SAI.OM DB
seulement dans les œuvres légères; j’ai vu, parmi les tableaux de sainteté, un Baptême du Christ, signé de son nom, savante étude qui se distingue par la beauté de la composition autant que par une exécution ferme et soignée. Un autre Bouquet, M. Pau Bouquet, est un paysagiste dont le talent mérite d’être sérieusement encouragé. Entre deux ondées est un bon tableau où je remarque des germes que l'étude et l’observation développeront.
M. Bournicbon est aussi un paysagiste que je me reprocherais d’oublier ; je sais bien que, malgré moi, j’en oublierai d’autres qui le valent; c’est notre malheur de ne pouvoir ni tout voir ni tout dire. Les paysages de M. Bournicbon, Marais de la Jonneliére, ont un aspect réjouissant; l’œil aime à s’y reposer, les eaux ont de la transparence, les fonds se perdent bien à l’horizon ; mais la couleur manque de verve ; il y a dafis le ciel de la confusion et des tons sales qui doivent disparaître. J1 faut peindre avec le pinceau et non estomper.
M. Gustave Brion paraît savoir cela sur le bout du doigt. Je me suis arrêté avec grand plaisir devant sa Porte d’église pendant lamesse. L’église est trop pleine, et sous le porche moussu de l’humble édifice les paysans se pressent. Des femmes, des enfants sont assis ou à genoux parmi les dalles tumulaires qui entourent l’église. M. Brion a peint son tableau avec amour, on le sent, il a consciencieusement observé et étudié ses types, il a groupé avec art ses personnages. Le premier plan du ciel est lourd et monotone ; les tons sont généralement sombres, mais nous som-
d44 LES PEINTRES FRANÇAIS
mes eu Bretagne, ne l’oublions pas, et M. Brion ne s’est pas senti la force d’improviser des rayons de soleil comme l’a fait pour la Normandie le joyeux auteur du Roi d’Yvetot dont je parlais tout à l’heure. Il a tout aussi bien fait.
Ce que je reprochais plus haut à l’artiste qui reflète par trop servilement Marilhat, je pourrais bien le reprocher un peu à M. Charles Chassevent, élève de Diaz, qui a pris la bonne manière de son maître, à ce point que l’illusion à quelques pas est complète. Sans doute il n’y a pas grand mal à cela, pour moi surtout qui aime beaucoup l’ancien Diaz; mais cependant il y a quelque chose de pénible à voir un homme de talent abdiquer ainsi son individualité, son originalité. Je remarque un vif sentiment de la couleur et de la forme dans ces toiles de M. Charles Chassevent, et je voudrais qu’il tâchât de devenir lui-même. On ne peut pas ainsi passer sa vio à être l’ombre d’un autre.
M. Leconte de Roujou a vu Marseille comme je ne l’ai jamais vue, et Dieu sait cependant que je l’ai vue sous les plus splendides rayons du soleil méridional. Quelle crudité de lumière ! Si ardents qu’ils soient, les tons exigent plus de ménagements, plus de transitions. La mer dont les flots bleus baignent les vieilles forteresses qui gardent ou font semblant de garder l’entrée du vieux port est au calme plat; elle reflète dans ses ondes transparentes jusqu’aux moindres accidents du terrain, et cependant je vois sur le bord des franges d'écume ; j’en vois aussi sous la proue du navire qui attend immobile une brise bienfaisante
à l’entrée du port! N’y a-t-il pas là un contre-sens ? Ce tableau est trop lumineux; il fatigue l’œil ; la lumière n’y est pas distribuée, elle est partout en masses uniformes. L’excès en tout est un défaut.
J’aime assez que l’artiste mette une idée dans ses toiles. M. Jules Michel a cette heureuse préoccupation, et elle se manifeste dans les tableaux qu’il a exposés. J’ai découvert à des hauteurs démesurées sa Vertu chancelante. Pauvre petite vertu! elle est représentée par une belle fille d’un blond ardent, légèrement vêtue, pieds nus; une horrible vieille, assise devant elle, lui montre dos colliers de perles, des bijoux, des pièces d’or ruisselant sur une table immonde. Et l’enfant hésite, elle ne peut détacher son œil de ces splendeurs qui la tentent. Résistera-t-eile? Dieu le veuille I mais j’en doute. Ce tableau est bien composé. La vieille est par trop ridée; .sa pose et son air tournent trop au mélodrame, mais tel qu’il est ce tableau mérite l’attention. Malheureusement il n’est pas facile à découvrir. Deux autres toiles du mémo auteur: Désespoir et misère, cl Pas de roses sans épines, ont jusqu’ici échappé à toutes mes investigations.
L’idée qui a inspiré à M. Mottez son tableau de Zeuxis ne se dégage pas aussi nettement. Zeuxis, au dire de Pline, était d’une scrupuleuse exactitude dans l’imitation du vrai. Lorsque les habitants d’Agrigente lui demandèrent la statue de Junon pour le temple qu’ils avaient élevé à celte déesse, Zeuxis ne consentit qu’à une condition : il exigea, avant de se mettre à l’œuvre, que les plus belles filles du pays vinssent devant lui se dépouiller de leurs voiles; il devait
choisir parmi elles «îllc dont la beauté serait le plus irréprochable pour lui servir de modèle. De notre temps, un artiste qui élèverait de telles prétentions serait probablement traduit en police correctionnelle. Les Grecs avaient un tel sentiment et un tel amour de l’art que les plus nobles familles se disputèrent l’honneur de fournir les modèles. M. Mottez a représenté le moment où Zeuxis fait son choix. Nous sommes dans son atelier, un rideau presque transparent se dresse dans le fond ; c’est là que le glorieux artiste examine la beauté des formes soumises à son examen. Sur le premier plan, les jeunes filles accompagnées de leurs mères attendent le moment où elles passeront à leur tour .sous les yeux du Juge redoutable. L’une d’elles, qui sans doute a été refusée, pleure dans un coin, pendant qu’une vieille entr’ouvre un des coins du rideau et veut juger par elle-mémç de l’équité du juge.
Le sujet est délicat; M. Mottez s’en est tiré trèshonnêtement ; sa composition est habile ; l’exécution l’est moins : elle est un peu dure de tons; les figures paraissent avoir été dtxoupées sur le fond, effet toujours disgracieux.
Le tableau qui représente Phryné est moins réussi. Phryné avait commis un crime; elle comparaît devant ses juges et devant le peuple assemblé. Son avocat, à bout d’arguments, ne voit rien de mieux à faire que d’arracher à Phryné sa tunique. Phryné s’était firôtée sans doute à ce coup de théâtre (une prêtre.sse de Vénus n’y regardait pas de si près) ; les juges en la voyant déclarèrent qu’on ne pouvait pas décem-
mont condamner à la peine capitale une femme si admirablement belle. Il me semble que ces anciens, dont on nous fait admircT les vertus, avaient des mœurs légèrement décolletées. Nous valons mieux que cela. M. Moltez a traité ce sujet d’une façon élrange. Le corps de Phryné est seul éclairé dans bi tableau; on dirait un jet de lumière électrique dirigé sur le corps de la jeune femme. Au fait, l’avocat qui avait imaginé ce coup de théâtre devait avoir pris toutes les précautions pour produire l’effet qu’il en attendait.
Parmi les artistes qui vont demander à l’Orient leurs inspirations, M. .Mouchot est un de ceux dont les travaux méritent le plus d’ètre encouragés. Nous avons vu dernièrement dans V Illmtrntion un très-bon dessin signé de son nom, représentant l’inauguration des travaux de l’isthme de Suez. Il a au salon une bonne peinture, représentant la mosquée du sultan Kalaoun au Caire. Composition, couleur, dessin, tout cela n’est pas irréprochable sans doute, mais tout cela est plein de promesses, que M. Mouchot tiendra, pour ' peu qu’il le veuille résolûment.
Le goût do la peinture se répand ; nous voyons d’année en année s’élever le nombre des artistes amateurs, gens du monde, qui font de l’art un noble délassement, et qui viennent humblement solliciter les suffrages du public. En l’absence de M^e Rougemont, une femme (jui se cache modestement sous le pseudonyme de Mn>« Henriette Browne, obtient un succès auquel je suis enchanté d’avoir contribué pour
mon humble part; ici, c’est la princesse Mathilde, là, c’est M'"« la comtesse de Nadaillac, qui soumettent leurs œuvres au juge des juges. Des Jeunes gens riches ou titrés, qui pourraient gaspiller leur temps, leur fortune et leur santé dans de faciles plaisirs, préfèrent s’enfermer dans leur atelier et y acquérir du talent et de la gloire. M. do balleroy, qui n’avait jus-, qu’ici exposé que des toiles timides, aborde la grande peinture et nous donne un hallali de sangliers, des tableaux de genre cl de chasse qui révèlent de trèssérieux et de très-intelligents progrès. M. Flahaut expose un paysage, un bord de rivière peint avec un vif sentiment de l’art. Il me semble que de telles tendances doivent être sérieusement encouragées, et je me demande pourquoi la critique ne ferait pas un bienveillant accueil à ces artistes amateurs qui, par un travail sérieux, peuvent conquérir un véritable talent. De quelque part qu’il vienne, le talent n’est-il pas toujours le bienvenu? Quand nous voyons le tableau des Sœurs soignant un pauvre petit enfant malade, quand nous sommes émus par • le .sentiment qui a inspiré celte toile, avons- nous be.soin de nous inquiéter de savoir si M“>® H. Browne est Anglaise ou Française, femme du monde ou artiste do profession?
Mais je me rappelle que j’ai vu d’autres sœurs de charité que celles de M"!® Browne. M. Armand Gautier, au lieu de les représenter dans l’exercice de leurs charitables fonctions, nous les a montrées en récréation, graves et recueillies, dans la cour attenante à leur demeure. J’ai remanjué l’effet .simple et vrai de
ce tableau. Certes, le sujet ne prêtait guère à de brillants développements, et cependant M. A. Gautier a su en tirer un excellent parti. L’exécution laisse quelque chose à désirer, mais la couleur est bonne et la composition est bien ordonnée.
Au lieu d’intituler son tableau Céphale et Procri^, M. lîugène Gluck aurait mieux fait de lui donner pour titre : les Dangers de la jalousie. Céphale aimait beaucoupsa femmeProcris,mais Céphale aimait beaucoup aussi la chasse. Quand il quittait sa femme pour aller se livrer à sa passion favorite, Procris concevait des soupçons. « Il me dit qu’il va cliasser, pensait-elle, mais cela me paraît louche; bien cerlainement il est intidèle ! » Un jour, n’y tenant plus, elle suivit h pas de loup son mari dans les bois. Céphale, entendant du bruit derrière lui, se retourna brusquement, et à tout hasard lança sa flèche, qui atteignit Procris en pleine poitrine. 11 s’approche et découvre sa femme expirant. Quand je dis qu’il la découvre, c’est une façon de parler, car l’infortunée, dans sa préoccupation jalouse, avait oublié de se couvrir du moindre vêtement.
Il y a . des qualités estimables dans ce tableau : il est bien ordonné, le mouvement en est bon, le paysage est vrai, mais la peinture manque de vigueur, le dessin n’est pas toujours très-correct; le torse du chasseur est confus ; le corps' do la femme manque de souplesse; c’est par trop classique. Cette femme qui, dans ce costume léger, vient de traverser les clairières, de marcher à travers les haies vives pour épier son mari, est peignée avec soin ; son corps a
l’air d’avoir été passé à la poudre de rizcn sortantd’un bain parfumé. Il faudrait pourtant tenir plus de compte do la vérité. Pauvre vérité! faut-il la maltraiter à ce point parce qu’on emprunte un sujet à la Fable?
La Fable me fait songer au fabuliste. M. Dupuis a exposé un porirait de Lèchambaudie, le poëte populaire, et un portrait fort ressemblant de M. Panis. Je regrette (|ue l’artiste, au lieu ^le représenter Lachambaudie dans une pose naturelle, lui ait donné un air inspiré. Même quand il récite ses fables, le poëte n’a pas cet air-là ; le teint est aussi trop vif. Le portrait de M. Panis est préférable sous tous les rapports; le dessin en est bon et la couleur vraie.
Parmi les bons portraits du Salon, je veux citer encore une toute petite toile de M. Louis Garcin. C’est une trè.s-bonne peinture, fine de ton, largement et simplement exécutée. Je ne ferai pas le même compliment à M. Kdouard Girardet : sa peinture a quelque chose d’aigu qui fait peine à voir, mais je louerai sans réserve la composition, le dessin d’un charmant tableau, la Glissade. C’est une joyeuse troupe d’enfants qui s’amusent sur la neige. Toutes ces petites physionomies sont observées et rendues avec un soin scrupuleux. Comme tous ces yeux pétillent, comme toutes ces lèvres roses rient de bon cœur! quel dommage que ce soit peint avec un burin plus qu’avec un pinceau !
Un autre Girardet (Karl) a exposé de beaux paysages pris en Suisse, remarquables comme exécution et comme sentiment exquis de la nature.
Il y a deux Giraud, comme il y a deux Girardet. M. Charles Giraud peint des inférieurs avec une trèsgrande finesse d’observation et une richesse de tons (]ue ce genre do peinture semble exclure. M. Charles Giraud est coloriste et dessinateur. M. Eugène Giraud ne l’est pas moins; peut-être même sa couleur estelle trop vive, trop pailletée, trop coquette. Ses/em?«cj d’Alger, et sa Bouquetière, qui me semble être un charmant portrait, sont des toiles étincelantes de lumière. Les déiails sont habilement agencés, exactement observés : c'est une peinture spirituelle plus que savante, lumineuse plus que corrt'cte. J'engage M. Giraud à ne pas trop se laisser aller à a*tte pente.
On a dit souvent qu’il y avait bien des sortes de courages et c’est vrai ! A toutes les énumérations déjà faites, courage militaire, courage civil, courage religieux, e(c., il convient, ce me semble, d’ajouter une nouvelle espèce de courage: c’est celui dont les critiques font preuve on venant chaque semaine raconter leurs impressions do voyage à travers l’Exposition quand toutes les préoccupations, toutes les anxiétés, tous les enthousiasmes sont tournés vers l’Italie, d’où nos armées victorieuses nous envoient de si triomphants feuilletons. Allez donc lutter contre de tels adversaires, quand l’Autriche elle-même ne trouve rien do mieux à faire, après avoir été battue, que de battre en retraite devant eux! Nous sommes plus braves; nous tenons la campagne sans espoir de succès. Respect au courage malheureux!
Nous avons d’ailleurs plus d’un motif pour nous enhardir. Si graves que soient les circonstances ac-
tuelles, le goût du public pour les exhibitions artistiques semble s’accroître au lieu do s’attiédir. Il semble que nous éprouvions le besoin de nous réfugier dans les régions sereines de l’art pour tenir notre esprit à la hauteur des grands événements qui s’acomplissenl. L’.affluenco est de plus en plus grande au palais des Champs-Élysées ; le nombre des visiteurs s’accroît de jour en Jour dans les salles où sont exposées les æuvres d’Ary SchefTer ; la' foule se presse chaque dimanche dans les galeries du Louvre et dans celles du Luxembourg.
Chose étrange! cotte nation que l’on disait gangrenée de matérialisme, exclusivement livrée au culte des intérêts, n’ayant plus de passion que celle de l’argent, cette nation calomniée redevient tout à coup jeune, enthousiaste, ardente, généreuse, chevaleresque ; son cœur bat au récit des actes héroïques ; elle prodigue son or, elle offre le sang de ses plus glorieux enfants, elle est sublime, en un mot, notre chère France, notre mère bien aimée ! Elle est toujours le bras élu, ce bras par lequel Dieu accomplit ses prodiges: Gesia Dei per Francos.
Pourquoi donc hésiterions-nous à élever notre humble voix? L’art n’est-il pas une des plus puis- .santes manifestations de la vie nationale? n’est-il pas aussi une de nos gloires? n’est-ce pas lui qui écrit, chante, peint, sculpte et burine les grandes actions? n’est-ce pas lui qui traduit sur des pages immortelles les sentiments populaires?
La peinture n’est-elle pas associée, la première, à tous nos événements glorieux? N’a-t-ello pas déjà ses
envoyés officiols sur les champs de bataille du Piémont et de la Lombardie, sans compter les volontaires, les Garibaldi de l’art, qui vont, en tirailleurs, peindre. les épisodes de la guerre? Nos soldats leur ont, Dieu merci ! taillé de la besogne pour longtemps. Et ce n’est pas fini! Que nos artistes peignent comme nos intrépides soldats se battent, que chacun de nous fasse aussi vaillamment son métier, c’est la grâce que je nous souhaite!
Et, pour commencer, je tiens à réparer bien vite un oubli. Je voulais depuis longtemps parler d’un tal)leau fort original de M. Schmitson, peintre allemand. Il me semblait que, en raison des haines- insensées qui fermentent contre nous en Allemagne, c’était un devoir de courtoisie de signaler l’œuvre d’un Allemand. Malheureusement, le nom de M. Schmitson ne venait pas au bout de ma plume. Pour plus de sûreté, cette fois, c’est par lui que je commence. Il y a de l’originalité et une très-remarquable vigueur d’exécution dans ce tableau étrange. Ce sont, dit le livret, des chevaux hongrois jouant avec des chiens de Czikos. Ces chiens et ces chevaux, d’une couleur uniforme, lancés à fond de train à travers une grande prairie <]ue leurs ombres découpent d’une façon bizarre, ont un aspect fantastique et des formes sauvages. Tel qu’il est, pourtant, ce tableau a de remarquables qualités de peinture qui attirent et étonnent le regard.
Une autre toile du même auteur représente Un attelage de bœufs gravissant lourdement une route effondrée par les neiges fondues. Le même caractère do puissance et d’étrangeté s’y fait remarquer. Un pro-
fond sonlimont do la naturo, une londance à la voir sous certains aspects excentriques, une incontestable originalité dans la mise en œuvre, tel est le cachet distinctif du talent de M. Schmitson.
Kt puisque je fais œuvre de courtoisie internationale. Je ne dois pas oublier de mentionner M. Edward May, Américain, qui semble vouloir s’attacher à relever sa patrie de l’état d’infériorité artistique où elle est encore. M. May a exposé quebjues bons tableaux qui témoignent de sérieuses études et de courageux etforts. Un de ces tableaux a un intérêt d’actualité que l’auteur n’avait ci'rtainement pas prévu. Une jeune fille italienne, assise auprès de son fiancé, parmi des tombeaux, inscrit sur une des pierre tumulaires le mot sacré que sa bouche sans doute n’ose prononcer: T’amol Je faime! le mot des anges, le mot qui ouvre les portes du ciel et qui sera l’éternello aspiration des cœurs humains.
Ils sont là tous deux, ces beaux jeunes gens, perdus dans les hautes herbes, environnés de tombeaux ; la patrie est captive et humiliée ; là-bas, les baïonnettes étrangères brillent à l’horizon. Que leur importe! Ils s’aiment et ils oublient le monde entier au •liruit du battement de leurs cœurs. Égoïsme I dirt'zvous. C’est vrai. Mais égoïsme à deux, égoïsme qui consiste à s’anéantir soi-même dans l’être aimé, égoïsme qui est le point de départ de la famille et le fondement de toute société. Dites iju’il est des heures suprêmes où ce doux murmure de l’amour doit se taire devant un sentiment supérieur, devant la patrie en danger, devant l’indépendance menacée, et vous
aurez raison. Mais soyez sûr que ces quatre lettres, /’(ono, tracées par cette belle jeune fille d’une main tremblante, seront l'éternel foyer de tout enthousiasme et de toute poésie.
Voilà pour le sentiment : il est parfait. L’exécution laisse quelque chose à désirer. Le tableau de M. May est peint dans un ton cbaud et vrai. Le dessin n’est pas irréprochable ; l’épaule de la jeune fille est disgracieuse et mal emmanchée ; le bras gauche, qui entoure le cou du jeune homme, est trop long; l’expression de tête de celui-ci manque de rayonnement. On n’est pas amoureux transi à ce point.
Un autre Américain, M. Rothermel, aspire aussi à prendre la revanche de l’échec que son pays essuya lors de l’exposition universelle de 1855; ses tableaux, parmi lesquels j’ai surtout remarqué le Virtuose, un beau vieillard plongé dans un fauteuil où il feuillette des recueils d’estampes, ses tableaux, dis-je, sont peints avec soin ; on y remarque une certaine entente de la couleur qui n’est pas habituelle à l’école américaine, une vigueur de pinceau, une maestria de bon augure. Courage donc, et poussons un hourra en l'honneur de la jeune Amérique.
Qu’est-ce que les passions ont donc fait à M. Tinthoin? Il nous les représente sous des formes assez agréables, mais sans élévation, sans grandeur, sans poésie. Les passions valent mieux que cela, quoi qu'on en dise. Elles nous conduisent à notre perte, dit gravement M. Prud’homme. Tant pis pour ceux qui se laissent ainsi conduire 1 Essayons au contraire de les conduire nous-mêmes, de les diriger, et nous
ferons merveille. M. Tinlhoin n’a pas l’air de s’en douter. Six belles jeunes femmes entourent un pauvre diable qui n’en peut mais, à bout u’énergic morale et de force physique. Ce sont les Passiom de la vie, dites-vous? .Mais, alors, il fallait donner à ces passions plus de beauté, plus de puissance, plus d'entraînement. Quand elles nous séduisent, quand elles nous emportent, les passions ont d’autres allures. Il y avait là une idée; mais l’artiste l’ayant rétrécie, amoindrie, sa peinture a subi le contre-coup de cet amoindrissement. Dessin, forme, couleur tout est petit, mince et comme égratigné dans ce tableau. Les femmes sont dépourvues de grandeur; cet homme, qui est leur victime, ne m’intéresse pas. En prenant la contre-partie de ce tableau, M. Tinlhoin pourrait arriver à une belle composition. Ce serait l’homme maître des passions au lieu du thème vulgaire qui le représente asservi par elles ; l’homme transformant l’instrument de sa perle en un instrument de gloire et de puissance.
Les passions mal dirigées, mal contenues, peuplent sans doute l’enfer que .M. Feycn-Perrin nous a montré en s’inspirant de quehjues vers du Dante. Le sombre poète vit venir à lui, pareilles à un vol de grues, des ombres gémissantes que le tourbillon emporlait. Ces ombres enlacées, douloureuses, l’artiste nous les représente formant comme une vivante guirlande que fouettent les brises infernales. M. Feyen- Perrin no s’est pas seulement inspiré du Dante, il s’est beaucoup inspiré aussi, pour l’exécution, d’Eugène Delacroix, dont il n’a pu s’approprier encore la cou-
leur harmonieuse. Mais c’est beaucoup déjà que de suivre de tels guides. On peut s’égarer à leur suite, on ne s’y perd pas. Nous engageons cependant l’auteur des Damnés à aborder des sujets moins terribles.
J’aime mieux le Dernier né, de M. Charles de Coubertin. Nous sommes à Venise, la belle, la poéti(jue, l’infortunée Venise, frémissante sous son joug. Deux jeunes femmes sont agenoiïillées près d’un petit cercueil que recouvre une draperie blanche. Elles pleurent et prient. Pourquoi pleurer? Le pauvre enfant en mettant les pieds dans la vie a été épouvanté (ît s’est enfui vers de plus calmes régions. Le rayon du soleil qui joue sur le cercueil semble applaudir à la résolution de l’enfant. Je me suis arrêté pensif devant cette toile habilement composée, pleine de sentiment, peinte avec talent et avec goût, et l’impression qu’elle m’a laissée m’en rappelle une analogue que j’ai éprouvée devant un tableau de M. Crauk : les Orphelines.
Ici, ce n’est plus l’enfant qui détourne sa face et remonte vers Dieu; c'est la mère, au contraire, qui, lasse du fardeau de la vie, succombe à la tâche et laisse les orphelins seuls et abandonnés. Les croquemorts, avec leur magnifique indifférence, emportent la lourde bière. Deux petites filles, qui entrevoient à peine l’étendue du malheur qui les frappe, restent isolées dans l’étroite mansarde. Sur une table, la bougie funéraire brûle encore auprès de la branche de buis bénit. Pauvres enfants, qui veillera sur eux, qui les protégera désormais? Heureux l’artiste qui fait rêver! J’estime trop le talent et surtout le cœur de
M. Charles de Coubertin pour lui dire qu’il a fait un chef-d’œuvre. Il a beaucoup de progrès à faire : sa couleur manque d’éclat, sa touche est indéeise et molle, mais il a la qualité essentielle : il pense. Je n’ai pas pu rencontrer une autre toile de lui, représentant sainte Colette au moment où elle délivre par ses prières une âme du purgatoire. Je n’aurais pas été fâché de voir comment s’accomplit celte mystérieuse opération, et d’apprécier sous un autre jour le talent de M. de Coubertin ; mais c'est au Salon que se vérifie le plus rarement la parole évangélique : Cherchez et vous trouverez 1 J’ai souvenir d’avoir passé une grande heure à chercher un tableau, dont le titre, au livret, m’avait séduit : Vision d’un penseur; le Génie de l’avenir, par M. Louis Browne ; impossible de dénicher ce penseur et ce génie.
On est plus heureux avec les Psyché ; elles abondent. J’ai déjà parlé de celle de M. Bonnegrâce, en voici une autre ; elle est de Eslienne. Éternelle et charmante fable qui ne cessera jamais de séduire les artistes et qui ne corrigera jamais une seule femme du terrible défaut que Psyché expia si cruellement. M. Estienne l’a représentée, la belle et gracieuse enfant, non plus dans sa candeur d'innocence, frémissante sous le premier baiser de l'invisible amant, mais pâle et' désolée dans son abandon, alors que la lampe fatale a fait son œuvre et que l’Amour s’enfuit. Je veux louer les brillantes qualités de couleur qui distinguent ce tableau, et en même temps reprocher à l’auteur je ne sais quoi de sec, de convenu, d’étroit dans sa forme et dans sa louche ; je lui voudrais plus
dCO LES PEINTRES FRANÇAIS
de vigueur, plus de jeunesse : non la jeunesse telle que la répréscnte M. Juglar, jeunesse blafarde et maladive^ mais la jeunesse avec toutes sès ardeurs, toutes ses générosités et toutes ses audaces. M. Juglar O pourtant fait un des plus beaux tableaux de nature morte qui soient au Salon; c’est largement peint, et, pour tout dire, c’est un coup de maître dont je reparlerai dans mon prochain et dernier feuilleton, spécialement consacré aux fleurs, fruits, etc. Mais que signifie ce tableau intitulé la Jeunesse ? Je vois bien une espèce de bachelier de Salamanque endormi sur une chaise, tandis qu’une Esrhéralda bien portante, sort sous le bras d’un Phœbus de Ghateaupers. Je vois bien là des jeunes gens, mais où est la jeunesse? il y en a plus — de jeunesse — dans la Course bretonne, do M. Alfred Darjou. En avant! à hue ! à dial sautez les fossés, franchissez les barrières! Quel mouvement! quel entrain! Il y a de la vie dans celte toile, do l’harmonie dans les (bns argentins de ce tableau; le relief, la vigueur y manquent peut-être, mais, tel qu’il est, il vaut à son auteur une très-honorable mention.
Je distinguerais d’une façon plus éclatante encore la Vision d’Ézéchiel, dcM. Lobrichon.il fallaitde l’audace pour aborder un tel sujet. Laissons parler le prophète : a L’esprit entra dans ces osSements; ils devinrent vivants et animés; ils se tinrent tout droits sur les pieds, et il s’en forma une armée ! » L’artiste a représenté Ezéchiel au moment où, étendant sa main puissante sur la vallée sombre où dormaient » naguère tant de débris informes, il fait surgir des
SALON DE 18ü9
foules innombrables. Le tableau est d’un grand effet, bien composé, bien compris. La couleur est trop uniformément noire et grise; le paysage n’a pas l’ampleur biblique du sujet; c’est pourtant là une belle et consciencieuse élude, une des œuvres sérieuses qu’il est du devoir de la critique d’encourager.
Que ne puis-je, comme Ézéchiel, rendre pour un instant la vie à un courageux artiste qui est mort depuis l’ouverU'.re de l’exposition, M. François Dauphin, artiste doublé d’un penseur; penseur qui fut aussi un homme d’action, un bon citoyen aux jours du danger. En admirant sa dernière oîuvre, le Christ au jardin des Olives, écartant le calice d’amertume, il me semblait que le peintre y avait écrit sa dernière pensée. Lui aussi il avait le calice à vider, le calice des déceptions, des noires ingratitudes. Ce tableau, d’une belle couleur, est peint avec un profond sentiment de tristesse; peu d’artistes ont si poétiquement compris et traduit la douleur surhumaine de celui qui mourait pour avoir voulu racheter le monde et qui, succombant un instant sous la faiblesse de «on humanité,
• repoussait la coupe de fiel.
Une autre artiste, qui fut un des plus gracieux ornements de la société élégante de Paris, Mm® Rougemont, vient de mourir aussi, dans tout l’éclat de sa beauté, dans la pleine maturité d’un talent délicat et ft'rme à la fois. Les vivants me pardonneront de consacrer quelques lignes à l’expression des regrets •qu’inspire celle perle prématurée. M"*' Rougemont laisse de remarquables portraits, des toiles estimées. Nous citerons entre autres un Pifferaro et une Joueuse
la.
de mandoline, qui attirèrent vivement' l’attention il y a quelques années à peine. Pauvre femme I Mais non 1 elle meurt jeune, n’est-ce pas un signe d’élection? Je ne plains pas ceux qui partent, je plains ceux qui restent. Oü seraient les régions lumineuses, si ce n’était au delà du tombeau?
Qu’est-ce que l’Amour vaincu? qu’est-ce que l’Amour triomphant? M. Alexandre Colin a essayé de résoudre ce problème, et j’avoue que je ne comprends rien à son explication. Je vois ici une femm renversée, dans une attitude douloureuse, les mains liées, et un fripon d’enfant, — cet âge est sans pitié, — qui pose son pied vainqueur sur le sein de la belle captive, et l'on me dit : voià l’Amour triomphant. Plus loin, M. A. Colin me montre le même bambin piteusement attaché à un poteau au-dessus d’un bûcher. Une femme, qui a l’air de la Muse tragique, met le feu au bûcher avec le flambeau de l’Amour. Ce qui est une application ingénieuse du principe homœopathique similia similibus, et le livret me dit que cette toile représente {'Amour vaincu.
C’est possible, mais je n’en crois rien; on ne vainc pas l’amour; on cesse d’aimer, cela se voit, hélas 1 et l’amour n’a pas de si brutales allures qu’il plaît à M. A. Colin de le supposer. Je connais, pour ma part une foule d’hommes et de femmes que l’amour a tués et qui se portent assez bien. Que l’on souffre plus ou moins longtemps do l’abandon ou du dédain d’une personne aimée, c’est tout naturel ; mais le cœur s’élève et se purifie généralement dans cette soufl'rance.
Ces deux petits tableaux ont du charme. L’Amour triomphant est bien supérieur toutefois à l’Amour vaincu. La jeune femme que le petit bonhomme piétine est bien traitée. M. Alexandre Colin peint avec un soin consciencieux.
Je suis bien en retard avec un artiste dont j’ai depuis longtemps cependant distingué les tableaux. M. Luminais a exposé deux toiles remarquables : le Cri du chouan et une Rixe dans un cabaret. Il y a un effet puissant de vérité dans ce vieux chouan qui, le fusil en bandoulière et le pistolet à la ceinture, appelle dans le creux de sa main; cri de ralliement, cri de guerre civile que l’écho des rochers va porter à d’invisibles compagnons. La scène de cabaret est pleine de vigueur et de mouvement; elle est bien observée et rendue avTC talent. .M. Luminais peint dans, une gamme de couleur un peu sombre, mais vivante et énergique. Je l’engage pourtant à se défier de celle tendance au noir qui est toujours fâcheuse, et qui l’est surtout pour un artiste dont le nom a pour étymologie le mot lumière.
M. Armand Leleux, qu’il ne faut pas confondre avec M. Adolphe Leleux, dont j’ai déjà parlé, ne craint pas d’aborder les tons lumineux, et ses toiles no s’en trouvent pas plus mal. C’est si bon, le soleil! Le Passeur est un charmant tableau, tout chatoyant d’effets rayonnants, trè.s-réussi. L’artiste a trop sacrifié le paysage et les fonds à son premier plan; mais ce premier plan est si coquet, si cares.sant de tons, que je pardonne volontiers le sacrifice.
164 LES rETNTEES FRANÇAIS
Le Message, c’est-à-diro une jeune femme lisant une lettre, est aussi d’un effet très-piquant, bien que le fond soit trop noir. Je ne sais pas ce que contient cette lettre, mais je le devinerais presque en voyant ce doux et frais visage de la jolie petite liseuse. Si le vieux Fontenelle était à ma place, il dirait en hochant la tète : « Je vous dis que l'amour a passé par là ! » Est-ce l’amour vaincu? est-ce l’amour triomphant? Quelle folie! c’est l’amour heureux, le seul amour digne d’envie.
A ce message amoureux, je préfère cependant une petite toile représentant la Leçon de couture, dans un intérieur suisse. C’est fin et plein de goût; c’est modelé, composé, dessiné et peint avec beaucoup d’art. J’ai critiqué M. Adolphe Leleux; j’espère bien, s’il n’a pas trouvé ma critique juste, qu’il sera de mon avis en ce qui concerne son frère ou son cousin, ou tout simplement son homonyme.
Ah ! quelle transition ! je passe tout à coup du blanc au noir, des plus charmantes réalités do la vie aux plus sombres fictions. M. Leloir a peint la mort d’Homère. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Quelle idée de choisir un pareil sujet? Qu’est-ce que l’histoire nous a appris de cette mort qui puisse intéresser l’art? Peignez, si vous le voulez, après tant d’autres, le poète immortel aveugle et mendiant; mais nous représenter un vieillard mort, dans un paysage classique avec une lyre brisée à ses pieds, tenant dans sa main crispée un papier apocryphe, ce n’est pas la peine.
Ah ! combien j’aime ‘ mieux les Fantômes de
Digiîizedbv “ooglc
M. Pictlo! nous restons encore avec lui dans le domaine de la fantaisie, mais de la fantaisie ailée, jeune et pimpante. Une barque pleine do murmures amoureux passe là-bas mollement éclairée par les rayons de la lune. Où vont-ils ainsi, ces beaux jeunes gens, ces jeunes b'mmes couronnées de fleurs? Où ils vont? dans le pays dos chimères, ce mystérieux pays où nous avons voyagé à vingt ans et d’où les réalités do la vie nous rappellent si vite. Adieu les fous! adieu les sages ! adieu beaux amoureux! adieu, et bon voyage ! que le flot vous soit propice I Mon œil vous suit avec envie. M. Piette a fait là un gentil petit tableau, gracieusement cbifTonné, charmant de ton et d’effet-, mais je lui dirai co qu’il faudra bien dire un jour ou l’autre, à ces jeunes voyageurs : Le talent et la vie ont do plus sérieuses exigences. A l’œuvre donc ! Gardez la jeunesse de l’esprit, la jeunesse du cœur, si vous pouvez, mais donnez au talent et à la vio plus do précision et plus de virilité.
Je parle des réalités de la vie. Tenez 1 tournez la tête, voyez cet homme haletant, essoufflé, devant un brasier dans lequel il jette son dernier meuble, et découvrez-vous respeclueusrmrnt : cet homme est Bernard do Palissy. Sa femme et sa fille regardent avec une admiration mêlée d’effroi l’homme de génie poursuivant son œuvre. M. Pantin-Fontenay n’a pas traité ce magnifique sujet en maître; je lui sais gré, néanmoins, do l’avoir abordé ; il est bon que, de temps à autre, l’art rende un public hommage à la mémoire de ces intrépides chercheurs qui ont sacrifié
leur repos, leur fortune, leur vie à l’accomplissement d’un progrès utile,
M. C. Popelin est aussi un de ces artistes consciencieux qui veulent que l’art serve à la glorification do l’idée. Son tableau représentant l’atelier des Kstienne fut très-remarqué à la dernière exposition. Il nous mon Ire aujourd’hui Guillaume Budée, fondateur du collège de France, apprenant la langue grecque, dont il fut dans notre patrie le premier professeur, puis un épisode de la vie de Calvin. M. Popelin compose largement ses tableaux; l’exécution est bonne mais timide encore. Élève d’Ary Scheffer, il a conservé un culte pieux pour la mémoire de son illustre maître ; on dirait qu’il n’ose pas donner à son talent un libre essor. Je voudrais pouvoir enhardir M. Popelin; je l’engage à moins se défier de ses forces, à donner plus de caractère à ses tableaux, plus de fermeté à son dessin, plus de lumière à sa palette.
Je reprochais dernièrement à un artiste d’avoir traduit sur la toile un épisode de Rolla avant do s’être profondément pénétré du poème d’Alfred de Musset.
J’adresse le même reproche à M. Pottin, qui a fait un tableau du plus saisissant épisode de la Coupe et les lèvres, celui où Frank est déguisé en moine pendant que Belcolore, sa maîtresse, s’agenouille auprès de la bière vide où elle croit que Frank est pour toujours enfermé. Le moine offre à la courtisane do l’or, des bijoux, et la courtisane a bien vile oublié le capitaine Frank. 11 faut être sûr do soi pour oser mettre ainsi en scène les personnages que le poète a créés. C’est la
lutte de Jacob avec l’ange. Ary Schefl'er, le plus idéaliste de nos peintres, a réussi à nous donner la Marguerite de Goethe, mais c’était Ary ScliefTer. Il faudra que M. Pottin lutte encore longtemps avec les difficultés de son art avant que nous acceptions ses traductions d’Alfred de Musset. Le livret m’apprend que le môme artiste a exposé aussi un Valentin tué par Faust ; je ne l’ai pas vu, et je ne serais pas étonné que M. Pottin eût mieux réussi avec Gœthe qu’avec Alfred de Musset, le moins saisissable, le plus diffioile à traduire de tous les poètes.
J'ai parlé, dans un précédent article, d’un bon portrait de M. I.azerges ; j’aurais voulu trouver dans les autres toiles qu’il aexposées les mêmes qualités. M. Lazerges est un artiste laborieux, passionne pour son art ; ses forces ne sont malheureusement pas à la hauteur de son courage et de ses bonnes intentions. A côté de plusieurs tableaux de sainteté dont je no veux pas médire, il a placé des fantaisies agréables, telles que le Printemps et la Rêverie, remarquables par la correction du dessin, par le goût de la composition ; mais il manque à tout cela le mouvement, la vie; ces chairs sont pâles, le sang n’y circule pas. Ou dirait que l’artiste a fait la gageure de tenir le milieu entre la peinture et la statuaire.
M. Brunel-Roque est plus coloriste, mais son exécution est moins ferme, ses modelés sont indécis, lia exposé quelques portraits, le sien et celui d’une jeune créole entre autres, qui révèlent de solides qualités et un rare talent d’observation. J’aime moins une baigneuse, qui a l’inconvenrent de ressembler à un bai-
gneur, et qui n’a pas les qualités de coloris qui distinguent les portraits,
M. Perignon, indépendamment des portraits, dont j’ai parlé déjà, a exposé un tableau de genre plein de grâce féminine : c’est la reine Marie-Antoinette dans l’atelier de M“* Lebrun, et ramassant un pinceau que l’artiste a laissé tomber. C’est un sujet un peu usé que M. Perignon a su rajeunir. Le tableau est bien composé; il est fâcheux qu’il soit déparé par une crudité de tons qui offusque le regard. Parmi les bons portraits de M. Perignon, j’ai omis de citer celui qui est inscrit sous le n" 2390, harmonieux et charmant de tous points. Je répare cet oubli avec grand plaisir. Je cite aussi un bon portrait de Ferouk-Khan, l’ambassadeur de Perse. que nous avons vu dernièrement à Paris; ce portrait est de M. Charles lloury.
J’hésite à parler de M, Penguilly, artiste distingué, dont le talent, incontestable pourtant, ne m’est pas sympathique; c’est d’une uniformité fatigante; toujours le même effet, toujours le même procédé : un pinceau qui éclabousse. Parmi ces toiles, qui se suivent et .se ressemblent, il en est de remarquables. La Dame macabre est traitée avec un soin et une délicate.ssc extraordinaires; le Coup de rétrier, \o Train d’ Artillerie, ont des qualités d’exécution que je reconnais et que j’admire fort. Je me plains seulementde l’uniformité, ce vilain défaut qui, au dire du poète, a donné le jour à l’ennui.
Je ne sais vraiment pas d’où a pu venir l’idée de donner aux arlislesqui peignent plus spécialement les fleurs et les fruits la dénomination de peintres de nalure morte. Où est donc la vie, si elle n’est pas dans ces charmants et savoureux produits de la nature? Ce monde des fleurs qui comporte une variété infinie de formes, de nuances, de parfums, n’est-il pas le monde vivant, le monde amoureux par excellence? Pour que ce monde nous révèle ses secrets, pour qu’il nous raconte ses rêves, ses tendresses, ses passions, sa vie en un mot, il faut l’aimer, il faut l’observer attentivement, il faut admirer en lui la puissance infinie de celui par qui tout vit, .tout se meut, tout respire. Le calice du’ue fleur est un p(.tit univers où s’agitent des milliers d’existences que la science ne soupçonne même pas.
Avez vous jamais regardé au microscope une
feuille, la pétale d’une fleur quelconque? Avez-vous vu ces fibres innombrables, ces artères, ces veines à travers li'squelles la séver circule, et où vivent de nombreuses familles d’animalcules impalpables? N’avezvous pas contemplé la vie dans la fécondante poussière du pollen? Non-seulement chaque fleur a sa [ibysionomie distincte, mais chaque partie de la fleur a son existence qui lui est propre.
Pour poindre les fleurs, pour reproduire non-S(!ulement leur couleur èt leur forme, mais aussi leur physionomie, leur sourire, leur expression, leurs airs de . tête, il faut à l’artiste un sens qui manque au commun des mortels ; il faut que son âme, pour ainsi dire, soit en relation sympathique avec ces petites âmes, ces animules qui font de la fleur non-seulement un être vivant, mais un être intelligent à un certain degré.
J’ai sous les yeux, au moment où j’écris ces lignes, un cactus auquel la science donne un nom barbare ; il est en train d’épanouir ses magnifiques fleurs écarlates du sein desquelles s’élancent, pareils à une aigrette d’or, des pistils amoureusement groupés autour de la blanche étamine dont le mystérieux baiser les féconde. Vous me considéreriez comme un fou, si je vous répétais ici ce que ces fleurs éclatantes me racontent.
La vie n’a de limites ni dans l’infiniment grand, ni dans l’infiniment petit. Chaque parcelle de la création, chaque atome est un monde soumis à la même loi qui régit les évolutions et les attractions des astres. Des êtres infinitésimaux, passionnés pour le bonheur do
rhomme,qui est leur roi, travaillent sans relâche, soit dans l’atmosphère, soit dans le sein de la terre, à tout ce qui peut contribuer au bien-être, au bonheur de ce maître superbe, qui ne se doute pas môme de leur existence. Lorsque ces petits êtres, associés pour une Oeuvre commune, s’épanouissent en fleurs odorantes ou se solidifient en fruits exquis; lorsque l'homme se les assimile par un de ses sens, ils tombent en extase de bonheur et se transforment pour arriver à une vie supérieure.
Vous comprenez donc bien que ce n’est pas une petite affaire que d’être peintre de fleurs, et que ce qu’on appelle dédaigneusement nature morte est, au contraire, la nature vivante, aimante et dévouée. J’avais besoin d’entrer dans ces explications sommaires pour mettre à leur vraie place les artistes dont je vais parler, et pour rendre toute son importance au genre qu’ils ont adopté.
M. Saint-Jean est depuis longues années et il est encore le maître de ce genre; mais, comme toute royauté, celle-ci a ses compétiteurs, et si M. Saint- Jean n’y prend garde, il sera tout simplement détrôné un de ces jours. Du reste, il faut bien le dire à sa gloire, M. Saint-Jean règne depuis bien longtemps déjà, et nul ne peut lui contester son talent de dessinateur , qui le placera toujours au premier rang parmi les artistes contemporains.
Sa couleur est splendide de tons, mais elle a une qualité qui, estimable et précieuse partout ailleurs, devient presque un défaut lorsqu’il s’agit de représenter des fleurs, ces êtres délicats que la moindre
brise agile, qu’un rayon de soleil émeut, qu’une goutte de rosée passionne. Je veux parler d’une fermeté de pinceau, d’une certaine solidité de louche qui durcit et alourdit l’exécution. Je ne croirai jamais que ces fleurs, si parfaitement dessinées et peintes qu’j'lles soient, aient pu se balancer coquettement sur leurs liges et incliner leurs têtes sous le baiser d’un papillon.
Le médaillon en bois sculpté, représentant la Vierge à la Chaise, entourée do. fleurs, est un tableau trèsremarquable. Je no parle pas, bien entendu, do la Vierge, qui n’est là qu’un prétexte, et, pour ainsi dire, un accessoire; je parle des fleurs seulement, où je retrouve tous les mérites du maître, et malheureusement aussi celle solidité de pâte dont je parlais tout à l’heure. C’est beau, mais cela ressemble un peu trop à une impression sur velours; la plupart de ces fleurs manquent de souplesse et do jeunesse. Or, qui aura la grâce et la fraîcheur de la jeunesse si ce n’est la fleur, cette jeunesse du printemps, ce printemps de la nature? C’était surtout celte légèreté, cette vivante jeunesse qu’excellait à rendre le célèbre Hollandais Van Spaendonck, qui est resté sans rivaux. Van Spaendonck avait certainement vécu dans l’intimité des fleurs, il comprenait leur langage, leur sourire; il recevait leurs confidences. 11 avait souvenir d’avoir été tour à tour œillet, rose, jasmin, lis, etc., dans ses existences antérieures. M. Saint-Jean n’a probablement pas gardé un souvenir aussi net de ses précédentes transformations, mais il s’en souvient assez pour être un des maîtres dans cette branche
SALON DE d8o9 17. J
si difficilo cl trop peu c.slimécdo l’arl de peindre, celle qui exige le plus d’observnlion, d’étude et de persévérance.
Un artiste qui n’a pas, à beaucoup près, la réputation do M. Saint-Jean, marche vaillamment sur ses traces et pourrait bien le distancer, car à un goût exquis il joint quelques-unes des rares qualités qui manquent à son maître. M. Jean Régnier a deux toiles au Salon : l’une représentant un vase de fleurs; l’autre a pour litre la Pâquerette des champs et le Papillon. Le vase de fleurs est une composition hors ligne. Je no vois rien au Salon de mieux peint, de plus élégant, de mieux compo.sé. M. Jean Régnier n’a certainement pas encore la perfection du dessin de M. Saint-Jean, mais sa couleur a une grâce, une finesse, une légèreté qui s’approprient merveilleusement à la peinture de fleurs.
Ce bouquet est groupé avec un goût et une harmonie de tons que je loue de bon cœur; non-seulement c’est vrai dans l’ensemble, mais c’est vrai dans le détail, chacune de ces petites reines a sa physionomie , sa pose naturelle, son caractère, j’allais presque dire son parfum. Comme l’illustre maître Van Spaendonck, M. Jean Régnier doit se souvenir du temps où il a été fleur, et avoir conservé d’intimes relations dans ce monde charmant.
S’il me fallait ab.solument établir un parallèle entre les deux grands artistes lyonnais, — car c’est l’école de Lyon qui est à la tête du genre dont je m’occupe en ce moment, — je dirais que M. Saint-Jean est le peintre puissant et robuste appelé à décorer riche-
ment les magnifiques étoffes et les tentures de soie dont la production est une de nos gloires nationales, tandis que M. Régnier a plus d’accointance avec la nature ; il la pénètre mieux, il la rend plus fidèlement, il en comprend mieux la poésie. Le premier a l’amour de l’exécution, sa touche est vigoureuse, sa couleur violente, ce qui donne à ses fleurs un aspect d’émail ; elles sont saines et vivantes, mais elles manquent d’air, on sent qu’elles ne pourraient vivre longtemps dans cette atmosphère. Le second, au contraire, donne à ses frêles créatiqns le reflet du ciel, les accidents de la lumière ; elles vivent plus de leur vie propre ; elles ont ce je ne sais quoi que les Hollandais, si actifs et si contemplateiîrs à la fois! ont excellé à rendre. Si comparaison était raison, je dirais que M. Saint-Jean est le Michel-Ange des fleurs et que M. Jean Régnier en est le Raphaël. Ce n’est pas d’aujourd’hui que M. Jean Régnier expose, mais nous n’avions encore rien vu de lui qui valût ce vase de fleurs, bien supérieur à .son tableau de la Pâquerette et du Papillon. Il y a donc là un sérieux progrès que nous applaudissons trè.s-sincèrement.
Je viens de parler de la supériorité de l’école de Lyon; elle est incontestable. Cette école, qui a produit un très-grand artiste dont le public ignore le nom, mais que la postérité appréciera, Berjon, le fougueux Berjon ! cette école, dis- je, trouve dans la production industrielle et dans le concours qu’elle apporte à notre belle et grande industrie lyonnaise un stimulant qui l’oblige à de profondes études, à une variété de conceptions auxquelles elle doit et devra
longtemps encore de se maintenir au premier rang.
L’école do Paris, toutefois, essaye bravement de disputer la palme à sa rivale, et ici ce sont les femmes qui sont à l’avant-garde et tiennent d’une main ferme le drapeau. M»* Joséphine Robelet expose deux tableaux qui révèlent un véritable talent et une très-grande science d’observation. La toile intitulée Pigeons et fruits est un petit chef-d’œuvre. Si ce n’était qu’un trompe-l’œil habilement réussi, j’en parlerais à peine : c’est mieux que cela, c'est une bonne peinture et un excellent dessin. Ces fruits et le panier d’osier qui les contient sont d'une vérité saisissante, et l’exécution a une précision, un fini merveilleux.
Sans doute MU* J. Robelet est loin encore de la touche puissante , de l’irréprochable dessin de M. Saint-Jean ; elle n’a pas la grâce et le sentiment du pinceau de M. Régnier ; sa couleur est un peu froide, sa touche est molle, léchée. Mais lorsque l’on s’approche de cette toile, et après l’avoir attentivement regardée, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître un très-beau talent d’exécution. C’est de la peinture qui gagnera avec le temps. Si M*'® J. Robelet est jeune et si elle ne se lasse pas de travailler, elle se fera une place distinguée parmi les peintres de nature morte. Je me sers de ce mot parce qu’il est consacré par l’usage, mais je proteste. J’affirme do nouveau que cette nature morte vit complètement, et une preuve entre mille, c’est qu’il est impossible de la rendre avec succès si l’on n’a pas en soi un sentiment très-vif et très-profond de la vie.
M"'c Hortonsius Saint-Albin est aussi dans celle avant-garde dont je parlais tout à l’heure. Son tableau Fleurs et fruits a do l’éclat ; la composition en est bonne et le dessin correct; si j’avais quelque chose à lui reprocher, ce serait une certaine crudité de tons, une louche trop virile, et çà et là quelques négligences de dessin.
C’est une grâce du bon Dieu que d’être femme quand on est entraîné vers ce genre si difficile. Il ne faut donc pas renoncer de gaieté de cœur à ce bénéfice naturel.
Je n’ai nulle envie de faire des madrigaux, de comparer les femmes aux fleurs et réciproquement. Mais je puis bien dire, sans fadeur, que les femmes sont plus aptes que les hommes à comprendre et à rendre la nature, le sens mystérieux, le caractère des fleurs. Sans doute elles ne peuvent,pas plus que les hommes, atteindre la supériorité dans l’art sans un rude travail, sans une étude approfondie du dessin, mais je crois qu’à labeur égal elles arriveraient plus vile, grâce à la puissance de sentiment qui est en elles. C'est pourquoi il serait très-désirable que les arts du dessin entrassent dans l’éducation gratuite des filles du peuple, non en vue de multiplier le nombre de nos artistes, — qui est déjà très-suffisant, — mais pour ouvrir aux femmes une foule de o-arrières honorables qui leur sont aujourd’hui formées grâce à l’envahissement des hommes, dont la présence dans certaines professions est presque ridicule. A combien de femmes le développement de nos arts industriels offrirait d’honnêtes ressources, si les femmes appre-
SALON DK 18u9 m
naiont à dessiner on môme temps qu’elles apprennent à lire, à écrire, à compter et à coudre!
Un jeune poëte de mes amis, M. Alphonse Pagès, m’a remis un très-curieux travail sur le nombre des fi'mmes qui, depuis un demi-siwle, ont concouru à nos expositions artistiques. Il en résulte que ce nombre a varié à peine dans une période de cinquante h soixante ans, tandis que celui des artistes mâles s’est accru dans des proportions considérables. A quoi cela tient-il ? A ce que l’éducation de la femme est négligée, qu’on la juge tout au plus bonne à faire des enfants; il serait pourtant assez nécessaire qu'elle pût les élever et les instruire. Les femmes d’ailleurs ont prouvé que leurs aptitudes pour l’art n’étaient pas inférieures à celles des hommes. Indépendamment de celles que nous venons de nommer, il me semble que M'*® Rosa Bonheur, M“* Browne, M»'® O’Connell, jlme Rougemont, dont nous regrettons la perte prématurée, et tant d’autres, ohl fait surabondamment cette preuve.
Je reviens aux peintres de fleurs. M”® Emeric tient parmi eux et elles une place honorable. Son groupe do fleurs jetées dans un vase mérite d’étre remarqué. Il y a de l’allure dans la composition, de la distinction dans la forme et de la fraîcheur dans les tons. C’est beaucoup et ce n’est pas assez. Dieu sait, combien j’estime la science, celle du dessin surtout, sans laquelle nul artiste n’est complet. Mais l’inspiration, mais le feu sacré, mais le sentiment qui donne la vie aux œuvres do l’art, c’est quelque chose! Or, cela manque un peu à M'"® Emeric; elle couvre ce défaut,-
Digilized by Googte
il est vrai, par l’étude consciencieuse, par de bonnes habitudes de brosse, mais si nos qualités ne sorvaien qu’à masquer nos défauts, elles joueraient un trop vilain rôle.
M. Émile Faivre a bien compris le caractère, la manière large des panneaux décoratifs qu’il a exposés ; mais la largeur n’est exclusive ni de la couleur, ni du dessin; au contraire! et sous ce rapport ces panneaux laissent quelque chose à désirer. Son tableau le plus important, au point do vue dos ressources d’art qu’offrait sa composition, est celui que le livret désigne sous ce titre : Paon et roses irémières. Si jamais un coloriste a eu beau jeu, c’est avec un pareil sujet. Eli bien ! il ne faut pas que j’hésite à le dire à M. Émile Faivre, dont le talent est plein de promesses : cette toile manque de charme; elle n’a ni éclat ni lumière; la touche s’y montre intermittente comme la fièvre des marais Pontins. Le Chevreau broutant une vigne est préférable comme dessin et comme couleur ; l’aspect eu est bon, mais on sent que l’artiste ne sait pas observer les proportions des choses entre elles, et c’est là, si je ne me trompe, l’objet principal du dessin, que l’on dessine avec un pinceau ou avec un crayon. Que m’importe la pureté du trait, la régularité des contours, si les proportions, si les distances, si les lois de la perspective ne sont pas observées 1 En soignant, en serrant davantage son travail et son dessin surtout, M. Faivre nous donnera, j’en suis sùr, do belles et bonnes pages. Avec la manière large dont il fait preuve la peinture décorative semble être son lot.
M. AugusUî Dussauce est aussi un artisto décorateur. Ses œuvres révèlent déjà une longue habitude de la palette, et plus de facilité que de science. Son tableau : Fruits dans un paysage, n’est pas assez sérieusement traité. Il me semble que M. Auguste Dussauce fait mieux que cela ordinairement. La composition manque de soin et a quelque chose de vulgaire qui choque le regard. Le tableau est triste, et cela tient, je crois, à c(î que la couleur n’a pas assez je finesse et de légèridé. Les fruits sont bien traités, la couleur en est franche, mais le paysage qui sert de fond leur fait du tort.
J’ai dit quelques mots déjà de M. Juglar. Son tableau exposé sous le numéro 1,643, et intitulé sans façon Nature morte, est très-remarquable, il est largement peint et bien conçu; c’est un coup de maître, disaisje, et je ne m’en dédis pas. J’ajoute seulement que M. Juglar doit se défier du noir, qui porte malheur aux artistes.
M. Gronland a aussi une moisson de Heurs, de fruits et de pampres. Tout cela est d’un très-bon aspect, mais l’étude y manque; le dessin n’a pas de pureté, l’exécution i*st molle et mignarde. Il ne faut pas s’imaginer (ju’on peut traiter les fleurs avec cette nonchalance et se borner avec elles à un eflet d’ensemble. Il est aussi difficile de peindre une rose avec son caractère, son individualité, que de peindre un portrait. Voilà ce dont M. Gronland ne me paraît pas convaincu,etc<jane se voit que Iropquand on observe ses toiles.
En somme, il y a des progrès et de louables eftbrts
LKS PEINTRES FRANÇAIS
dans celle branche de l’arl de peindre, branche Irèsimporlanle non- seulement en elle-mOme, à cause des difficullés immenses qu’elle offre à l’arliste consciencieux, mais imporlanlc par ses résultats, car c’est à elle que nous devons une des sources les plus fécondes de la richesse nationale. Si nos soieries, nos rubans, nos toiles peintes, nos mousselines imprimées sont recherchés sur tous les marchés du monde, ce n'est pas à la perfection de notre tissage, c’est au goût de nos dessinateurs que nous le devons. C’est pourquoi je n’ai pas voulu terminer cette revue du Salon de 1859 sans donner aux peintres de fleurs une attention spéciale qu’ils méritent à si juste titre.
Avant de terminer cette revue de l’Iîxposilion .de p:-inture, j’ai quel(]ues oublis à réparer , je ne les réparerai certes pas tous. El comme lorsqu’on critique les autres il faut savoir se critiquer soi-niêine, je reconnais que j’ai eu le tort, dans le cours de cette élutle, do faire trop souvent l’école buissonnière, de consacrera des digressions, à des réflexions plus ou moins opportunes un temps et une place que j’aurais sans doute pu mieux employer. Mais on ne modifie pas aisément sa nature. Quel que soit le but que je poursuive, une pâquerette au bord du chemin a le privilège de m’arrêter, et je cause volontiers avec elle. A quoi .sert ce conte charmant du Petit chaperon rouge, que nous écoutons si attentivement quand nous sommes enfants, et qui est destiné, je crois, à nous enseigner la valeur du temps?
SALON DE ISoi)
Je rcgrellerais cio linir sans avoir signalé un poélicjuc paysage que j’ai ciécouverl dans la salle où sont entassés les tableaux de saintelé. Il est vrai que ce paysage porte pour titre: la Fuite en Fijypte. Je connais ce subterfuge innocent. On a obéi à sa fantaisie, on a peint un site ravissant; quel titre lui donner? Et vite on jette dans un coin du tableau un âne portant une jeune femme et un bel enfant, qu’un vieillard suit à pied, et voilà une fuite en Égypte toute trouvée. M. Bellel avait aussi imaginé cela pour sou beau paysage exposé en 1855. Le tableau dont je veux parler est de M. Paul Saint-Martin. Il représente une gorge profonde dont les flancs se reflètent dans une eau calme et transparente. Ce paysage est d’une belle couleur et d’un puissant effet.
Dans celle môme salle, M. Théodore Delamarre a un saint Jérôme très-remarquable comme dessin, comme expression et comme couleur. La tête du saint est surtout étudiée et peinte avec un soin scrupuleux. Ce tableau porto la trace de fortes éludes; s’il n’y avait de] la mollesse dans les fonds, quelques indécisions de touche en certaines parties, ma critique serait bien embarrassée.
M. Georges Saal, dont le nom m’était inconnu jusqu’ici, est un artiste de haute valeur et d’un grand avenir, si j’en juge par les toiles qu’il a exposées. Sa Solitude norvégienne, ses Braconniers lapons, ses Souvenirs de la forêt de Fontainebleau nous révèlent un talent que l’observation, le travail et l’amour de la nature ont fécondé. Le sentiment de la couleur et de la forme y est très-vif. J’estime plus encore une Vue
prise en Hollande : c’est un très-bel effet de lune largement compris et rendu avec beaucoup d’art et d’intelligence. M. Georgf's Saal est sur la route des maîtres hollandais, il les atteindra s’il continue ainsi.
Hosannali! hosannahl l’église est ruisselante de lumières^ les chants sacrés retentissent. Voyez-vous là, contre un pilier, ces deux beaux jeunes gens assis et rêveurs. L’hosannah d’amour retentit aussi dans leurs âmes, et la jeune fille semble étonnée et ravie devant le monde merveilleux qui déroule, devant elle ses lointains horizons. M. Louis Roux, à qui nous devons cette délicieuse petite toile, y a gagné ses éperons. La composition en est exquise, la couleur fine et juste. C’est dans celte gamme qu’il faut rester. iM. Louis Roux a exposé d’autres tableaux, un Atelier de Paul Delaroche,où les jolis détails abondent, mais où l’air et la vie font défaut; je ne reconnais pas là, non plus que dans un Épisode de la Fronde, le pinceau qui a peint l’ Hosannali,
Parmi les orientalistes, ou plutôt les orientophiles, j’ai omis de signaler M. Dauzals, qui, dans ses paysages égyptiens, a déployé son talent habituel, une adresse et une habileté de main incroyables. Ses toiles se distinguent par une très-remarquable harmonie de tons; pourquoi le ciel de la Vue prise au Caire est-il si lourd ?
Le Temple de Médinet-Habou, que M. Crapelot a exposé, se distingue aussi par la vérité des tons, la transparence des ombres. La lumière est malheureusement un peu froide, et c’est toujours un tort quand on peint l’Orient. J’ai un plus grave reproche à faire
£ hu .C'.oog le
à M. Gigoux de Grandpré, qui a vu l’Égypte et la Perse par le gros bout de la lunette. Cet artiste pourrait, s’il le voulait, faire aussi bien que M. do Tournemine; mais il semble prendre plaisir à gâter l’ensemble de ses compositions par des détails exagérés qui font tache dans ses tableaux. La vue de ces régions lumineuses devrait pourtant élever et élargir l’inspiration au lieu do la rétrécir.
51. Veyrassat n’a pas quitté les bords de la Seine, tout au plus est-il allé jusqu’en Bretagne, finis terrœl et il en a rapporté d’excellentes études et de charmants tableaux. Ses Chevaux de halage sur les bords de la Seine, au soleil couchant, sont d’un effet simple et vrai. Les muscles de ces chevaux sont vigoureusement tendus, la couleur est harmonieuse, et comme il faut que la faiblesse humaine montre toujours le bout de l’oreille, c’est le ciel qui pèche, le ciel ou pourtant on n’arrive pas quand on a péché sans avoir beaucoup aimé.
A propos de paysage, Mnic Louise Daisy veut-elle mo permettre de lui donner un conseil ? Klle a composé avec talent une Rentrée à la ferme de Chdteau-sur-Eple. Jusque-là je n’ai rien à dire, et j’aime à croire qu’elle a copié exactement ce qu’elle a vu; mais je voudrais engager l’auteur à voir autre chose. Son paysage, convenablement réduit, pourrait servir de frontispice aux œuvres de M. le vicomte d’Arlincourt, à toute la vieille poésie do la Restauration, et il me semble que SI"» Louise Daisy peut viser plus haut et surtout viser plus juste.
En revanche, j’engage fort M>io Juliette Callault à
persislcr dans la bonne voie où elle est. Le portrait qu’elle a exposé est très-remarquable, plein d’expression, do justesse et de vie. C’est un des bons portraits du Salon. Et à ce propos, je ne sais comment j’ai pu négliger jusqu’ici de parler des portraits de M. Rodakowski, auquel sa qualité d’Autrichien ne nous empêchera pas de rendre pleine justice. Artiste consciencieux, dessinateur consommé, peintre habile, observateur attentif, M. Rodakowski a pris et gardé bravement sa place au premier rang de nos portraitistes.
M. Roehn, qui est Parisien, malgré la consonnance étrangère de son nom, a exposé des tableaux de genre pleins de finesse. Travail et lecture, tel est le titre d’une de ces petites toiles où les détails abondent et sont traités avec un soin minutieux. Cette peinture, est un peu froide, elle a l’aspect raide de la porcelaine, et je suis convaincu que si M. Roehn le voulait bien, il donnerait plus d’animation, plus de chaleur, plus de fondu à ses tableaux, qui deviendraient ainsi presque irréprochables.
Pendant que nos artistes voyageurs allaient faire leur gerbe en Orient, M. Valerio tournait ses regards et portait ses pas vers le Nord. Il a rapporté de scs excursions 'des tableaux qui, indépendamment de leur mérite artistique, ont de l’originalité, du caractère, et une valeur historique. Los Pécheurs de la Theiss, dans l’intérieur des steppes en Hongrie, et les types qu’il a recueillis sur les frontières de la Transylvanie nous donnent l’idée d’une forte nature et de races vigoureuses dont l’art pourra tirer un mer-
voilleux paru. J’ai remarqué dans un do ccs tableaux un homme qui joue d’une sorte de violoncelle, et cet homme pourrait à lui seul faire le succès de l’exposition de M. Valerio. Je ne considère ces toiles que comme de vigoureuses ébauches et de brillantes promesses. C’est le prologue d’une phase nouvelle dans laquelle le talent de cet artiste paraît devoir prendre de brillants développements.
L’Atelier de Gutenberg à Mayence, au quinzième siècle, est un bon tableau que M. Ulysse a finement détaillé. J’aurais voulu plus de largeur, une plus grande idée dans la conception. N’ost-ce pas de cet atelier qu’est sorti le monde moderne ? Rien no me l’indique.
M. Édouard Brongniart a un talent sympathique ; son tableau Convalescence est plein de sentiment et de finesse. Avec plus do hardiesse et plus de largeur dans la louche, avec plus de fermeté dans le dessin, M. Brongniart peut prétendre à tout. Et M. Eugène Deveria, hélas ! ne peut plus prétendre à rien. Encore une étoile qui file, qui file, file et disparaît !
Les paysages de M. Eugène Desjoberl, très-soignés, bien aérés, lumineux, agréables à voir, méritent une mention. MUo Maria Chenu a mis de fénergie dans son épisode de la vie du roi de Suède, Charles XII ; mais que d’efforts elle a encore à faire, tant sous le rapport du dessin que sous celui de la couleurj sous celle écorce un peu rude perce un talent qui pourrait bien avoir son jour, le travail aidant.
Celui de M. Gustave Deville arrive à maturité. Ses tableaux de genre : Chien et chevreau, les Amis du
matin, clc., ctc., ont de la finesse et de la grâce. La nature y est bien observée, mais l’exécution laisse encore à désirer. J’en dirai autant do M. Debras. Son Mendiant, un pauvre adolescent vêtu d’un grand habit rouge et d’un gilet jaune, tendant son chapeau vers une lenêlro d’où l’aumône va descendre, serait un bon tableau si le terrain et les fonds n’y étaient trop négligés ; si l’abus des tons rouges dans la tête du bonhomme n’était excessif.
L’espace se resserre, mais pourrais -je passer sous silence les remarquables chasses et les portraits que M. Lépaulle a exposés? Je préfère ses portraits à ses chasses, dont je ne veux pourtant pas dire du mal, car elles ont tout le mouvement et la vive allure que ce sujet comporte. Quel genre difficile que celui-là, et combien pou de maîtres y ont excellé ! M. Lépaulle a le tort de négliger un peu trop les accessoires, qui ont cependant quelque importance. Je sais bien que les chasseurs, les sonneurs de trompe et les chiens jouent là le principal rôle, et on voit que l’artiste a pris plaisir à les peindre; mais les arbres ont bien aussi quelijue importance, et il ne faudrait pas trop les sacrifier. C’est si beau, un bel arbre 1 Los portraits de M. Lépaulle vivent davantage. Je citerai entre autres celui de M. Gustave Chadeuil, toile remarquable sous certains rapports.
M. Louis Lassalle a su exprimer de bons et généreux sentiments dans quelques tableaux bien observés. Le Jour des Rameaux, la Famille heaueeronne, la révèlentune grande habileté do brosse et un talent exercé. La couleur pourrait être plus
vivo, plus harmoniousp, mais lois qu’ils sont ces lahloaux méritont cortainomont d’ôtre mentionnés.
Le Limousin, qu’on tient on médiocre estime, a trouvé un éloquent vengeur dans la personne de M. Charles Donzel; il nous donne bravement quatre vues prises dans cette riche province, qui n’est pas si prosaïque qu’on veut bien le dire. La nature, d’ailleurs, quand on sait la voir, n’est jamais prosaïque, et M. Donzel nous le prouve bien. Sa Vue prise sur la Vienne a des qualités de ton et de dessin que j’estime fort. Les eaux ont de la pureté et de la transparence ; le ciel malheureusement est un peu sale, et j'ai peur que M. Donzel n’ait calomnié le ciel du Limousin.
Je crois avoir parlé avec éloge de la Brodeuse de M. Joseph Chautard, mais je n’ai certainement rien dit du portrait de M'*® Caroline Barbot, de l’Opéra, que M. Cbaulard a dessiné mieux qu’il ne l’a peint. La couleur est lourde et sans éclat. Je suis bien certain que M'ie Barbot a le cou plus pur.
M. Henri Le Secq n’a pas à se louer des ordonnateurs de l’Exposition : Une (Ute de moine est placée à des hauteurs où l’oeil a de la peine à la trouver. L’expression m’en paraît bonne, mais, vue h cette distance, la couleur me semble terne.
V Erérulion du duc de Montmorency dans la cour du Capitole, à Toulouse, est une belle composition due au pinceau do M. Cavaillé. J’aurais regretté de ne pas la mentionner. 11 y a de l’énergie, du sentiment et un vrai talent dans cette toile, où les qualités dominent do beaucoup les imperfections.
Il est rare de voir une femme aborder les sujets
historiques avec autant do vigueur que l’a fait Henriette Bertaut. Nous sommes à Florence, et au commencement du treizième siècle, époque où, quoi qu’on en dise, il régnait dans les mœurs une sauvagerie et une licence que nous ne songeons pas à regretter. L’épisode que M“e Bertaut a reproduites! horrible. Deux grandes familles se disputent la prééminence. Le fils de l’une d’elles vient de se marier le jour de Pâques, et la vendetta florentine, qui n’a rien à envier à la vendetta corse, a fait son œuvre : le jeune homme a été frappé en plein jour; ses parents entraînent le cadavre à travers la ville en poussant des cris de vengeance. L’artiste a peint cette scène avec une verve étonnante ; le dessin n’est pas toujours d’une correction parfaite, mais le sentiment de la couleur y est ; l’ensemble témoigne d’un talent audacieux qui ne recule pas devant les difficultés.
M'io Léontine Lescuyer a plus de calme et de douceur. Elle affectionne les sujets gracieux et charmants. Il y a du sentiment et aussi trop d’indécision et de mollesse dans sa touche.
Si M.Lenepveu n’était pas un premier grand prix de Rome, je m’abstiendrais de parler de son Afoisesecowrant les filles du sacrificateur deMadian; mais comment laisser passer l’œuvre d’un homme de talent quand on sent que cet homme se trompe ? Certes, Moïse se conduisit dans cette circonstance en galant chevalier. Vous savez votre Bible par cœur, je suppose, et je n’ai pas besoin de vous rappeler que les pasteurs voisins allaient faire un assez mauvais parti aux sept filles du sacrificateur quand Moïse prit leur défense, et de
quelle façon ! M. Lenepveu cherche le Poussin et prend le contre-pied du maître: hommes, femmes, enfants, tous ont des poses impossibles, contournées, maniérées. Si c'est ainsi qu’on apprend à dessiner en allant à Rome, mieux vaudrait s’abstenir de faire le voyage. Dessin à part, le tableau est peint dans une bonne gamme, et il est fâcheux que le talent do l’artiste s’y révèle si incomplètement.
J’aurais pu mentionner parmi les peintres de nature morte M. Jules Leroy, qui a exposé un bon tableau de fruits : framboises, pêches et raisins.
Les Adieux de M. Étienne Leroy révèlent un artiste consciencieux ; son tableau est bien composé, hiéh arrangé, les détails sont soignés, mais je n’en puis dire autant ni des fonds, ni de l’harmonie générale, qui laissent à désirer.
On sent que M. Richard Faxon aime la mer. Ses Regates de Rnyanel son Parage du Verdun, à l’embouchure de la Gironde, sont doux toiles finement étudiées.
Ces diables de réalistes sont étonnants! ils s’imaginent apparemment que réalisme et laideur sont synonymes. Supposez que nous sommes deux artistes voyageant le sac sur le dos, la palette à la main. Nous voyons deux femmes assises sous un arbre : l’une est gracieuse, jolie, élégante et simple à la fois; elle a cueilli des bluets et des marguerites, et s’on est fait une printannière couronne coquettement jetée dans ses cheveux; elle effeuille une rose, et son grand œil rêveur se perd dans les profondeurs de l’horizon. L’autre est une paysanne malpropre, légèrement bos-
sue, mais elle louche. Vous peignez la première et moi la seconde, sans rien oublier, ni la bosse, ni les vêtements sordides, ni les yeux de travers. Nous sommes réalistes tous deux, puisque tous deux nous avons emprunté notre inspiration et notre sujet à la réalité, sans y rien ajouter et sans en rien retrancher. Mais quand ces deux toiles sont finies, à talent égal, il se trouve que votre tableau est cent fois supérieur au mien ; votre réalisme écrase mon réalisme, tout simplement parce que vous avez bien choisi votre sujet, tandis que moi j’ai fort mal choisi le mien. Eh bien ! j’engage M. Guérard, qui a incontestablement du talent, à savoir choisir ; ses paysages sont trop vrais : trop vrais, cela peut être, mais ils sont par trop communs et grossiers.
M. Charles Tillot sait mieux choisir, et nous on sommes fort heureux, car nous avons été des premiers peut-être à encourager son talent. Il a rapporté d’un voyage à Annecy trois paysages pleins do grâce et de mélancolie. M. Tillot a fait de sérieux progrès ; ce qui manque à ses toiles, un peu plus de confiance en lui-même le lui donnera- bien certainement.
J’ai vu de bons portraits de M. Désiré Philippe : pose vraie, dessin très-correct, tons harmonieux, belles mains, soins excessifs, en un mot intelligence vive et sentiment de la nature ; c’est tout ce que j’en veux dire et il me semble que c’est suffisant.
Et un Marseillais pur sang que j’allais oublier, M. François Simon, qui paraît vouloir se faire assez largement sa place, si j’en juge par la vigueur de son début. Tudieu ! Et quel réaliste ! Bn chemin pour l’abat-
DiCll’:-
toir ! Lo litre déjà n’y va pas de main morte. Ce sont des veaux qu’un homme pousse sur ce triste chemin.
Il y a des qualités dans ce tableau. M. Simon est heureusement doué; il a de l’éclat, de la hardiesse, du sentiment; avec cela et du travail, on peut aller fort loin. Je regrette de n’avoir pas rencontré lo second tableau de M. Simon.
Quels charmants portraits M. Lhuilier a groupés! Nous sommes dans l’intérieur d’un appariement oriental où pénètre une chaude lumière; les personnages sont bien posés. Il y a du charme dans celle composition, de la limpidité dans les tons, trop peut-être. Si . j’avais un reproche à faire au peintre, ce serait qu’il voit trop en clair. Somme toute , c’est de la pointure intelligente.
Avez-vous remarqué dans le grand salon une tête de vieillard, belle étude de M. Malet? Il y a beaucoup de vérité et de talent dans celle tête ; mais elle est d’un aspect triste, la couleur est terne. Comment un Méridional peut-il se laisser aller à cette pente?
J’ai omis de citer parmi les peintres de nature morte M*i^ Eugénie Courbe, qui a exposé un tableau plein de qualités, auquel je forai seulement le reproche que je viens d’adresser à M. Malet; c’est un peu noir. Morte ou non, la nature a de plus vivants reflets.
Sans la procession de la Fête-Dieu qui a passé sous mes fenêtres, dimanche dernier, à Passy, avec accompagnement de musique militaire, j’aurais peut-être
oublié de vous parler d’un charmant polit tableau de M. Jules Cornillet, et c’eût été dommage vraiment. Je l’avais pourtant noté dans mes souvenirs. Ce tableau a pour litre le Jour de la Fête-Dieu, et je n’hésite pas à le placer parmi les meilleures toiles de genre du Salon. Il est bien composé, d’un effet délicieu.x. Le premier plan est dans une demi -teinte harmonieuse, tandis que le soleil éclaire la procession qui passe làbas dans le fond , sur lequel se détache une statue de la Vierge placée à l’angle d’une rue. M. Cornillet a un grand sentiment de la couleur; il voit juste, il traduit exactement et poétiquement ce qu’il voit.
M. Janet-Lange a exposé un excellent tableau militaire; c’est un épisode du combat de Koughis, où la cavalerie russe fut si cruellement battue par les hussards et les dragons du général d’Allonville; M. Janet-Lange a composé son tableau en maître.
J’exprimais plus haut le regret do n’avoir pas vu une toile de M. Crauk, représentant sainte Colette délivrant par ses prières une âme du purgatoire. La sainte, en costume de religieuse, est à genoux sur sou prie-Dieu, embrassant la croix, tandis que dans le fond du tableau un ange donne la bienvenue à l’âme du purgatoire, représentée.par une femme qu’enveloppe une longue robe flottante. Il y a bien quelque' témérité à aborder de pareils sujets. M. Crauk .s’en est heureusement tiré, et M.Gambard, qui a rc'présenlé le mariage spirituel de Jésus-Christ et de sainte Thérèse, n’y a pas mal réussi non plus. Mais ce sont là des tours de force dont il no faut pas abuser.
Est-ce tout? Non, certes. J’aurais bien encore d’heureux essais à signaler, de vaillants efforts à encourager, mais tout me manque à la fois, le temps et l’espace.
lit mainlenant quoi est le sentiment généralqui domine ces diverses impressions? quelle est l’idée principale qui ressort de cos appréciations multiples? En un mot, quel est le résultat de ce bilan de la peinture moderne en l’an de grâce 1859? Sommes-nous réellement en décadence comme le disent quelques- uns ? sommes - nous en progrès, comme le croient quelques autres ? L’art moderne estil réellement à bout de force et d’inspiration, et doitil voiler sa tête pour se préparer à mourir, ou bien a-t-il encore en lui assez de jeunesse et de vigueur pour espérer de nouveaux triomphes?
Je suis de ceux qui ont l’espoir chevillé dans l’âme et qui no jettent pas aisément le manche après la cognée. Je crois h la maladie, et je ne crois pas à la mort en tant qu’anéantissement complet, si bien que lorsque le malade est mort et enterré, même alors je m’imagine qu’il vit, je ne sais où, d’une vie plus
jeune et plus puissante, pareil à ces ruisseaux qui se perdent et s’engouffrent dans les profondeurs du sol, que l’on perd de vue et qui reparaissent à quelques lieues plus loin, larges, féconds et rapides, en raison dos forces qu’ils ont puisées dans cotte course souterraine. En un mot, rien no meurt et tout so transforme.
N’attendez donc pas de moi une parole de découragement, un De profundis sur Part contemporain. L’art traverse une crise analogue ou plutôt identique à celle que traversent les sociétés contemporaines, et il n’en peut guère être autrement. L’art n’est pas quel que chose à part de la société; il n’est rien, ou il est l’expression idéalisée des sentiments, des craintes, des espérances, des joies et des tristesses qui animent ou affligent les masses. L’art est tout ce qu’il peut être aujourd’hui ; il reflète nos indécisions, nos aspirations et nos doutes.
J’ai constaté, — et je crois que tous les critiques du Salon ont étéenanimes sur ce point, — j’ai constaté que nos paysagistes étaient en grande voie do progrès, tandis que nos peintres do genre, nos peintres d’histoire et nos faiseurs de tableaux de sainteté hésitent, cherchent, déploient plus ou moins de talent mais no parviennent pas à émouvoir 1e public.
A quoi cela tient-il? C’est que le peintre de paysage aime passionnément la nature et s’inspire d’elle, placé en face de ce modèle éternellement jeune et vivant, il le reproduit avec amour, et son œuvre so ressent du sentiment qui l’anime. En un mot, il a la foi, celte force mystérieuse qui soulève les monta-
gncsi Sans qu’il s’on rende compte peut-être, l’aspect d’un beau site l’élève dans les hautes régions; ces arbres que la brise balance, ces rayons de soleil qui se jouent à travers le feuillage et y créent les plus capricieux accidents de lumière, cette eau qui murmure aux fleurs penchées sur sa rive d’amoureuses confidences, ces rochers, cette mer, ces forêts ont pour lui un sens et un langage que les autres hommes ne comprennent pas.
Choisissez le plus sceptique, le plus railleur, le plus voltairien des paysagistes , je suis bien sûr que, s’il aime son art, il conviendra que lorsqu’il se trouve en présence des grands spectacles do la nature, il éprouve une émotion inaccoutumée, qu’il y sent une puissance merveilleuse, une ineffable beauté. Je n’en veux pas davantage. Celte émotion, c’est la foi, ce sentiment est un sentiment religieux, et il suffit que l’artiste les éprouve pour qu’aussitôl son œuvre revête un caractère émouvant, pour que le spectateur soit touché et s’arrête pensif devant la toile.
Voilà ce qui fait la grandeur et l’incontestable supériorité do notre école paysagiste. La nature est devenue pour elle une véritable religion dont elle comprend et sait traduire les splendeurs mystérieuses.
La même observation peut s’appliquer à nos peintres do fleurs, qui appartiennent à l’école dont je viens do parler, et dont ils sont une brillante spécialité. Ils aiment les fleurs, ils vivent avec elles, ils connaissent ou devinent leur langage, leurs
passions, leurs amours, leurs secrètes affinités, et c’est à ce sentiment qu’ils doivent leurs succès et leurs progrès.
Est-ce à dire que les peintres de genre, les peintres d’histoire, les portraitistes, ont moins de talent? Non, certes ! mais, à talent égal, ils produisent moitié moins d’effet. Pourquoi ? Parce qu’ils n’aiment pas ce qu’ils peignent autant que le paysagiste aime la nature, les bois, les eaux, les prairies, etc., etc.; parce qu’ils ne mettent pas autant de leur âme dans leurs toiles, et que cela seul qui part de notre âme va à l’âme des autres.
M. Oérôme, par exemple, a peint une belle page : la mort de César. Je sais et je crois avoir dit moi-méme tout ce qu’on y peut critiquer. Et cependant son tableau est très-remarquable ; si remarquable qu’il soit pourtant, il ne me louche pas, à beaucoup près, autant que m’ont touché certains paysages de Daubigny, de Blin, de Corot, de Troyon, de Courdouan et de beaucoup d’autres. Cela tient è ce que M. Gérôme n’a pas, ne peut pas avoir pour son héros ces entrailles do fils, cette passion, cet amour que les paysagistes ont pour les beautés que la nature étale sous leurs
Le même artiste, M. Gérôme, a, cette année, au Salon, une toile qui pouvait prêter à de magnifiques yeux.
développements; c’est l'Ave Cœ^fîr. Certes, je ne reviens sur aucun des éloges que je lui ai donnés; mais croyez-vous que M. Gérôme se serait borné à faire une très-curieuse et très-consciencieuse étude d’archéologie romaine, qu’il se serait contenté de faire
revivre le cirque et sa foule frémissante, le César obèse, les vestales, etc., etc., s’il avait été inspiré par quelque grand sentiment religieux? Croyez -vous qu’au lieu de nous charmer il u’aurait pas cherché à nous émouvoir?
Je crois être dans la vérité en affirmant que ce qui manque surtout à l’école contemporaine, c’est précisément cette inspiration dont je parle, et si elle ne l’a pas, je ne lui en fais pas un crime. Elle reflète la société au milieu do laquelle elle vit. Mais l’artiste, le véritable artiste doil-il se contenter de refléter le milieu social ? ne doit-il pas devancer, enseigner ses contemporains? C’est cette généreuse flèvre qui manque à notre école. Elle a tout ce qu’il faut pour atteindre matériellement le but; elle a le sentiment de la forme et de la couleur, l’habileté du pinceau, la variété des procédés, mais il lui manque le souffle qui rend les œuvres de l’art éternelles, qui les fait vivre et palpiter, qui agite et élève les masses,
La plupart de nos artistes, aux prises avec les nécessités de l’existence, vivent au jour le jour ; leur esprit est en friche ; ils no lisent pas assez, ils no pensent pas assez, ils sont étrangers aux plus nobles préoccupations de l’idée moderne, leur regard ne se porte pas avec inquiétude ou avec espoir vers l’avenir du monde, vers les destinées sociales; ils vivent dans leur atelier, où ils s’occupent de futiles discussions, comme s’ils étaient campés parmi nous, étrangers il ce .se qui passe ou à ce qui doit arriver. Avoir une médaille, ou la croix, ou une distinction quelconque, tel est le faîte de leur ambition.
Ambition misérable, qui ne peut rien engendrer de grand et de fort ! On ne fait rien sans passion ; or, où est la passion dans l’art contemporain? où est l’enthousiasme? où est l’amour? non pas seulement l’amour qui absorbe l’homme dans la femme qu’il aime et qui est le point de départ de la famille, sentiment invincible et profond dont jene médirai jamais, s’il plaît à Dieu ! mais l’amour qui, du brin d’herbe remonte do degrés en degrés et à travers les mondes de lumière jusqu’au foyer immense, éternel, de tout amour? Quelle est l’œuvre inspirée par l’amour de la patrie et de l’humanité, par Tardent désir de voir le monde progresser, marcher vers des clartés nouvelles? où est l’artiste qui ait la passion de combattre l’ignorance et la misère, ces deux fléaux de toute société? où est celui qui, en peignant, obéisse à un sentiment religieux, puissant, à une sympathie profonde et fraternelle pour les humbles et les déshérités d’ici-bas?
Je ne dis pas que, dans cette nombreuse cohorte d’artistes, il n’y on ait point qui vivent de la vie généreuse de l’esprit, qui s’associent aux aspirations de la * société moderne; je dis seulement que rien, dans les œuvres soumises au jugement du public,netrahit ces ardentes préoccupations de l’intelligence et du co^ur.
Et Tart ne reconquerra sa place, ne retrouvera les sympathies générales, que lorsque l’artiste sera à la fois unpeintre o t un apôtre.
Voyez le pmint éminent où se sont élevés nos poètes. Est-ce seulement parce qu’ils tournent finement le vers, parce qu’ils riment avec richesse que
Béranger, Musset, Auguste Barbier, Hégésippe Moreau, Victor Hugo, Lamartine, se sont fait de si larges sympathies dans le cœur des masses? NonI c’est parce qu’ils se sont associés aux douleurs, aux joies, aux espérances, aux tristesses, aux rêves de la patrie et de la société ; c’est parce qu’ils ont traduit sous une forme harmonieuse et puissante des pensées et des sentiments encore vagues et mal définis.
Ce que nos poêles et nos penseurs ont fait, pourquoi nos peintres ne le foraient-ils pas, eux qui ont à leur disposition le mode d’enseignement le plus simple, le plus éloquent, le plus énergique qu’il soit donné aux hommes d’employer?
Quelques peintres de genre, des jeunes gens probablement, ont essayé de faire vibrer ces cordes douloureuses. L’un nous a montré une pauvre jeune femme que la misère force à se séparer de son enfant et qui vient déposer la frêle créature dans le tour de l’hospice. Un autre nous a ému sur le sort de pauvres petits orphelins:
An doux nid qui frissonne (Jui veillera? Personne!
Pauvres petits oiseaux !
Ce sont là d’excellentes tentatives qui ne sauraient être trop encouragées.
On va probablement croire, que je suis ennemi de la célèbre théorie de l’art pour l'art. 11 n’en est rien pourtant. Je vais plus loin; je crois que c’est la seule vraie. Pour éprouver et pour traduire sur la
toile les sentiments que j’exprimais tout à l’heure, il n’est pas nécessaire, mais pas du tout ! que l’artiste soit homme politique, homme de parti ou de congrégation, philosophe, socialiste, elc., je veux seulement qu’il soit homme, suivant la définition de l’antiquité, et que rien de ce qui est humain ne lui soit étranger. Je veux qu’il vive de la vie collective de la patrie et de l’humanité, qu’il ressente leurs douleurs et partage leurs espérances, qu’il ait la passion du bon et du juste autant que la passion du beau. Ainsi inspiré, qu’il fasse de l’art pour l’art tant qu’il voudra; je vous réponds bien que chacun de ses coups de pinceau ou de ciseau portera coup et reflétera sa pensée, sa vie intérieure sans même qu’il y songe, comme un vêtement prend l’empreinte do notre corps sans que nous ayons besoin de faire effort pour cela .
Ne parlons donc pas de décadence, nous n’en sommes pas là. Dieu merci! Il y a langueur, atonie, indifférence, apathie, tout ce que vous voudrez; il y a une indolence profonde dans les âmes; l’artiste no. croit généralement à rien, n’espère rien, il n’a pas les yeux fixés vers les clartés lointaines qui brillent à l’horizon. Mais soyons justes, notre école française a do grandes qualités; l’habileté de main, le sentiment de la couleur et de la forme se généralisent, et le jour où quelque grande passion enlèvera, entraînera le monde, l’art reprendra aisément sa place et retrouvera des maîtres illustres. C’est pour cela, c’est pour que la génération actuejlo de nos artistes, ou la génération qui la suivra, soit prête à ce grand mouvement, que
j’ai si souvent insisté, au risque d’étre fastidieux, sur l’importance, la nécessité de la science du dessin. On naît coloriste, on deviept dessinateur. Nul n’est dessinateur sans travail, et nul n’est grand artiste, s’il n’est dessinateur.
J’aurais voulu pouvoir convaincre tous nos peintres de celte grande et importante v'érité. Ils ne font pas assez d’efforts pour acquérir la difficile, la vaste science du dessin, que l’on no possède jamais à fond, et qui, seule, peut féconder le talent et rendre ses œuvres durables.
On naît coloriste, disais-je, je le crois; et ce que je crois plus encore, c’est que le plus grand coloriste no peut rien s’il ne sait pas dessiner, je ne dis pas crayonner, mais dessiner dans l’acception complète et élevée du mot. Qu’ost ee que l’art de distribuer les couleurs par teintes et demi-teintes, si ce n’est l’art du dessin? Comment saura-t-on observer les proportions, les distances des objets entre eux, obéir aux lois do la perspective aérienne, si l’on ne sait pas dessiner? Il est impossible, quand on parcourt les galeries du palais do l’Iîxposition, de n’étre pas frappé do l’insuffisance de nos artistes sous ce rapport; l’œil en est choqué. Le défaut d’inspiration est peut-élro moins frappant, et Dieu sait pourtant que ce défaut est capital.
« Dessinez donc, dessinez sans cesse I dirais-je volontiers à nos artistes, si j’étais chargé- de leuj adresser une allocution; dessinez et aimez! aimez dans toutes les acceptions du mol 1 Aimej la' nature, étudioz-la amoureusement, étudiez-la dans Ses splendeurs
conimo dans ses tristesse. Ne l’aimez pas seulement dans la femme, dans l’enfant, dans un site pittoresque, dans l’arbre, dans la fleur, dans les vagues de l’Océan; aimez-la dans toutes ses manifestations; saisissez ses secrets. Ne restez étrangers à aucune des aspirations de la vie collective. Ayez foi que le monde marche, et marchez avec lui. assionnez-vous pour quelque grande idée, pourquelque noblebut.Ne vous confinez ni dans votre atelier , ni dans des coteries; vivez de la vie de tous; faites comme le paysagiste qui, lorsqu’il veut travailler, va se mettre en rapport avec la nature, communier avec elle et lui demander ses inspirations. Soyez citoyen autant qu’artiste, homme autant que citoyen. Sachez ce que pense, ce que désire la société au milieu de laquelle vous vivez. Demandez à l’histoire ce qu’a été le passé do l’humanité, aux événements contemporains ce qu’est le présent, à votre cœur ce que sera l’avenir I »
Et je leur parlerais ainsi pendant longtemps si j’avais à leur parler; mais je no dois pas oublier que ce volume est déjà bien long. Dans un prochain travail nous examinerons les conditions de l’existencÆ et du développement de l’art contemporain, non plus au point de vue nécessairement étroit d’une exposi* tion, mais au point de vue de l’ensemble de ses productions depuis le commencement de ce siècle.
TABLE