‹ Les peintres provençauxChapitre 4 sur 9 · EMILE LO U BON · texte numérisé non relu

EMILE LO U BON

Landais, qu’elle put, dès cette année 1846, ouvrir dans la salle du Musée une exposition qui dura du 20 octobre au 15 novembre. Elle comptait 790 actionnaires, en tête desquels figuraient S. M. le Roi pour 30 actions, et S. A. R. le comte de Paris pour 20. Les peintres, les sculpteurs et les architectes, au nombre de 194, y prirent part en exposant 356 ouvrages. »

C’était donc un succès. On vit là pour la première fois à Marseille, des œuvres d’Eugène Delacroix, Couture, Decamps, Marilhat, Troyon, Rousseau, Roqueplan, Granet, Fiers, Diaz, Fromentin, Cabanel, etc. Quant à Loubon, il exposait sept toiles : Paysage , Vue prise aux environs d’Aix , Marche de muletiers , Mascarade sur VArno , le Gué, le Printemps, l’Été et Moulin breton L

L’élan était donné ; il fut assez tôt entravé par les événements politiques de 1848, et aussi par l’envie, les basses jalousies des camarades et de tous ceux qui, en province, s’acharnent après celui de leurs concitoyens qui fait quelque chose et tente de s’élever au-dessus de la bonne médiocrité. On reprocha à Loubon — qui allait chaque année à Paris s’assurer pour l’Exposition le concours des plus grands peintres, ses amis — de faire ces voyages aux frais de l’Association. Loubon, qui était très digne, se retirade la Société, en tant que membre administrateur, pour ne demeurer que simple exposant.

Du reste, la Société des amis des Arts1 2 ne vécut pas long-

1 Bouillon-Landais, le Peintre Émile Loubon. Plon, Nourrit et Cie,

2 Voici les noms qui méritent d’être retenus des membres de cette Société instituée le 5 août 1846 : Président, M. le marquis de Forbin- Janson, chevalier de la légion d'honneur ; vice-présidents, MM. Loubon, oncle du peintre, adjoint au maire, chevalier de la légion d’honneur; Gabriel, conseiller de préfecture; Hippolyte Luce ; secrétaire : Baude ; trésorier : M. Gouin.

temps sous cette dénomination 1 elle se transforma en 1850, et prit le titre de « Société littéraire et artistique des Bouches-du-Rhône », et continua, « jusqu’à la création du Cercle artistique », à faire chaque année des Expositions de peinture où, avec le concours des meilleurs peintres : Jules Dupré, Troyon, van Marke, Palizzi, Baron, Fromentin, Poignet, Diaz, Jules Noël, Millet, Granet, les deux Rousseau, Jonckind, Gustave Ricard, etc., etc., Loubon exposait, entouré de ses nombreux élèves et amis, parmi lesquels il convient de retenir le nom de ceux disparus : Aiguier, Paul Guigou, Barry, Fabri us Brest, Simon, Suchet, Engalière, Grésy, etc., etc.

Parallèlement, Loubon avait su attirer dans son atelier les notabilités marseillaises et la critique avisée d’alors. Des réunions journalières avaient lieu, au cinq à sept du peintre. Et cet atelier du boulevard du Musée, où s’arrêtaient, lorsqu’ils traversaient Marseille, Paul Delaroche, Horace Vernet, Fromentin, Baron, Granet, fut bientôt le rendez-vous de tout ce qui, à Marseille, pensait, écrivait ou s’intéressait à l’Art.

Le jeune et avenant directeur de l’École était en outre le camarade plutôt que le maître des jeunes artistes qui venaient le consulter. Il était surtout l’ami sûr, le conseiller précieux de ceux qui venaient lui demander avis. L’atelier de Loubon fut pendant longtemps un foyer hospitalier où

Commissaires actifs : MM. Bec, J. M. Coste, chevalier delà légion d’honneur, Isba, Émile Loubon, directeurde l’École; Marbeau, Michel Colomb, Alphonse Nègre, Ollivier, Paranque aîné, Albert Pascal, Charles Roux, Tassy.

Commissaires supplémentaires : Aubert, directeur honoraire du musée de Marseille ; Joseph Autran, Bénédit, critique d’art; Bcrteau, Boisselot fils aîné; Bontoux, statuaire; Boze ; Carie, journaliste ; Giraud, Pagliano ; Mathieu; Casimir Flagniol ; Romegas.

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venaient s’échauffer les ambitions, se rallumer les énergies faiblissantes, s’exalter les vocations.

Loubon, chez qui le sens critique était très affiné, avait pour chacun l’observation juste, l’encouragement, le conseil judicieux. Il savait merveilleusement indiquer à chaque tempérament différent sa voie, en lui laissant toute sa personnalité. A tous, il disait : ce N’imitez personne, car vous seriez au-dessous de ceux que vous parviendrez à égaler. Regardez autour de vous, peignez ce que vous avez vu depuis votre enfance ; le paysage et les choses que vous comprenez et qui vous donnent des sensations. »

Par les conseils de Loubon, on peut dire que l’école provençale fit sous sa direction ce qui — toutes proportions gardées — avait si bien réussi à la grande école hollandaise. « Elle regarda autour d’elle, et fit le portrait des hommes et des mœurs rustiques des campagnes, des mers et des ciels de son pays i. » Et cette voie aussi fut féconde pour les artistes provençaux.

Nous voyons alors des talents surgir dans tous les genres. C’est Gustave Ricard, le subtil portraitiste, l’intimiste vers qui toute une génération de jeunes peintres a, en ce moment, les yeux tournés ; Monticelli, le plus extraordinaire coloriste ; Aiguierqui a retrouvé la composition colorée de l’éther impondérable ; Paul Guigou, l’élève direct de Loubon, qui continuera à peindre la Provence et à la comprendre, a la faire aimer, même dans ses violences ; François Simon, un peintre intéressant et doux, qui eût pu faire de la figure où il eût excellé, si on se rapporte à ses beaux portraits au crayon conté, a la très belle peinture : Sollicitude, qui est au musée de Marseille. Mais Simon peignit des animaux parce qu’il les aimait. Il comprit la

1 Eugène Fromentin : les Maîtres d'autrefois.

poésie des étables où somnolent les doux ruminants; il nota avec tendresse le regard enfantin et inquiet des jeunes veaux, le pittoresque manteau des chèvres, la toison épaisse des moutons. Tendre, il aima les animaux à la façon de Loutherbourg, il les peignit avec amour, avec une mélancolique philosophie ; mais, à part quelques exceptions, ses animaux participèrent rarement du paysage où le peintre les plaçait. Simon ne fut pas paysagiste, alors qu’il eût pu devenir un grand portraitiste.

Engalière, par contre, était de pure race paysagiste ; on en a la révélation devant son tableau du musée de Marseille, rapporté d’une excursion en Espagne et intitulé Vue de Grenade. Ce fut vraiment un peintre magnifiquement doué que cet Engalière, plus coloriste que Loubon et qui disparut emporté à trente et un ans par une congestion cérébrale, ne laissant qu’un bagage sommaire. On le vit à l’Exposition universelle de 1855 avec une toile importante. Vue d'Alicante prise de la route de Malaga, qui recélait des qualités de tout premier ordre et surtout un beau sentiment du pittoresque. Cet artiste était sans rival comme peinture à la gouache et avait un grand sens décoratif.

Dans les peintres de marine, Barry s’essayait aux lumières roses qui font trop jolies ses vues de Constantinople et du Bosphore. L’époque est tout entière à l’Orient. Delacroix vient dépeindre son Entrée des croisés; Fromentin va découvrir l’Algérie. Et voilà Fabius Brest, qui déserte la Provence et les heureux motifs de ses premières et meilleures toiles : Vieilles bastides dans les pins et les oliviers ; Fontaines sous les platanes des villages; Coteaux arides semés de mûriers nains, où il mettait un grand charme, pour s’enfuir à Constantinople, peindre des mosquées et des scènes turques qui manqueront d’émotion. Un autre élève de Loubon, Huguet, se jette lui aussi dans

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un orientalisme de convention, mais au moins y réussit-il par des qualités de peintre délicat. — Pourrait-on oublier Suchet, un bien brave homme, que Daudet eût dû connaître pour nous laisser encore un chef-d’œuvre? Suchet, qui incarne tout un côté de la physionomie provençale; Suchet, qui eut du talent, certainement, nonobstant sa vantardise, et qui, ancien maître portefaix, cuisinier et ténor à ses heures, trouva le temps de peindre quantité de toiles intéressantes, comme la Pêche au thon du musée de Marseille. Il comprit à sa manière, cette Méditerranée qu’il avait si souvent regardée dans les heures longues des fameuses parties de pêche. Presque toujours il nous la montre avec la lame large, houleuse, éclairée par un ciel clair, et sur le sommet de laquelle il sait, comme pas un, placer un bateau de pêche, le hausser sur sa crête ou le rouler dans sa courbe molle. Suchet connaissait à fond les bateaux : canots, voiliers, goélettes, bricks de toutes sortes, il s’entendait comme un marin à les gréer et à les conduire selon le vent.

Son Brick qui rentre le soir, au clair de lune , dans le vieux port de Marseille, prouve aussi en faveur de son entente de la composition générale, de sa recherche heureuse des effets lumineux.

Nous trouvons encore dans les expositions de 1836, jusqu’en 1861, un peintre amateur qui fut receveur de l’Enregistrement à Marseille et plus tard directeur des Domaines à Avignon, Prosper Grésy, de qui on peut voir les nombreuses toiles, — car il peignit beaucoup — dans les musées de Provence et dans les galeries. Celui-là aussi fut un amant passionné de la Provence, et de sa manière un peu rocailleuse, il sut en révéler le caractère singulier. Grésy, qui fut un excellent paysagiste, a peint en outre des arbres, avec un beau lyrisme. La nature vue par lui, est puissante.

colorée, et comme sculptée dans ses masses. Les musées de Marseille, d’Aix et d’Avignon possèdent de Prosper Grésy des toiles de différents motifs, bien que la notation soit toujours à peu près la même. Mais la meilleure partie de l’œuvre de ce peintre se voit chez des collectionneurs, où on retrouve quelques paysages remarquables.

C’était en quelque sorte de l’atelier de la rue du Musée que sortirent ces différentes personnalités. Pourtant, Loubon n’y influençait personne ; admirant un jour une délicieuse étude de Simon, le lendemain une ébauche de Ricard, autant qu’une toile de Monticelli. Il aimait à garder quelque temps dans son atelier les toiles qu’on lui apportait, surtout celles qui l’intéressaient plus vivement.

C’est ainsi qu’ayant accroché un jour contre son mur une peinture de Monticelli, à chaque instant, il se distrayait de son travail pour venir étudier la riche harmonie du grand coloriste qui l’attirait. « Mais, s’écria-t-il, a la fin, il sort du feu de cette toile !.. »

Loubon, sincère, modeste et bienveillant, savait reconnaître les qualités de ses amis et de ses élèves. Aucune méchanceté, aucune haine ne put modifier sa belle nature aimante et généreuse. Ce fut un vrai chef d’école, car il sut créer le milieu, l’ensemble qui, ainsi que le démontre Taine dans sa Philosophie de l’art , est nécessaire pour faire éclore les œuvres durables.

AUGUSTE AIGUIER

AUGUSTE AIGUIER (1819-1865)

AUGUSTE AIGUIER

A M. Frédéric Gas.

Parmi les peintres remarquables qu’a produits la Provence, Aiguier est assurément, aujourd’hui, le plus oublié. Ce fut peut-être, à cause de son admirable instinct, un de ses plus rares artistes.

Instinctif, Aiguier l’est comme Claude, comme Turner, et, rapprochement curieux, il est, ainsi que ces grands alchimistes de la lumière, de mentalité pauvre ; et, comme Corot, indifférent à tout ce qui n’est pas son art.

Poète exquis, coloriste ému, il rendit le mieux en son temps — en ceci il égalera souvent Corot et même Claude Lorrain — l’extrême ténuité des vibrations lumineuses, leur délicatesse atomique, la subtile trépidation des ondes colorées ; et, de même que ces chantres de la lumière, s’il eut aussi la divination synthétique de l’éther impalpable, il sut le mettre sur sa toile, simplement.

Aiguier, provençal inconnu, Aiguier, qu’on oublia de montrer à la Centennale, comparé comme peintre à Turner par certains côtés, à Corot et à Claude par d’autres ! Que de sourires ironiques n’allons-nous pas mettre aux lèvres pincées des pontifes? que de haussements d’épaules, que de réflexions malveillantes n’allons-nous pas provoquer?

N’importe !... Il faut oser dire cela.

Et pour tout homme qui n’est ni aveugle ni prévenu — ce qui est pire — il reste encore de ce peintre, dans les musées de Toulon, de Marseille et de Cannes, quelques toiles qui sauront, mieux que des phrases, prouver la valeur de nos affirmations.

Aiguier (Louis -Auguste -Laurent) naquit à Toulon, le 23 février 1819, de parents cultivateurs originaires de La Garde. On aimerait à faire naître dans cette ville, qui vit les débuts de Bonaparte, quelque glorieux soldat ou quelque rude marin . Il paraît tout d’abord assez extraordinaire que le grand port de guerre méditerranéen, ceinturé de remparts, couvert sur toutes ses hauteurs d’imposantes forteresses, nous ait donné un peintre d’atmosphère si attendri ; mais on s’explique plus tard que la qualité de la lumière particulièrement enveloppante qui baigne Toulon et la campagne environnante, que la brume fine et ouatée de violet qui se joue à certaines heures aux flancs de ses collines, entre l’escarpement de ses caps dentelés en rose, que les buées particulièrement vibrantes qui s’élèvent, comme dans les grands lacs, au-dessus de la mer bleue, aient contribué à faire éclore la vocation d’un Aiguier qui vécut là pendant vingt ans. Combien, depuis, s’y sont essayés, mièvrement ?

Après avoir reçu une instruction très élémentaire, Aiguier fut mis en apprentissage chez un coiffeur. Et c’est ce métier qu’il exerça presque jusqu’à ses dernières années ; plus rarement cependant à l’époque où il commença à exposer ses tableaux. Le barbier était devenu alors coiffeur pour dames et était très recherché par l’élite de la société

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