‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 24 sur 79 · LES PROTESTANTS ET LES CLOCHES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

LES PROTESTANTS ET LES CLOCHES CATHOLIQUES

Voici un fait difticile à raconter sérieusement jusqu'au bout; il a pourtant son importance, et lève aussi un coin du voile qu'on veut étendre sur la vérité. C'est encore un épisode de la lutle qui se renouvelle chaque jour entre les catlioliqucs et les protestants.

Dernièrement un protestant meurt à E***, petite \i\\e dont les habitants sont en majorité catholiques, mais d une manière assez molle et qui confine à l'indifférence. Les protestants, au contraire, y gardent cette Apre volonté de domination et d'envahissement qui se mani-

« Ce souhait \w sera pas a(T«ini|»li; lillustre Muoser est morl eu 1839, el iiunl, miuiut' il a vécu, eu chrétien.

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feste partout où ils se sentent bien soutenus; de plus ils recherchent les moindres prétextes de crier à l'intolérance, pour justifier d'autant leur conduite là où ils sont maîtres tout à fait. Cette mort leur parut l'occasion d'un excellent petit scandale, et les voilà complotant d'aller sonner les cloches en l'honneur du défunt. Ce n'était pas qu'ils y attachassent la moindre idée religieuse, puisque les cloches sont bannies des temples réformés. Quant au défunt, il s'était plus d'une fois dans sa vie moqué avec eux des superslilions romaines. Ils voidiuent seulement humilier le clergé par un triomphe, prouver à tous qu'il n'était pas maître chez lui, et fulminer de nouveau, s'il résistait, leur stupide accusation d'intolérance : agissant en cela comme ces tolérants de notre pays, qu'on voit souvent introduire de force dans les églises des cadavi'es d'individus qu'il aurait fallu payer pour les y faire entrer de leur vivant.

iMais les conspirateurs n'avaient pu si bien cacher leui' projet que quelque chose n'en vînt aux oreilles d'un certain chanoine de la collégiale, assez résolu d'habitude et qui le fit voir particulièrement ce jour-là.

Ils se rendent à l'église en bon ordre, graves et silencieux comme les compagnons du Cid. L'église est ouverte, point d'obstacle ; ils entrent , ils étendent les mains pour saisir les cordes des cloches..., les cordes se retirent tout doucement, et remontent à la voûte. Il y avait évidemment garnison dans le clocher. Cependant l'on ne s'était pas tant avancé pour reculer. Nos sonneurs désappointés se résolvent d'atteindre ces cordes qui les fuyaient. Autre embarras, l'étroit escalier du clocher est gardé par deux paysans, catholiques tous deux, et tous deux de ces paysans et de ces catholiques qui ne badinent pas. Ils sont là, fort tranquilles; mais ils ont à la main une hache

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dont la physionomie donne tout de suite à l'affaire un caractère des plus sérieux. Les sonneurs en appellent à leur rhétorique , voilà les jmysans assaillis de beaux discours, ils n'y répondaient guère et bougeaient encore moins, lorsque tout à coup une voix descend de la place où les cloches attendaient tranquillement lissue de la conférence; aussitôt les sonneurs renoncent à parlementer, (l'était la voix de ce chanoine dont nous avons déjà parlé. Il s'était posté auprès des cloches, bien décidé à les empêcher de sonner, dût-il placer son corps entre h robe de bronze et le battant de fer.

Cela constituait bel et bien le déht d'intolérance. Jaloux d'un autre succès , les protestants portent l'alTaire à l'homme du gouvernement, lequel, avec le grand sens qui caractérise en beaucoup de lieux l'autorité populaire, délivre un bon ordre de sonner les cloches sur-le-champ. Pour le coup, les protestants se crurent victorieux. c( Lisez, monsieur le chanoine, et dites-nous ce que vous en pensez. — Je dis, répond le chanoine, que cette affaire ne regarde pas l'autorité civile, que le seul droit du gou- \ernemeut est de protéger les prérogatives de r£glise, et que les cloches ne sonneront pas. »

Tout cela ne s'était point passé Sims rumeur. Ou s'en occupait dans la rue, des rjssemblements commençaient à se former dcNant l'église, le chanoine ne quittait pas son poste, et les protestants cherchaient quelque bon moyen de l'en déloger, lorsqu'un secom^s leur iuriva suileijuel ils comptaient bien un j)eu. C'éliiieut les ofliciei-s au service de l'un des cantons voisins, qui, se trou\ant camjK's tout près d'K..., étaient venus s'y promener par hasiird. Prutestants au^si, ces of liciers prirent le p;irti de leurs coreligionnaires. Sans rélléchir à ce qu'une telle conduite offrait d'illégal, d'inconvenant, de pis encore,

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et trop sûrs de rimpuiiitô, ils osèrent joindre lenrs menaces à celles que faisaient entendi'e les groupes malveillants; ce renfort redoubla l'audace de tous. Des conciliateurs s'interposèrent, mais la condition était toujoiu's qu'on sonnerait, et le chanoine, malgré le bruit qui se faisait autour de lui, n'y voulait point entendre. «Nous protesterons, lui disaient aussi quelques-uns de ses collègues redoutant un malheur. — Hé! qu'est-ce que je fjiis donc? leur répondit-il. Vous savez ce qui résulte des protestations sur le papier ; mais je vous promets qu'ils ne passeront pas de même sur celle-ci, je m'y ferai tuer plutôt. » Ils se rangèrent à son avis ; plusieurs d'entre eux fortifièrent même la petite garnison du clocher, décidés h n'en sortir que maîtres ou morts Le tumulte augmentait pendant ce temps-là, et devenait plus inquiétant à vue d'oeil. L'autorité, ne se souciant guère, à ce qu'il paraît, de faire exécuter son ordre, envoya des parlementaires au clocher; elle conseillait une capitulation. Le chanoine répondit que l'Église avait eu des martyrs pouc toutes ses doctrines, tous ses mystères, et que, s'il le fallait, elle en aurait aussi pour l'usage de ses cloches, pour le moindre de ses droits. Les protestants entrevirent que les cris de la canaille et les belles épées de leurs alliés n'y feraient rien : à toute force cependant ils n'en voulaient point avoir le démenti. La colère se mêlait à l'obstination.

Beaucoup de gens étaient sur la place; le curé y vifit. C'est un vieillard respectable et respecté. Faute de mieux, quelques misérables parmi ceux qui aboyaient contre le clocher se mirent à l'insulter; les autres le souffrirent, mais nul ne le souffrit plus tranquillement que lui En définitive, il pouvait appeler les catholiques à son aide; malgré leur tiédeur, bien peu seraient restés sourds.

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et les tapageurs auraient été écharpés. Il se tut. Seulement, quand l'heure des yêpres fut venue, comme il se trouvait seul au chapitre : « Mes amis, dit-il en s'adres- « sant à la foule, nous ne pouvons pas célébrer les vêpres « aujourd'hui, comme vous voyez. Mais nous allons « chanter un Miserere pour ce peuple, puisqu'on veut le « rendre protestant. » Et sur-le-champ il entonna le 3/iserfre; les catholiques, par un mouvement d'àme admirable, l'imitèrent avec une émotion qui fit taire les clameurs, et le psaume tout entier fut chanté sur la place publique, en présence de l'émeute, et au milieu du silence le plus profond.

Il parut aussitôt que la face des choses avait changé. Les catholiques regardaient d'un œil moins patient ; les protestants se montraient plus accessibles aux bonnes raisons. Les officiers étrangers, qui se voyaient au moment d'être ridicules, se retirèrent, déclarant franchement qu'ils avaient voulu soutenir leurs frères, mais qu'au fond ils n'avaient guère su de quoi il était question, et que les cloches et le mort leur importaient fort peu. Dès lors les menaces se convertirent en plaisanteries. Le chanoine tint contre les plaisanteries comme il avait tenu contre les injures. Enfin , de guerre lasse, on enterra le mort sans le moindre carillon , et le chanoine put des-endre; les assaillants s'étaient dispersés, après trente-six heures de siège, avec tous les déshonneurs de la guerre.

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