leurs œuvres. C’est là que l’esprit se repose, que les enthousiasmes exagérés s'apaisent. La camaraderie fait tant de bruit autour des célébrités naissantes qu’il est bon de se réfugier, de temps à autre, dans la solitude où dorment les morts glorieux, pour y contempler leurs œuvres sereines et leur demander les secrets de l’art qu’ils ont illustré.
Lorsqu’après ce pèlerinage on va visiter l’exposition, on y porte un esprit plus libre, plus sévère et plus indulgent à la fois : plus sévère en ce sens que
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la vue des œuvres magistrales proscrit les engouements et ne permet pas de donner le nom do chefsd’œuvre à des ébauches plus ou moins réussies, à des essais plus ou moins heureux; plus indulgent aussi, car plus l’on est pénétré des difficultés immenses de l’art de peindre, plus l’on est porté à tenir compte du moindre effort et à encourager toute bonne volonté. •
Si la critique a besoin d’aller, de temps à autre, se retremper dans ces ondes limpides, dans cette contemplation silencieuse de l’éternelle beauté, à combien plus forte raison l’artiste doit-il aller y consulter ses maîtreâ immortels, s’inspirer de leur génie, étudier leurs procédés, non pour les copier servilement, mais pour constituer sur des bases solides sa propre originalité?
L’école moderne a des qualités que nous avons louées, mais, en revanche, elle a un défaut capital, un défaut qui paralyse à la longue ses plus brillantes qualités : elle n’a pas assez étudié ! Elle est dans la situation de ces jeunes gens qui, ayant acquis h peine quelques connaissances superficielles, font valoir avec esprit ce léger bagage et sont recherchés tan ique dure le prestige de la jeunesse, mais dont on juge sévèrement la nullité lorsqu’ils ont franchi le terrible passage de la trentaine. C’est un tort de croire que ce défilé rapide qui sépare la vingt-neuvième de la trentième année n’est difficile que pour les femmes; il est tout aussi difficile et plus dangereux encore pour les hommes. La femme n’y perd que la fine fleur, le duvet de la jeunesse ; sa beauté, sa grâce, sa maternité
entrent alors dans une période d’épanouissement encore pleine deseduclions et de charmes. Mais l’homme, à partir de ce moment, n’a plus rien qui le sauve ou môme le protège : il ne vaut que sa valeur intrinsèque. Tous les trompe-l’œil, tous les accessoires, toutes les habiletés, tous les menus profits de la jeunesse ne servent plus de rien. Il en est de môme pour ceux de nos peintres que de fortes et consciencieuses études ne soutiennent pas dans leur carrière. Dès que l’ardeur, la facilité, le brio des jeunes années ont disparu, le défaut de la cuirasse apparaît.
J’ai déjà cité de nombreuses preuves à l’appui de cette assertion : je n’aurais qu’à ouvrir le livret et y consulter mes notes pour citer de nouveaux noms. Je n’en prendrai qu’un, celui de M. Th. Rousseau, un nom que la gloire a consacré.
M. Th. Rousseau fut, pendant de longues années, mis à l’index du jury. Il eut son jour enûn, et la réaction fut alors égale à l’action : il reçut la médaille de première classe en 1849, et fut décoré en 1832. Je connais peu de palettes plus riches que la sienne. Il cherche et trouve la couleur vraie, les oppositions de tons les plus heureuses, mais ces tons ne sont pas toujours à leur place ; ses sites sont pour ainsi dire pris au hasard : il sufflt de regarder un seul de scs tableaux pour y voir les lois de la perspective méconnues, des formes incompréhensibles. A quoi cela tient-il ? Hélas ! M. Th. Rousseau ne sait pas dessiner, et il décline, comme déclinent et déclineront inévitablement tous les artistes qui n’ont pas fait du dessin la profonde et sérieuse étude do leur vie.
Je puis dire cette vérité à M. Rousseau, car nul plus que moi n’aime sa couleur charmante, mais je le lui demande à lui-même, et je ne puis m’adresser à un meilleur juge: sa Ferme dans les Landes est-elle digne de son talent, de sa renommée? Le Bornage de Barbison est, sans contredit, le meilleur des tableaux exposés par lui cette année, et je me plais à louer la remarquable finesse du fond ; ces tons sont vrais, celle route a do la profondeur, mais l’exécution générale manque de fermeté autant que les formes manquent d’élégance. Est-ce que dans le tableau de Gorges d’Aspremont il n’y a pas une trop grande confusion de touches? les plans y sont-ils bien observés? Esl-ce à dire qu’il n’y ait pas de qualités aussi? À Dieu no plaise que ma critique soit injuste h ce point! J’avais été entraîné par les qualités avant de remarquer les défauts, et si j’insiste sur ceux-ci, si je les mets en évidence, c’est précisément parce que M. Th. Rous^ seau est un des maîtres les plus brillants de notre école, et qu’il est bon de prouver par un tel exemple, à nos jeunes paysagistes, que les plus heureux dons naturels ne suffisent pas, si l’étude ne vient les compléter et les régulariser en quelque sorte.
De M. Th. Rousseau à M. Paul Flandrin il y a un abîme. Autant celui-là est coloriste, autant celui-ci l’est peu ; mais, en revanche, celui-ci a les qualités qui manquent à celui-là. M. Paul Flandrin se distingue par le choix de ses motifs et par un sentiment exquis de la forme. Encore une victime de M. Ingres! Est-ce pour plaire à son illustre maître que M. Paul Flandrin jette si peu de variété dans ses composi-
lions? Qu’il peigne l’Italie, la Normandie, ou la Provence, c’est toujours le môme aspect, la même couleur, je dirais presque le même site. Le sentiment de la nature, si puissant chez Rousseau, est sans vigueur chez M. Paul Flandrin. Il a un ton de convention auquel il semble attaché, comme ces enfants que l’on voue au blanc. Ces toiles sont des idylles, non l’idylle vigoureuse et vraie de Virgile, ce paysagiste sublime, ‘ mais l’idylle de M™e Deshoulières, fine et maniérée. Il manque à M. Paul Flandrin la force dans la conception et la fermeté dans l’exécution. Sa peinture est molle, ses tons sont crus. Voyez plutôt le paysage pris aux environs de Marseille ! On ne retrouve guère le Flandrin du bon temps que dans le paysage sous le n“ 1,074 et dans la petite toile intitulée le Ruisseau. Cette peinture rappelle malheureusement trop les peintures sur porcelaine.
Ce que M. Ingres a été pour Paul Flandrin, notre grand Marilhat l’est bien involontairement pour M. N. Berchère, qui le copie et le reproduit sans cesse. Certes on pourrait plus mal choisir son modèle, mais il faut aspirer à égaler les maîtres et non se borner à leur emprunter leurs procédés ou leurs motifs. Que diriez-vous d’un général qui, au lieu d’étudier la stratégie, se bornerait à s’affubler du costume de Bonaparte ? Je cherche en vain dans M. Berchère la moindre trace d’originalité. Son Douar, ses Tombeaux de la vallée des Califes, au Caire, sont presque des copies du maître, ( t des copies un peu lourdes. Et puis, qu’est-ce que c’est que ce simoun ? Où donc l’artiste a-t-il vu des chameaux de celte
sorte? ce sont des bêtes empaillées et dévorées par les mites, mais ce ne sont pas certainement des chameaux vivants, oppressés sous l’ardente étreinte du vent de feu. Que M. Berchère essaye d’être lui-même, qu’il secoue ses préoccupations; il peut se faire sa place et son nom.
M. Pasini a vu l’Orient, lui aussi, mais il l’a vu ‘ pour son compte et de ses propres yeux ; il en a rapporté une impression originale. Ses toiles ont un cachet de vérité. Son Passage d’une caravane h travers les défdés qui séparent ta Perse des grandes steppes du Khorassan, révèle un paysagiste. Je regrette seulement que les figures y soient de si petite dimension qu’elles apparaissent .sous forme de taches. Les tableaux de M. Pasini sont vrais de tons, la lumière s’y joue. Je leur reprocherai un manque de finesse, une absence de demi-teintes dans le passage de la lumière à l’ombre, d’où il résulte une crudité désagréable. J’y voudrais une touche moins lourde et moins uniforme, une exécution plus souple et plus simple. Le Campement des Pèlerins de la Mecque est une des bonnes toiles de M. Pasini, et je pourrais cependant lui appliquer les ob.servations que je viens de faire. Il faut que cet artiste féconde par le travail et par l’étude ses •heureuses facultés. Il a besoin de dessiner beaucoup; je n’en voudrais pour preuve que les beaux croquis qu’il a rapportés de .son voyage en Orient; ce sont des croquis, ce ne sont pas des dessins. Or, sans dessin, il n'y a pas de talents durables.
Voyez où en est arrivé M. Lapito, dont les toiles ont été jadis recherchées, et qui a eu son jour de célé-
brité. Il avait un talent d’exécution qui n’était que factice; l’adresse, l’habileté du pinceau remplaçaient la science. Mais à mesure que la jeunesse s’éloigne, celte adresse, cette habileté diminuent; le masque tombe et l’artiste s’évanouit. Les tableaux exposés par M. Lapito sont d’une couleur fâcheuse et d’une exécution qui laisse beaucoup à désirer; ce sont des tableaux bien arrangés, mais d’est de la peinture bourgeoise, à l’usage des jeunes pensionnaires.
J’ai déjà parlé de M. Lambinet; depuis lors, j’ai eu la chance de rencontrer un autre de ses tableaux, les Berds^ d’un ruisseau à Écouen, et il a confirmé mon opinion. Ce tableau, bien qu’il y ait un peu de lour’ deur et d’inégalité dans la touche, est remarquable par la vérité des tons; les formes, sans être fines, sont bien senties. M. Lambinet est en progrès. J’en dirai autant de M. Imer, un vrai paysagiste ! Sa couleur est fine, son exécution délicate; ses toiles sont lumineuses et pleines d’air. Le jury, m’a-t-on dit, a fort maltraité M. Imer en lui refusant des vues de l’Egypte dont on dit grand bien; je ne puis les juger, mais les tableaux que je vois me font bien augurer de celix que je ne vois pas. Les Collines de Sainte-Marguerite, près de Marseille, et les Bords du Rhône ont du mérite. La peinture manque un peu de corps et de solidité dans les premiers et dans les seconds plans, mais ce sont là de bonnes et consciencieuses études.
Hélas ! qu’est devenu M. Gigoux ? Je ne le reconnais plus, et si M. Joseph Slevens n’y prend garde, il ne sera bientôt plus reconnaissable, lui aussi. Son tabli'au intitulé les Boeufs est une page très-faible, —
et je me sers d’une expression qui ne l'esl pas moins, — il a tous les travers du célèbre Enterrement de Couf bet, sans en avoir les qualités de tons et de peinture. La chanson populaire de Pierre Dupont pouvait, ce me semble, inspirer mieux. L’autre tableau. Une pauvre bête, est préférable; il est plus digne de son auteur, je le reconnais, bien que, pour mon compte, je n’aime guère cela. M. Stcvens possède l’art de peindre, et il n’a pas le sentiment de la peinture ; c’est ainsi seulement que je parviens à m’expliquer l’inégalité de ses productions.
Un peintre étranger, M. Achenbach, de Dus.seldorf, a exposé une très-belle Vue du Môle de Naples ; elle est d’une vérité saisi.ssante. Sauf quelque lourdeur dans les figures et une trop grande abondance de tons gris-blancs dans les premiers plans, ce tableau est d’une couleur remarquable; c’est bien un effet du soir; on y respire un air frais. La fumée du Vésuve est lourde et d’un ton cru. Je me souviens bien d’avoir vu ces masses de fumée se dessiner ainsi sur le fond bleu du ciel ; mais la fumée qui s’échappe du cratère n’a pas toujours cet aspect, et l’artiste aurait pu choisir un meilleur moment. Quand on a la liberté du choix, pourquoi ne pas bien choisir?
J’ai parlé,dans un précédent chapitre, des BoAémierw de M. Bellet du Poisal, œuvre d’une originalité puissante et inculte; j’ai vu enfin le second tableau du môme auteur, l’Entrée des Hussites au concile de Bâle. J’y retrouve les mômes qualités, le mouvement, la hardiesse, un talent de composition, trop théâtral
peut-être, mais un vrai taleut. La lumière pénètre à grands flots dans la vaste enceinte et fait miroiter tous ces costumes épiscopaux d’une variété de tons infinie. Le groupe des Itussites est peint avec fermeté. A son entrée, toutes les têtes mitrées du concile s’agitent en sens divers. Il y a de la vie, de l’air, de la lumière, dans cette scène. M. Bellet du Poisat a les qualités de ses défauts; il ne contient pas toujours assez son énergie, et il se laisse aller à des exagérations de ton et de pose. Ainsi, je ne citerai que la main noire et raide d’un cardinal, sur le premier plan, qui se détache à l’emporte-pièce sur lestons lumineux du fond; M. Bellet du Poisat doit se rendre maître de sa verve : la verve est au talent ce que les chevaux sont à l’homme; il doit les diriger, et non leur laisser prendre le mors aux dents et se laisser emporter par eux.
J’ai remarqué un tableau de M. Étienne Billet; ce sont des jeunes femmes arméniennes à la fontaine ; elles devisent pendant que de beaux enfants jouen au bord de l’eau. C’est une assez heureuse imitation de Decamps et de Marilhal, et si je la mentionne, ce n’est certes pas pour encourager l’imitateur, c’est bien plus pour lui conseiller de puiser en son propre fonds. Ballanche a dit que l’initié tue l’initiateur ; en peinture, on peut dire que l’imité lue l’imitateur. Tant qu’un artiste n’a pas le courage ou la force d’être lui-même, de mettre en relief sa propre individualité, il ne vit pas. Or il me semble que M. Billet peut vivre de sa vie. Il y a dans son tableau un effet de ciel sous une voûte, effet bien observé, bien traduit, qui révèle
son talent et me fait oublier les tons durs de ses premiers plans.
Où donc M. Émile Boniface a-t-il vu le roi d’Yvetot qu’il nous a représenté? Jamais la Normandie a-t-elle vu tant de soleil, tant de couleurs éclatantes amoncelées en un tel désordre? De loin, on dirait une botte de roses effeuillées. Je rappelle M. Boniface à la modération et à un plus juste sentiment de la vérité. De môme que l’on passe du plaisant au sévère, je passe du rose au noir, c’est-à-dire au tableau que M. Bouguereau a exposé sous ce titre lugubre : le Jour des morts, et représentant deux jeunes filles en grand deuil déposant des couronnes d’immortelles sur une tombe aimée. C’est une bonne élude, pleine de sentiment. N’allez pas croire cependant que cet artiste soit voué au noir; il a aussi sa botte de roses: une Vénus rose, guérissant un petit Amour non moins rose. Par Tuniforrnité et la convention des tons, par ta composition, par tous les points enfin, ce tableau est trop classique. Qui nous délivrera, non pas des Grecs et des Romains, non pas de l’Amour, à Dieu ne plaise! mais des petits Amours roses, blonds et frisés? 11 me semble qu'il y en a cette année au Salon plus que d’habitude. Est-il bioTi nécessaire, pour peindre l’Amour, de représenter ce bambino avec son éternel attirail de flèches, do carquois, de flambeaux, etc. ?
M. Émile Bouquet a exposé un charmant tableau du genre : Parrain et Marraine, qui me parle gracieusement et coquettement de l’Amour bien mieux que toutes les rimes et tous les Cupidons do la Fable. Le talent consciencieux de M. Bouquet ne s’exerce pas