TALENT
JLiA nature semble avoir partagé des Talens divers aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi , sans égard à la condition dans laquelle ils sont nés.
Il y a deux choses à considérer avant M»
r%6 Les Pensées le Talent : savoir , les mœurs et la félicité. L'homme est un ëtre.trpp noble pour devoir servir simplement 4'instrùment à d'autres ; et Ton ne doit poyit l'employer à ce qui leur convient f sans consulter aussi ce qui lui convient à luimême ; car les hommes ne sont pas faits pour les places » mais les places sont faîtes pour eux ; et pour distribuer convenablement les choses , il ne faut pas tant chercher dans leur partage l'emploi-auquel chaque homme est le plus propre , que celui qui est le plus propre à chaque homme* pour le rendre bon et heureux autant qu'il est possible» Il n'est Jamais permis de détériorer une amç humaine pour l'avantage des autres ,, ni de faire un scélérat pour le service dès honnêtes gens.
Pour suivre son Talent , il faut le conjioitre. Est-ce une «hôte aisée de discerner toujours les talens des hommes ? et à l'âge où l'on prend* un- parti , si l'on a tant de peine à bien connoitre ceux ètt enfans qu'on a le mieux observés , comment celui dont l'éducation aura été négligée , saura-t-il de lui-même distinguer les siens ? Rien n'est plus équivoque que les signes d'inclination qu'ondonnê dès
de J. J. Rousseau. iW I enfance j l'esprit imitateur y a souvent Plus de part que le Talent; ils dépendent plutôt d'une rencontre fortuite que <*un penchant décidé, et le penchant même n'annonce pas toujours la disposa non.
Le vrai Talent, le vrai géme a uqe «ertaine simplicité qui le rend moins inquiet , moins remuant , moins prompt à je' montrer qu'un apparent et faux Talent qu'on prend pour véritable , et qui H t$x qu'une vaine ardeur de briller, sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour et veut être un général ; un autre voit bâtir et se croit architecte,
On n'a des Taîens que pour s'élever, personne n'en a pour descendre ; est-ce bien-lâ Tordre de la nature !
Quand chacun connoîtroi t son Talent , et voudroit le suivre , combien le pourvoient ? Combien surmonteroienr d'injustes obstacles ? Combien vaincroieiit d ind gnès concurrens ? Celui qui sent sa toiblessc appelle à son secours le manège et la brigue , que l'autre plus sûr de lui dédaigne.
Tant d'établissemens en faveur âts arts ne font que. leur nuire. En multlfliaar indiscrètement Jes sujets , on Us Mi
,%|8 Les Pensée* Confond , le vrai mérite reste étouffe dans la foiile , et les honneurs dus au plus fcabile sont tous pour le plus intriguant.
S'il existoit une société où les emplois et les rangs fussent exactement mesurés sur les Talens et le mérite personnel « chacun pourroit ^aspirer à la place qu'il sauroit le mieux remplir ; mais il faut se conduire par des règles plus sûres et renoncer au prix des Talens , quand le plus vil de tous est le seul qui mené à la fortune.
Il est difficile de croire que tous les* Talens divers doivent être développés ; car il faudroit pour cela que le nombre de ceux qui les possèdent fût exactement proportionné aux besoins de la société , et si l'on ne laissoit au travail de la terre que ceux qui ont éminemment le Talent de l'agriculture , ou qu'on élevâr à ce travail tous ceux qui sont plus propres à un autre , il ne resteroit pas assez de laboureurs pour la cultiver et nous faire vivre.
Les Talens des hommes sont comme les vertus des drogues que la nature nous donne pour guérir nos maux , quoique son intention soit que nous n'en avions yas besoin* U y a des plantes qui nous
de J. J. Rousseau. ijo empoisonnent , des animaux qui nous dévorent» des Talens qui nous sont pernicieux. S'il falloit toujours employer chaque chojé selon ses principales propriétés , peut-être feroit-on moins do Bien que du mal aux hommes.
Les peuples bons et simples n'ont pas besoin de tant de Talens ; ils se soutiennent mieux par leur simplicité , que les autres par toute leur industrie. Mais à mesure qu'ils se corrompent , leurs Talens se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu'ils perdent, et pour forcer les mcchans eux-mêmes d'être utiles en dépit d'eux.