PAYSAGE (ETUDE
ADOLPHE MONTICELLI
pareils à ceux qui, par la cuisson solaire, dorent les grappes des raisins trop mûrs. Les plus modestes paysages familiers grandissent avec Monticelli. Par lui, le petit morceau de terre devient épique. Dans sa puissance d’évocation panthéiste, ainsi qu’un Ruysdaël exalté, il semble résumer la création dans un arbre, un ciel, un morceau de terrain : il fait un monde qui tourne...
Ses marines, ses coins de mer plutôt, sont synthétiques. C’est toujours le morceau de nature qui grandit à travers sa vision. Un village de pêcheurs, avec ses petites maisons blanches sur un fond de colline provençale, le calme de son port minuscule. La vie « au cagnard » du pêcheur méridional racontée par le détail de quelques batelets et de leurs engins de pêche ; la vie de la nature dite par quelques reflets sur l’eau en mouvement.
Aux environs de Marseille, àSéon-Saint-Henry peut-être, des barques sur un coin de rive, où vient mourir, dans un rythme lent, la vague clapotante. Au ciel, la belle arabesque des fumées d’usine, qui brode, autour du bleu, de symboliques spirales. Au loin, le port, la forêt de ses mats dans une brume d’apothéose, avec la divination de la vie tumultueuse de quelque Tyr ou Sidon lointaine, la sensation historique de longs siècles de gloire maritime d’un grand port phénicien.
Si le peintre provençal n’a pas cherché à rendre le grand caractère delà mer — pas plus, du reste, que celui, angoissant, des masses chaotiques — si la poésie et le mouvement de l’eau ne l’ont point tenté dans leur ensemble, il a étudié avec soin la trame de son tissu prismatique. Dans le riche vestiaire où il suspend ses beaux vêtements de
femme, dans les coffrets où il enferme ses pierreries, on retrouve ses effets de moires changeantes, les apparitions fugitives de ses e'meraudes, le miroitement de son kaléidoscope liquide.
Autant par la beauté de leur couleur et de leurs formes que par la diversité de leurs caractères, les animaux ont tenté le peintre. S’il aime à voir — tenu en laisse ou debout devant la châtelaine — le levrier de race aux jambes hautes et fines; s’il aime à mettre sur les lacs endormis l’ébrouement des cygnes ou la grâce de leur silencieux glissement giratoire; s’il se plaît à flatter, en l’exagérant, l’orgueil arrogant des paons, la fierté élégante du cheval pur sang, il sympathise aussi avec l’animal auxiliaire de l’homme : le cheval de labour à l’encolure solide, chez qui le travail quotitien a développé la beauté de la musculature, l’âne avec sa philosophie entêtée, le bœuf avec sa passivité lourde. Tous l’intéressent, les grands, les petits, les superbes, les humbles.
Il oppose, au-dessus des eaux glauques et mouvantes, le dessin d’un fond japonais aux tons émaillés de vieille céramique. Dans des poses hiératiques, comiques de gravité, il y fait grouiller des oiseaux aquatiques, pélicans goitreux, flamants roses, canards chinois. Il voit dans les étables les ruminants somnolents, et dans les poulaillers le tumulte delà vie des poules et des coqs. Toujours, malgré la rutilance de la couleur qui semble l’absorber, malgré son faire un peu brutal, il laisse à chaque animal son caractère, il appuie ses habitudes, il souligne son instinct.
ADOLPHE MONTICELLI
Quand Monticelli peint la nature morte, il est babylonien, suivant l’expression chère à notre regretté A. Lauzet. Ce n’est ici ni le trompe-l’œil, ni l’objet sacrifié à l’effet décoratif : mais par sa puissante interprétation, une augmentation de l’essence même des choses. Par lui aperçus, les fruits sont plus savoureux, les fleurs plus odorantes. Les tapis — malgré la pauvreté des modèles — sont somptueux. Les étoffes communes se changent en tissu précieux de chaîne et de trame, de couleur et de dessin. L’humble vase devient sacerdotal. Les pots, la cruche provençale se transforment en bibelots d’art d’un grand prix. Les objets les plus ordinaires, précieusement colorés, prennent des lignes et des courbes nouvelles. Ils sont agrandis, augmentés, inclus dans un dessin énorme. Avec la large simplicité de l’effet, la beauté de la ligne, avec la magie de la couleur, Monticelli fait définitif. . .
L’œuvre de ce peintre est — pour me servir d’un mot désormais historique — un « bloc » aussi, qu’il faut accepter entièrement, sans chercher à en enlever la moindre parcelle. Gomment, sans détruire la belle harmonie de ses tableaux, y ajouter une touche, y modifier une ligne ? Son génie, comme tous les génies, s’impose autant par ses qualités que par ses aspérités caractéristiques.
Qui essaierait du reste d’ajouter un mot à un monologue de Shakespeare ? Qui oserait enlever une seule note dans l’œuvre de César Frank ?
L’art du peintre provençal va atteindre de plus hautes cimes : d’un beau geste, il a simplifié la ligne et augmenté
la sonorité de sa palette. Il va dans le sens de la couleur franche sans altérations, de la couleur pure, simplement diminuée par les voisinages immédiats et débarrassée à jamais des bains assombrissants. Déjà, il entrevoit une évolution vers quelque chose de plus robuste, de plus grand. Comme Beethoven, peut-être, — après sa 9e symphonie et ses derniers quatuors à cordes, — il a la perception d’un art nouveau; et, au moment où dans ses toiles il en bégaie la formule, son cerveau craque tout à coup, cède, se désagrège et se déséquilibre...
Est-ce sous l’effort exagéré d’une production formidable ou de l’exacerbation trop longue de ses facultés ? Est-ce la conséquence de souffrances morales, d’amours malheureux, de déceptions? la méconnaissance de son génie ou la tristesse de sa vie depuis longtemps silencieuse et solitaire? Sont-ce les suites, comme on l’a dit, des heures d’oubli demandées à l’absinthe? Les causes importent peu. Monticelli est vraiment détraqué; et à ceux qui lui demandent de ses nouvelles, il répond gravement : Je viens de la lune.
Oh ! cette chose épouvantable, l’homme survivant à son génie ; la tristesse de la décadence d’un si beau cerveau ! Pendant près de cinq ans Monticelli, dément, continue à peindre, à produire plus que jamais. Et alors, il exagère, sans aucune mesure, son genre. Il fait une épouvantable charge de sa manière, une caricature mauvaise de ses qualités. On dirait qu’il tente dans sa folie de diminuer, ironiquement, sa gloire immanente. En ce moment douloureux, des plagiaires nombreux — oiseaux de proie qui ont senti la fin prochaine — se jettent sur son œuvre, et, par d’infâmes copies, l’aident dans cette tâche sinistre1. Les Mon-
Plus qu’aucun peintre Monticelli est volé, volé dans son nom, volé dans ses œuvres. Et quand beaucoup de ses toiles, parmi les
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ticelli courent les rues, s’étalent dans les vitrines les plus interlopes, sont partout, grotesques ou simplement mauvais, bêtes, pitoyables, falsifiés. Et la foule, cette fois, dans son incapacité de distinguer le bon grain dans toute cette ivraie, exulte, se réjouit de sa prétention d’augure. L’accusation de folie, de tout temps prêtée au peintre, est malheureusement aujourd’hui justifiée... La fin de Monticelli est proche. La main du peintre ne peut plus obéir à son cerveau qui ne sait plus commander : Mes doigts sont en cuivre, dit-il. La main va s’arrêter, cinq ans trop tard.
Dans la chambre où pénètre par la fenêtre ouverte un gai soleil prometteur de vie, le 29 juin 1886, Monticelli, sur son lit, couché, agonise. Le peintre a trouvé la force, dans l’excitation nerveuse qui préface quelquefois la mort, de peindre sa dernière toile. A ses côtés, des taches de couleur et de vernis ont glissé sur les draps et le linge. Avec l’odeur des essences, on devine la mort flotter, dans cette chambre, en molécules mystérieuses, impondérables. . . Comme suprêmes réflexes, la paralysie des méninges laisse encore à l’homme le besoin de peindre, l’habitude de la couleur. S’est-il ressaisi, le grand artiste? Non, mais il peint... Près de lui, la Mort regarde, attend, impatiente. Elle seulement va pouvoir lui arracher son pinceau... La palette est lâchée... les bras sont tombés, inertes... la tête lourde, dans l’oreiller pénètre...
Dans l’Infini, Monticelli poursuit son rêve d’Art!
meilleures, courent l’Amérique sous la signature de Diaz, une quantité d’horribles peintures lui sont en France — à Paris surtout — attribuées à tort.
Il repose ignoré,, oublié, le divin coloriste, dans un coin du cimetière, à Marseille, sans que la moindre inscription en note la place, sans que les fleurs égaient cette tombe abandonnée. Aucune ruelle de sa ville natale ne porte son nom ; nul buste, nulle plaque commémorative ne le rapellent à la mémoire des hommes.
Mais, déjà tinte allègrement l’heure de la justice. Elle sonne, annonçant la marche triomphante de son génie, vers la postérité vengeresse .
Je peins pour dans trente ans...
En vérité, pour Monticelli, pour sa gloire, les temps sont révolus.
Les commentateurs, d’abord assez rares, de Monticelli, apparaissent maintenant plus documentés. Après les articles anciens de Paul Arène, Emile Bergerat, Ch. Fromentin, etc., et l’intéressante étude de Guigou contenant vingt-deux lithographies de Lauzet, voici quelques pages très littéraires de M. Robert de Montesquiou, contenant avec beaucoup de citations de jolies appréciations personnelles i.
Parmi les articles cités, il faut surtout retenir des fragments de ceux signés Émile Blémorit, écrits en 1881, à propos de la vente Burty. M. de Montesquiou donne ces fragments en les accompagnant d’heureuses réflexions.
« Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare. Ici, c’est le Décaméron. Là, c’est le Songe d’une nuit d’été. Il est le poète de la lumière. — Gomme on l’a dit pour Diaz, Il ne montre pas un arbre ou une figure , mais l’effet du soleil sur cette figure ou sur cet arbre. Il ^ a ce style de fêle dont parle Carlyle.
1 Gazette des Beaux-Arts , n° du 1er février 1901.