MENONS DE LA CRAU
EMILE LO ü BON
pas seulement clans ce court espace réservé à quelques nuages festonnés que le vent enroule , mais qui baigne aussi de lumière le creux des vallonnements successifs, qui éclaire les mamelons étagés où broutent les chèvres. La composition de ce tableau gagnerait peut-être encore à être débarrassée de ces taches noires d’animaux mièvres — qui semblent être mises après coup et qui n’ajoutent rien à la grandeur du paysage. N’importe, ce tableau demeurera, par la belle compréhension de sa lumière, par sa puissance, par sa solidité, parmi les œuvres intéressantes qui naquirent à la suite de l’évolution du paysage commencée avec Rousseau ; évolution qui marque la plus grande manifestation picturale du xixe siècle.
Nous trouvons encore au musée de la ville natale du peintre, les Menons de la Crau , une grand toile, à la vérité, plus curieuse que parfaite de composition, mais où le peintre donna libre essor à son observation heureuse des chèvres. Loubon avait de tout temps affectionné cet animal, probablement pour l’excessive mobilité de son allure, et il ne résista pas au plaisir de le mettre en scène comme un personnage important, un acteur en vedette.
Les bergers provençaux ont la coutume de mettre à la tête des troupeaux qui se déplacent, des menons , chèvres barbues, cravatées du haut collier de bois où s’accroche la clochette lourde. C’est la musique officielle qui préside à la marche de l’indisciplinée caravane. Loubon nous a montré les chèvres, vues de front, peu soucieuses de l’importance de leur rôle, dans les poses les plus variées : les unes sérieuses, d’autres esquissant un entrechat comique, les jeunes prêtes à cosser, le regard mauvais; toutes disposées à une incartade imprévue. Et entre le dessin capricieux de leurs formes osseuses, derrière ce rideau sombre qu’accusent les pelages foncés, les oreilles
et les arêtes vives des cornes, arrive le troupeau bêlant, en masse serrée, pendant que l’arrière-garde va se perdre dans une apothéose lumineuse enveloppée de brouillards poussiéreux. Les chèvres comptant seules dans ce tableau, il faut voir avec quel humour, quelle acuité dans la notation, le peintre a inscrit leurs moindres tressaillements, la souplesse de leurs articulations nerveuses et fines, et leur gaminerie simiesque.
L’œuvre par excellence où s’accélère encore le mouvement est l’importante toile de la Razzia, très remarquée au Salon de Paris de 1857. Gustave Planche avait écrit dans la Revue des Deux Mondes : « La Razzia de M. Loubon est une heureuse tentative dans le genre de Charlet et de Raffet. Il y a dans cette toile un entrain, une ardeur qui plairont aux hommes de guerre. »
Maxime du Camp renchérit : « J’avoue, dit-il, que j’aime beaucoup M. Loubon : il a de l’entrain, une furie méridionale qui fait plaisir à voir et qui constitue à ses compositions une bien réelle originalité. Sa Razzia a le diable au corps. Sur un terrain incliné, les veaux, les taureaux, les vaches, les chèvres, les brebis, les chiens se précipitent, se heurtent, cascadant du mufle à la queue et fuyant de leur galop saccadé devant leurs bergers montés sur des dromadaires lancés au grand trot. Toute cette avalanche dessinée en raccourci est d’un effet extraordinaire. Le troupeau ainsi chassé, est enveloppé d’une fine poussière blanche levée sur les terrains calcaires par le pied agile des bêtes effrayées. C’est grisâtre, mais d’une rapidité qui fait pardonner cette faiblesse de la couleur. » Nous n’avons rien à ajouter aces quelques lignes exprimant si bien notre pensée.
Un tableau que Loubon a fait souvent dans sa carrière, comme des variations nombreuses sur un thème identique.
EMILE LOUBON
c’est le Troupeau en marche du musée de Montpellier. Sur la route, au soleil, le troupeau vient de face, toujours malmené par l’homme et les chiens. Au milieu, dominant les moutons et les chèvres de sa haute stature, l’âne gris cendré de Provence, avec, surmontant le hât, les deux sacs de sparterie tressée qui oscillent, se haussent ou disparaissent dans le remous imprimé par la bousculade générale. Parmi les animaux effarés, l’âne seul semble échapper à la loi du mouvement exacerbé que l’artiste impose à tous. Que le chien jappe, gambade et morde même; que les moutons se pressent en galop de déroute, que les chèvres bondissent, que les mulets ruent, que les bœufs apeurés mugissent, que les chevaux que l’on tire trop durement avec la bride se cabrent, l’âne, comme un sage retiré dans sa tour d’ivoire , par seulement l’ironique balancement de ses longues oreilles, subit la bourrasque sans y participer. Il se laisse entraîner passif, philosophant peut-être ; que sait-on? Et par ce rôle réservé à l’âne seul, le peintre aixois affirme encore davantage le côté particulier de son talent, la justesse de son observation.
Malgré leur couleur peu séduisante, l’abus de certains ocres lourds et opaques, la dureté des contours, le faire râpeux, les tableaux de Loubon sont remarquables encore par la belle ordonnance de la lumière que ce peintre tenait de Granet, par la belle ligne éloquente et simplifiée du maître Constantin, enfin par une harmonie de la composition générale qui semble lui avoir été révélée par les solennelles apparitions de la vie en mouvement au sein des décors de la campagne romaine. Sans doute, les recherches anatomiques ne furent pas poussées assez loin par l’ar-
tiste pressé d’exprimer sa pensée pétulante; mais il faut insister sur son originalité suprême : « sa furia méridionale », son esprit méridional, que recèlent toutes ses grandes œuvres et qui en sont la caractéristique indéniable.
Toujours nous la retrouverons dans la suite de ses productions avec 1 q Souvenir de Savoie , le Traîneau (1858), où dans un mouvement plein de hardiesse, un paysan attelé à une sorte de véhicule rustique, descend du bois sur une pente excessive ; dans Un chariot à Nevers (Exposition de Paris 1858), où, avec des efforts violents qui contractent leurs muscles et déforment leurs ossatures, «. des bœufs cherchent à ramener le chariot embourbé hors de l’ornière profonde; dans Un temps de pluie (1859), où, par une débandade folle, les moutons et les vaches, sous la menace du nuage noir qui crève déjà à l’horizon, se précipitent vers l’abri 1 ».
Dans les Porteurs de poissons qui courent pieds nus, Loubon choisira a dessein des gestes vifs; et on suit, intéressé, la course antique de ces beaux gars luttant entre eux de vitesse, le panier d’osier rempli de poissons sur l’épaule.
Dans son Malet fourbu , il fait se plaindre lamentablement la misérable bête exténuée et rappelée par le bâton de l’homme aux dures nécessités de l’effort. Cédant sous le poids de son fardeau, le long de la route interminable, les pauvres jambes de l’animal flageolent en arc. Dans cette petite toile, Loubon écrit son dessin avec le burin comique d’un Callot.
Mais, longtemps, il ne saurait s’apitoyer sur le sort des bêtes de somme, et s’il les mène à l’abreuvoir (exposition de Lyon, 1857), il les presse/les heurte, dans une hâte fébrile.
1 La Tribune artistique et littéraire d’Auguste Chaumelin, vol. 2, 3 et 4.
EMILE LOUBON
Il n’étudie pas l’animal en artiste attendri ; il ne lui prête ni le sentiment, ni les affections, ni les regards auxquels notre désir d’humanité pour ces frères inférieurs, donne parfois une signification qu’ils n’ont peut-être jamais eue. Ce qui l’intéresse chez l’animal, c’est la curiosité de sa ligne mouvante, l’imprévu de ses formes qui se déplacent; et, encore, il le force à courir les routes : Troupeau de la Crau en marche (1856) ; à descendre hâtivement du pâturage estival pour rentrer à l’étable : Un troupeau de mérinos arrive des montagnes du Piémont au village d'Aureille (Salon de Paris, 1859).
Au besoin, il a les Ferrades, courses locales, qui lui permettent d’ébaucher, dans de vagues arènes, de curieuses attitudes; de satisfaire ses goûts méridionaux de geste dramatique; tel, la couleur en moins, un Goya provençal.
Il ose peindre la nature secouée par le vent qui tord les arbres et fait se lever sur la route les cyclones poussiéreux ; alors, sous le ciel d’un bleu dur, il montre la lutte épique des bêtes et du paysan de Provence contre le mistral. Et on le voit ce vent implacable qui s’engouffre dans la houppelande de l’homme, on le sent dans l’effort qui saccade la marche de l’animal, avec le symbole de sa poussière argentée qui monte, dans le tableau, aux environs d’Aix-en- Provence; jusqu’au sommet de la chaîne de Sainte-Victoire.
Enfin Loubon accentue à tout propos la résistance animale qu’occasionnent la crainte, l’effroi, l’entêtement : le Gué que les brebis se refusent à traverser; Fuyant V orage dans la montagne (Lyon, 1857) où roulent, comme une avalanche, les bœufs qu’aiguillonne la peur autant que les cris et les bourrades du conducteur; Un bac ( environs de Paris) où, sur les rougeoiements d’un ciel de couchant pluvieux, il oppose les grandes silhouettes des veaux et des vaches
qu’une paysanne pousse à grands coups de gaule, vers la barque, malgré eux.
Maintenant, avec les Souvenirs de Soumabre (1857) il se remémore la bataille d’un essaim de poules accourues vers la poignée de grains de blé que leur jette la fermière. Si quelques peintres de basses-cours les ont vues remuantes, Loubon y éveille tous les instincts les plus violents. Sous le coup de fouet de la faim, il excite le poulailler à une bousculade acharnée, à des écrasements, des combats où, dans des caqueteries de victoire, des piaulements de défaite, se hérissent les crêtes, s’arment les ergots, s’envolent les plumes.
cc Pendant près de la moitié de ce siècle, alors que le retour à la nature avait déjà mis en honneur d’autres régions : la Suisse, la Bretagne, la Touraine; alors que les hautes cimes alpestres, les landes sauvages, les gras pâturages, les vieux châteaux historiques avaient leurs peintres et leurs poètes, qui se souciait de la Provence avec ses horizons de collines basses, ses chemins poudreux et ses maigres verdures1 ? » C’était la « Gueuse parfumée » qui n’était connue alors que par ses jasmins et ses orangers. La Gueuse parfumée et cc ses basses terres brûlées du soleil et du vent avec la désolation des landes broussailleuses, les chênesliège, les pins et les genévriers des silencieuses forêts vides d’oiseaux, la fraîcheur de ses ravins profonds où se mêlaient en impénétrables fourrés les houx, les myrtes, les lauriers aux fleurs roses et les silènes étoilés, les lavandes, les iris et les cistes à odeur d’ambre2 )>.
L’heure de célébrité allait venir bientôt pour elle. Si cette
1 L. Brès. Le Paysage provençal.
2 Virgile Josz. Fragonard (Société du Mercure de France. Paris, 1901).
EMILE LOUBON
gloire revient surtout à Mistral, à Daudet, à Paul Arène, aux félibres et à tous les littérateurs et artistes qui surent l’imposer au goût des Parisiens, on peut dire que Loubon est le premier parmi les peintres qui ait compris la beauté du paysage provençal et ait osé s’en servir pour y placer ses animaux. Dans le lit blanc de la rivière caillouteuse, il fait passer quand même et trébucher le troupeau; il agrémente la nudité de la route avec l’anecdote du minuscule oratoire où, dans sa niche peinte à la chaux, le saint repose entre deux bouquets de fleurs sauvages desséchées; il l’orne encore de rares oliviers ou d’un pin isolé qui la coupe de son ombre grêle. Le peintre s’entend à merveille pour déduire le pittoresque de cette nature un peu âpre et pour en agrandir le décor. Avec les collines pelées qui bordent la Durance, les masses bleuâtres du dôme rectangulaire de Sainte-Victoire, les pures silhouettes ioniennes qui jouxtent la mer bleue et ferment les golfes, il fait ses fonds. L’aridité, la désolation de la terre crevassée, assoiffée, lui servent pour ses premiers plans sérieusement étudiés. De cette Provence dont il a aimé le ciel, les arbres, les terrains, les montagnes, il a su montrer les aspects séduisants et rendre aimables même les tares. Voilà le signe certain de l’amour sincère du terroir. Toujours après ses courses à travers la France, une partie de l’Italie, de l’Espagne, il éprouve, à son retour, un sentiment plus intense de la poésie particulière au pays natal. Même après son voyage aux pays enchantés, après le souvenir des exquis paysages italiens et des verts pays de France, son affection pour la petite Provence s’augmente et s’affermit; car le peintre a découvert en elle des grâces non révélées aux profanes : à lui elle s’est montrée, à peine impudique, dans sa nudit 3 de vierge grise de parfums, éclairée par la chaude et éclatante lumière de son soleil.
La maladie, un mal terrible, s’abat sur l’artiste en pleine gloire; et, circonstance aggravante, il ne trouve pas auprès de sa compagne le réconfort, la sollicitude dont certaines femmes savent entourer l’existence d’un être souffrant. Rien dans la vie d’un artiste ne saurait être négligé. Tous les événements ont sur son œuvre une importance plus ou moins heureuse ou néfaste qui réagit sur ses productions. Il faut donc dire la vérité, encore proche. Loubon n’avait pas épousé la femme qui pouvait le comprendre. Très belle, très gâtée par celui qui lui passait tous ses caprices d’enfant ingrate, l’ancien modèle ne sut pas donner à l’artiste un intérieur reposant. 11 dut se réfugier dans l’amitié et même s’isoler souvent pour retrouver un peu de tranquillité et de paix. Mais son art pouvait suffire à remplir sa vie. Avec une énergie, un courage et une patience héroïques, Loubon lutte, les dernières années, avec la souffrance aiguë qui a prise sur son cerveau. Elle influe dès lors sur sa nature, sur ses productions. Peu à peu, une sorte de buée grise enveloppe ses toiles, le mouvement se ralentit et se fige presque dans ses dernières compositions. Les animaux qu’il y place marchent désormais mollement et comme sans bruit. C’est la vie qui, insensiblement, semble s’arrêter.
Dans son Après-midi d automne, un de ses derniers tableaux, les moutons sont tristes et broutent sans faim, les chèvres vont sans joie, sans cabrioles, les chiens n’aboient plus, les gestes de l’homme sont indécis; et ce gai paysage des environs de sa ville natale est brumeux, effacé. La grandeur du style est encore dans la toile, où une couleur maladive s’affine d’une enveloppe aérienne que le peintre avait jusqu’alors ignorée.
EMILE LOUBON
Ce fut sa dernière œuvre : elle figurait à Paris au Salon de 1863 avec, sur le haut du cadre, le nœud en crêpe noir qui en augmentait encore — pour ceux qui avaient connu Loubon si vivant, si énergique — l’intense mélancolie.
Emile Loubon venait à peine de mourir (à Marseille, le 2 mai 1863), emporté, dit-on, par un cancer intestinal qui le suppliciait depuis cinq ans. 11 avait été fait chevalier de la légion d’honneur en 1855.
Quand on voit au musée de Marseille la superbe et définitive ébauche qu’est le portrait de Loubon par son ami Gustave Ricard, on est attiré vers cette figure souriante, aux traits mouvants, au regard sympathique et droit; et tout de suite on se met à apprécier l’homme que l’on voit pour la première fois, comme si on avait vécu de longues années dans son intimité, comme si on l’avait toujours connu. Loubon y apparaît essentiellement bon, distingué et fin. Il fut vraiment tout cela. Il fut, en outre, un esprit combattit, intelligent, remuant, un artiste sincèrement convaincu et qui eut le don de l’apostolat.
Au moment de la retraite d’Aubert, quand Loubon vint lui succéder à la direction de l’école gratuite de dessin, l’enseignement classique qui y était donné avait produit d’heureux résultats. A voir certaines académies, certains portraits au conté dessinés parles meilleurs élèves de cette époque, on s’explique que ce premier enseignement ait si bien préparé des maîtres comme Papety, Gustave Ricard, Monticelli, Engalière, Beaume, Simon, etc. Cependant l’activité artistique, en tant que manifestation éclatante, convergeait déjà toute vers Paris. C’était le commencement pour la Provence des désertions en masse, de l’exode vers
la capitale de tous ceux qui tenaient, avec quelque autorité, une plume ou un pinceau. Us allaient chercher à Paris le succès, et aussi les moyens de vivre. Quelle statistique nous dira jamais le nombre des pauvres diables qui n’en sont point revenus, broyés par les combats de l’existence, ou qui en sont revenus pour mourir chez eux consumés par la phtisie ? Pour un d’arrivé, combien qui sont tombés en chemin.
En rentrant à Marseille, Loubon, qui était encore tout imprégné de l’atmosphère d’art qui l’entourait à Paris, le cerveau échauffé par une belle flamme émulatrice, fut frappé plus profondément de l’état de stupeur artistique dans lequel semblait plongée l’ancienne cité grecque qui concentrait toute son activité pour les transactions commerciales et pour certaines industries.
Dès son installation, Loubon n’eut qu’une pensée : tenter de créer à Marseille un centre artistique en quelque sorte décentralisateur, bien que forcément tributaire de Paris ; y montrer les productions des maîtres français et y faire se manifester les jeunes talents locaux, avec la possibilité de trouver pour leurs œuvres un prix rémunérateur. Il fallait, en se servant de bonnes volontés, de quelques intelligences, susciter un mouvement artistique, une sorte de Renaissance. Loubon y réussit pleinement, pendant quelques années du moins. Sa carrière est à ce point de vue aussi intéressante que celle fournie par l’artiste. On doit retenir son nom à ce double titre.
Grâce à ses efforts, à son énergie, à son esprit remuant, à la chaleur communicative de ses convictions, voilà que se fonde dès la première année la Société des amis des arts de Marseille, instituée dans le but « de propager et d’entretenir le goût et la culture des arts à Marseille ».
« L’exposition était si bien organisée, écrit M. Bouillon