‹ Les peintres provençauxChapitre 2 sur 9 · ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS · texte numérisé non relu

ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS

A Paul de Monlvalon.

Les peintres animaliers les plus remarquables, les Cuyp, les Paul Potter, les Troyon, les Ch. Jacque, etc., etc., se sont surtout attaché — en outre du poème pictural — à montrer, par l’étude de l’ostéologie et de la myologie, par les recherches linéaires, le caractère physique des animaux. Parmi ces peintres, quelques-uns ont cherché par une observation plus aiguë à déduire le caractère moral de leur modèle : l’instinct. Mais il appartenait à Emile Loubon de savoir saisir — plus que tout autre — les animaux au passage, de fixer leur course capricieuse ou violentée par l’homme, au milieu de paysages rudes et lumineux, et de les y camper dans de beaux mouvements de vie intense, de vie exubérante, endiablée, jusqu’à l’affolement.

Dans le brouhaha de ses troupeaux en marche qui dévalent les pentes en avalanche, quand se heurtent les cornes et que la masse laineuse oscille — houle animale — entre les chemins creux, parmi les pierrailles des pentes ravinées, on a la forte sensation de la vie agitée. Et, de ces tableaux, dans lequel l’air est déchiré par le sifflement des fouets, les aboiements rageurs des chiens, le mugissement inquiet des bœufs, les bêlements doux des moutons.

une sensation de sonorité se dégage. M. Arsène Alexandre observe avec raison que ces sensations de mouvement et de sonorité sont surtout produites dans les grandes œuvres d’art picturales ou sculpturales, dans toutes celles qui sont durables et auxquelles tout notre être est intéressé : « Nous entendons parfaitement, ajoute-t-il, le chant pur et gracieux que psalmodient les enfants dans les bas-reliefs célèbres de Lucca délia Robbia. Dans le Naufrage de la Méduse, nos oreilles sont douloureusement effrayées par les lambeaux de cris d’appel qui nous parviennent, entrecoupés par le mugissement des vents de la mer. Prenez tous les temps, prenez tous les maîtres, et leurs œuvres, pour peu que vous les sentiez vivement et avec sincérité, vous apparaîtront avec cette triple qualité : la forme solide qui est l’apparence immuable et tangible que l’artiste leur a donnée, et, d’autre part, le mouvement et la sonorité qui sont des réalités invisibles, augmentant d’intensité en raison du reste de notre personnelle émotion1. »

Or, ces qualités, de maître, Loubon les possède, car ses animaux sont dans un perpétuel mouvement, et de ses toiles un bruit constant sort. Jamais au repos, ses bœufs ne vont pas, comme avec Troyon, d’un pas nonchalant vers la ferme, dans le calme du soir, ou, au pré et à l’abreuvoir, sans hâte. Harcelés par l’homme et les chiens, ils foncent ou font des écarts brusques et dégringolent dans des raccourcis audacieux. Les moutons, en aucun moment, ne broutent silencieux, paisibles, comme avec Ch. Jacque, sous de beaux ombrages; constamment, ils vont en marche forcée, sur les routes calcaires, sous des cieux impitoyables, avec des bêlements plaintifs. Les chèvres, qu’on avait vues reproduites par certains avec des

Arsène Alexandre. Barye (. Antoine Louis).

EMILE LOUBON

allures capricieuses, deviennent folâtres, grimacières, clownesques, sabbatiques.

En fait, l’animal, comme l’a compris Loubon, est vu à travers un vrai cerveau provençal, et peint par une imagination provençale. Il a le mouvement tour à tour emphatique, explicatif, emporté ; l’attitude essentiellement mimique. Pourtant, cette exagération fougueuse du mouvement n’est jamais chez lui extravagante. Ce qui pourrait n’être qu’une charge habile, qu’une caricature artistique, devient une note d’art nouvelle. Et cette furie de vie, en pleine lumière méridionale, intéresse, passionne et retient.

A Aix, ou ceux qui descendent du septentrion retrouvent une vague analogie de cité rhénale ; à Aix, somnolente désormais dans la quiétude d’une vie accomplie ; au sein de l’ancienne capitale de la Provence, où l’on peut encore évoquer les fastes glorieux et artistiques de son histoire écrits sur les murs des monuments, aux portes des églises et des anciennes demeures seigneuriales; dans une des petites rues silencieuses de la ville, aujourd’hui tranquille, aristocratique et universitaire, rues bien provinciales où l’herbe croit gentiment entre les pavés, Loubon (Charles- Joseph-Émile) vit le jour le 12 janvier 1809. Encore tout enfant, il fut vivement impressionné par quelques visites au musée de sa ville natale ; et là, dans l’atmosphère presque monastique de ces salles, qui gardaient précieusement les œuvres de quelques glorieux ancêtres, sa vocation apparut évidente sous la chaleur de ses enthousiasmes juvéniles, sous l’émoi de ses premières et fortes joies d’art. Les sérieuses études classiques qu’il fit ensuite aux lycées de Marseille et d’Aix. la vie d’internat.

auraient peut-être eu raison de ce goût pour la peinture chez une nature moins artiste, elles augmentèrent au contraire chez Loubon ses aspirations et son désir d’exprimer ses sensations par le langage du dessin. A la grande joie de ses condisciples, ses cahiers de latin et de grec se couvrirent, en marge, de figures et de paysages. L’élève interprétait Virgile à sa manière ; et les tableaux champêtres du poète des Géorgiques étaient traduits par l’apprenti peintre sous la forme descriptive linéaire. C’était renseignement par l’image dont on a fait depuis une grande application; mais par l’image créée par un cerveau neuf et imaginatif. L’enfant étonnait, en outre, son professeur de dessin par sa facilité spirituelle et aisée de reproductions graphiques.

Fils d’un riche négociant, peu destiné par sa naissance à la carrière artistique, le jeune Loubon s’y livrait virtuellement, et, circonstance rare, ses parents semblèrent favoriser ses goûts. Car, rentré à Aix pour y faire son droit, il se mit à travailler avec ardeur le dessin, à l’École de cette ville, alors dirigée par Clérian le père, avec les conseils d’un maître incomparable, Constantin. En passant à Aix pour se rendre à Rome, le peintre Granet, ami de la famille Loubon, décida de l’avenir du jeune homme, par ses encouragements et ses appréciations louangeuses; il réussit d’ailleurs à obtenir de ses parents l’autorisation de l’emmener à Rome.

Loubon avait alors vingt ans. On s’imagine aisément ce que dut être ce voyage pour ce jeune Provençal d’imagination ardente, de culture lettrée, d’enthousiasme débordant pendant un long parcours, à travers le midi de la France et l’Italie, en compagnie d’un de ses amis et compatriote, Gustave de Beaulieu, qui fit plus tard du paysage, dans l’intimité affectueuse du maître commun Granet, ar-

ÉMILE LOUBON 19

tiste charmant, délicat, et dont les conseils judicieux consistaient surtout en longues causeries amicales.

Ce qui frappa Loubon à Rome, ce qui le retint deux années dans cette ville — qui était alors pour les artistes ce qu’est La Mecque pour les fanatiques musulmans — ce ne furent pas les chefs-d’œuvre de ses musées, les grands souvenirs historiques évoqués par ses ruines; mais bien la beauté de la campagne romaine déjà entrevue et pressentie dans les dessins de son premier maître Constantin. Et le jeune artiste, qui, dans les plus célèbres galeries, ne pouvait, en face des maîtres, tenir longtemps en place devant son chevalet, s’éprit d’un vif amour pour cette théâtrale nature. Il admira la beauté antique du geste du paysan romain ; les scènes quasi virgiliennes auxquelles concouraient des animaux majestueux, dans la limpide atmosphère du ciel de la ltomagne, au sein des grands paysages que décoraient les fonds hautains de ses collines augurales, et parfois, la plaine océanique de ses marais pontins. Il vit des scènes champêtres, où l’homme grave procède, ainsi que le dit Théophile Gautier, aux travaux de la terre comme aux cérémonies d’un culte. De ses yeux ravis, il observa les scènes de labour et de moisson, magnifiées par les vers, encore présents à sa mémoire, des poètes latins; les fins de journée glorieuse; la rentrée en apothéose des paysans et des paysannes, sur les hautes charrettes que traînent des bœufs majestueux. Intéressé par la nouveauté du costume, par la grandeur du paysage, par les beaux mouvements harmoniques qu’y font les hommes et les animaux, il va d’instinct vers ces choses. Ce qu’il admire vraiment à Rome, ce n’est pas le passé de la Ville Éternelle, ce ne sont pas Raphaël et Michel-Ange, c’est la vie au dehors, la vie dans la lumière, la vie remuante; et son désir se précise de l’exprimer sur la toile.

Cependant Granet forçait son élève à étudier les maîtres ; il le trouvait, avec raison, encore peu suffisamment armé, non complètement éduqué, pour pouvoir se livrer à ses inspirations personnelles; si bien qu’après deux années de séjour à Rome, et à peine rentré à Aix, Loubon partit pour Paris y continuer son éducation artistique si bien commencée. De nos jours, il se serait immédiatement livré à l’art, sans plus augmenter ses connaissances classiques, car il est assez généralement admis, depuis, qu’apprendre son métier est inutile. Mais c’était le temps où l’artiste faisait un long apprentissage, avant d’oser ce qu’osent généralement aujourd’hui ceux qui ne savent pas assez. Par les hésitations, les longs tâtonnements qui caractérisent l’éclosion des talents de tant d’artistes modernes, arrêtés trop souvent dans leur marche, il faut bien reconnaître, après expérience faite, que rien ne se traduit, en peinture, sans l’éducation préalable, sans la possession complète des moyens techniques d’expression, que les peintres de génie ont toujours possédés mieux qu’aucuns.

A Paris, grâce à de nombreuses recommandations, grâce aussi à l’attrait sympathique qui émane de sa personne, Loubon se lie bientôt avec tous les artistes de son époque : Delacroix, Decamps, qu’il affectionne particulièrement ; Rousseau, Corot, Diaz, Dupré. Par Roqueplan, son compatriote, duquel il subit pendant assez longtemps l’influence, et dont il semble s’être assimilé un certain temps la manière, il connut Troyonet devint bientôt son meilleur ami. C’est dans ce milieu fécondant que le peintre aixois, aidé par sa facilité intuitive, par les qualités de son intelligence, s’initiait, s’instruisait, en cherchant sa voie.

EMILE LOUBON

Loubon était trop personnel pour se mettre à la remorque de peintres remarquables et tracer longtemps sa route dans leur sillon. Malgré sa vive admiration pour Decamps, pour Roqueplan et pour Troyon, il cherchait maintenant à dégager sa personnalité. Saura-t-on jamais ce qui se passe en ces moments dans le cerveau d’un artiste ? par quelle filiation d’idées, par quels éclairs subits, un peintre, après de nombreuses et diverses tentatives, va délibérément vers la voie qui lui est propre ? On a prétendu que Loubon fut illuminé par un paysage de Rubens, et qu’à partir de cet instant, il n’hésita plus. Il est assez difficile d’établir comment le grand peintre anversois — que certains mettent au-dessus de tous — put conseiller Loubon, qui ne fut jamais coloriste. Il est admissible cependant que des génies aussi vastes que Rubens ont, dans tous les genres, des ressources émotives telles qu’elles peuvent se manifester par d’infinies façons, sur des tempéraments différents et même éloignés. Ce qu’il y a de certain, c’est que, dès 1835, quand Loubon, à vingt-six ans, exposa pour la première fois au Salon de Paris ses Troupeaux d'Arles descendant les Alpes à Saint- Paul-la-Durance, le peintre y apparaissait avec un faire à lui, et des qualités bien personnelles qui feront toujours, partout, reconnaître dans l’avenir un de ses tableaux, et, on peut ajouter, avec des audaces qu’il est difficile d’apprécier aujourd’hui. Du premier coup, Loubon s’était montré ce qu’il est resté dans ses meilleurs tableaux, avec son entente des belles lignes, son heureux choix des effets lumineux, sa connaissance exacte des grandes valeurs, son respect du ton local, sa conscience exagérée du dessin des premiers plans, et surtout sa superbe construction architecturale des terrains de son paysage.

Un peu exilé à Paris, comme tout bon Provençal qui

l’habite pour la première fois, Loubon conservait du pays natal, avec les souvenirs d’enfance, l’image de tableaux qui, à distance, s’amplifiaient de lumière sous les ciels assez moroses du Nord. De loin, cette Provence lui apparut plus belle peut-être, plus inspiratrice ; et il rêva de la peindre et de la faire aimer. Cette pensée, assez naturelle, de vouloir peindre son pays était, en 1835, plus méritante et plus osée qu’on ne pense. Aussi, le premier tableau que Loubon exposa à Paris « n’y fut point remarqué pour son caractère local, mais pour son animation1 ». Cette toile contenait en germe toutes les promesses que l’artiste réaliserait plus tard.

Devant ce troupeau qui marche de front sur vous, on a presque l’envie de se garer. Avec énervement, les bêtes et les gens luttent contre le vent qui fait envoler les capes et se dresser les toisons, au milieu d’un tourbillon de poussière dressé en cercle argenté jusqu’au ciel d’un bleu violent. Tout autour, le paysage franchement provençal « en pierres et en herbes grises » ; au loin, la Durance caillouteuse avec la belle ligne de ses bords aux escarpements décoratifs.

La note était trouvée; elle était nouvelle, d’un pur accent. Loubon ne s’y tint pas. On lui reprocha, sans doute, sa crudité, sa violence, son naturalisme ; et l’artiste n’eut pas de longtemps le courage de chercher son inspiration dans un pays qui ne plaisait à personne.

C’est en vain qu’alors, obéissant à ces considérations, l’artiste provençal court la France, qu’il essaie de peindre diversement : les Bords de la Seine à Maisons-Laffitte (Salon de 1841), et des Vues de Nantes et d'Élretat (Salon, 1843). C’est sans bonheur qu’il fait précédemment une

1 La Tribune artistique et littéraire d’Auguste Chaumelin.

EMILE LOUBON

incursion dans la peinture de genre : Braconniers jouant aux dés le gibier qu'ils ont tué (1838) ; Salvator Rosa chez un marchand brocanteur ; Soldats jouant à la porte d'une prison (1839). Le portrait ne lui réussit pas mieux, et ceux de M. Ch. Durai et de M. Z3*** passent inaperçus au Salon de 1840. C’est même inutilement qu’il cherche à revivre et h reconstituer ses souvenirs d’Italie avec sa Mascarade sur VArno ; Promenade aux Cassines, Florence. C’est à la Provence qu’il lui faudra résolument revenir ; c’est elle qui va lui donner, à partir de l’année 1846, le motif de ses meilleurs tableaux, de ses paysages animés, aux environs d’Aix et de Marseille, qui le classeront parmi les bons artistes originaux de ce siècle, dont les œuvres résisteront au temps, et qui demeureront, tandis qu’auront disparu les hâtives et médiocres productions qui, comme une marée montante, envahissent toujours plus compactes, chaque nouvelle année, les Salons et les Expositions.

En 1845, Loubon, qui avait été médaillé au Salon de 1842, fut appelé à la direction de l’École gratuite de dessin, à Marseille. Il ne venait pas dans cette ville avec plaisir, car il lui fallait quitter le milieu alors si intéressant des ateliers parisiens, en pleine bataille artistique. Il céda toutefois aux instances de sa famille, très éprouvée par des revers financiers. L’événement fut heureux pour sa carrière. Le peintre, en contact obligé avec les paysages de son pays, vint de nouveau leur demander ses meilleures inspirations. Et nous allons le retrouver désormais dans ses toiles, cherchant à raconter les scènes des mœurs pastorales, les exodes d’animaux fuyant l’orage ou les razzias.

les migrations de troupeaux en lutte contre lèvent : « Emile Loubon; avec infiniment d’esprit, a dégagé le sens et fixé tout un côté de la physionomie du paysage provençal. 11 fut par excellence le peintre de la Provence. Ses toiles nous en ont fait sentir le charme pittoresque. Nous y avons vu la couleur argentine du sol, la torsion spirituelle des arbres, le brusque contraste des ombres et de la lumière, le mouvement des êtres et des choses1. »

« Le mouvement des êtres et des choses. » Telle est bien la caractéristique du talent de Loubon. Le peintre aixois est un créateur essentiellement curieux d’un mouvement saisi dans son extrême rapidité et que l’artiste montre possible, admissible même dans sa déformation, sans l’arrêt maladroit, figé, qu’enregistre l’objectif, — car l’instantanéité photographique était alors inconnue. On ne saurait mieux pourtant faire comprendre quelques-unes de ses meilleures toiles qu’en disant qu’elles nous donnent une impression cinématographique virtuelle de ce qui s’y passe. En effet, au geste de l’homme on est tenté de donner sa destination, on veut voir le bœuf continuer sa descente, on suit le chien dans sa course folle...

Aussi bien est-il temps d’analyser les œuvres maîtresses de ce peintre qui figurèrent avec éclat aux Salons de Paris : les Bœufs sur la route d'Aix à Marseille (1853), musée de Marseille ; les Menons en tête d'un troupeau de la Camargue (1853), musée d’Aix; le Col de la Ginesle entre Marseille et Cassis (1855), (exposition centennale de l’art français, 1900); la Razzia (1857); Un troupeau en marche (1854). C’est à partir de 1853 que Loubon semble être arrivé à la possession de son art, et c’est à partir de cette

1 Louis Brès. Le Paysage provençal et son influence au point de vue artistique et littéraire.

LES BŒUFS SUR LA ROUTE d’aIX A MARSEILLE

EMILE LOUBON

année-là que son œuvre est intéressante à étudier, car elle est définitive.

Le tableau que possède le musée de Marseille : les Bœufs sur la route d’Aix à Marseille, est vraiment d’une composition savante, d’un art consciencieux et fort. Quant à l’action animée et bruyante, elle est là très suggestive. Dans le troupeau de bœufs qui est prêt à disparaître derrière le mamelon raviné, on devine la cohue. Gomme dans une charge suprême, les bêtes se bousculent pour éviter le bâton. Sous la poussière, la tête du troupeau s’en est allée déjà dans la déclivité du terrain, pendant que les bouviers frappent et crient, et que les chiens au galop jappent avec fureur après les retardataires.

Ce qu’on peut appeler le champ d’action du tableau est une ligne très harmonieuse qui vient s’appuyer sur la courbe trouvée du premier plan. Le paysage qui encadre cette action est fait de beauté provençale. Au fond, sous le ciel, le pur dessin des collines grecques de Montredon et des îles Riou et de Maïre ; plus proche, la croupe allongée de l’ancien fort Notre-Dame de la Garde, l’entrée du vieux port qu’indiquent la haute tour du phare Sainte-Marie, les vieilles maisons de la Tourette et de Saint-Jean ; plus proche encore, la ligne accidentée et pittoresque du vieux Lazaret aujourd’hui disparu ; enfin, les plans intermédiaires successifs où se déroulent les accidents d’un paysage agreste : des pins qui se penchent avec un mouvement souple ; les bras d’un moulin à vent; des cheminées d’usine; l’oratoire provençal au coin de la route en zigzag sur laquelle vont, couvertes de leur tente en cerceau, les charrettes archaïques. Et sur la droite de la composition, le bleu intense de la Méditerranée qui creuse une cuvette triangulaire aiguë dans les dentelures avancées des caps minuscules.

Or, ce tableau qui n’a pas de prétentions aux effets aveu-

glants de ceux des peintres modernes, contient néanmoins, observé longuement, une lumière vive ; et cela, malgré la couleur schisteuse de ses premiers plans, malgré la désagréable et peu aérienne teinte roussâtre, particulière au peintre, qui court un peu partout sur les végétations, malgré des ombres durement accusées, malgré la lourdeur des couleurs lointaines. Trois choses, trois vérités éternelles scrupuleusement observées, judicieusement appliquées, font oublier ces faiblesses: la conscience du dessin, le respect du ton local, la justesse des valeurs. Aussi, combien de peintures à la mode qui papillotent sous prétexte de vibrations solaires, et qui, isolées, semblent flamber et miroiter, s’éteindraient pourtant anéanties à côté du tableau de Loubon? Combien de ceux que l’on dit être des coloristes parce qu’ils font joli ou amusant, ou des impressionnistes parce que leur lumière est orangée et leurs ombres violettes, verraient leur œuvre s’effondrer, comparée à celle d’un peintre qui n’a aucune prétention à la couleur, qui n’est pas du reste un coloriste, mais qui savait dessiner, qui savait établir et qui connaissait son métier.

Cette comparaison, que l’on fait malgré soi en songeant a tout le bruit que provoquent certaines réputations de peintres modernes, alors que sont oubliés ces grands morts d’hier si modestes, on peut la faire encore plus probante avec, du même peintre, le grand paysage, le Col de la Gineste, qui triompha l’an dernier à l’Exposition centennale. On peut dire que Loubon ne construisit, dans aucune autre toile, avec plus de précision et de solidité les plans d’un tableau. Il faut admirer cette toile où l’œil aime à se reposer avec sécurité, l’audace extrême de son ciel tout en haut du cadre — audace que les impressionnistes érigeront plus tard en principes de composition — de son ciel qui n’est

Page 1