ZURICH
Ville riche et commerçante. En général, quatre ou cinq mots résument la chronologie morale des peuples : commerce, richesse, orgueil, hérésie, corruption. Depuis quelques cents ans, Zurich, comme tant d'autres , en est aux derniers mots, et c'est dommage. Ses commencements , qui n'annonçaient pas sitôt le terme fatal , sont pleins de charmantes choses : elle doit la vie à deux fondations pieuses, elle entre dans l'histuire avec le grand nom de Charlemagne, et c'est à Zurich, pendant un hiver extrêmement rigoureux, qu'on fit une loi portant défense aux habitants de tuer les pauvres oiseaux du ciel, mourants de froid et de faim, qui venaient par baudet chercher un abri jusque dans leurs maisons.
Mais un jour vint aussi se réfugier à Zurich un homme, il faut bien le dire, un prêtre, qu'on nommait Zwingli. Esprit actif, orgueilleux, obstiné, réputation flétrie, àme plus mauvaise encore. Il connaissait les écrits de Wiclef; quelque chose de Luther était arrivé jusqu'à lui. Cette semence dans un pareil cœur avait donné des fruits tels, qu'un l'avait chiissé déjà de plusieurs cures et de
DE SUISSE 3i5
celle d'Einsiedeln en dernier lieu '. Dans celte position, il voulait à la fois se venger, contenter ses passions, tranquilliser sa conscience, et faire assez d'éclat pour couvrir les hontes de son passé. C'était bien, comme on voit, toute TétolTe d'un schismatique et d'un hérésiarque. Un instinct, l'instinct des oiseaux de proie, le poussa vers Zurich; il s'y abattit en 1518, et se mit à travailler aussitôt. Remarquons-le, ces destructeurs de l'unité cathoUque, mensongèrement appelés réformateurs, et à qui Ton a fait une gloire des décombres qu'ils ont entassés, n'étaient pas de si grands hommes. L'instinct de la destruction n'est pas du génie, la destruction n'est pas témoignage de force. Le crétin débile, armé d'un marteau, va détruire en moins d'une heure tous les chefs-d'œuvre de Michel -Ange; et comme celui-là brise le marbre, le sophiste, pour peu qu'on le laisse faire, aura bientôt démoli les idées sur lesquelles reposent les institutions. Laissez débarquer de quelque galère africaine un seul nègre pestiféré, il fera mourir en dix jours plus d'hommes que Napoléon n'en tuait en dix batailles. Est-ce que la peste aura du génie? Le nom de ce nègre deviendra-t-il glorieux dans l'histoire de l'humanité? La force et l'intelligence se mesurent à l'immensité de la création : mais à la grandeur de la destruction , c'est la sottise et la brutalité qui se font voir clairement. L'esprit qui conçoit le moindre bien est supérieur à celui (jui exécute le plus
• Voyez ce qu'en dit Hullinger, son disciple, bien digne d'être en même temps sou conlident. \uyez ce qu'il avoue lui-même d.ius l'opuscule adressé aux frères de Toggenbourg : « Que si l'on vous dit que je « pèche par orgueil , par gourmandise et par impureté , croyez-le sans « peiue, car je suis sujet à ces vices et à d'autres encore; cependant il « n'est pas vrai que j'enseigne le mal pour de l'argent. » C'est donc ce dernier vice seulement qu'il n'avait pas. 11 enseignait le mal par amour pour le mal, et non pour de l'argent. (M. de Haller.)
grand mal; il est plus di/pcUe d'im[)oser une digue au ruisseau que de crever les digues qui retiennent la mer. L'Église avait creusé un lit aux berges immenses, dans lequel l'humanité roulait, impétueuse mais retenue, comme un fleuve à la fois terrible et bienfaisant. L'hérésie est venue stupidement ouvrir de larges issues à ces flots captifs : qu'en est -il résulté? D'irrémédiables dévastations, des écueils fréquents, des marécages pestilentiels, des pleurs, des ruines, la mort et le désespoir. Maintenant, les reptiles qui vivent dans ces marais peuvent bien dresser des statues à ceux qui leur ont fait un si lx?àu domaine ; mais il faut aussi qu'on permette à Thommc de passer devant ces idoles sans découvrir son front. Si Ton honore aujourd'hui, n'imjKirte de quelle façon et de quelle estime, Luther, Zwingli, Calvin, il faut pareillement que l'on fasse cas de deux ou trois autres qui vivent de nos jours quelque part, dans les mêmes égouls. et qui ne sont bafoués que pour être venus proposer un schisme à des déistes ou à des athées. En effet, ces novateurs, placés trop bas pour qu'on veuille les nommer, ne sont pas cependant tellement au-dessous de leurs devanciers célèbres, qu'ils n'eussent très-bien pu, il y a trois cents ans, obtenir ainsi leur part d'illustration. On sait quel fut le père commun de toute cette engeance : un ignorant bourgeois de Lyon, Pierre Valdo, plus fou peutêtre que coupable. L'iiérésie, depuis neuf siècles, n'a peut-être pas produit un sectaire capiible d'égaler en imbécillité le chef des Vaudois.
Zwingli épousa les d(»ctrines de Carlostad, rivn»gne qui , dans un cabaret où il s'était enivré avec Luther, avait parlé de renchérir sur les erreurs de ce dernier. Il se chercha ensuite des partisans, des soutiens, des dis ciples. Il en trc»uva.
hK SI'ISSK Ml
(Ju'on jii^e de ses conquêtes par une seule des plus importantes : Henri Rulliiif,'er vivait dans un désordre hideux à Hrenigarteii , dont il était curé; il avait cinq entants, qu'il élevait dans sa maison; à soixante ans, il embrassa la rélbrme. Cet immonde hullinger faisait insolemment de sa conduite infâme un argument contre les vœux ecclésiastiques, à peu près comme le forçai pourrait arguer de sa flétrissure pour prouver qu'il n'y a pas de probité ni de vertu.
Les adversaires de T Église procédaient toujours de manière à mettre l'autorité civile de leur parti, en attribuant aux magistrats temporels tout pouvoir sur le peuple et sur le clergé. Zwingli ne suivit pas une autre marche. Le grand conseil de Zurich était jaloux des droits de l'évéque, et cherchait à les usurper. Mais, d'un autre coté, ces tentatives déjà vieilles entraînaient l'excommunication prononcée par la bulle In cœna Domini, et Texcommunication était une menace qu'on hésitait à braver. L'instinct de la conservation la faisait voir aux peuples comme leur sauvegarde la plus sure contre les envahissements et les tyrannies. L'excommunié n'avait plus d'amis, plus de sujets, plus de serviteurs. Zwingli promit au gouvernement de le débarrasser de toutes ces craintes, il devait en être bien venu.
Sur sa demande un colloque fut indiqué (1523). L'évéque, après avoir en vain épuisé les réprimandes les plus douces, consentit à s'y faire représenter. L'assemblée eut lieu. Le bourgmestre la présidait, et voilà d'emblée les bourgeois du grand conseil juges des diflicultés de théologie; mais, en réalité, il s'agissait bien moins de décider si chacun était libre d'interpréter l'Évangile, que de savoir à qui resterait le droit de juridiction sur le clergé. Zwingli avait rédigé soixante -dix -sept articles
sur lesquels il falldit prononcer, touchant la messe, les traditions , le célibat des prêtres , la confession , le purgatoire, etc., enfin toute la discipline temporelle et spirituelle. Une de ces propositions portait que la juridiction sur le clergé appartiendrait au magistrat séculier, auquel tout chrétien doit être soumis. Quant au droit d'excommunication, ZwingU voulait Tattribuer àl'Éghse, dont le pécheur est membre. Or, comme l'Église était par le même Zwingli placée sous Tautorité du gouvernement, c'était en réaUté le gouvernement seul qui pouvait excommunier. On conçoit que le réformateur ne se hasardait pas trop en appelant le grand conseil à trancher une pareille question : il le faisait juge dans sa propre cause, et le déUvrait, comme il l'avait promis, de toute inquiétude sur un sujet si délicat.
La discussion marcha vite. Insultés toutes les fois qu'ils ouvraient la bouche , les théologiens catholiques ne parlèrent pas lon;4 temps, et le conseil, après une courte délibération, déclara implicitement que les observances prescrites par les hommes (c'est-à-dire par TÉglise) ne servent point au salut ; que la messe n'est point un sacrifice, mais simplement la commémoration du sacrifice de Jésus-Christ; que la confession devait être regardée seulement comme un examen de conscience. 11 prononça dans le même sens sur tout le reste. Il ordomia que Zwingli continuerait à prêcher connue il l'avait fait jusqu'alors; que les pasteurs de Zurich se borneraient, à son exemple, à appuyer leurs prédications sur l'Écriture Siiinte; enfin cpie personne ne serait inquiété dans ses opinions, et qu'il appartiendrait aux rtiaghtnUs seuls d'arrvier colles qui tendraient à troubler la tranquillité pnbli(|ii('. ho sorte qu'il suftis;iit que le gouverneinont embrassât une cioyanco pour quo tout le pays fût con-
f)K sriSSK 3-2P
traint de Tadopter... De ce moinont la réforme fut en quelque sorte acc(»mplie de gré ou de force; elle se fit beaucoup de partisans, et Zwingli, débarrassé de l'autorité de ses supérieurs ecclésiastiques, se trouva libre sous la protection du grand conseil, qu'il faisait mouvoir à son gré.
Avant cette espèce de synode, Zwingli et ses partisans, sollicités de ne pas troubler les peuples, et d'attendre la convocation d'un concile où se réuniraient les membres les plus illustres et les plus éclairés de l'Église, avaient répondu que les passions , l'ignorance et les intérêts dictaient seuls les décisions de ces assemblées. C'est pourquoi ils s'étaient soumis à une réunion de bourgeois suisses présidée par un bourgmestre. Zwingli savait bien qu'un concile l'aurait forcé de se rétracter : son orgueil ne le voulait pas; et, comme sa foi n'était point de celles qui cherchent le martyre, il craignait la punition. Du reste, le réformateur ne croyait à son infaillibilité qu'autant que le grand conseil le voulait bien. Il avait demandé que les prêtres conser^assent leurs ornements sacerdotaux; le conseil ne fut pas de cet avis : Zwingli reconnut aussitôt qu'il avait eu tort, et rendit grâces à la Providence de l'avoir soumis à des magistrats plus sages que lui.
En 1525, la messe, depuis longtemps négligée, et que personne n'était plus tenu de dire ni d'entendre, fut formellement abolie. On avait déjà brisé les images, dévasté les églises, et par ces brutalités porté aux arts comme à a religion les plus funestes coups.
Après avoir aboli la messe, on sécularisa les ordres, et
les biens des chapitres furent conflsqués pour entretenir
es pasteurs et les professeurs réformés, ce Ce n'ét^iit pas
une dilapidation ni un vol, >i dit naïvement un historien :
330 l>KI,KniNAr,KS
non, en vcrité! un faisait simplement cadeau à l'Église de Zwingli des biens qui appartenaient à l'Église de Jésus. Une Église ou l'autre, qu importe? C'est toujours une Kglise, n'est-ce pas?
Mais tandis qu'à Zuricb on agissait de la sorte, l'arlire de Luther donnait déjà des fruits ailleurs : les sectes naissaient partout. Deux Thuringiens, Nicolas St<:)rch et Thomas Muntzer, s'appuyant de ce passage d'un écrit de Luther sur la liberté chrétienne : L homme chrétien est maître de toutes choses, et nest soumis à personne, en firent la base d'un système religieux qui ne manqua point de partisans. Us déclarèrent que le vrai chrétien n'avait besoin ni de supérieurs spirituels ni de magistrats temporels ; que la parole de Dieu n'était pas écrite , et arrivait directement de la bouche de Dieu au cœur du croyant, sans intermédiaire; que le monde entier avait besoin d'être régénéré, et que tous les impies devaient être extirpés de la terre pour faire place à une nouvelle Eglise où régnerait la justice. Ces fous, qui n'éti\ien( que des logiciens partis de principes réformateurs, rejetaient le baptême des enfants comme une cérémonie sacrilège, prétendant que les adultes étaient seuls aptes à le recevoir : et ils se faisaient rebaptiser. On leur donna le nom d'anabaptistes. Bientôt divisés eux-mêmes en sectes eimemies, ils restèrent liés néanmoins paiune aversion commune pour toute autorité en ce qui concernait la religion , par leur prétention d'expliquer à leur gré et selon leur capi'ice les paroles de l'Écriture , enfm par leur haine pour l'Kglise romaine et leur mépris pour les prétendus réformés, lesquels, disaient- ils, s'approchaient bien en paroles de l'Évangile, mais ne manifestaient aucun signe cVamcndemenl. Us leni' demandaient de pratiquer ce (|u'ils enseignaient; de ne point
I)K SIÎISSK XW
recevoir (lo saliiire, aprrs avoir dn'l.uiuî contre le salairr des prêtres catlioli({ues; de ne point s'emparer exclusivement de l'instruction religieuse, a[)rès avoir déclamé contre les docteurs qui prétendaient Interpréter les livres saints; de ne rien jiosséder en propriété, eu\ qui avai(;nt tonné contre les biens du clergé; de ne point exercer de fonctions dans la magistrature; de ne pas se servir du glaive de la justice, ni de celui de la guerre; de ne point résister à la violence; de ne point prêter serment, puisqu'ils voulaient ramenei' le monde au règne de l'Évangile.
Ainsi voilà Luther et Zwingli traités comme ils avaient eux-mêmes traité le pape et TEglise. il faut dire qu'ils se défendirent autrement (jue le pape et l'Kglise ne s'étaient défendus. On ne chercha point à ramener les dissidents par la douceur, on ne leur accorda point synodes sur synodes; mais on les traqua, on les mitrailla, on les mit à moi't comme on put et tant qu'on put. Un biogr.iplic de Zwingii, protestant pesant et maussade, mais précieux par la bonhomie qui lui fait dévoiler naïvement tous les secrets et toutes les misères de la cause qu'il entreprend de justifier, se livre à une furieuse critique de la doctrine des anabaptistes, u Leurs opinions, dit-il, tenaient à la fausse interprétation qu'ils donnaient à l'Ecriture sainte. Ils ignoraient (jue, dans l'ensemble de la religion chrétienne, il y a des choses immuables, et d'autres que le temps et les circonstances modilicnt. Incapables de s'élever à des vues (jénèrales, ils voulaient renouveler le genre de vie des premiers chrétiens contemporains des apôtres. Ils ne considéraient pas que les règlements et les usages qui convenaient aux disciples de Jésus quand ils étaient dispersés en petit nondjre au milieu des Juifs et des idolâtres, cessaient d'être appli-
332 PflLERINAGES
cables à l'instant oit des peuples entiers embrassaient le christianisme. Il se trouvait parmi les anabaptistes des hommes dont les intentions étaient pures et la conduite irréprochable: mais leur imagination les mit souvent à la merci des imposteurs qui voulaient s'emparer de leur esprit , et plus d'une fois des chefs ambitieux et dépravés les entraînèrent à la révolte en abusant de leur crédulité. »
N'est-ce pas là ce qu'on pourrait répondre à tous les rêveurs d'Écrlise primitive, à tous ceux qui s'indignent du pouvoir de Rome, ei critiquent ces splendeui^ du culte qui n'ont d'autre objet que d'ennoblir jusqu'aux sens de l'homme, de lui faire entendre de plus nobles sons, de lui faire voir de plus chastes choses, de lui faire respirer de plus agréables parfums, lorsqu'il se trouve dans la maison de Dieu? N'est-ce pas là aussi, sauf les compliments, ce qu'on pourrait dire des premiers chefs et de la masse des premiers partisans de la réforme ?
Au surplus, si les anabaptistes critiquaient avec raison la morale pratique des autres réformés, ceux-ci pouvaient avec autant de raison critiquer la leur. Au rapport de Moshein , Jean Bockold . garçon tailleur do Lriden , s'étant emparé de la ville de Munster, qu il nomma la Nouvelle -Jérus^ilem, s'en proclama roi. 11 y établit la communauté des biens, la polygamie, et pondant près de trois années y exerça la tyrannie la plus san.£,^lanlo, se livrant à des excès monstrueux de débauche et de cruauté, punissant de mort le moindre murmure contre lui. Il fut pris, et mourut dans les su|>plices. IVrsonne n'a encore songé à metti*e au martyn>loge de la n'^formc cet eniule des théologiens novateurs du temps.
DE SUISSE ;m
Malgré leur extravagance, ou plutôt à cause de cette extravagance même, les anabaptistes se répandirent rapidement, il s'en fit beaucouf) dans le territoire de Zurich. On les vit un jour parcourir les rues ceints de cordes et de branches de saule, injuriant Zwingli et menaçant la cité d'une destruction prochaine, (les peuples sortis de la voie étaient prépai'és pour toutes les foUes. A la fin, cependant, des mesures rigoureuses, des noyades et d'autres persécutions refroidirent leur zèle. Le biographe que nous avons cité dit à ce propos : « Il est des circonstances où l'indulgence n'est plus permise. Lorsqu'une secte professe une doctrine qui compromet la sûreté de l'État, le gouvernement doit se servir des moyens les plus efficaces pour en arrêter les progrès. » 11 a raison. Mais de quel droit les réformés osent-ils s'appuyer de ces raisons -là?
Les cantons désiraient mettre un terme à tant de troubles. Une diète tenue à Einsielden (avril 1526) indiqua une conférence à Baden. Zwingli reçut des saufs-conduits, et fut prié de s'y rendre; mais il eut peur, et se fit défendre par le grand conseil d'assister à cette réunion. Haller, de Berne, Œcolampade, de Hàle, ne furent pas si effrayés : ils allèrent soutenir à Haden les doctrines de Zurich, et on ne les inquiéta point. A cette époque environ, l'œuvre de la propagande zwinglienne passa presque tout entière à Berne, ainsi que nous l'avons déjà dit. Tout odieuse qu'est cette tâche , quand on regarde Zurich et son apôtre , il semble qu'on méprise moins Berne et le sien. A Berne il y avait au moins du courage; mais à Zurich, c'était l'hérésie dans toute sa honte, avec une jactance misérable et des velléités féroces qui n'aboutissaient sur le champ de bataille qu'à de médiocres exploits.
L'adoption définitive de la réforme à Bei'ue av;iit été
33i PÈLERINAGES
puur la Suisse entière le signal d'une épouvantable conllagration. Les passions, déchaînées à la voix des prédicants, avaient fait pénétrer la haine dans tous les cœurs et intronisé la discorde partout. Non -seulement les cantons étaient divisés entre eux, mais les villes, les paroisses, les familles même se partageaient en factions ennemies. Au milieu de ce chaos, les cinq cantons cathtH liques, Schwitz, Lnterwalden , Uri, Zug et Lucerne, s'engagèrent par serment à maintenir chez eux la véritable religion. De leur coté, Zurich et Berne se Uguèrent en faveur de la réforme. Zwingli soufflait le feu de la guerre. Une première fois on avait été près d'en venir aux mains; mais des médiateurs, la plupart protestants, étant intervenus, il n'en résulta qu'une paix plâtrée (1529), tout au désavantage des catholiques, qui en exécutèrent cependant les conditions. Les prutestiints alors , se voyant les plus forts, et attribuant à la peur la modération de leurs ennemis , crurent, surtout à Zurich , (ju'ils pouvaient tout oser. Zwingli, fidèle à sa devise : LfJvaugile veut du saïuj ', ne cessait de les pousser au combat. 11 leur annonçait une victoire facile. « Levez- « vous, » disait -il à ses auditeurs dans un sermon prononcé le 21 septembre 1531, « levez -vous, attaquez; « les cinq cantons sont en notre pouvoir. Je marcherai à tt la tête de vos rangs et le premier à lennemi. Là Mai> « sentirez la force de Dieu; car, lorsque je les haran- « guerai avec la vérité do la parole, et leur dirai ; Qui « cheichez-vous, impies? aloi*s, saisis de terreur et de « crainte, ils ne pourront répondre; mais ils tomberont K en arrière et prendront la tuito comme les Juifs à la
• Celait, (lit Krasiuo, la «Icvi.NC conuuc de Zwingli : L Èvnnyttc veut du sanij. {Ad fratrts intev Gctm., t. IX.) Il y avait aussi à la Cou voution d'antros lionJMes In-tos qui criaionl : La liberté iriddu snny.
DE SUISSE 33o
« montagne des Oliviers, devant la parole du (Ihriàt. » Mais lorsque les cinq cantons, poussés à bout, envoyèrent une déclaration de guerre à leurs oppresseurs, qui, maîtres des passages, avaient été juscju à leur intei'dire le commerce du sel et du blé aOn de les contraindre à l'hérésie par la lamine , le prophète , sentant venir lorage, changea de ton. On le vit, écrasé de terreurs, s'épouvanter de l'apparition d'une comète, déclarer que tout cela finirait mal et qu'il y périrait. Ce malheuieux était peutêtre encore plus poltron que Calvin. Cependant ses partisans, croyant qu'à sa présence tenait la victoire, le forcèrent de marcher avec eux : ils occupèrent le village de Cappel. Les catholiques vinrent les y attaquer ( 1 1 octobre 1523; et les défirent complètement. Les Zuiiquois, tbrccs de quitter le champ de bataille, se sauvèrent en désordre, après avoir perdu artillerie, drapeaux, munitions et plus de quinze cents hommes, parmi lesquels on comptait vingt-sept magistrats et une douzaine de prédicants. Zwingli, soldat contre son gré, s'était affublé d'un attirail de guerre , dans le double but de courir moins de danger et d'être moins facilement reconnu. Vaine précaution. Frappé au commencement du combat, il s'évanouit, et les siens l'idjandonnèrcnt dans leur retraite pré cipitée. L'affaire était finie lorsqu'il reprit ses sens. Comniu il essayait de se relever, des soldats catholiques arrivèrent près de lui. Le voyant fort gravement blessé, ils lui offrirent un confesseur. Le malheureux ne pouvait plus parler; mais il fit avec la tète un signe de refus. Sans se rebuter, ils l'engagèrent à recommander au moins son Ame à la sainte Vierge; il ne se laissa point toucher, et refusa de nouveau. Alors l'un de ces hommes, transporté de colère : u Meurs donc, hérétique, puisque tu le veux! » et il l'acheva d'un coup d'épée. Le cadavre ne
fui reconnu que le lendemain. Furieux à la vue de celui qui avait été la cause principale de leurs maux et des maux de la patrie, les paysans formèrent un tribunal, jugèrent l'hérésiarque mort, et le condamnèrent au feu '. Ses cendres furent jetées au vent. Il aurait pu dire comme Henri VII 1 à Fheure suprême : « Nous avons tout perdu , l'Ktat, la renommée, la conscience et le ciel. >>
Ce fut un grand spectacle , lorsqu'à la fln de la bataille, les catholiques, suivant leur usage, se jetèrent à genoux et remercièrent Dieu, fieaucoup de leurs prêtres les avaient suivis, non pour combattre, mais pour prier, secourir les blessés, confesser les mourants. Sans doute tous les vaincus, hérétiques de fraîche date et souvent par contrainte, ne refusèrent pas comme Zwingli de se réconcilier au dernier moment. Tandis qu'au loin le combat continuait encore contre les fuyai'ds, on dut voir plus d'un saint ecclésiastique victime de sou zèle, blessé lui-même, iibsoudre l'ennemi repentant qui peut-être Tavait frappé , et le martyr ouvrir d'une main défaillante les portes du ciel à son bourreau.
Telle fut la batiille de Cappel. Les Zuriquois furent quelques jours à se remettre de la frayeur qu'ils avaient éprouvée, liientôt pourti\nt des secours envoyés de Saint irA\ , de Toggenbourg, de la Thurgovie , des (irisons, de IJerne, de Soleure et de Bàle , leur rendirent courage : ils ivvinrent attaquer les catholiques avec des forces trèssupérieures, et furent une seconde fois rudement battus au uiont de Zug (21 octobre 1531 ). La coalition se rompit : Ut'rne et Zurich sollicitèrent un accommodement. Les catholi<jues proposèrent des conditions modérées,
• Selon les lois générales t\o l'Emiiiro, alors en \igueur, tous les chefs de secte rUiient coinlaum»'*s au fen comme les pivaiiers incendiaiivs et
U'S plus LTlMUtls jM'IlUrlKlttMll'S.
DE SUISSE Xil
loyales; elles furent rejetées avec hauteur. Mais, dix jdurs plus tard , les protestants se trouvèrent fort heureux de les accepter; caries catholiques, attaquant à leur tour, chassèrent l'ennemi de ses positions, envahirent son territoire, et arrivèrent jusqu'aux portes de Zurich. La terreur les y précéda. Toute la jactance des hérétiques tomha comme une fumée. Us signèrent (10 novembre) un traité de paix par lequel ils abandonnaient tous leurs alliés, et qui portait en substance que a les Zuriquois devaient et u voulaient laisser les cinq cantons avec leurs alliés et « leurs adhérents , dès à présent et à l'avenir, dans leur « ancienne, vraie et indubitable foi chrétienne ^ sans les « inquiéter ni importuner par des chicant^s et des dis- M putes, et renonçant à tout mauvais subterfuge et « arrière -pensée, à toute ruse, dol et fraude. » De plus ils payèrent les frais de la guerre, et rétablirent à leurs dépens les ornements brisés ou enlevés dans les diverses églises. Six jours après, les Bernois souscrivirent aux mêmes conditions. On doit regretter que les cinq cantons ne se soient pas montrés plus exigeants. Dans l'état où se trouvaient Zurich et Berne, il eût été possible de rétablir partout en Suisse la véritable religion. Ils se bornèrent à l'affermir dans leur pays.
Nous ne feuilletterons pas plus longtemps l'histoire de Zurich. Quels que soient les événements écoulés depuis ce temps jusqu'à nos jours, ne savons-nous pas la leçon qu'on peut en tirer?