SOUVENIR
Encore des soupirs , encore des regrets î Toujoui's le présent vous mécontente , et vous regardez ce qui n'est plus... Je vous Tavouerai, ces retours mélancoliques vers le passé me font trembler pour votre avenir. Écoutez les conseils d'un frère; cessez de contempler ces images qui renaissent sous vos larmes; et s'il est vrai que vous ayez besoin de résignation, résignez-vous bravement, sans dire que vous vous résignez.
Ne vous plaignez pas, la plainte est un doute, le doute est un manque de foi. Vous doutez que Dieu ait pris soin de vous , il vous semble que vous auriez mieux arrangé votre vie, et que vous ne goûtez pas tout le bonheur dont vous auriez pu jouir. Véritablement cela est insensé. .N'y a-t-il donc qu'à chercher des joies et des plaisii*s eu ce monde? Ne faut-il pas y faire son salut? Eh bien ! c'est dans la voie du salut que Dieu place toujours une âme chrélienne; c'est là que vous êtes, n'en doutez point. De tous les plaisirs que vous auriez pu trouver dans une vjie tracée par vous, que vous resterait-il à l'heure de la mort? Ce qui vous reste aujourd'hui du passé. Mais les épreuves où Dieu, juge de ce que vous pouvez supporter et de ce qui vous convient , veut que vous marchiei maintenant, seront, vous le siivez, autant de rayons dans la couronne d'éternité qui vous attend.
Des devoirs austères ont lié vos jours, vous eu aviez
révé de plus doux. — Bénissons Dieu de toutes choses; mais bénissons -le plus tendrement lorsqu'il écarte de nous l'objet d'un désir nnortel; car le poids le plus lourd à porter, c'est le néant d'un souhait accompli , le mensonge d'une joie longtemps désirée et qui se trouve pleine d'amertume. On l'ait aisémtMit l'ace au malheur qui vient sous son nom; mais quand le malheur se trouve où l'on croyait trouver la félicité, c'est alors qu'il est difficile de n'y pas succomber.
Il est des choses que vous ne pouvez savoir; chacun reçoit de la miséricorde divine des grâces propres à sa situation. Ceux que Dieu a, comme vous, gardés à l'abri des orages, ignorent combien les joies du monde cachent de déceptions, et les désirent parfois : c'est leur épreuve. D'autres ont longtemps poursuivi ces fragilités, et se sont déchirés pour les atteindre à toutes les ronces du chemin; ils ont souffert, ils sont tombés; mais ils savent ce qu'il faut croire des promesses de la vie ; c'est leur consolation .
Tous les deux, peut-être par des chemins différents, nous avons cherché un but pareil, tous les deux nous avons vu s'élever d'infranchissables barrières entre notre espérance et nous. Cependant je suis calme, et vous gémissez. C'est que vous croyez à votre rêve, t;mdis que je sais, moi, que tout rêve a menti. Ne m'enviez pas cette sagesse; je l'ai chèrement achetée. Vous avez marché dans la paix et dans le repos, j'ai vogué parmi les inquiétudes et les tempêtes; vous n'avez point quitté les duux rivages et les fraîches ombres, j'ai touché plus d'une terre aride qui de loin me semblait riante et bénie; vous avez jeté l'ancre tranquillement, j'ai l'ait naufrage plus d'une fois au port que j'avais désiré; vous laissez parler tout haut vos souvenirs, je rougisquand j'entends murmurer
les miens. Acceptons humblement la part qui nous est faite, et désormais tendons au but qui ne peut ni manquer ni décevoir.
Sachez bien que la joie humaine a des dégoûts , mais n'a point de satiété; qu'elle altère, et ne rassasie pas. On en prend , on en veut encore , on en veut toujours; et l'on finit, ô malheur! par passer des joies permises aux joies condamnées, comme un homme que le vin ne réjouit plus, et qui s'enivre avec du poison.
La coupe où l'on boit l'épreuve a des bords amers; mais , au lieu de la repousser comme vous faites , videz-la courageusement: le miel est au fond, vous n'en garderez qu'un goût suave et parfumé.
Ne soyez pas comme ces enfants qui veulent prendre d'un festin splendide plus qu'il ne convient à leurs besoins, et qui pleurent quand le père prévoyant leur dit : Assez. Surtout ne vous plaignez point au monde, de peur qu'il ne cherche à vous consoler, et que vous n'acceptiez ses consolations. Le monde ne vous aidera point à porter votre fardeau, il vous conseillera de l'abandonner. Est-ce là ce que vous voulez?
Et puis, que peuvent dire ceux qui vous entendent? « Voilà, penseront-ils, une àme chrétienne et fidèle; cependant elle est troublée et se plaint. » Et, sans considérer que vous péchez par ces murmures, ils porteront de faux jugements sur la loi de Dieu; ils croiront qu'elle n'est point secourable, qu'elle n'inspire point de force et ne donne point de consolation. Songez qu'il n'en faut pas davantage bien souvent \mj\iv éloigner un pécheur malheureux, pour refroidir un cœur déjà touché, et qu'une seule parole imprudente peut devenir ainsi, pour ceux qui l'éeoutent, un niotil' d'éternelle perdition.
Laissi'/ nitti vous répélcrec (jur j'cntondais , il \ a peu
DE SUISSE :m
(le jours, au tribunal de la pénilence (où j'ose vous couseiller de paraître souvent) : a Mon enfant, je vous en conjure, faites honneur à la relij^ion! Que le monde ne dise point : Celui-là nous avait quittés, et voici qu'il nous revient; cette foi dont on nous vante les douceurs n'est qu'un mensonge impuissant. »
Certes, vous ne courez point ce danger, vous ne reviendrez point au monde, vous ne ferez point ce que vous n'avez pas fait; mais n'est-ce pas déjà trop, et pour les autres et pour vous, de le donner à penser?
Ètes-vous d'ailleurs tellement à plaindre? Regardez autour de vous : bien des fleurs y croissent, bien des fruits délicieux sont à la portée de vos mains. N'y a-t-il pas dans votre maison des sourires d'anges? N'entendez-vous pas tous les jours des voix qui ont un écho dans votre cœur? Ne savez-vous pas que l'on vous aime, que l'on vous estime, et ne voyez-vous point les fronts s'assombrir lorsque vous souffrez? Ce qui man(|ue à votre bonheur, c'est seulement que vous en vouliez jouir.
Combien rendent grâces à Dieu qui n'en ont jamais reçu tant de secours, qui sont isolés, qui sont jugés par la haine, qui ne possèdent sur la terre ni un asile, ni un ami!
Mais vous êtes jeune , il vous faut des rêves : eh bien î levez les yeux au ciel, ne rêvez que là. Le ciel seul sera plus beau que vous ne pouvez le rêver.
Kt (juand les années s'avancent, ne regrettez plus la lleur qui tombe, songez au fruit qui va mûrir. (Ju'impoi te ce que le vent a fait de ces Heurs d'un moment! l'arbre ne vaut pas par la tleur, mais par le fruit.
Et toujours, en toutes choses, retournez à la pensée qui fait germer une espérance céleste sur la tombe où les espérances de la terre sont en>evelies.
Maintenant, adieu! — Si quelque mot vous blesse en tout ce que je viens d'écrire, effacez ce mot, et ne jugez que mon intention. Le monde me trouverait sévère; mais nous nous parlons comme des chrétiens doivent se parler. 11 nous est commandé d'être vigilants pour nos frères, et vous savez aussi que , quand notre charité se trompe , la leur doit nous en avertir. Ne Toubliez pas.
Je vous salue et je vous aime en Notre-Seigneur Jésus- Christ.
Einsiedelii , juillet 1838.