‹ Les pensées de Mme de WarensChapitre 1 sur 37 · LYON · texte numérisé non relu

LYON

HENRI GEORG, Editeur

65, rue de la République. 6,

fM. Théodore FIVEL,

qui a retrouvé VcAIésia de César,

près de CS^ovalaise,

hommage amical,

La Savoie a une histoire exquise, celle des amours de François de Sales et de Mme de Chantai. Amour* n'eurent rien de terrestre et qui, de leur essence humaine, s'élevèrent à la sainteté, à l'union éternelle en Dieu. Comme toutes les belles choses, cette histoire est inconnue. Il faudrait, pour l'écrire, dans ses nuances infiniment délicates, la plume parfaite et l • >nque d'un Lacordaire. L'auteur de la Vie d: Marié Magdeleine, seul, aurait jptt dire ce qui se passa dans le cœur de ces deux créatures aimant du Maître de la Vie.

Comme toutes les belles choses, cette histoire eut §a parodie. Elle se déroule dans la Conversion de Mme de Warens. A l'occasion de cet o ''aire per-

pétuel de l'Académie de Savoie, L. Morand, recompte de la séance du 23 février 1888, disait :

Le livre de M. M " \ Warens est*

ceux qui ont l'avantage d'intéresser vivement. Mme de, Warens qui, pendant trente-six ans de son exisi occupa l'esprit public en Savoie et dans la Suisse romande, va pairie d'origine, a eu, depuis sa mort arrivée en Î762, son caractère, ses mœurs, ses actes et surtout son passage à la religion catholique, si diverse- ■ racontés ou expliqués qu'il était bon de savoir, une fois pour toutes, ce qu'on devait croire. Les habitants de Chambéry, en particulier, seront heureux d'être clairement renseignés, tout au moins sur l'état religieux de cette femme gui, après avoir habité les Charmettes devenues célèbres depuis, mourut pauvre dans la maison dufaubourg Kezin, qui porte aujourd'hui le numéro 62. Le but de l'ouvrage de M. Metzger est de mettre les lecteurs en mesure déformer eux-mêmes leur jugement,

en mettant simplement sous leurs yeux les pièces les plus propres à jeter un jour complet sur ce fait important de la conversion de Mme de Warcns. Il ne faut donc point y chercher de savantes dissertations philosophiques ou religieuse s qui ont souvent le tort de ne représenter que les sentiments personnels des écrivains ; l'auteur n'a voulu que composer le dossier du x>rocès, les avocats viendront ensuite. Seulement nous croyons qu'il eût été préférable de négliger, dansce recueil depièces officielles, V insertion des lettres apocryphes que M. Doppet attribue à Mme de Warens et qu'il déclare lui-même ne mériter aucune créance. Outre qu'elles déparent le sérieux du livre, il est à craindre que ces lettres ne produisent un effet contraire à son but et qu'elles n'aient pour quelques diptères de notre race l'attrait funeste du papier -mouche. Sous cette réserve, le volume de M. Melzger a incontestablement droit de cité parmi les ouvrages consciencieux et destinés à augmenter la connaissance des personnes et des chosesde notre pays. „

La vérité sur la conversion sera connue, tout entière, quand Jules Cuénod, de Vevey, publiera les 39 pièces inédites qu'il possède et dont il a révélé l'existence, en 1874, d la Société d'histoire de la Suisse romande.

Si Mine de Warens n'avait été que femme, notre pitié lui serait acquise ; nul n'aurait le droit de la juger. Mais elle a été l'éducatrice de Jean-Jacques. Michelet affirme que c'est la Savoie et Mme de Warens qui ont fait Rousseau. La Providence avait donné, pour consolation, cet enfant à cette femme sans enfants. La malheureuse a usé de ce don royal pour pervertir le sens moral chez une nature d'élite, doublée d'un génie de premier ordre. Sans Mme de Warens, Rousseau serait cependant devenu Rousseau. Avec elle, le pauvre jeune homme, initié au ménage à trois, dut subir la dégradation du cœur, à l'aurore de la vie. — J'en appelle aux mères.

Le présent volume publie les Pensées de Mme de Warens, d'après le texte du général Doppet. Elles offrent,

à la critique, un très curieux ensemble des idées reçues, à Chambéry, au XVIIIe siècle, au sein de la bourgeoisie éclairée. Les Charmettes sont restaurées dans leur cadre primitif , par le bail du 6 juillet 1738 et la transaction du 10 mars 1740. La lettre inédite au comte de Saint Laurent, du 17 juin 1742, révèle à l'histoire que la baronne était en butte, même à la campagne, aux tracasseries d'un voisin, le procureur Eenaud. A propos dece rustre, il est certain que Mme de Warens avait adressé des plaint g à Noirey,

son propriétaire ; malheureusement sa lettre est perdue. Wintzenried a pris la place de Jean- Jacques et se pare du titre de chevalier de Courtilles. Dèë 1789, il est le factotum de Mme de IVarciis. L'oratoire des Charmettes fournit de précieuses indications sur la mentalité religieuse de la baronne, sa dévotion part icul Notre-Dame-des-Ermites. Ses idées sur la protection daine apparais- ni dam l> libi lié de l'acte

de sa fondation, à la chapelle de Gruffy. En i:i!>, Mme de Warens quitte les CharmetUs ; l'année suivante, la confiance restreinte, que la baronne inspirait dès lors, perce dans les dispositions du bail gui lui fut impos '-, au Reclus, par l'homme d'affaires du marquis cl' Alliages. La pauvre femme est prise dans l'engrenage des affaires et de leurs soucis. Tout l'écheveau de ses entreprises se déroule dans les inédits, que nous avons puis. s aux Archives départementales de la Savoie. Wintzenried est l'acolyte de la baronne ; il figure presque à tous les actes. C'était, ce semble, un assez joyeux farceur, qui menait de front sa bienfaitrice, les affaires et les intriguée d'amour. En 1754, il se marie. Sa lettre du 10 janvier, de cette année, est inénarrable ; celle que la baronne lui écrivit, le 25 du ne mois, montre à quel degré d'humiliation peut descendre une femme qui a renoncé, volontairement, à son foyer, à sa famille, à son rang, pour rompre les liens sacres du Mariage.

DE

DE

De l'éducation.

Le but de l'éducation est de donner à la société un membre qui lui soit utile : on doit donc commencer par l'éducation physique, avant que d'entreprendre l'éducation morale, il faut d'abord faire un homme, on en fait ensuite un savant ou un ouvrier.

Veut-on dégoûter un enfant des sciences, on n'a qu'à le forcer de bonne heure à apprendre par cœur du grec ou du latin. Notre sexe par bonheur, n'est point exposé à cette méthode scientifique destinée à former les hom-

mes, cependant comparez un latiniste de douze ans à une fille de même âge, vous verrez si le garçon est le plus spirituel.

Comme les tempéramens sont dirTérens chez tous les hommes, de même les caractères ne doivent pas être semblables, par la même raison l'éducation doit varier chez tous les sujets.

Il faut d'abord étudier les penchants de son élevé ; beaucoup de soins peuvent dans la la suite le rendre propre à l'état qu'on lui destine.

On enseigne tout aux enfans excepté ce qu'ils doivent savoir.

Avilir son élevé par le châtiment, c'est le disposer à être un mauvais sujet. Les pédants regardent la correction comme un devoir ; qu'ils se désabusent. Ils peuvent tout au plus par là, faire des élevés aussi sots qu'eux.

O hommes î apprenez à respecter la nature, ne mutilés pas ces tendres rejettons qui doivent un jour vous remplacer dans la société, faites leur voir la vertu, et votre exemple les encouragera dans la suite, à la mettre en pratique.

Des mœurs.

Une société quelconque ne sauroit subsister sans mœurs : la religion ne peut servir de frein à l'homme qui ne les respecte pas ; il échappe même à la juste rigueur des loix.

Mais que sont les mœurs? elles ne sont pas ce que le cagotisme appelle dévotion, ce que l'hypocrisie nomme vertu, ce que la femme prude prend pour la décence. Avoir des mœurs, c'est faire le bien pour la seule satisfaction de le faire ; c'est par elles que l'homme vertueux, toujours utile à la société, fait le charme de tous ceux qui partagent avec lui les devoirs du contrat social. Avec des mœurs, l'ordre est établi, la paix des familles n'est jamais troublée, l'oppression n'exerce aucun empire, et l'innocence respectée, n'a pas besoin de faire retentir les tribunaux des justes plaintes que lui arrache la séduction.

L'homme est naturellement bon, il naît avec toutes les qualités sociales ; tout le monde trouve la vertu belle ; et quelques

soient les égarements du vice, celui qui y est plongé se plait encore à se masquer des charmes de la vertu.

Pour ne pas s'écarter des bonnes mœurs, chacun a en lui son propre guide. La conscience dicte à chaque individu ses devoirs, heureux celui qui veut l'écouter ; juge sévère de nos actions elle nous punit ou nous récompense toujours de celle que nous venons de faire. Si le besoin d'être vertueux peut paroître un radotage philosophique à quelqu'un, ce ne peut être qu'à un homme très-corrompu. Malheur à lui ! hélas ! toute la subtilité de son raisonnement n'arrachera pas, dans un tems, son ame aux remords ; ces vautours rongeurs, punissent tôt ou tard le méchant.

De la raison.

La raison doit être le sentiment et l'expression de la vertu ; c'est une conséquence de se conduire de telle ou telle manière, tirée d'après des réflexions faites sur ce qu'on doit à la divinité, à ses proches, et à soi-même.

La raison ne semble pas la même chez tous les peuples, cependant l'homme raisonnable fait partout le bien : le sauvage qui tue son père ne commet cet acte qui nous répugne, que pour le préserver de tomber dans les mains des autres barbares, à qui sa faiblesse ne le laisseroit pas échapper : ce meurtre a la raison pour cause. L'homme social qui ne respecteroit pas la vieillesse des auteurs de ses jours, celui qui les abandonneroit, seroit cent fois plus cruel que le sauvage.

Les fols raisonnent aussi ; mais leur conséquence est toujours fausse, parce qu'elle part de principes chimériques.

Quelquefois la sagesse est outrée au point qu'elle n'est plus la raison. Quelquefois aussi le monde regarde le vrai sage comme un être qui ne devroit habiter que les petites maisons.

On raisonne suivant qu'on est bien ou mal organisé. La raison suit aussi les impressions bonnes ou mauvaises de l'éducation. Comme on ne peut exercer les fonctions de la raison que quand on a beaucoup vu. l'exemple doit

donc dans la suite faire naître dans l'esprit d'un enfant la vertueuse ou la vicieuse raison.

C'est par la raison que l'homme est audessus des autres êtres créés ; c'est par elle qn'il a appris à mettre le joug sur la tête de ces fiers animaux qui le soulagent dans ses travaux.

L'envie d'acquérir plus de raison que les autres, en fait souvent franchir les limites. On ne se contente pas de raisonner selon ses forces, oubliant quelquefois sa foiblesse, on veut porter la tête au-dessus de sa sphère ; l'origine des modes paroit possible à deviner, un sistéme supplée aux connoissances, et la punition de celui qui veut tout voir, est de finir par déraisonner.

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