‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 18 sur 79 · LE LAC NOIR · texte numérisé non relu

LE LAC NOIR

Dans les campagnes catholiques, les beaux dimanches ont un noble caractère. Ce repos des champs, ce silence, ces restes d'encens qu'on respire au 'seuil des églises, ces fleurs nouvelles, pieuses offrandes faites par une main inconnue aux madones des chemins, tout cela est inexprimablement doux. Mais au milieu des montagnes, au fond des ravins, sur les berges chargées d'arbres dont les racines mises à nu forment de hardis escaliers à travers les mousses et les feuillages, dans les sentiers à peine frayés où l'on marche des heures entières sans rencontrer forme humaine ni trace d'habitation..., quoi donc peut donner au dimanche une physionomie si solennelle et si marquée ? On ne voit pas de paysans en habits de fête, on ne sent pas l'absence du cultivateur dans ces espaces qui n'ont pas de moissons, le bruit des cloches n'arrive plus à l'oreille, les chapelles sont rares et dépourvues de bouquets nouveaux : cependant le dimanche n'est pas moins reconnaissable qu'aux abords des cités.

un PÉLKRINACiES

La nature a-t-elle aussi son jour de repos et de prières? Ce jour-là, le ruisseau a-t-il une autre voix, la feuille un autre ombrage, la fleur un autre parfum , l'air quelque chose de mystérieusement perceptible qui nous dise : C'est le jour du Seigneur? Il est facile de le croire lorsqu'on chemine seul en rêvant parmi les gazons verts, peu soucieux des pas que Ton fait et du but où l'on tend, seulement préoccupé de ce grand ordre qui révèle à la pensée son ensemble miraculeux... Si c'est une fiction, tant d'autres qui ne la valaient pas ont naguère bercé mon esprit, que je puis m'y livrer sans rougir. L'Ame chrétienne va de cours naturel à l'ordre et à l'unité; elle aime à se trouver en harmonie avec toutes les choses de la création. J'aime à me dire que Noël marque la fin de l'année, comme la naissance du Sauveur marque la fin du vieux monde et l'aurore des temps nouveaux ; que la commémoration des jours d'épreuve remplit la saison hvmiide et glacée que n'égaie jamais un ciel pur; qup Pâques annonce la résurrection de la nature; que l'Ascension arrive avec les premières fleurs; que la douce Marie monte au ciel quand la terre prodigue tous ses trésors; qu'avant la faute et la punition -de l'homme l'orage n'attristait jamais le jour où Dieu, regardant son œuvre d'un œil de père, dit : Cela est bien.

J'avais encore un guide: mais ce n'était plus Jean, et la conversation languissait. Celui-ci se contentait de me dire : « Vous voyez bien cette montagne qui est si haute? — Oui. — Eh bien! nous allons la traverser, puis nous en traverserons encore d'autres après. » Au bout d'une heure il renouait l'entretien : u Vous êtes Français? — Oui. — J(» m'en éUiis douté. Il n'y a que des Français qui enti-eprennent la roule que nous faisons, k midi, dans le mois dejuillrt. Vous avez chaud , n'est-ce pas?— Oui.

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— C'est égal, vous ne marchez pas trop mal poui- un Français. Mais je vais vous faire prendre un petit chemin qui va juhment vous éreinter, et puis nous en prendrons encore d'autres après. Avez- vous soif? — Oui. — Kh bien ! vous ne pourrez boire que quand nous serons ariivés, dans quatre heures. — Ne trouve-t-on pas de sources d'ici là? — Tiens ! vous buvez de l'eau?... Ah ! il ne faut ])as boire de l'eau. C'est bon pour se laveries mains. »

Mais les petits chemins qui devaient méreinler me reposaient vraiment , tant ils avaient de frais délours et d'aspects divers. Les mélèzes sveltes, s'élançant à une hauteur double de celle qu'atteignent nos plus beaux peupliers, formaient d'odorantes colonnades sur les rives d'un torrent que nous entendions à la fois rugir audessus de nos tètes et murmurer sous nos pieds ; nous gravissions à grandes enjambées ces étranges escaliers de racines et de blocs de pierres arrêtés dans leur chute , dont j'ai déjà parlé; nous passions l'eau sur des planches vacillantes et sur des débris de rochers luisants et veinés : l'écume d'une cascade nous mouillait au passage; nuus traversions d'étroits vallons, fermés comme des forteresses, sans que nos yeux pussent distinguer ni le sentier par oii nous étions entrés , ni celui par où nous devions sortir; nous atteignions quelque faîte privé d'arbres, mais revêtu d'une belle mousse verte parsemée de petits buissons arrondis, tout chargés de roses des Alpes en pleine floraison. De là nous apercevions d'autres bois, d'autres cimes, d'autres ravins, et quelques restes de neige figurant comme une blanche écume dans cet océan de verdure dont chaque vague était une montagne. Du reste, nul bruit, nul mouvement, ni passants, ni troupeaux, ni chalets...; et pourtant ce n'était pas le désert , c'était le repos !

Mi PÈLERINAGES

Ces beaux lieux noul poiul de réputation, partant peu de visiteurs. Leur aspect n'a rien de terrible, leui* histoire n'a rien d'héroique; elle se borne à quelques souvenii-s de la Val-Sainte, paradis maintenant fermé, où, comme dans un beau verger ouvert à tous, le pauvre allait cueillir les fruits de la charité. Pourtant ces montagnes ont aussi leur tradition poétique. Un rocher des Hautes- Combes, où Ton voit l'empreinte d'un soulier, s'appelle le pas du woine; voici pourquoi. Les serpents fourmillaient autrefois dans ces parages; un rehgieux d" Hauterive vint les exorciser, et par la force de ses anatbèmes les força de se jeter dans le lac. En souvenii* de sa victoire remportée au nom de Dieu, l'exorciste imprima la marque éternelle de son pied sur le roc où il était monté pour accompUr le prodige. L'histoire est racontée je ne sais où, par je ne sais quel savant qui s'est cru obhgé d'observer qu'aux yeux de ï homme sage le pas du moine n'est qu'un jeu de la nature. J'y consens de bon cœui*. Mais la tradition est-elle aussi un jeu de l'esprit, ou im souvenir symbolique du bien que faisaient pai'tout les ordres religieux ?

Eniin, après bien des sommets franchis, bien des vallons passés, nous posons le pied sur un mamelon iU'ide, et la terre promise se déroule à nos yeux . Voici le lac Noir. A cela près qu'il est bleu comme le ciel et vert comme les prés, il tient toutes ses promesses. C'est une glace ovale de 0 kilomètres de tour, au fond dune corbeille évasée. Tout ce qui gGrme, s agite et passe sur les bords, se reproduit dans ce miroir tidcle : le troupeau, la branche, le nuage, le soleil, l'oiseau. Mais quand le ciel est cbargé, quand l'orage étend ses ailes sombres, tout di^parait; les Ilots luisants et noii*s ne réiléchissent plus que des éclaii-s de fou ; le lac mérite sou nom. Ainsi, tour à toui*,

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la poésie de ces rives ciiainiaiites est gracieuse ou sévère. Un coup de vent change du tout au tout la physionomie de Tonde tranquille, maintenant Aréthuse, et Styx une heure après.

Une source thermale dont j'ignore les propriétés altiie ici quel([ues personnes tous les ans. A voir à table les baigneurs, l'aurais cru que la seule infirmité dont ils eussent à se défaire était un énorme appétit. lionnes gens d'ailleurs; car les eaux du lac Noir ne sont pas à la mode, et l'on n'y voit ni fashionables, ni Anglaises liseuses de romans. Une route pour faire arriver, vaille que vaille, les voitures, est jusqu'à présent la seule atteinte portée aux beautés encore primitives de ce délicieux recoiti.

LETTRE ECUriE DU LAC ^01K.

A minuit.

Je viens de penser à vous bien longtemps. 11 faut que je vous parle. Il me semble que j'ai à vous entretenir de choses que vous ne savez pas; car, lorsque nous nous quittâmes, il y a six mois, je les ignorais moi-même, et je les aurais apprises de vous, si vous les aviez sues.

Tout à l'heure j'étais encore couché sur les herbes à mi-côte d'une montagne qui ferme tout un coté du plus job vallon où vous ayez jamais rêvé de cacher vos jours. Sous mes yeux s'étendait un lac linq)ide comme votre cœur, mais plus calme que lui ; près de moi un filet d'eau tombait en cascade légère , entre des rochers qu'un bouquet d'arbustes me cachait et me laissait voir; sm* ma tête planaient des pics aigus qui semblaient soutenir la tenture immense du ciel. La nuit m'avait piis à cette

lii pèlekina(;es

place, et j'y étais resté, regardant comme avec Tombre naissante tout prenait des teintes plus douces et des accents plus mystérieux. J'avais vu les hauts sommets s'embellir des derniers rayons de lumière, les étoiles poindre au ciel et dans l'eau, les distances s'étendre à des limites que mon œil n'atteignait plus; j'écout*iis les aboiements des chiens, les chansons des paysans, la douce musique des clochettes errantes; j'écoutais surtout ce souffle de Dieu qui passe le soir à travers les feuillages, et qui les fait parler si majestueusement. Les heures fuyaient; mais j'y songeais à peine. Et, lorsque enfin je m'éveillai de cette extase oii j'entendais vaguement mon âme causer avec la nuit, les étoiles et la brise, savez-vous de quoi je m'étonnai? Ce ne fut pas de la beauté du lieu, ce fut de m'y trouver sans fatigue et sans ennui; pareille chose, en efl'et, ne m'était jamais arrivée.

Vous me comprenez bien. Nous nous sommes dit cent fois que pour voir le plus beau paysage ce n'était pas assez de deux yeux et d'un cœur. Quant à moi, il m'était arrivé si souvent de bâiller devant l'aurore, la mer, les forêts et les plaines, que j'avais fini par renoncer à ces splendeurs de la nature; elles me paraissaient incomplètes quand je ne pouvais les admirer auprès d'un ami. Si c'est une infirmité de mon âme, je n'en rougis pas; car je suis sûr qu'il en est ainsi de la vôtre, que j'estime tant. Mais quoi ! lors même (jue Ton entend le langage de toutes ces merveilles dans le soii d'une voix amie, est-on satisfait? Ne manque-t-il pas quelque chose, et ne sentez-vous p;is qu'en dépit de tous les efforts vous n'êtes point au diapason des inspirés ijui ont parlé si noblement des œuvres de Dieu ? Quand la Bible appelle les muntagnes des coteaux d'èteruitr, vous devinez dans la nature des beautés que vous n y pouvez voir. C'est que

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l'amour de Dieu donne seul l'intelligence des choses de sa création, sans laquelle nous ne déchiil'rons qu'à peine, çà et là, des mots épars au grand livre de l'univers. Nous avons beau nous mettre à deux pour remplir un seul cœui', il y a un vide que le monde entier et toutes les affections humaines ne peuvent combler, et nous tombons sans cesse dans cet effrayant abîme de nous-môme. Vainement nous cherchons à l'éviter, chaque sensation nous y pousse, et toujours il en sort des soupirs amers, même aux heures les plus pures, même au laîte des joies les plus longtemps désirées. Oui, sous l'aile bénie de la famille, sur les grandes montagnes , au milieu des plaines embaumées, en tout et partout ,• quelque chose nous manque tant que nous ne connaissons et n'aimons pas Dieu. Ce vide affreux, c'est l'amour de Dieu qui seul le comble, et qui le comble avec surcroît.

Avec quel ravisseptient inexprimable je viens de le sentir! Vous me savez faible dans l'isolement, et je ne connais personne ici, je n'entends pas la langue qu'on y parle; cependant j'y suis heureux, car j'y suis avec le Seigneur. Le voile est tombé, j'ai l'intelligence ! Deux ou trois mots enfermés au fond de mon âme me peuplent les espaces déserts, me tiennent lieu de tout ; je possède la clef des trésors cachés. Mon cœur est plein, il ne s'en échappe rien qui soit en désaccord avec l'harmonie universelle. Les regrets du passé, l'insufiisance du présent, l'inquiétude de l'avenir, ne sauraient plier une seule des feuilles de rose dont la Providence s'est plu à semer mon Ut.

Et vous, pour qui je vais prier; vous à qui la bonté céJeste a fait des grâces infinies , mais qui vous obstinez à ne pas demander la grâce suprême sans laquelle tout n'est rien, où êtes-vous, que faites-vous? llélas! je u'ai

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pas besoin de le savoir, pour être sûr que vous souffrez. Vous avez l'esprit et la jeunesse, et vous n'aimez pas le monde; vous êtes sensible, et vous n aimez pas la solitude; votre âme est bienfaisante, et vos biens, semés sur toutes les infortunes , vous ont à peine laissé récolter une passagère et faible joie; votre vie est pure, et vous ne jouissez pas de votre vertu ; vous savez beaucoup, et vous ne voyez que des ténèbres; l'étude vous est aussi stérile que Taumùne; enlln, pour votre âme fatiguée, l'altlictiou est sans ressort, comme le calme est sans repos.

Voilà ce qu'a lentement de\iné mon amitié iidele, cai- >ous souflVez trop réellement pour aimer à vous plaindie ; nul ne vous entend gémir, et, comme le dit notre lier Corneille, dans un vers souvent admiré de nous: You> cherchez le silence et la nuit pour pleurer.

l^auvre âme déroutée î avec l'œil du peintre et Tâme du poète, s'il vous avait fallu, comme moi, passer quelques hem'es dans le silence au bord de ce lac enchante, vous auriez versé auUmt de larmes stériles qu'il y a eu de mots dans mes prières; vous auriez, d'une voix pleine de colère, demandé à la nature pourquoi elle ne vous sufiisait pas, ainsi que plus d'une fois sans doute vous l'avez demandé à la richesse, à la louange, au savoir, à lamitié, à la vertu. Je ne dis piis au plaisir, puisque, par miracle et par laveur du Ciel, vous n'avez jamais frappé à cette porte-lj... Mais comment donc se fait-il que vous n'ayez pas supplié Dieu de fertiliser tant de nobles dons? (ionnnenl ne comprenez-vous point que vos belles facultés ne peuvent jxis vous avoir été données comme une irrémissible soutfrance; qu'elles ne doivent piis être perdues; ijuil en faudra rendre compte; qu'il ne vous sultira point de dire alors qu eUes n'ont rien pu pour voti'e bonheur! Songez-y doiic, et guérissez.

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Que si depuis notre sôparatiuii votre bon sens s'était laissé prendie (je ne le pense guère) à cette religiosité dont nos romanciers et nos poètes font grand débit, ne vous découragez pas de n'y avoir trouvé que misère et dégoût. Je n'ai nul besoin de vous dire que ces messieurs ne sont pas des Pères de l'Église. Ils enjolivent leurs phrases de mots qu'ils ne comprennent pas. Tout cela nest que mensonge, fard et sacrilège. Mais laissons-les faire leur métier comme ils l'entendent : votre devoir, à vous qui planez haut dans la sphère des intelligences, est d'aborder franchement la seule scienct; que vous n'ayez pas étudiée, la science des humbles et des croyants, la prière, le sacriûce, la pénitence. Faites-le; je vous jure que Dieu vous comblera. Vos yeux, votre cœur, votre âme seront bien surpris de ce qu'ils verront alors. Vous hrez couramment où vous n'épelez qu'à peine, vous porterez bravement le poids sous lequel vous pUez ; vous verrez apparaître autour de vous mille miracles que vous ne soupçonnez pas; vous vous étonnerez de tout le bonheur qu'on rencontre dans les arides chemins de la vie.

Je vous le répète, votre cœur est plein de merveilles; mais il n'y fait pas jour. Ouvrez-le aux rayons qui viennent y frapper en vain, et tout s'illuminera. (Test la lumière qui donne aux tleurs leur éclat et leur parfum.

Adieu. Que l'ange du Seigneur qui veille auprès de vous accueille mes prières en attendant les vôtres î...

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