SCIENCE DE LA VIE
Nous avions trouvé en sortant d'Art, où était resté notre ami le réformé, un nouveau compagnon : c'était un père jésuite qui faisait à pied aussi le pèlerinage d'Einsiedeln. Mon camarade le connaissait, et en avait obtenu kl permission de continuer notre route avec lui. Nous allions donc causant tous trois ensemble , et ces conversiitions étaient, pour mon camarade et pour moi , le plus grand plaisir que le voyage nous eût encore procuré.
Le père a de quarante a quarante -cinq ans; mais les austérités font vieilli. 11 est faible, courbé, ses cheveux grisonnent, son front est marqué de rides déjà profondes; la règle de douceur et d'humilité imposée à son ordre, et qu'il observe fidèlement, contribue encore à le faii*e paraître plus âgé; il n'y a de jeunesse que dans ses yeux, conliants et clairs comme ceux d'un enfant. Je vois encore son visrtge amaigri, où les penst^s saintes ont noblement maïqué leur séjour; un homme du même Age, mais occupé des pensées du monde, ne saurait avoir cette beauté. 11 parle di>ucement, lenti?ment; tout ce qu'il a de feu se convertit en douceur, et n'éclate que dans la vigilante tendresse de ses conseils.
« Il m'a confessé longtemps, me disait mon aimarade, je le connais bien. J'ai surtout appris à le juger dans uue
I)K SriSSK iHT
retraite où il me dirigeait. Cet homme aux yeux baissés lit avec une incroyable certitude dans les replis les plus sombres de la pensée; cet homme en qui l'examen lu plus attentif ne peut découvrir aucune vanité cache d'immenses lumières et est tout plein de la connaissance de Dieu; cet homme timide, qu'un mot de politesse fait rougir, est prêt à tout pour le salut des âmes. Il ira prêcher sur la borne au coin des rues; il partira demain, ce soir, pour le Japon ou la Chine; il subira, lorsqu'on voudra, le martyre et la raillerie. Dans nos entretiens, plus d'une fois je ne lui ai dit qu'à moitié la vérité; mais lorsqu'un remords me poussait le lendemain h lui dire la vérité entière, je voyais qu'il la savait parfaitement, sans aller plus loin ni moins loin qu'elle. On ne peut avoir plus d'esprit, plus de raison, plus de cœur, plus de complaisance aussi , et plus de charité qu'il n'en montrait à mes faiblesses, à mes doutes, à mes ignorances, m'expliquant ce qui était par trop clair et par tropcomnmn, de manière presque à me persuader que je ne l'ignorais pas, et que nous en parlions seulement parce que la conversation était tombée là-dessus.
tt J'étais eu retraite pour m'éclaircir sur le choix d'un état. Le père devait savoir toutes mes affaires, je les lui confiai. Et ce bon religieux, qui ne m'avait jamais vu quelques jours avant, me témoignait, sans en faire aucunement parade, un intérêt que n'aurait point senti au même degré le plus cher de mes vieux amis. Ses questions sur les plus futiles circonstances me prouvaient que pas une de celles que je lui avais exposées nV'tait oubliée, qu'il découvrait les autres, qu'il y songeait devant Dieu, s'oubliant là lui-même pour demander au Ciel de bien me guider. Uh î que ces hommes savent aimer ! Combien leur charité est forte! Que de touchants avis, que d'é-
i>8S F^KI.EHINAGES
blouissanles lumières leur sout inspirées ! Aussi, comme il m'aimail, je Taimais: comme il était père, j'étais fils; et j'avais remis d'un cœur tranquille toute ma destinée entre les mains de cet ami de la veille ; prêt à sortir du monde et prêt à y rentrer avec une égale confiance, selon (ju'il me dirait : Faites, ou ne faites pas. — Que Dieu est bon, pour nous autres chrétiens, d'avoir ainsi placé sur notre route, en tous nos besoins, des esprits si sûrs et des cœurs si dévoués !
Tel était l'homme que la bonne sainte Vierge avait donné pour compagnon à ses dévots pèlerins. Ce portrait ne le fait pas encore connaître tout entier, les chrétiens ilevineront les traits que je ne puis peindre. Kt je le nonnnerais, si je ne craignais que ces pages n'allassent un jour aflliger sa modestie; mais en taisant son nom, je ne redoute pas qu'il me lise : il ne supposera jamais que ce soit de lui qu on puisse dire tant de bien.
Or, comme nous étions déjà dans le district désert d'Kinsiedeln, mais encore éloignés du terme, nous nous sentîmes, mon camarade et moi, excessivement fatigués. Si le voyage pédestre a de grands plaisirc^, il a ses incuuvénients. Quelquefois, vers le soir, le piéton s'aperçoit que la course a été bien longue, le chemin bien rude, le soleil bien inclément; son bissac est plus lourd, sans être mieux garni ; son bâton pèse à la main , il sent naîti'e les ampoules dans son soulier tr(>p étroit ; il a l'œil morne et la tête baissée, et plaint de tout son cœur le pauvie épuisé (jui passe eu boitant, et qui ne siil où liouver gîte pour la nuit. Nous soupiiions tout haut après nue auberge, quelle (ju'elle fut.
u Allons donc, courage ! dit doucement le père. Songez que la Keine du ciel, Mère de llieu, la sainte Vierge, que vous allez voii*, a fait des voyages bien plus pénibles
et bien plus longs. Ce fut d'abord de Nazareth à Bethléhem, pour se l'aire inscrire parmi les sujets de Tempire et payer le tribut. Marie, bientôt mère, et qui savait qu'elle portait le Fils de Dieu, partait néanmoins sans murmure, obéissant à Tordre de saint Joseph, comme il obéissait lui-même aux puissances à qui Dieu l'avait soumis; ils bravèrent toutes les latigues alin d'accomplir ce devoir. Oh ! bienheureux le passant qui salua sur sa route ces pauvres voyageurs, ei qui leur indiqua le chemin ! bienheureux ceux que Marie remercia d'un doux sourire, et qui gardèrent longtemps dans leur oreille le son de sa voix !
— Hélas, interrompit mon compagnon, le trouvèrentils seulement, ce passant pieux? Je n'oublierai jamais, mon père, les simples et subhmes pensées de saint Ignace sur l'incarnation du Verbe que vous m'avez fait méditer un jour. C'est quand la terre est couverte de ténèbres, d'horreurs et de malédictions, sous le règne d'Auguste, sous le règne de l'orgueil, que Dieu se prépare à naître dans le sein de l'humble et modeste Vierge , qui habite la plus pauvre chaumière de Nazareth. Saint Ignace fait en quelques mots deux tableaux pleins de grandeur. D'un côté, le monde soufiVant et coupable; de l'autre, la très-sainte Trinité qui, voyant tous ces crimes, tous ces blasphèmes, toutes ces souillures, juge qu'il est temps d'accomplir la promesse et d'envoyer le Rédempteui*. Dieu ne pense point à punir, il songe à pardonner, à racheter au prix de son sang î
— N'oubliez pas, reprit le père, ce que vous devez vous-même faire à l'exemple de Dieu. Accomplissez le bien lorsque autour de vous on s'abandonne au mal ; paidonnez lorsqu'on vous maudit; soyez prêt à souffrir pour ceux qui vous accablent d'outrages; cherchez l'humble
vertu lorsque tout sacrifie à la grandeur; empressez-vous de renaître en quelque sorte au contact des purs et des bons; enfin souvenez -vous de vos promesses, même à l'égard de ceux qui négligent les leurs; car, lorsque vous vous êtes engagé à faire une chose juste et bonne, ce n'est pas envers l'homme que vous êtes lié, c'est envers Dieu. « Et puisque vous vous rappelez ces méditations de votre retraite, ne manquez pas de les renouveler souvent. La méditation jette dans l'âme des semences qui germeront plus tard. Parfois vous savez à peine où est maintenant le grain; mais vous le verrez un jour : quand le moment sera venu, il marquera sa place , et la tige percera la terre , pour laisser mûrir au soleil le fruit éternel qu'il doit porter. Songez dans toutes les circonstances de votre vie à la vie de votre maître et de votre modèle, Jésus-Christ. Par un effet de sa bonté, nous connaissons, pour ainsi dire, ses actions jour par jour, à partir du moment de son incarnation jusqu'au moment de sa mort. La leçon est entière, attachez-y votre cœur et vos yeux. Voyez , par exemple , comme il a commencé de bonne heure à souffrir et à obéir. Je vous parlais des voyages de la sainte Vierge. Jésus n'épargna rien à sa mère ni à lui. Voilà qu'on ne veut pas recevoir Joseph et iMai'ie dans les auberges, parce qu'ils sont de trop pauvres voyageurs. Eh bien, Dieu, qui va naître, n'ordonne point à ses anges de lui bâtir un palais : il a des miracles pour guérir tous les maux et calmer toutes les souffrances de l'homme ; mais il n'en a point pour éloigner de lui une seule des douleurs de l'humanité . Il a voulu naître petit parmi les petits, au temps où les petits n'étaient, jK)ur ainsi dire, rien; il se soumet en tout à la loi qu'il s'est faite. A peine enfanté dans l'étable de Bethléhem, il faut fuir : il ne veut pas que les auges aveuglent ses
DE SL'ISSK -i»!
persécuteurs; il fuit. Suivez la sainte famille dans cette course nouvelle. 0 miracle ! cet homme si patient qui marche sur la foi d'une parole, c'est le fils de David; cette pauvre mère, c'est la Vierge bénie entre toutes les femmes, et cet enfant qu'elle porte dans ses bras, qu'elle abrite sous les plis de son voile , c'est Dieu ! Ils vont de Judée en Egypte, par les chemins arides, par les après montagnes, se reposant sur la pierre et buvant de l'eau du torrent. Combien de fois Marie ne fut-elle pas obligée de s'arrêter pour reprendre haleine ! combien de fois les cailloux ne blessèrent-ils pas ses pieds ! et jamais un mot de plainte ne sortit de sa bouche , et jamais Joseph ne nmrmura ! Et, parmi tant de peines et d'épreuves, ils ne doutèrent pas un instant !
c( Pauvre sainte Vierge ! quelle pécheresse souffrit jamais ce qu'elle a souffert, elle le plus haut symbole, après Dieu, de toute vertu et de toute pureté! Ce n'était rien d'être venue à Bethléhem, ce n'était rien d'avoir fui jusqu'en Egypte ; elle devait encore faire un voyage plus affreux : elle devait suivre, à travers les rues de Jérusalem, son fils, que se renvoyaient les bourreaux; elle devait le voir attaché à la colonne où le lacéraient les fouets et les bâtons; elle devait avec lui monter au Calvaire et recevoir au pied de la croix sa dernière parole et les dernières gouttes de son sang ! »
Le père se tut. Nous restâmes tous trois plongés dans une 'de ces méditations profondes et chères oii les souvenirs de la passion jettent toujours l'âme d'un chrétien. Nous ressuscitions par la pensée toutes ces belles scènes, si simplement retracées dans les Évangiles, où l'on voit vivre, où l'on entend parler Dieu, et tour à tour apparaissaient devant nous les divers personnages des livres sacrés, depuis le bon vieux Siméou qui demande à mourir
-29i PÈLERINAGES
après avoir vu le Messie, jusqu'au larron qui passe du gibet d'infamie au royaume éternel. — Oh! livres bénis, livres sauveurs, inépuisables trésors d'espérance, de consolation, d'amour et de vertu, se peut-il que vous existiez, et qu'il y ait au monde des hommes qui ne vous entendent pas , qui ne vous ont jamais ouverts , qui ne vous relisent jamais? Et nous-mêmes, hélas! se peut-il que nous vous connaissions, et que nous profitions si peu de vos avis! nous lisons, nous joignons les mains, nous versons des larmes ; puis nous fermons le hvre, et nous allons un instant après faire saigner les plaies du Sauveui*. L'heure où nous nous trouvions , le paysage qui nous entourait en ce moment, ajoutaient à l'impression souvent écrasante de ces idées. Le soir allait venir, le ciel était gris et terne; nous avancions sur un chemin pierreux, au milieu d'une nature désolée. Point d'habitations, point d'arbres , point de rochers , point de troupeaux ; partout des vallées et des collines bizarrement entremêlées et couvertes d'une verdure uniforme. Un voyageur m'a dit que rien ne ressemblait davantage aux steppes de la Russie. C'est un de ces passages qu'il ne faut pas franchir seul: non qu'il y ait danger en aucune manière; mais on y trouve plus de tristesse et d'accid)lement que l'àme n'eu peut porter. Je comprends bien ce que m'a raconté un homme grave de caractère et d'âge qui, se trouvant aussi le soir en ces tristes lieux , s'assit sur une pierre , et, sans savoir pourquoi, se prit à pleurer, a 11 me sembla, disait-il, que je versais là toutes les larmes que j'avais contenues dans ma vie. Mille aftlictions oubliée» ou vaincues se réveillèrent au fond de mon cœur. Je vis mes péchés plus clairement que je ne les avais jamais vus, et je pleurais non-seulement sur moi, mais sur tous ceux que j'avais vus soullrir, sur tous ceux qui oui soûl-
fert par moi et pour moi; et parmi ceux-là Jésus m'apparaissait comme le plus longtemps et le plus cruellement affligé de tous, puisque l'homme ne commet pas une faute envers le prochain qui ne soit un crime envers Dieu. Ce fut une heure amère entre toutes celles que j'ai passées. Cependant je n'y songe point sans douceur, et je ne voudrais pas que le Ciel me l'eût épargnée. Elle a du expier quelque chose; j'en suis sorti plus fort qu'auparavant. La plus douce des consolations est un repentir chrétien. Dieu est si bon ! »
Le père aperçut que j'étais triste, et, avec sa bienveillance accoutumée, il essaya de me distraire en renouant la conversation.
«Doublons le pas, dit -il; il me semble. Monsieur, que l'air de ce pays ne vous vaut rien. Ce n'est point ici que vous voudriez demeurer.
— Au contraire, mon père, lui répondis-je , ce désert me paraît préférable au monde, w
Le père me jeta un regard doucement, et, si je puis dire ainsi, tendrement railleur.
« Ou je me trompe fort, dit-il, ou il y a là-dessous un sentiment poétique. Voyons, expliquez -vous, mon enfant. »
Car, dans le courant de la conversation, le père, qui ne me connaissait que depuis quelques heures , m'appelait monsieur. Mais si j'avais besoin d'une consolation, d'un reproche ou d'un avis, il devenait plus affectueux, et m'appelait son enfant.
« Mais, mon père, l'homme qui vit dans la solitude n'a-t-il pas moins souvent que l'homme du monde l'occasion d'offenser Dieu ?
— Qui vous a dit cela, mon enfant? Croyez-vous que le démon ne sait pas toujours très-bien où nous trouver?
294 PKLEKI-NAGES
C'est au désert que Notre-Seigueur fut tenté quarante jours. Il faut une vocation particulière pour la solitude, et bien des hommes s'y perdraient qui font dans le monde leur salut. Dieu nous appelle où il con\'ient que nous allions , et nous fait vivre où il convient que nous vi\ions.
— Cependant, mon père, le monde a bien des embûches. Les hommes sont pleins de ruses, et tous conviennent que la science la plus difficile à acquérir est la science de la vie.
— Pourquoi donc? Ce sont là de vieilles idées, il faut vous en défaire. Sans doute , à ceux qui oublient ou dédaignent la loi chrétienne, à ceux qui veulent vivre avec les rusés et comme les rusés , la science de la vie est difficile. Les ambitieux, les orgueilleux, les complaisants , les trompeurs usent leurs années dans cette étude, et souvent ne sont pas plus avances lorsqu'il leur faut mourir. Ils ont la t»Me pleine d'axiomes odieux; ils savent mille finesses, mille mensonges; ils se donnent mille peines qui ne leu^ servent à rien, car ils trouvent toujours plus habiles qu'eux. Non-seulement la science de la vie leur est difficile, mais elle leur est amère; et vous les entendez sans cesse se plaindre, sans cesse accuser l'humanité, qu'ils voient toute à leur image. Ils sont méchants et moroses; lorsqu'ils rient, leur gaieté fait frémir. Mais que vous importe tout cela? en quoi cela vous regarde-t-il, vous chrétien ?
Ils blessent Dieu continuellement et gravement, parce qu'ils ne l'ont jamais présent à la pensée. Mais si vous voulez sincèrement ne point l'offenser, il vous sera souvent aisé d'y parvenir.
Leur route est semée d'embûches qu'ils ont eux-mêmes dressées, et où de coupables ambitions les font tomber ;
DE SUISSE î9o
mais vous ne devez point avoir d'ambition; et là on ils tombent, vous ne trébucberez même pas.
Le mensonge les jette en des embarras renaissants; mais vous ne devez pas mentir.
Ils trompent, chacun se méfie d'eux; mais vous devez être fidèle; on le sait, et l'on se confie en vous.
Ils poursuivent avidement de misérables plaisirs, et sont accablés de dégoûts; mais vous n'usez que des plaisirs permis, et ceux-là sont aussi pleins de bonheur que peut l'être une chose mortelle.
Tls ont des remords hideux ; vous ne pouvez avoir que de nobles regrets.
Ils sont mauvais fils, époux inconstants, pères indifférents ou sans sagesse , et leur famille est troublée ; mais vous devez être l'homme de tous les devoirs, et la paix et l'innocence garderont votre foyer.
Ils demandent toutes leurs joies au monde , et ils sont déçus; vous demandez toutes les vôtres à Dieu, et vous êtes écouté.
Ils sont pleins d'orgueil, ils veulent toujours s'élever, et souvent on les abaisse; mais vous devez être humble. Tandis qu'ils se mettent au-dessus de leur place, vous allez vous asseoir au-dessous de la vôtre, et lorsque l'opinion les fait descendre, elle vous fait monter.
Ils craignent les jugements du monde; mais quand vous avez fait ce que vous devez faire, que vous importent les jugements du monde, à vous?
Pour briller dans les conversations, ils sont acres, mordants, ils médisent, ils déchirent, et ils sont traités comme ils ont traité les autres. Mais la modestie chrétienne retient vos paroles; vous devez vous oublier, donner peu d'avis, vous abstenir de critique; et si Ton
29ft rKLKHINA(;ES
ne vous admire point, ce qui n'est pas nécessaire, au moins ne dit-on pas de mal de vous.
On les craint ; on vous ignore, ou Ton vous aime.
Ils blasphèment dans les revers et sont inconsolables; mais vous offrez au Ciel vos peines-. Fiat loluutas tua, et vous êtes consolé.
Enfin, tandis qu'ils invoquent tous les jours, par leurs pensées, par leurs désirs, par leurs actions, par leurs efforts, le règne de Satan, et que Satan, établissant sur eux son tumultueux et despotique empire, les livre comme autaiit de jouets infortunés aux caprices des démons, quelles paroles et quels vœux faites-vous entendre à votre réveil?
Notre Père, qui êtes aux deux... Faites bien attention que cette prière vient de Dieu lui-même, et qu'elle nous a été transmise par les apùtres, à qui Jésus -Christ Ta donnée. Notre Père ! C'est ainsi que Dieu veut être appelé par vous.
Que votre nom soit sanctifié , que votre règne arrive...
Et ce règne, n'en doutez point, arrivera pour vous, qui l'invoquez de cœur.
Que votre volonté soit faite en ta terre comme au ciel... Oui, mon Dieu! que le bien se fasse ici -bas, que les hommes vous honorent et gardent vos saintes lois; que moi particulièrement qui vous implore, je ne les transgresse en rien durant toute cette journée; que j'accomplisse le bien, comme j'en ai le pouvoir, par votre grâce, dans la sphère où vous m'avez mis, selon les moyens que j'ai reçus de vous; et que du reste il arrive de moi. Seigneur, ce qu'il vous plaira d'ordonner. Que ce jour ait du soleil ou de l'ombre, que mes projets réussissent ou ne réussissent pas, et que je vivo ou que je meure. p<jurvu que je vous obéisse et que je vous aime, ma paix
I)K SIMSSK 297
ne sera pas troublée, je serai content : que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour...
Car Dieu ne veut pas que vous oubliiez les nécessités de votre vie; mais c'est h lui, à lui seul, que vous demanderez de les satisfaire. Vous ne compterez point sur vousmême; vous n'irez point à la porte de l'enfer pour en obtenir des dons funestes qu'il faudrait payer de votre âme; vous direz: Donnez-moi le pain d'aujourd'hui, ô mon Père! et votre Père vous le donnera.
Et vous savez quel pain vous demandez encore , et surtout.— Comme une noble créature, comme un véritable enfant de Dieu qui ne borne point ses désirs aux nécessités d'une vie périssable, vous sollicitez par ces mots le double pain de la vie éternelle, c'est-à-dire la sainte parole de Dieu et son corps sacré.
Par donnez -nous nos olfenses. Ne sentez -vous point Dieu dans ces paroles si simples où rien n'est oublié? Frappez, et il vous sera ouvert; demandez qu'on vous pardonne, et il vous sera pardonné. La clémence divine n'en exige pas plus. Mais pour que Dieu vous aime, il faut que vous ne haïssiez point. Vous ajoutez donc :
Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. 0 mon enfant ! que cet engagement soit bien sincère dans votre bouche ! ne le prononcez point comme une formule vaine. Songez que vous vous adressez à Dieu, qui lit dans votre cœur ; que si vous y gardez une parcelle de haine , il le sait, et que par là vous Toffensez bien plus que tous vos ennemis n'ont pu vous offenser.
Ne nous laissez pas succomber à la tentation. Dieu sait bien que vous serez tenté; il importe à votre gloire future que le démon ici -bas vous tente. L'éclat du mal pourra donc séduire vos yeux : vous voudrez faire comme
ceux qui vous entourent; vous envierez leurs plaisirs, leurs honneurs; vous sentirez Torg-ueil envabir votre âme; vos pensées ne seront point charitables; le démon de l'impureté vous lancera ses flèches perfides...; mais Dieu, qui vous éprouve et qui veut que vous gagniez votre salaire céleste , ne permettra pas néanmoins que la tentation dépasse vos forces. Dites donc, quand le danger vous presse : Mon Père , ne me laissez pas succomber ! et vous ne succomberez pas.
Cependant vous n'avez pu dépouiller entièrement votre nature mauvaise et pervertie. Tout homme peut dire avec saint Paul : Je ne fais pas le bien que je veux , et je fais le mal que je ne veux pas. Le péché est en vous, il vous entraîne, le mal est fait; ne vous laissez jamais décourager! Souvenez -vous que Judas n'est pas dans l'enfer pour avoir tralii Dieu , mais pour avoir désespéré de la miséricorde de Dieu. Voilà son grand crime. Dans le monde une faute en entraîne une autre : on cberche à réparer par le mal ce que le mal a fait. Mais vous, vous vous jetez aux pieds de votre Père, vous vous écriez : Délivrez -nous du mal! Et l'occasion s'éloigne, ou la force de fuir vous est donnée , ou le repentir vous vient.
Mon enfant , voilà toute la science de la vie , et vous pouvez la renfermer en moins de mots encore : Aimer et craindre Dieu. Aucun moraliste n'a été plus concis et plus clair. Cela n'est pas difficile à retenir, ni malaisé à comprendre, ni pénible à pratiquer; car Dieu vous a donné la force en même temps que le précepte, et lui seul le pouvait.
Ne vous précxîcupez donc pas de ce que Ton peut faire autour de vous. Quand vous avez la voie droite et sûre du chrétien, no cherchez point à coimaître des voies obliques où le plus habile est dévalisé. Les ruses et les détours du
monde ont été imaginés pour atteindre des buts que vous devez fuir : quel besoin avez- vous d'y ôtre expert? Votre rôle dans la vie n'est point d'y acquérir du pouvoir, d'y entasser de l'or, d'y poursuivre des voluptés. Vous y êtes pour aimer Dieu, pour être utile à vos frères, pour gagner votre part de Théritage céleste, pour apprendre à mourir : voilà vos obligations, et, dans quelque position que vous soyez, vous pouvez les remplir. Dieu vous en inspirera la volonté, la prière vous en donnera la force; les saints, les anges, la bonne Vierge Marie, que vous aurez appelés à votre secours, vous y aideront de leur pouvoir.
Ainsi, selon que vous saurez faire un bon et saint usage de la fortune, ou souffrir avec patience la misère. Dieu, qui vous aime, vous donnera la richesse ou la pauvreté. La richesse sème les aumônes, elle peut faciliter le bien. La pauvreté, supportée avec courage, nous rapproche de Dieu par la souffrance, et donne un bon exemple au prochain , en même temps qu'à nous-mêmes un salutaire exercice. Prions Dieu d'en faire à sa volonté, non à la nôtre , et de tout régler dans sa sagesse et dans sa clémence , pour sa gloire et pour notre salut.
De même la santé nous donne une force dont nous pouvons user au profit des âmes , et la maladie nous est une leçon qui peut protiter au prochain aussi bien qu'à nous. Quand je suis malade, je veux bien guérir; mais si, pour me guérir, il faut un péché, je préfère mes douleurs; et si la guérison m'est une occasion de péché, je demande à Dieu de ne pas guérir. Tout est bon selon l'usage qu'on en fait. Les joies et les afflictions sont données à l'homme, comme les choses de la terre, pour louer Dieu , pour le révérer, pour le servir, et se sauver en le servant.
Les honneurs , la considération , l'influence , m'investissent d'un pouvoir redoutable à moi- niéme, mais qui. bien dirigé, peut servir Dieu et la cause de Dieu. Si je puis pousser les hommes, et que je les pousse au bien, Dieu me bénira et me préservera. Si je suis méprisé, je me souviendrai de la glorieuse abjection du Sauveur, et les louanges de Dieu paraîtront belles et seront retentissantes dans la bouche d'un malheureux. Qui a mieux servi Dieu que Job couvert d'ulcères, couché sur le fumier, en disant : "Que votre volonté soit faite, ô Seigneur, que votre saint nom soit béni!
Ne compter parmi les choses dont on peut user sur la terre que celles qui ne sont point interdites par la loi ; se tenir à leur égard dans une indifférence entière, et faire un pieux usage de toutes celles qui nous sont données; regarder du même œil la bonne ou la mauvaise fortune ; ne point désirer les honneurs plus que le mépris, la gloire plus que l'obscurité, les richesses plus que rindigence; n'être pas plus vain de son manteau troué que de son manteau d'or; ne pas désirer plus de mal à ses ennemis qu'à ses amis; ne pas souhaiter une vie longue plus qu'une vie courte ; ne pas perdre une occasion d'être utile; demander tout à Dieu, lui rapporter tout, le bénir de tout, c'est là le chrétien ; et c'est là aussi l'homme fort, l'homme sage, l'homme digne du respect des hommes, et quoi qu'on fasse, quoi qu'il amve, l'homme heureux.
Or cet homme-là. Messieurs, est dans votre Pater. r>
Le soir s'avançait, les chemins devenaient plus noirs; mais au moment où nous venions d'atteindre le sommet de la dernière des collines superposées que nous ne cessions de gravir depuis Rothenthurm , un de ces coups de vent si fréquents dans les montagnes déchira subite-