‹ Les pensées de J.J. Rousseau: citoyen de GenèveChapitre 39 sur 71 · ÉTUDE DES SCIENCES · texte numérisé non relu

ÉTUDE DES SCIENCES

JTArmi tant d'admirables méthodes pour abréger l'étude des sciences , nous aurions grand besoin que quelqu'un nous en donnât une pour les apprendre avec effort. ' ' t

Plus nos outils sont ingénieux » plus nos organe? deviennent grossiers et mal*, adroits : à force de rassembler des machines autour de nous , nous n'en trou-, vons plus eo «nous-mêmes. "

î*8 Les Pensées

SCIENCESETARTS.

/Esprit a ses besoins ainsi que le corps. Ceux-ci sont les fondemtns de la société , les autres en sont l'agrément.

Le besoin éleva les trônes j les sciences et les arts les ont affermis.

Puissances de la terre , aimez les talens , et protégez ceux qui les cultivent»

Peuples policés , cultivez-les : heureux esclaves , vous leur devez ce goût délicat et un dont vous vous piquez , cette douceur de caractère et cette urbanité de mœurs qui rendent parmi vous tt commerce si liant et facile , en un mot»

les apparences de toutes les verras sans en avoir aucune.

Il y a des âmes lâches et pusillanimes qui n'ont ni feu ni chaleur» et qui ne sont douces que par indifférence pour le bien et pour le mal. Telle est la douceur qu'inspire aux peuples le goût des lettres*.

Plus l'intérieur se corrompt , et plus l'extérieur se compose : c'est ainsi que la culture des lettres engendre insensiblement la politesse.

Que de dangers! que de faUtses routes

r> T. J. J. R o v s s e a ir.' i*> dans l'investigation des sciences ? Car par ca mbien d'erreurs * mille fois. p}us dangereuses que la vérité n'est utile , ne faut- il point passer pour arriver à ell*sî . Le désavantage est visible - r car le faux est snsceptible d'une infinité de combinaisons ; mais la vérité n'a qu'une manière d'être» '

C'est un grand jnaf , que l'abus, du tems. D'autres maux pires encore suivent Les lettres et les arts. Tel est le luxe : né comme eux de l'oisiveté et de la vanité des hommes , Je luxe va rarement ' sans les sciences' et les arts , et jamais ils ne vont sans lui»

Quand les' nommes ioaocens et ver- ' tueox aimoient à avoir les Dieux pour ' témoins de leurs actions » ils habitoient ensemble sous les mêmes cabanes ; maie ïnentôt devenus mécftans > ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs n et les reléguèrent dans des. temples magnifiques. Ils les en chassèrent enfin pour v s'y établir eux-mêmes , ou du moins les temples des Dieux ne se 'distinguèrent plus des maisons des citoyens. Ce fut alors le comble de la dépravation > et : les vices ne furent jamais poussés plus ' loin que quand on Us vit» pour ainsi dire»

ijo Les Pensé i x s ,

soutenir à l'entrée des palais des grand* sur des colonnes de marbres , et gravés sur des chapiteaux Corinthiens.

O Fabricius ! qu'eût pensé votre grande ame , si pour votre malheur, rappelle à la vie , vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras, et que votre nom respectable avoir plus illustrée que toutes £es conquêtes ? » Dieux ! eussiez- vous dit »

» que sont devenus ces toits de chaume » et ces foyers rustiques qu'habitoient » jadis la modération et la vertu? Quelle » splendeur funeste a succédé à la simd plicité romaine ? Quel est ce langage » étranger ? Quelles sont ces mœurs ef- D remïnées ? Que signifient ces statues , » ces tableaux, ces édifices? Insensés».

» qu'avez- vous fait ? Vous, les maîtres* » des Nations , vous vous êtes rendus » les esclaves des hommes frivoles que » vous avez vaincus ? Ce sont des rhé- » teurs qui vous gouvernent ! C'est » pour enrichir des archictectes , des >> peintres , des statuaires et des his- » trions , que vous avez arrosé de votre » sang la Grèce et l'Asie ! Les dépouii- » les de Carthage sont la proie d'un » joueur de flûte ! Romains , hâtea-vous

DE J. J. RotJS ; S EAV# 1|< s> de renverser ces amphithéâtres ; bri- » fez ces marbres , brûlez ces tableaux »

P> chassez ces esclaves qui vous subjut» guent , e: dont les funestes arts vous i> corrompent. Que d'autres mains ne s» ^illustrent par de vains talens: le seul ■ • talent digne de Rome tsx celui de con- » quérir ht inonde et d'y faire régner la * Yertu. Quand Cynéas prit notre Sénat » pour une assemblée de Rois, il ne fut » ébloui 9 ni par une pompe vaine , ni » # par un e élégance recherchée. Il n'y » t »ntendi t point cette éloquence frivole , m V étude et le charme des Jiommesfuti- » li ?s. Que vit donc Cynéas de si majes- » ti jeux ? O citoyens ! il vit un spectacle » q ue ne j donneront jamais vos riches- » Si îs ni tenus vos arts : le plus beau spectre! e qui ait jamais paru sous le Ciel , » T assemblée de deux cents hommes ver- » o. ueux, idignes de commander à Rome , » <\:t de gouverner la terre.

"Le goûtt des lettres et des beaux arts aa Nantit Psmour de nos premiers devol 1rs et dejla véritable gloire. Quand u.*s toi s les talens ont envahi les honneurs duc àlaveftu, chacun veut être un homme agréable , et nul ne se soucie d'être ua nomma de bien. De- là il naît encore

it*. Les -Pcjf'.ftfrEV - -

cette autre inconséque/içe , qu'on ne-ré* •

compense dans les ho serpes que* les qup~ ' lires qui ne dépendent^ ^>as d'eux: car no»

talens naissent ave* nous» nos vertu* seules nous^ppartiexirient.

Le goût de ta philosophie relÊchetoosr' les liens d*estime et de bienveiihuice, quf attachent les hommes à la soc iété > ec c'est peut-être le plus, dangeireux des maux qu'elle engendre. Le charme de* l'étude rend bientôt insipide to ut autre attachement. De plus f à force de réfléchir sur l'humanité, à force d'observer les hommes, le philosophe ^ppr»md aies • apprécier selon leur valeur > et il est difficile d'avoir bien de l'affection {>our cm qu'on méprise. Bientôt il réunit e a saper- ■ sonne tout l'intérêt que les hom «es ver-» tueux partagent avec leurs semblables: :

son mépris pour les au très tourne ru profil deson orgueil; son amour-propre ai lamente en même proportion que son indi fférence pour le reste de l'univers. La famille , la patrie , deviennent pour lui des mots vuidçs de sens : il n'est ni paren ;, ntcU toyen , ni homme : il est philosophe*

En même teins que la cuhwre de* sciences rerire en quelque sorte de le presse le cœur du philosophe , elle y

«ngagr

de J. J- Rousseau.. tjj engage en un autre sens celui de l'Jiomme. de lettres, et toujours avec un égal préjudice pour la vertu. Tout homme quf s'occupe des talens agréables veut plaire , être admiré j et il veut être admiré plus qu'un autre. Les applaudissement publics appartiennent a lui seul ; je dirois qu'il faïr tout pour les obtenir , s*il ne faisoit encore plus pour en priver ses concurrens. De-là naissent T d'un côté , les raffinemeus du goût et de la politesse i vile et basse flatterie , soins séducteurs a insidieux , puérils, qifi , à la longue i rapetissent l'ame , et corrompent le Cœur j et de l'autre les jalousies , les' rivalités , les haines d'artistes si renommés ,<ia perfide calomnie , la fourberie , la trahison , et tout ce que le vice a de plus lâche et déplus odieux. Si le philosophe méprise les hommes , l'artiste s'en fait bientôt mépriser , et tous deux concourent enfin à les rendre méprisables.

La science n'est point faite pour l'homme* en général. Il s'égare sans cesse dans «a recherche ; et s'il l'obtient quelquefois" , ce n'est ' presque jamais qu'à son préjudice. Il est né pour agir et penser»

et non* pour réfléchir. La réflexion ne I. Part U. M

iî4 Les Pensés* sert qu'à le rendre malheureux , sans le rendre meilleur ni plus sage ; elle lui faii regretter les biens passés , et l'empêché de jouir du présent : elle lui présente l'avenir heureux pour le séduire par l'imagination , et le tourmenter par les' désirs , et l'avenir malheureux pour le lui faire sentir d'avance. L'étude corrompt ses mœurs , altère sa santé , détruit son tempérament , et gâte souvent sa raison : si elle lui apprenoit quelque chose , je le trouverois encore fort mal dédommagé.

J'avoue qu'il y a quelques génies sublimes qui savent pénétrer à travers des voiles dont la vérité s'enveloppe , quelques âmes privilégiées , capabies'de résister à la bêtise de la vanité , à la basse jalousie et aux autres passions qu'engendre le goût des lettres. Le petit nombre de ceux qui ont le bonheur de réuuir ces qualités , est la lumière et l'honneur du genre humain ; c'est à eux seuls qu'il convient pour le bien de tous, de s'exercer à l'étude ; et cette exception même confirme la règle : car si tous les hommes étoient des Socrates , la science alors ne leur seroit pas nuisible ; mais ils n'auroient aucun besoin d'elle*

DE X. J. ROUSSC. AU. 1|5 Les mêmes causes qui ont corrompu les peuples , servent quelquefois à prévenir âne plus grande corruption : c'est ainsi <fue celui , qui s'est gâté Je tempérament par un usage indiscret de la médecine • est forcé de recourir encore aux médecins pour se conserver en vie ; et c'est ainsi que les ans et les sciences , après avoir fait éclore les vices , sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes ; ils les couvrent au moins d*un vernis qui ne permet pas au besoin de s'exhaler aussi librement. Elles détruisent la vertu , mais elles en laissent le simulacre public , qui est toujours une belle chose. Elles introduisent à sa place la politesse et les bienséances : à la crainte de paroître méchant , elles substituent celle de paroître ridicule.

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