‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 19 sur 79 · LA PAROISSE DE GUIN · texte numérisé non relu

LA PAROISSE DE GUIN

(^luel touriste passant par Fribourg s'est jamais avisé d aller visiter, à 4 kilomètres de là, le >illage de Guiu (eu allemand Dudiugen) ? Les guides n'en sonnent mot : un n'y voit ni pierre celtique, ni brique romaine, ni source sulfureuse, ni cascade; il n'y a de rochers et de sapins que tout juste ce (ju'il en faut à un village suisse pour ne pas démériter. Écoutez cependant, àme chrétienne.

La paroisse de Guin possède environ quatre mille habitants. 11 y a quelque temps on y comptait beaucoup de pauvres, et l'église menaçait ruine. Le curé en avait conçu deux grands désirs : il se sentait une extrême envie d abattre la misère et de relever la Siiinte maison. 11 commença par le plus pressé. La charité ne manquait pas; cependant les moyens ne pouvaient suffire, soit que les pauvres fussent en trop grand nombre , soit que l'ordre ne fût pas possible dans la distribution des secours. Il assembla ses paroissiens. « .Nous n'avons, leur dit -il, qu'un moyen de nous en tirer : il faut qu'on se partage les pauvres, particulièrement les enfant^ : aux plus grands l'on donnera du travail; on élèvera les plus petits : tous auront un asile. Ensuite nous }K)urrons plus tranquillement et plus efficacement pourvoir aux besoins des fenunes et des vieillards, (ju'en dites -vous? » Or les paroissiens, sur le premier moment, ne savaient trop qu'en dire, (^luelques objections se firent entendre. Remettons celte ailaire, dit le curé; et il leva la séance.

Lf dimanche suivant, il monte en chaire. « il faut

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cependant, mes amis, que nous en finissions avec nos pauvres. Si nous avons le temps de délibérer, ils n'ont guère le temps d'attendre...» Mais je n'entreprendrai point de rapporter ce discours. Je pourrais y changer un mot, ce serait un crime. Le curé avait pris ce texte : Si l'un de vous a sept enfants, qu'il en adopte un huitième, et avec celui-là le bon Dieu entrera dans sa maison. J'ignore ce qu'il ajouta, car ce n'est pas un secret de rhétorique, c'est un secret du cœur; seulement je sais qu'une seule voix formée de toutes le? voix répondit à son discours; un même cri se fit entendre : Nous en voulons tous, nous en prendrons tous! Et sur-le-champ, sur l'heure, on se partagea les orphelins, non au prorata de la fortune, mais selon le cœur et la charité de chacun. Tel en prit un , tel autre deux , tel autre davantage ; les paresseux qui vinrent plus tard en demandèrent, et n'en purent trouver. Il n'y en avait plus; il n'y en avait pas assez !

0 saint prêtre ! saint prêtre ! quel orateur dut jamais être plus satisfait que vous? Quel homme doit plus remercier le Ciel de lui avoir donné une langue et un cœur? 0"i fit jamais, d'un seul mot, plus d'heureux? Ce ne sont pas seulement les pauvres qui vous doivent bénir, mais tous ces braves gens dont vous avez augmenté la famille, qui, grâce à vous, ont dans leur maison une bonne action vivante, qui leur parle, les aime et grandit sous leurs yeux.

Peu de temps après ce grand jour, une personne étrangère à la commune, à la paroisse, veux-je dire, se trouvait à Guin. C'était fête : on allait distribuer les prix aux écoles, et l'hospitalité suisse faisait au nouveau venu les honneurs de la cérémonie. En voyant s'avancer contents, joyeux, propres, bien vêtus, tout ce frais

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essaim d'pcnliei's, l'étranger s adressant au curé, lui dit : « Mais vous n'avez donc pas de pauvres ? — Non î non î répondit-il les yeux humides, nous n'en avons plus ! »

Et ce ne fut pas un moment d'enthousiasme qui éclate et qui passe. A Guin la charité est solide et de complexion véritablement catholique. Ces enfants sont restés aux foyers qui les ont reçus. Quelques-uns ont été déflnitivement adoptés; partout les protecteurs sont devenus pères.

Au surplus, le curé savait fort bien à quoi il s'engageait en promettant le bonheur à quiconque ouvrirait sa porte et son cœur aux pauvres du bon Dieu La protection du Ciel est visible sur ce coin de terre béni. La prospérité (lu pays est telle, qu'il faut être catholique pour ne point s'en étonner. En voici un exemple.

Les pauvres logés, il fut question de loger le bon Dieu : la vieille église s'en allait, il était temps d'en construire une autre. Conformément à la loi, on dressa un devis modeste, puis on réclama l'autorisation de bâtir et la faculté d'imposer. Mais en ce temps- là le canton de Fribourg, à l'exemple de la France, venait justement de produire une belle révolution. Le gouvernement était fraîchement badigeonné de libéralisme , tout confit en sagesse philosophique, et fort empressé de bien fiûre. Le projet des habitants de Ciuiii lui parut une folie à laquelle il devait résister. Bâtissez si vous voulez, i-épondit-il, je ne puis vous le défendre; mais je ne permets pas d'imposer. Cette paternelle décision arrive à Ciuin, le curé en fait part à ses p\ys;ins.

« Nnus bâtirons tout de même notre église, n'est-ce pas? leur dit -il.

— Oh\ certainement.

— Ft ririi n'y mancpiera !

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— Rien n'y manquera !

— Quand commencerons-nous ?

— Demain ! »

Ils commencèrent sur l'heure. Chacun courut à la sacristie déclarer ce qu'il pouvait donner en argent. Le soir même, la souscription montait à près de trente-cinq mille francs.

Pour être exact, cette résolution ne fut pas unanime. Il y eut un opposant! un seul! De plus, quelques habitants de la ville possesseurs de domaines dans la paroisse, n'étant pas autorisés par le gouvernement, dont plusieurs faisaient probablement partie, s'abstinrent de contribuer. Tant pis pour eux !

Le curé fit encore un sermon. « Lorsqu'il fallut bâtir le temple, dit-il, les riches donnèrent de For, les pauvres leur travail, les femmes leurs bijoux. » Les cœurs ne furent pas plus sourds qu'au jour où il les avait engagés à la charité; les mêmes acclamations lui répondirent, elles eurent le même résultat. On se mit à travailler avec ardeur, sous la direction du chapelain (vicaire). Les uns apportaient le bois, les autres les pierres; ceuxci étaient maçons, ceux-là servaient les maçons. Les femmes doublaient le travail des champs en ramassant des pierres , qu'elles portaient dans leurs mains et dans leurs tabliers jusqu'au tas général, dont on chargeait une voiture lorsqu'il était assez gros. Point de réclamations, point de difficultés lorsqu'il s'agissait d'exécuter les engagements pris; point de regrets ni d'obstacles lorsque les suppléments devenaient nécessaires, ce qui arriva deux ou trois fois. Le curé rassemblait chez lui ses paroissiens, ou montait en chaire. « Eh bien ! disait-il, il n'y a plus rien , tout est dépensé. » Et le lendemain le petit trésor était de nouveau garni. Le plus

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admirable pout-ètre, c'est que personne ne sut et n'essaya de savoir ce qu'avaient donné les autres; le curé seul fut dans le secret de tous.

Cela dura trois années sans fatigue ni relâche. Maintenant réiilise est faite. Les ornements seuls ne sont point encore terminés; mais on y a mis les vieux autels en attendant, car chacun avait hâte de prier dans ce temple qui est si bien à tous. Et ils veulent avoir un orgue, et ils en auront un, qui sera d'Aloyse Mooser. si le temps ne manque pas à leur bonne volonté.

L'égUse est belle, spacieuse et élégante. Elle a coûté à cette paroisse de quatre mille âmes plus de cent mille francs ^ C'est l'orgueil et la gloire de ces braves gens. Je vous laisse à juger s'ils sont à leur aise , s'ils se trouvent heureux lorsqu'ils y prient, si le vénérable curé... Oh î que je voudrais avoir assisté à la première messe qu'il y a célébrée! que je voudrais être riche pour suspendre à cette voûte une belle lampe d'or, pour décorer ses murailles de quelque chef-d'œuvre des vieux pinceaux chrétiens, naïf et saint comme la foi qui les a bâties !

Vraiment de telles choses font du bien à l'âme. L'excellent homme qui me racontait ces deux faits avec une simplicité que je voudrais rendre, eut plus d'une fois des larmes aux yeux durant son récit. Cependant il a depuis bien longtemps passé l'âge où l'enthousiasme trouve encore des pleurs. .Mais c'est un chrétien, et nous parlions de rehgion et de charité.

Si, plus heureux que je n'esprre l'être, vous allez un jour à Dudingen, — et certainement quelqu'un ira de ceux qui auront lu ceci, — il e>t possible que vous tombiez au milieu d'une solennité touchante. Les cloches sonne-

• Argent de Suisse, environ cent trente raille francs de France.

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ront à grande volée, vous verrez dans l'église une réunion d'hommes en habit de dimanche, au milieu d'eux un homme plus satisfait ou plus grave, parmi la foule des spectateurs quelques visages plus joyeux ou plus attristés : c'est la Romeshruderschnfl. On appelle de ce nom barbare une chose bien charmante et bien douce. La Romesbruderschafl est une confrérie formée par tous les habitants de la paroisse qui ont fjiit le pèlerinage de Rome. Quand l'un d'eux arrive ou part, ils se réunissent devant l'autel pour rendre grâces à Dieu qui ramène le pèlerin, ou pour appeler la protection des anges sur celui qui, le bAton de voyage à la main, et déjà presque en route, prie une dernière fois avec ses parents et ses amis. La prière de ceux-ci est fervente. On sait qu'elle sera fidèlement rendue au but du pieux voyageur. Et puis c'est une sérieuse affaire que celle-là ; les parents et les amis y songent : ordinairement le pèlerin ignore tout du pays qu'il va parcourir, la langue, les usages, les chemins; il sera seul, il fera la route à pied, il n'a guère d'argent. . : que lui importe ! il suivra l'étoile de piété qui le guide et qui le protège, Stella maris; il saura bien arriver. Le matin du jour de Pâques, fatigué, poudreux, les pieds gonflés et sanglants, mais radieux en son cœur, il attendra, couché sur les marches de Saint-Pierre, la bénédiction suprême qui doit descendre sur la ville, sur le monde et sur lui. — Et bien peu, parmi ceux qui le verront se relever péniblement et s'agenouiller au signal des canons et des fanfares, sentiront dans leur âme une joie aussi vive, une espérance aussi sûre, rapporteront des souvenirs aussi doux .

Lecteur catholique, si cette faveur vous est donnée un jour de pouvoir prier dans l'église neuve de Dudingen, au milieu des fidèles qui l'ont élevée, souvenez-vous-y de

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celui qui vous parle en ce moment, et demandez pour son âme la paix du Seigneur.

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