‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 23 sur 79 · MAITRE GEORGES JORDIL ET MAITRE ALOYSIUS MOOSER · texte numérisé non relu

MAITRE GEORGES JORDIL ET MAITRE ALOYSIUS MOOSER

Au milieu des tours et des clochers qui hérissent Fribourg, une tour s'élève, sveltn, très-haute et d'une rare élégance, (l'est la tour collégiale de Saint-Nicolas. On sait comment étaient traités les admirables artistes qui bâtissaient ces merveilles. Maître Georges du Jordil, l'architecte de Saint-Nicolas, ne l'ut guère mieux payé (jue ses collègues du même temps '. Un jour (21 juillet 1470), le Conseil apprenant qu'il avait visité la tour de la cathédrale à Lausanne, 1^ chargea d'en construire une pnreille, lui payant pour cela quatre gros par jour, et trois à ses compagnons (c'est-à dire aux ouvriers). Kn 1475, la tour était achevée, et, comme maître Georges avait fait beaucoup mieux que son modèle, le Conseil se piqua de générosité : il lui alloua pour la dernière fois, durant toute la semaine de la Saint-Denis, sept gros par journée ! Le pauvre architecte ne put pas longtemps contempler son ouvrage. La tour finie, il mourut sans avoir la consolation d'y entendre sonner les cloches, ce qui eut lieu à la l^entecôte de l'année suivante ; sa veuve reçut une pension de cent sols.

Le nom de maître Georges Jordil doit être inscrit glo-

rieusement au rang de tous ces illustres maçons de la tin du moyen âge. Il a fait un chef-d'œuvre de grâce, de har-

1 ... Jusqu'à ce pieux architecte voyageur qui consumait sa vie à bâtir pour la ville, pour le bourg qui l'eu priait, uue merveilleuse église, sans graver sou nom sur aucune pierre, sans demander autre chose, tandis qu'il résidait là, qu'un peu de paille pour passer ses nuits; pour soutenir ses jours, quelques oignons et un morceau de pain noir. (M, Leclair d'Aubigny, //i.y/, dea apôlrea de la re'/'oime.)

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diesse et de majesté. Rendons, du reste, cette justice au Conseil, que, s'il a mal payé Tartisan, il n a rien épargné pour la beauté de l'œuvre, et c'était là probablement tout ce que le bonhomme demandait. ( >n ne lui a pas lésiné la pierre ni les sculptures. 11 a pu faire sa tour aussi haute qu'il l'a voulu; il a pu la parer, la festonner, la découper, la fleurir à son gré... Son portail en ogive est orné d'un Jugement dernier, où les figures ne sont pas en petit nombre, et elle épanouit dans le ciel une belle couronne dentelée , que sans doute l'honnête artiste avait rêvée souvent. (»n ne saurait trop admirer le sentiment qui créa ces belles choses, et qui les fit exécuter en si grand nombre. Les temps religieux lurent les temps bénis des artistes, plus jaloux alors d'accomplir une grande et belle œuvre mal payée, que beaucoup de ti*avaux médiocres et futiles remmiérés grassement. Les villes, les nations étaient tributaires de leur génie; tout ce qu'ils rêvaient, ils pouvaient le faire; il y avait de la foi et de l'argent pour leurs plus vastes projets. Je voudrais bâtn* une église de marbre et d'or, je voudrais couvrir de peintures un gigantesque dôme, je voudrais ciseler un Ud>ernaele de cristaux et de diamants, je voudrais sculpter une forêt d'aiguilles pleines de Heurs et d'oiseaux, je voudr^iis paver un temple de mosaïques, je voudrais couler de colossales poi'tes de bronze, je voudrais entourer d'arceaux de niiu'bre rare un cimetière dont la terre serait prise aux heux saints; je rêve des étages de colonnes précieuses , des mondes de statues, des clochei*s plus sveltes

que les peupliers, des chapelles levêtues d'argent

Faites! leur disait-on, et des nmnicipalités de village payaient des monuments dont le luxe efiraierait aujoui'd'hui un possesseui* d'empire. C'est que tous couti'ibuaienl volontiers à celte dépense, qui était pour tous.

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Le plus pauvre comme le plus riche portait avec plaisir sa pierre au temple où il irait prier. Tandis qu'un portique et quelques chambres, dont le nombre s'accroissait avec la famille, formaient l'habitation du plus ^rand seigneur, il n'y avait rien de trop beau, de trop spacieux, de trop splendide pour la maison de Dieu, qui était vraiment la maison connnune dans les époques de foi. Les hommes y gagnaient d'abord de n'éprouver pas le besoin et pas même le désir de ces afl'adissantes commodités domestiques, filles et sœurs de l'égoïsme, du malaise et de l'ennui; d'un autre côté, tous, jusqu'au dernier, puisaient dans l'habitude et la conlemplatioLi des chefsd'œuvre un sentiment élevé qui leur agrandissait l'àme, et qui s'est perdu lorsque les beaux tableaux, les marbres, les ciselures ont passé de l'église, où ils appartenaient à chacun, dans les maisons de quelques riches privilégiés. Ou ne verrait pas aujourd'hui, comme cela s'est fait à Florence, le peuple promener en procession dans les rues le tableau d'un grand maître. En sortant de l'église, l'art a cessé d'être intelligible pour la foule. Il ne parle plus au peuple, et le peuple ne l'entend plus, ne l'aime plus, ne l'honore plus. Lorsqu'on peignait des Christs, des Vierges, des martyrs, des traits de la passion ei de la vie des saints, le dernier artisan savait ce que cela voulait dire et s'y intéressait. Mais les guerriers grecs, les Vénus, les Jupiter, les Pomone qu'on a peints depuis deux cents ans, les sujets tirés de Walter Scott, et les portraits de notaire qu'on fabrique aujourd'hui, en quoi cela nous regarde-t-il? quel intérêt pouvons-nous y trou\er? 11 faut être presque érudit pour comprendre un tableau, ou se borner à y chercher du dessin, de la couleur et de la lumière. Ces toiles sont toutes pour les yeux, ce n'est pas assez; elles n'éveillent plus au fond de l'àme les grands

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souvenirs, les beaux exemples, les douces consolatioiis. et nous les voyons sans regret passer de l'atelier du peintre au cabinet du banquier.

Dans l'église que domine la tour de maître Jordil, on admire une autre merveille de l'art : c'est un orgue, le plus grand, le plus beau probaljlement qui soit au monde entier, et, chose étrange, tout neuf. Voici comment cela se fait. Fribourg vit naître, il y a quelques années avec soixante ans, d'une bonne et honnête famille allemande, un garçon qui, des qu il put parler, voulut à toute foi ce faire des orgues, t^iut il prenait plaisir à les entendre durant les ottices du dimanche, et trouvait doux de prier pendant que 1 instrument sacré cbantait dans les cieux. On le laissa suivre son goût; il se mit à courir le monde, étudiant et travaillant. Lorsqu'il eut à ce métier gagné de la réputation, de la science, quelque fortune et des cheveux blancs, Aloyse Mooser revint dans sa patrie. Les bonnes gens qui vont à la messe, et il n'en manque pas, y étaient fort tristes. Le tonnerre, en tombant sur l'église, avait détruit l'orgue de Saint- Nicolas, celui-là justement que notre bon vieil artiste avait entendu dans son enfance et qui lui avait révélé sa vocation. Seul, Aloyse Mooser u'en témoigna pas grand chagrin. 11 avait son projet bien ancien et bien chèrement caressé. 11 proposa, moyennant un peu d'idde, de faire, pour terminer s;i carrière, un or^ue tel que jamais prince, archevêque, cardinal ou roi n'en donna de pareil à sa paroisse. La proposition acceptée, il se mit à l'œuvre avec ce dévouement d'artiste chrétien dont quelques restes sont encore épars en Allemagne, mais ne se trouvent guère plus que là; demandant à Dieu [Mjur unique grâce de ne pas le faire mourir avant qu'il eût achevé et que l'œuvre arrivât à bonne hu. H lut exaucé. Je m'eutends

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trop peu au métier de facteur d'orgue pour détailler teciiuiquenieiit les mérites de celui-ci. 11 y a je ue sais combieu de registres; c'est une forêt de tuyaux grauds et petits, dans laquelle on peut se promener et se perdre. De ces tuyaux sortent tous les sons et toutes les harmonies que rêve l'oreille humaine, depuis le sifilottement du galoubet champêtre jusqu'à des nmgissements d'orage et de tonnerre qui l'ont trembler les vitraux , depuis la ilûte de Tulou jusqu'aux chœurs de l'Opéra. Du temps que les contes fantastiques étaient à la mode, et quiloilmann régnait sur la menue Uttérature, quelqu'un imagina l'histoire d'un luthier qui avait enfermé l'àme de sa grand' mère dans un violon; et c'était bien le roi des violons, très-supérieur à ceux de Stradivarius : cette pauvre âme, qui voulait sortir, se pl.iignait merveilleusement sous l'archet; mais Mooser aurait mis à ce cumpte dans son orgue toutes les âmes de sa famille depuis quatre générations, car je ne sais combien d'àmes y chantent , combien de voix s'y font entendre, les unes très -loin, comme un groupe de pèlerins qui passent au fond d'un bois, repétant des hymnes dont la tempête emporte la moitié, les autres si près qu'on croit disiinguer la parole et les soupirs; tellement que, lorsqu'on monte à l'orgue après cela, on s'étonne de n'y voir qu'mi gros Allemand assis devant son clavier. Voilà un beau rêve d'artiste, un noble ouvrage, une grande joie pour celui qui l'a fait. Mais, pom* tirer tout le parti possible de ce bel instrument, il faudrait maintenant que Pergolèse et Allegri revinssent écrire exprès une musique digne d'eux et de lui.

J'ai plusieurs ibis entendu l'orgue de Mooser. Hélas! chaque fois, excepté le dimanche, l'église était pleine d'Anglais, qui, le dos tourné à l'autel, les jambes croi-

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sées, et bâillant comme s'ils lisaient Locke, se faisaient servir les mélodies sacrées. Le dernier jour, comme j'entrais à Saint-Nicolas avant de partir, j'en trouvai encore un grand nombre. L'organiste, connaissant son monde, s'avisa de jouer un petit air sautillant qui parut divertir beaucoup les ouailles de la princesse Victoria, et réellement je fus peiné de voir ce bel orgue faire le gentil pouc amuser des Anglais. Cela non plus ne réjouit pas trop Mooser, dit- on.

J'ai ouï dire, je ne sais où ni par qui, que le vieil altiste fribourgeois devait entreprendre pour Notre-Dame de Paris un orgue pareil à celui de Fribourg; je voudrais bien que cela fût. Celui-là au moins serait respecté, et des hérétiques étrangers ne le feraient pas chanter pour un louis ' .

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