‹ Les pensées de J.J. Rousseau: citoyen de GenèveChapitre 70 sur 71 · DE J. J. ROUSS É AU. TOO · texte numérisé non relu

DE J. J. ROUSS É AU. TOO

les , puisqu'un enfant n'est pas encore membre actif de !a société. Parlez-lui de liberté , de propriété , de convention même, il peut en savoir jusque-là; il sait pourquoi ce qui est â lui est à lui , et pourquoi ce qui n'est pas à lui n'est pas à lui. Passé cela, il ne sait plus rien.

Parlez-lui de devoir, d'obéissance , il ne sait ce que vous voulez dire ; commandez lui quelque chose , il ne vous entendra pas. Mais dites-lui : Si vous me faisiez tel plaisir , je vous le rendrois dans l'occasion : à Tinstanr il i'empres- .sera de vous complaire ; car il ne demande pas mieux que d'étendre son domaine , et d'acquérir sur vous des droits qu'il sait erre inviolables. Peut-être même n'est-il pas fâché de tenir une place , de faire nombre , d'être compté pour, quelque chose ; mais s'il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature , et vous n'avez pas bien bouché d'avance toutes les portes de la vanité.

De son côté, s'il a besoin de quelque assistance , il la demandera indifférem- ^inent au premier qu'il renconrre , il l a demanderoit au Roi comme à "son laquais : tous les hommes sont encore égaux à ses yeux. Vous voyez à l'ai* ILPattk. K

no «Les Pensées dont il prie , qu'il sent qu'on ne lui doit rien. Il sait que ce qu'il demande esc ime grâce* il sait aussi que l'humanité porte à en accorder. Ses expressions sont simples et laconiques; sa voix , son regard i son geste , sont d'un être également accoutumé à la complaisance et au refus ; ce n'est ni la rampante et servie soumission d'un esclave , ni l'impérieux accent d'un maître * c'est une modeste confiance en son semblable, c'est la noble et touchante douceur d'un être libre , mais sensible et foibie , qui implore l'assistance d'un être libre , mais fprt et bienfaisant. Si vous lui accordez ce qu'il vous demande , il ne vous remerciera pas , mais il sentira qu'il a contracté une dette. Si vous le lui refusez , il ne se plaindra point ; il sait que cela seroit inutile : il ne «se dira point , on m's refusé j mais il se dira , cela ne pouvoir pas être ; et on ne se mutine guère contre la nécessité bien reconnue.

Laisse*-le seul en liberté , voyez- le agir sans lui rien dire ; considérez ce tju/il fera et comment il s'y prendra* payant pas besoin de se prouver qu'il, ef t libre , il ne fait jamais rien par étaurdcrie,ct seulement pour &û* un acte

de J. J. Rousseau, m de pouvoir sur lui même , ne sait-il pas qu'il est toujours maître de lui ? Il est alerte , léger > dispos ; sti mouvemeris ont toute la vivacité de son âge , mais vous n'en voyez pas un qui n'ait une fin. Quoi qu'il veuille faire , il n'entréprendra jamais rien qui soit au-dessus de ses forces , car il les a bien éprouvées et les connoîr ; ses moyens sont toujours appropriés à set desseins , et rarement il agira sans être assuré du succès. Il aura l'œil attentif et judicieux : il n'ira pas niaisement interrogeant les autres sur tout ce qu'il voit , mais il l'examinera lui-même , et se fatiguera pour trouver ce qu'il veut apprendre', avant.de le demander. S'il tombe dans des embarras imprévus, il se troublera moins qu'un autre ; s'il y a du risque , il s'effrayera moins aussi. Comme son imagination reste encore inactive et qu'on n'a rieti fait pour l'animer , il ne voit que ce qui est , n'estime les dangers que ce qu'ils valent , et garde toujours son sang-frôid.

La nécessité s'appesantir trop souveilt sur lui , pour qu'il regimbe encore codtr'elle ; il en porte le joug âh$ sa naissance , l'y voilà bien accoutumé : il e*t toujours prêt à tout.

in Les Pensées

Qu'il s'occupe ou qu'il s'amuse, l'un et l'autre est égal pour lui ; ses jeux sont ses occupations , il n'y sent point de différence. Il met à tour ce qu'il fait un intérêt qui fait rire , e* une liberté qui plaît, en montrant à-la-fois le tour de son esprit et la sphère de ses connoîssances. N'est-ce pas le spectacle de cet âge, un spectacle charmant et doux de voir un joli enfant , l'œil vif et gai , Pair content et serein , la physionomie ouverte et riante , faire en se jouant les choses les plus sérieuses , ou profondément occupé des plus frivoles amusemens ?

Voulez*vous à présent le juger par comparaison ? mêlez-le avec d'autres enfans , et laissez - le faire. Vous verrez bientôt lequel est le plus vraiment formé , le*quel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfans de la ville , nul n'est plus adroit que lui , mais il est plus fort qu'aucun autre.

Parmi de jeunes paysans,, il les égale en force , et les passe en adresse. Dans tout ce qui est à la portée de l'enfance, il juge , il raisonne , il prévoit mieux qu'eux tous. Est il question d'agir , de courir , de sauter , d'ébranler des corps , d'enlever des masses > d'estimer des di&

DE J. J. ROUSSEAIT. IT|

tances, d'inventer des jeux, d'emporter des prix * on diroic que la nature est à ses ordres , tant il fait aisément plier toutes choses à ses volontés. Il est fait pour guider, pour gouverner ses égaux :

le talent , inexpérience lui tiennent lieu de droit et d'autorité. Donnez-lui l'habit et le nom qu'il vous plaira , peu importe ; il primera par-tout , il deviendra par-tout le chef des autres ; ils sentiront toujours sa supériorité sur eux ; sans vouloircommander il sera lé maître , sans croire obéir ils obéiront.

Il est parvenu à la maturité de l'enfance , il a vécu de la vie d'un enfant, il n'a point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur : au contraire , ils ont concouru Vua à l'autre. En acquérant toute la raison de son âge , il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permet de l'êrre. Si la fatale fàulx vient moissonner en lui la fleur de nos espérances , nous n'avons point à pleurer à-la- fois sa vie et sa mon; nous n'aigrirons pas nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons causées ; nous nous dirons , au moins il a joui de son enfauce , nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui a voit donné.

xi* Les Pensées

Portrait et caractère du même élevé dans un âgetplus avancé ; de son entrée dans le monde, et comment il s'y comporte.

JL/ANS quelque rang qu'il puisse être né, dans quelque société qu'il commence â s'introduire , son début sera simple et sans éclat ; à Dieu ne ptaise qu*il soit assez malheureux pour y briller : les qualités qui frappent au premier coupd'œil ne sont pas les siennes » il ne lès a ni les veut avoir. Il met trop peu 4e prix aux jugemeus des hommes pour en mettre à leurs préjugés , et ne se soucie point qu'on l'estime avant que de le connoître. Sa manière de se présenter n'est ni modeste , ni vaine , elle est naturelle et vraie ; il ne connoir ni gêne 9 ni déguisement , et il est au milieu d'un cercle , ce qu'il t;t seul et sans témoin.

Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux , sans attention pour personne \ Tout au contraire , si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compteroit-il pour rien vivant avec eux?

Il ne les préfère point à lui dans ses manières , parce qu'il ne les préfère poilu

de J. J. Rousseau. ii$ à lui dans son cœur ; mais H ne montre pas , non plus , une indifférence qu'il est bien éloigné d'avoir ; s'il n'a pas les formules de la politesse, il a les soins de l'humanité. Il n'aime à voir souffrir personne 9 il n'offrira pas sa place à un x antre par simagrée ,. mais il la lui cédera volontiers par bonté , si, le voyant oublié , il juge que cet oubli le mortifie ; car il en coûtera moins à mon j entre homme de rester debout volontairement , que de voir l'autre y rester par force.

Quoiqu*en général Emitè n'estime pas les hommes, il ne leur montrera point de mépris , parce qu'il les plaint et s'attendrit sur eux» Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il leur laisse les biens de l'opinion dont ils se contentent , de peur que les leur ôtant à pure perte * il ne les rendît pkJs malheureux qu'auparavant* Il n'est donc pas dtspureirr, ni contredisant , il n'est pas, non plus y complaisant et flatteur : il Ait f on avis sans combattre celui de pèr* sonne * parce qu'il aime la 4iberté psuv dessus toute chose , et que la franchise en est un des pllrt beau* droits, il périe peu , pareeqaHl ne se soucie guet* çuton

ïitf Les Pensées s'occupe de lui * par la même raison , il ne dit que des choses utiles ; autrement, qu'est-ce qui l'engagerait à parler \ Emile . est trop instruit pour être jamais babillard.

Loin de choquer les manières des autres, Emile s'y conforme assez volontiers , non pour paruître instruit des usages , ni pour affecter les airs d'un homme poli, mais au contraire , de peur qu'on ne le distingue , pour éviter d'être apperçif ; et jamais il n'est plus à son aise , que quand on ne prend pas garde à lui.

Quoiqu'entrant dans le monde , il en ignore absolument les manières , il n'est pas pour cela timide et craintif; s'il se dérobe ,' ce n'est point par embarras , c'est que pour bien voir il faut n'être pas vu; car ce qu'on pense de lui ne l'inquiète guère , et le ridicule ne lui fait pas là moindre peur. Cela fait qu'étant toujours tranquille et de sang-froid , il ne se trouble point par une mauvaise honte. Soit qu'on le regarde on non ,, il fait toujours de son mieux ce qu'il fait; et toujours tout à lui pour bien observer les autres , il saisit les usages avec me aisance que ne peuvent avoir le^esclaves de l'opinion. On peut dire qu'il

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prend plurôt l'usage du monde , précisément parce qu'il en fait peu de cas.

Ne vous trompez pas , cependant , sur sa contenance, et n'allez pas le comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme , et non suffisant , ses manières sont libres et non dédaigneuses : l'air insolent n'appartient qu'aux esclaves , l'indépendance n'a rien d'affecté.

Quand on aime, on veut être aimé:

Emile aime les hommes , il veut donc leur plaire. A plus forte raison , il veut plaire aux femmes. Son âge , ses mœurs, son projet de trouver une compagne estimable , tout concourt à nourrir en lui ce désir. Je dis ses mœurs , car elles y font beaucoup : les hommes qui en ont, sont les vrais adorateurs des femmes.

Ils n'ont pas , comme les autres , je ne sais quel jargon moqueur de galanterie , mais ils ont un empressement plus vrai > plus tendre et qui part du cœur. Je connoîtrois près d'une jeune femme un homme qui a des mœurs et qui commande à la nature , entre cent mille débauchés.

Jugez de ce ** e doit être Emile avec un tempérament tout neuf, et tant de raison d'y rester ; pour lui , auprès d'elles? je crois qu'il sera quelquefois timide

lift Les Pensées et embarrassé ; mais sûrement cet embarras ne leur déplaira pas > et les moins ■friponnes n'auront encore que trop souvent l'art d'en jouir, et de l'augmenter.

Au reste , son empressement changera sensiblement de forme selon les états. Il sera plus modeste et plus respectueux pour les femmes , plus vif et plus tendre auprès des filles à marier.

Personne ne sera plus exact à tous les égards fondés sur Tordre de la nature » et même sur le bon ordre de société ; mais les premiers seront toujours préférés aux autres , et il respectera davantage un particulier plus vieux que lui , qu'un magistrat de son âge. Etant donc»

pour l'ordinaire , un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera , il sera toujours un des plus modestes , non par la vanité de paroître humble , mais par un sentiment naturel et fondé sur la raison.

Il n'aura point l'impertinent savoir-vivre d'un jeune fat, qui , pour amuser la compagnie, parle plus haut que les sages , et coupe la parole aux anciens :

n'autorisera point pour A sa part, la réponse d'un vieux gentilhomme à LOUIS XV , qui lui demandoit lequel il préféroit de son siècle > ou de celui-ci ; £>ire>

*>Ë J? J. RoUSSJUU. 119 pal passé ma jeunesse à respecter Us vieillards, et il faut que je passe ma vieillesse à respecter les enfqns.

Ayant une amc tendre et sensible»

mais n'appréciant rien sur le taux de l'opinion , quoiqu'il aime à plaire aux autres , il se souciera peu d'en être considéré ; d'où il suit qu'il sera plus affectueux que poli , qu'il n'aura jamais d'air ni de faste, et qu'il sera plus touché d'une caresse que de mille éloges. Par les mêmes raisons , il ne négligera ni szt manières ni son maintien , il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure , non pour paroître un homme de goût , mais pour faire paroître sa figure plus agréable.

Aimant les hommes parce qu'ils sont ses semblables , il aimera sur-tout ceux qui lui ressemblent le plus , parce qu'il se sentira bon , et jugeant de cette ressemblance par conformité des goûts dansles choses morales, dans tout ce qui tient au bon caractère, il sera fort aise d'être approuvé. Il ne se dira pas précisément , je me réjouis parce qu'on m'approuve , mais je me réjouis parce qu'on approuve ce que j'ai fait de bien; je me réjouis de ce que les gens qui

no Les Pensées m'honorent se font honneur ; tant qu'ils jugeront aussi sainement , il sera beau d'obtenir leur estime.

\ Portrait et caractère de Sophje , ou de la compagne future d? EMILE*

OOphie est bien née, elle est d'un bon naturel , elle a le cœur très-sensible , et cette extrême sensibilité lui donne quelquefois *jne activité d'imagination difficile à modérer. Elle a l'esprit moins juste que pénétrant; l'humeur facile et pourtant inégale , la figure commune , mais agréable ; une physionomie , qui promet une ame et qui ne ment pas ; on peut l'aborder avec indifférence, mais non pas la quitter sans émotion. D'autres ont de bonnes qualités qui lui manquent, d'autres ont à plus grande mesure celles qu'elle a ; mais nulle n'a des qualités mieux assorties pour faire un heureux caractère. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes ; et si elle étoit plus par* faite , elle plairoit beaucoup moins.

Sophie n'est pas belle , mais auprès d'elle les hommes oublient les belles femmes « et les belles femmes sont mécontentes

de J. J. Rousseau, i 2 x

contentes (Telles-mêmes. A peine est-elle jolie au premier aspect , mais plus on la voit et plus elle s'embellit ; elle gagne • où tant d'autres perdent, et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus. On peut avoir de plus beaux yeux , une plus belle boa* che , une figure plus imposante , mais on ne sauroit avoir une taille mieux prise > un plus beau teint , une main plus blanche , un pied plus mignon , un regard plus doux , une physionomie plus touchante. Sans éblouir, elle intéresse, elle charme, et Ton ne Sauroit dire pourquoi.

Sophie aime la parure et s'y connoît ; sa mère n'a point d'autre femme-dechambre qu'elle : elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage, mais elle hait les riches habillemens : on Voit toujours dans le sien la simplicité jointe à l'élégance v elle n'aime point ce qui brille , mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode, mais elle sait à merveilles celles qui lui sont favorables. Il n'y a pas une jeune personne q'ii paroisse mise avec moins de recherche , et dont l'ajustement soit plus recherché j pas une pièce du sien n'est prise au hasard, et l'art ne paroîtdans aucune.

Sa parure est très-modeste en apparence IL Partie. L

ni Les Pensées

et très-coquette en effet; elle n'étale pas ses charmes , elle les couvre : mais en les couvrant elle sait les faire imaginer.

En la voyant » on dit : Voilà une fille modeste et sage ; mais tant qu'on reste auprès d'elle , les yeux et le cœur errent sur toute sa personne , sans qu'on puisse les en détacher , et Ton diroit que tout cet ajustement si simple n'est mis à sa place 9 que pour en être ôré pièce à pièce par l'imagination.

Sophie a des talens naturels ; elle les sent et ne les a pas négligés; mais n'ayant pas été à portée de mettre beaucoup d'art à leur culture t elle s'est contentée d'exercer sa jolie voix à chanter juste et avec goût , ses petits pieds à marcher légèrement > facilement avec grâce , à faire la révérence en toutes sortes de situations»

sans gêne et sans mal -adresse.

Ce que Sophie fait le mieux et qu'on lui a fait apprendre avec le plus de soin > ce sont les travaux de son sexe , même ceux dont on ne s'avise point * comme de tailler et coudre ses robes. Il n'y a pasun ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache faire et qu'elle ne fasse avec plaisir; mais Je travail qu'elle préfère à tout autre *•

de J. J. Rousseau. u%

est la dentelle , parce qu'il n'y en pas un qui donne une attitude plus agréable »

et où les doigts s'exercent avec plus de grâce et de légèreté; elle s'est appliquée aussi à tous lfcs détails du ménage. Elle entend la cuisine et l'office ; elle sait les prix des denrées, vile en connoît le* qualités ; elle sait fort bien tenir les comptes , elle sert de maître-d'hôtel a sa mère. Faite pour être un jour mère de famille elle-même , en gouvernant la maison paternelle , elle apprend à gouverner la sienne : elle peut suppléer aux fonctions des domestiques et le fait toujours volontiers. On ne sait jamais bien commander que ce qu'on sait exécuter soi-même : c'est la raison de sa mère pour l'occuper ainsi ; pour Sophie , elle ne va pas si loin. Son premier devoir est celui de fille , et c'est maintenant le seul qu'elle songe à remplir. Son unique vue est de servir sa mère et de la soulager d'une partie de ses soins. .

Sophie a l'esprit agréable sans être brillant, et solide sa os être profond ,»urt esprit dont on ne dit rien , parce qu'on ne lui eu trouve jamais ni plus ni moine qu'à soi. Elle a toujours celui de plaire aux gens qui lui pailcnt , quoiqu'il ne

124 Lï s Pensées soit pas fort orné , selon l'idée que nous avons de la culture de l'esprit des femmes : car le sien ne $ 9 tst pas formé par la lecture , mais seulement par les conversations de son père et de sa mère , par ses propres réflexions 9 et par.les observations qu'elle a faites dans le peu de monde qu'elle a vu. Sophie a naturellement de la gaieté ; elle étoit même folâtre dans son enfance : mais peu-à-peû sa mère a pris soin de réprimer ses airfe évaporés , de peur que bientôt un changement trop subit n'instruisît du moment qui l'avoir rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste et réservée même avant le téms de l'être ; et maintenant que ce tems est venu , il lui est plus aisé de garder le ton qu'elle a pris , qu'jl ne lui seroit de le prendre sans indiquer la raison de ce changement : c'est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reste d'habitude à des vivacités de l'enfance , puis tout-d'uncoup rentrer en elle même , se taire , baisser les yeux et rougir : il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux âges , participe un peu de chacun des deux.

Sophie est d'une sensibilité trop grande

de J. J. Rousse a u. 125 pour conserver une parfaite égalité d'humeur; mais elle a trop de douceur pour que cettre sensibilité soit fort importune aux autres ; c'est à elle seule qu'elle fait du mal. Qu'on dise un seul mot qui la blesse , elle ne boude pas , mais son cœur se gonfle : elle tâche de s'échapper pour aller pleurer. Qu'au milieu de «es pleurs son père ou sa mère la rappelle et dise un seuhmot, elle vient à l'instant jouer et rire en s'essuyant adroi-, tement les yeux , et tâchant d'étouffer ses sanglots.

Elle n'est pas , non plus , tout-à-fait exempte de caprice. Son humeur, un peu trop poussée , dégénère en mutinerie , et alors elle est sujette à s'oublier. Mais laissez-lui le tems de revenir à elle , et sa manière d'effacer son tort lui en fera presque un mérite. Si en la punit , elle est docile et soumise , et l'on voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien , jamais elle ne manque de la réparer d'elle-même , mais *i franchement et de ri bonne grâce ; qu'il n'est pas possible d'en garder la rancune. Elle baiseroit la terre devant le dernier ^domestique , sans 'pe cet abaissement lui Ht la moindre

Mtf Le» Pensées peine ; et sitôt qu'elle est pardonnée*fa joie et ses caresses montrent de quel poids son coeur est soulagé. En un mot , elle souffre avec patience les torts des au* très , et répare avec plaisir les siens* Tel est l'aimable naturel de son sexe avant que nous l'ayions gâté. La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter même son injustice ; vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point. Le sentiment intérieur s'élève et se révolte en eux contre l'injustice ; la nature ne les fit point pour la tolérer. *

Sophie a de la religion , mais une religion raisonnable et simple ; peu de dogmes et moins de pratiques de dévotion -, ou plutôt , ne connoissant de pratique essentielle que la morale , elle dévoue sa vie entière à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les instructions que ses parens lui ont données sur ce sujet » ils l'ont accoutumée à une soumission respectueuse , en lui disant toujours :

» Ma fille , ces connoissaaces ne sont » pas de votre âge ; votre mari vous en j* instruira quand il sera tems. a Ou reste , au lieu de longs discours, de piété » ils se contentent 4e la lui prêcher par

de J. J. Rousseau. 127

leur exemple , et cet exemple est gravé dans son cœur.

Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle l'aime 1 parce qu'il n'y a rien de si beau que la vertu; elle l'aime , parce que la vertu fait la gloire de la femme , et qu'une femme vertueuse lui paroît presqu'égitle aux anges; elle l'aime comme la seule route du vrai bonheur 9 et parce qu'elle ne voit que misère , abandon , malheur * ignominie dans la vie d'une femme déshonnête ; elle l'aime enfin, comme chère à son respectable père 9 à sa tendre et digne mère ; non contens d'être heureux de leur propre vertu , ils veulent l'être aussi de la sienne , et son premier bonheur à elle-mêrrt , est l'espoir de faire le leur. Tous ces semimens lui inspirent un enthousiasme qui lui élevé Famé , et tient tous ses penchans asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu'à son deriûer soupir : elle l'a juré dans le fond de son ame , et elle l'a juré dans un teins où elle sentoit déjà tout ce qu'un tel serment coûte à tenir :

elle Ta juré quand elle en auroit dû révoquer l'engagement , si sessuuà ecoient faits pour régner sur elle.

lit Les Pensées

Sophie n'a pas le bonheur d'être une aimable française , froide par tempérameiit et coquette par vanité , voulant plutôt briller que plaire , cherchant l'amusement et non le plaisir. Le seul besoin d'aimer la dévore , il vient la distraire et troubler son cœur dans les fêtes ; elle a perdu son ancienne gaieté, les folâtres jeux ne sont plus faits pour elle ; loin de craindre l'ennui de la solitude , elle le cherche s elle pense â celui qui doit la lui rendre douce ; tous les indifférens l'importunent, il ne lui faut pas une cour , mais un amant ; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme , et lui plaire toujours , que d'élever en sa faveur le cri de la mode qui dure un jour > et le lendemain se change en huées.

Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes , comme ils le sont du mérite des femmes ; cela est de leur droit réciproque , et ni les uns ni les autres ne l'ignorent. Sophie connoît ce droit et en use , mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse , à son expérience , à son état : elle ne juge aue des choses qui sont à sa portée, er elle n'en juge que quand cela sert a développer quelque maxime utile. Elle ne parle des

D E J. J. R O U 8 S E A U. 129 abscns qu'avec la plus grande circonspection , sur-tout si ce sont des femmes.

Elle pense que ce qui les rend médisantes et satyriques , est de parjer de leur sexe ; tant qu'elles se bornent à parler du nôtre , elles ne sont qu'équitables. 1 Sophie s'y J>orne donc. Quant aux femmes, elle n'en parle jamais que pour en dire le bien qu'elle sait :c'est un honneur qu'elle croit devoir à son sexe , et pour Celle dont elle ne sait aucun bien à dire ,' elle n'en dit rien du tout , et cela s'entend. Sophie a peu d'usage du monde ; mais elle est obligeante , attentive , et met .

de la grâce à tout ce qu'elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d'art. Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules , qui n'est point asservie aux modes, qui ne change point avec elles , qui ne fait rien par usage , mais qui* vient d'un vrai désir de plaire , et qui plaît ; elle ne»

sait point les compîimcns triviaux eff n'en invente point de plus recherchés ; elle ne dir pas qu'elle est très- obligée ,qu'on lui fait beaucoup d'honneur, qu'on* ne prenne pas la peine , etc. Elle s'aviseencore moins de tourner des phrases.

$>our une attention , pour une politesse-

no Les P ens é t $

établie , elle répond par une révérence pu par un simple , je vous remercie; mais ce mot dit de sa bouche en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse parier sori cœur , et ce n'est pas lin compliment qu'il trouve. Elle n'a ja^ mais souffert que l'usage français Tasser* vît au joug des simagrées , comme d'étendre sa main en passant d'une chambre à l'autre sur un bras sexagénaire qu'elle auroit grande envie de soutenir* Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service, elle laisse l'officieux bras sur. l'escalier et s'élance en deux sauts dans la chambre , en disant qu'elle n'est pas boiteuse. En effet , quoiqu'elle ne soit pas grande » elle n'a jamais voulu de talons hauts ; elle a les pieds asse* v petits pour s'en passer*

Non-seulement elle se tient dans le silence et dans le respect avec les femmes , mais même avec les hommes mariés , ou beaucoup plus âgés qu'elle ; elle n'acceptera jamais de place au-dessus d'eux que par obéissance , et reprendra la sienne au-dessous sitôt qu'elle le pourra , car elle sait que les droits de l'âge vont avant ceux du sexe , comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse t qui doit eue honorée avant tout.

de J. J. Rousseau. n* Avec les jeunes gens de son âge, c'est 9Vtre chose ; elle a besoin d'un ton différent pour leur en imposer , et elle «ait le prendre sans quitter l'air modeste qui lui convient. S'ils sont modestes et réservés eux-mêmes* , elle gardera volontiers avec eux l'aimable familiarité de la jeunesse ; leurs, entretiens pleins d'innocence seront badins , mais décens ; s'ils deviennent sérieux, elle veut qu'ils soient Utiles; s'ils dégénèrent en fadeurs , elle les fera bientôt cesser , car elle méprise sur- tout le petit jargon de la galanterie , comme très- offensant pour son sexe. Elle sait bien que l'homme qu'elle cherche n'a pas ce jargon-là , et jamais elle ne souffre volontiers d'un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère empreint au fond du cœur.

La haute opinion qu'elle a des droits de son sexe , la fierté d'ame que lui donne la pureté de ses sentimens , cette énergie de la vertu qu'elle sent en elle-même , et qui la rend respectable à ses propres yeux , lui font écouter avec indignation les propos doucereux dont on prétend l'amuser. Elle ne les reçoit point avec une colère apparente , mais avec un ironique applaudissement qui

i$t Les Pensées déconcerte , ou d'un ton froid auquel on ne s'attend point. Qu'un beau Phébus lui débite ses gentillesses , la loue avec esprit sur le sien , sur sa beauté, sur ses grâces , sur le prix du bonheur de lui plaire > elle est fille à l'interrompre , en lui .disant poliment : » Mon- » sieur , j'ai grand'peur de savoir ces » choses-lâ mieux que vous ; si nous » n'avons rien de plus curieux a dire, *> je crois que nous pouvons finir ici » l'entretien. « Accompagner ces mots d'une grande révérence , et puis se trouver à vingt pas de lui , n'tsr pour elle que «l'affaire d'un instant. Demandez à vos agréables , s'il est aisé d'étaler son caquet avec un esprit ainsi rebours que celui-là.

Ce n'est pas pourtant qu'elle n'aime fort à être louée , pourvu que ce soit tout de bon , et qu'elle puisse croire qu'on pense en effet le bien qu'on lui dit d'elle.

Pour paraître touché de son mérite , il faut commencer par en montrer. Un hommage fondé sur l'estime peut flatter son cœur altier -, mais tout galant persiflage est toujours rebuté ; Sophie n'est pas faite pour exercer les petits talens d'un baladin,

PENSÉES

de J. J. Rousseau. i?s

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