CHUTES DE MONTAGNES
A Art, beau villat:e sur les bords du lac de Zug, nous retrouvâmes encore la politique, et nous faillîmes, innocents voyageurs, attraper quelques horions que nous ne chercliions pas. Les Hornma^nner y avaient triomphé. Un parti des leurs, compos*^ d'une trentaine déjeunes garçons qui parcouraient les rues en chantant, vint à passer devant une auberge où les Klaunmœnnerétanchaient leur soif avec moins de bonne humeur qu'à Kussn^cht. Après quelques quolibets peu gracieux renvoyés de part et •l'autre, la conversation finit bien vite par une mêlée au milieu de laquelle nous nous trouvâmes assez en peine, voyant autour de nous plus de bâtons, et regardant {tasser sur nos têtes plus de pierres qu'il n'en fallait pour nous faire souhaiter un autre divertissement. Heureusement le curé et le vicaire, redoutant le conflit, n'étaient pas restés tranquilles chez eux. Ils se jetèrent au milieu des combattants, malgré le danger et malgré les injures des Klaunmœnner; le bon vieux curé reçut plus d'une pierre sans en rien dire et sans se décourager. A la tin, ses exhortations eurent assez d'intluence sur lesHoinmapuner. qui étaient les plus nombreux, pour les décider à quitter la partie. Et certes, ils lui prouvèrent par là qu'ils l'aimaient beaucoup; car, à en juger par la mine, la chose la plus difficile auprès de tels gn llards doit être de leur persuader qu'il ne faut pas rendre au moins deux coups de poing pour un mauvais pnjpos.
Art est situé à l'entrée d'une plaine étroite, au pied de deux hautes montagnes, le Kigi et le Rossberg; entre deux lacs charmams, celui de /ahz et celui de Liu-
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wertz. Mais lorsque après avoir dépassé le village on a fait quelques pas vers Lauwertz, une tristesse mêlée de terreur vient peser sur l'ûme : on se trouve dans la funeste vallée de Goldau. Là est arrivée la plus récente de ces catastrophes dont la Suisse a été souvent témoin : les chutes de montagnes, effroyables avalanches de pierres, de terre , de forêts et de rochere , qui plus d'une fois sont venus combler des lacs, détourner des rivières, et engloutir des villages entiers avec tous letirs habitants. Le 2 septembre 1 806, la cime du Spitzenbiil (partie de la chaîne du Rossberg), dont le sommet était à 1 ,040 mètres au-dessus du lac de Zug, se détacha subitement, tomba comme la foudre dans la plaine inférieure, et en moins de cinq minutes couvrit d'une masse effrayante de débris l'espace de plus de 4 kilomètres. Rochers, maisons, troupeaux, hommes, forêts, tout fut entraîné, broyé, enseveli pêle-mêle, avant qu'on eut le temps de murmurer une prière ou de jeter un cri. Trois villages dis^ parurent, un quatrième village perdit la moitié de ses maisons; cinq cents personnes demeurèrent sous les décombres, et leurs cadavres mêmes ne lurent pas retrouvés.
Après trente années, ces lieux, autrefois si riants, offrent encore l'image de la désolation. Des blocs énormes, formés comme les vieux pans de maçonnerie romaine , de petites pierres liées par un ciment plus dur que la pierre elle-même, sont épars sur le sol; une route se faufile entre ces débris, ossements gigantesques d'une Alpe abattue; çà et là des maisons neuves s'élèvent où furent les villages écrasés; çà et là une triste et chétive verdure fait voir combien la vie sera lente à renaître sur cette immense destruction.
Hélas! et quand les moissons auront rec()n(|uis le sol
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fortilist' de nouveau par le travail et le temps, quand les hommes, oul)lieux du grand désastre qui fit mourir d'un coup toute une génération, auront rebâti leur> villages plus riants et plus beaux . un désastre pareil viendra renouveler cette scène horrible, et pulvériser encore les hommes et les demeures sur la tombe de leurs devanciers, comme, au pied du Vésuve, Portici sera quelque jour enseveli sur Herculanum. La vallée de Goldau est placée entre deux dangers que nul effort humain ne peut prévenir. D'un côté le Rigi . de l'autre le Rossberg, la menacent incessamment. L'éboulement de ces montagnes, baignées par les eaux de plusieurs lac* et déti-empées continuellement par la fonte des neiges, n'est que trop certain. Mais l'homme, craintif et imprévoyant tout ensemble, tremble sans cesse, et vit comme s'il ne ledoutait rien. N'y a-t-il pas cependant (c'est une question que je m'adresse, et non pas un fait que je prétende avancer), n'y a-t-il pas quelque chose de plus noble et de plus élevé que l'imprévoyance dans le sentimmt qui fait que l'Italien reste sous ses volcans, et le Suisse au pied de ses montagnes ruineuses? Ne pourrait -on pas y voir aussi ce mépris de la mort qui rassure toujours plus ou moins l'àme du chrétien?
Après tant de lacs aux beautés diverses, tant de rivages sévères et gracieux , t<int de montagnes couron nées de pAturages, de forêts, de chalets et de troupeaux. il faudrait, en crésence du lac de Lauwertz. trouver dos paroles nouvelles pour exprimer une nouvelle admiralion; mais le langage est borné, il n'y a qu'un mot pour dire ce que le regard voit de mille façons. Un étroit chemin côtoie ce joli lac : la montagne et l'eau semblent le disputer au piéton : quelquefois la vague l'envahit, quelquefois les éboulements l'obstruent; mais il s'avance.
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toujours bordé de fleurs a(juatiques et de plantes des Alpes. Le voyageur, sfHluit par ces gracieux paysages, captivé par cet air pur, s'assied , sans y songer, suv quoique pierre éboulée de la veille, et s'abandonne au plaisir de contenripler, de sentir, de rêver. C'est surtout en face des îles de Schwanau, situées au milieu du lac, qu'on aime à s'arrêter. L'une de ces îles est un frais massif de feuillage et de verdure, où se voyait jadis un château fort, détruit par les premiers confédérés. Mais une tour s'élève encore, à moitié démolie par le temps. Un beau bouquet d'arbustes s'épanouit sur le haut de la ruine. Le temps a couronné son ouvrage comme les maçons leurs maisons nouvellement achevées.
Depuis Lucerne nous rencontrions fréquemment des pèlerins qui revenaient d'Einsiedeln; c'étaient des familles entières de bons paysans : plusieurs portaient dans leurs bras leurs enfants, si petits encore qu'ils ne pouvaient marcher. Pour abréger le chemin, ils chantaient des cantiques ou disaient leur chapelet. Une pauvre vieille nous demanda l'aumùne : nous cherchâmes dans nos poches, il n'y avait pas de monnaie. « C'est égal, c'est égal , nous dit-elle en souriant , bon voyage, et je prierai tout de même le bon Dieu pour vous. »
Après avoir salué dans le cimetière de Schwitz la tombe de Reding, fait notre prière à l'église et parcouru lestement les rues de ce bourg héroïque qui , par le courage indomptable et la fervente piété de ses concitoyens, a donné son nom à toute la Suisse, nous reprîmes la route d'Einsiedeln, et nous ariivàmes bientôt à la hauteur où Steinen est assis. C'est à Steinen qu'était située la maison de Staufl'acher, l'un des trois libérateurs. Ce lieu n'a pas seulement des beautés pittoresques du premier ordre et des souvenirs héroïques, il rappelle encore à l'esprit unt»
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des plus nobles scènes qu'aient jamais enfantées les tètes dramati«[ues. C'est là qu'au commencement de son Guillaume Tell Schiller a placé le sublime entretien de Stauffacher et de sa femme Marguerite Herlobig : entrelien historique d'ailleurs, et où Schiller a copié Tschudi, comme Corneille copiait Tacite.