PORTRAIT PRÉSUMÉ
Ayant toujours existé dans la maison de Jean-Françqis Favre, avocat d'Annecy, décédé le 7 mai 1S55
WINTZEXRIED ET .AIme DE WAREXS 225
rue à tout fournis à cinquante
sols la toise L 40. 0. o
Plus pour avoir bouché les troux des séparation qui ont été faites au premier et au second apartement, cinq cornues de mortier et une demi journée L 1. 12. 6
Le compte cy dessus a été réduit à trente six livres dont jay reçu le montant, à Chambéry, ce 7 août 1750
signé Jean Claude Tardy bon pr 361
Ces documents, outre les renseignements précieux qu'ils fournissent, prouvent que le bail du 22 octobre 1750 ne mentionne pas exactement la date d'entrée deMme de Warens au Reclus. Elle y était avant le commencement d'octobre puisqu'elle payait, dès le 7 août, les réparations qu'elle avait fait faire à l'immeuble, avant cette date. Vers le même temps, la situa-
tion devenait un peu moins tendue et la baronne pouvait, de concert avec MIle de Bellegarde des Marches et françois Mansord, faire la fondation de .300 livres à la chapelle de la Ste Vierge à Gruffy, suivant l'acte qui figure à la page 131 de ce volume. Mais la gêne, écartée peutêtre pendant une quinzaine de mois, devait revenir, plus impérieuse que jamais. En effet, le dossier des Archives départementales de la Savoie contient, sans date, mais postérieure au mois de février 1752, une consultation d'avocat, pour Mme de Warens, au sujet du retard apporté par son bailleur de fonds, Perrichon, à remplir ses engagements.
Voici ce document :
« Il faut représenter à Monsieur Perichon le besoin des fonds, les torts et préjudices qu'il causent par le retard à la dame baronne de Warens de La Tour, et les gros dédommagements qu'elle peut demander à ce sujet.
Demander à M. Perichon la procuration
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pour vendre les dix actions en dehors au cas qu'il n'aye pas du content pour mètre en caise ; qu'à défaut de ce il ne trouvera pas mauvais la perte totale des sommes qu'il a employé cy devant.
Qu'il nescauroitse plaindre du procédé de ladite dame baronne à cet égard puisqu'il est obligé par son contrat de fournir tout le nécessaire jusqu'à l'entier établissement et qu'il a renouvelle cette obligation par le nouveau règlement qu'il a fait faire en datte du 17 février 1752 ratifié à Lyon le 23 dit par lequel il s'engage de nouveau de payer toutes les dettes et de fournir tous les fonds nécessaires quant même ilseroit vrayque ladite damedevroit payer sa portion ce qui n'est pas, par les différentes promesses qu'il luy a fait, ce ne pouroit arriver qu'au cas que le sieur Perichon eut exécuté les articles cy dessus.
Réserver le logement dans la fabrique jusqu'à l'année prochaine au cas qu'on vende les droits de ladite dame au seigneur Perichon Demander le gâteau d'argent de trente marcs.
Demander la pension de trois louis par mois qu'on a pas payée depuis plus d'une année.
Pendant la période de tiraillements, que cette consultation révèle, la baronne s'était adressée à Rousseau, et le malheureux écrivain lui avait envoyé 240 livres, inclus dans sa lettre du 13 février 1753, où son cœur s'affligeait également de la petitesse de la somme et du besoin que sa chère maman en avait. Ce fut une goutte d'eau dans un fleuve, car, le 30 juin suivant, de Warens, reconnaissant que la situation était intenable, donnait, par procuration, pouvoir au sieur Bérard, de Genève, de vendre au seigneur Perrichon, de Lyon, tous les droits qu'elle avait dans les fabriques achetées du marquis de la Roche, comte de Granery. Replat, qui analyse cette pièce dans sa Note sur Mmt de Warens, ajoute : « Bérard était autorisé à traiter pour dix mille écus comptant, et un gâteau d'argent de trente marcs. Ce titre porte le sceau de famille de la baronne,
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les armes d'azur à la Tour d'or, accompagnée de trois étoiles à cinq rais du même. C'était là le grand cachet, celui des affaires sérieuses. »
Le texte du document, qui parait être le point de départ de la première entreprise de mines de Mrae de Warens, se trouve dans la remarquable étude de Théophile Dufour, Jean-Jacques 'Rousseau et Mme de Warens ; notes sur leur séjour à Annecy d'après des pièces inédites. L'acte notarié, qu'il cite, est extrait, aux Archives départementales de la Haute-Savoie, du registre intitulé : Visite des Archives du tabellion pour reconnaître les laods en
« i747 24 0ctbre Decoux notaire Me Pierre François Millieret en qualité de Procureur de Messire Charles Gaspard Bernard de Graneri Marquis de la Roche vend, cedde et transporte a Dame Françoise Louise Eléonore fille de feu Noble Jean Baptiste de la Tour native du païs de Yaud. épouse de .Messire Jean Sébastien de Louis seigneur de Warens habitante à Chambéry,
et à Noble Jean Guillaume fils de feu Noble Balthazard Sautier de la Balme Seigneur de la Fournache Chambellan et Capitaine au service de S. A. E. de Bavière natif de la Roche habitant à S1 Jean de Maurienne pour eux et leurs amis à élire en tout ou en partie, scavoir les fabriques, martinets bâtiments et biens quelsconques que le dit Marquis de la Roche possède dans les parroisses de S1 André, Fournaux Frenai et Orelle en Maurienne inscrits sous les nos 21 1 5, 21 17 de la mappe de S1 André ; 284, 285, 286, 287,288,289,1006, 1007, 1008, de celle de Fournaux ; 433, 434, 528, 529, 1234, 1235, 1236, 1237, 1238, 1239, 1240, 1241, 1242, 1243, 1244, 1245, 1246, 1247 de celle de Frenai et sous les nos 1058, 1059 et I0^0 de la mappe d'Orelle avec tout le bénéfice qu'il peut mesurer des pattentes concédées à feu Messire Gaspard de Graneri son bisaycul par la princesse Cristine Duchesse de Savoye en qualité de mère et tutrice du Duc Charles-Emmanuel en datte des douze Décembre 1646 et 18 7brc
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1647 enregistrées par arrêt de la Chambre du 2 1 9bre même année avec tous les meubles appartenants aud' vendeur qui existent dans les dittes fabriques et bâtiments.
Prix L. 25,000. o. o
Na l'inventaire des effets et meubles est ténorisé au bas du contract. »
Cette pièce est la clef de voûte de ce chapitre et livre à l'histoire la base des entreprises et des combinaisons de Mmc de Warens. Tout n'était pas chimères dans les desseins de la baronne ; la preuve en demeure au tome III du Dictionnaire de Grillet, page 58 : « Toutes les mines des environs de Modane commencèrent à être exploitées en grand par Gaspard Granéry. comte de Mercenasque, surintendant général des finances de Savoie, ensuite de la concession que lui en fit, en 1647, Madame Royale Christine de France, duchesse régente de Savoie. Une compagnie de Lyonnais y occupa 100 individus depuis 1748. L'an 1792, M. Pellissier fut contraint, par le discrédit total des assi-
gnats, d'abandonner l'entreprise ; l'atelier des Fourneaux a été depuis lors converti en usine à fer. Suivant M. de Robilant, les mines de Modane donnaient annuellement un bénéfice net de 30.000 liv. de Piémont. »
Ces lignes étaient publiées en 1807.
La même année 1753 surgissent des difficultés entre la baronne et un sieur Roche, son secrétaire, au sujet d'un règlement de compte, ainsi que cela ressort d'une lettre adressée à Mme de Warens par un sieur Perrin de Lyon. Le ton de la missive est aigre ; le document, par lui-même, abonde en révélations :
A Madame Madame la baronne de Warens de La Tour, à la fabrique roya e de Chambéry
A Chambéry
Lyon ce 21 aoust 1753 Madame L'indisposition de Monsieur Roche me procure l'honneur de répondre aux deux
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lettres que vous avés addressé à Monsieur le chevalier Perichon, le 10 du courant, qui me les a fait parvenir le 20 dudit.
Le langage qu'on tient au sieur Roche est bien différent de celuy, quand vous le persuadâtes et invitâtes à prendre malgré luy cette action et. . . . changement de dessein d'un jour à l'autre. Vous voudrez bien vous rappeller de ce que vous luy dites pour lors, que c'étoit pour faire avancer les deniers de M. Perichon, que cet acte fut poussé à la somme de vingt mille livres mais que le sieur Roche en comptant la moitié vous le gratifierés de l'autre, vous vous soutîntes même que chaque action iroit à lasomme sus énoncée, vous nous l'aves marqué, depuis que nous sommes icy avec plusieurs autres particularités sur le compte de ces Messieurs de la Compagnie, et ayant voulu soutenir icy vos intérests nous nous sommes fait d'ennemis dont nous avons des mieux ressenti les flots moi en mon particulier qui comme vous scaves n'y avois aucun avantage, m'en étant trop
tard apperceu. Les promesses et paroles ne coûtent rien mais l'exécution en est des plus difficille, voila ce qu'on a pratiqué dans toute cette négociation. Le sieur Roche Madame comme votre secrétaire a suivi vos ordres, donné, couché sur son état et livre en conformité de vos commandemens ce que vous luy aves dicté, Le sieur de Courtilles et vous aves signé ses comptes, et aujourdhuy faut-il qu'il soit la victime des différens que vous aves les uns avec les autres, ce qui neparoitroit pas juste et n'a aucune part aux demandes qu'on luy forme qui seules vous concernent suivant ce qu'il m'a rapporté on n'aura pas manqué d'avoir ouvert son coffre, où étaient les titres justificatifs de sa conduite. Vous avez dû connoître Madame sa fidélité et son zèle, je ne crois pas qu'on put l'accuser d'avoir diverti la moindre chose ny même s'être oublié d'avoir mis quelque article, tant en achapt que recette au de.... de la Compagnie, Il en a été au contraire pour 20 louis qu'il a touché de chez luy outre son petit
WINTZENRIED ET Mme DE WAREXS 235
appointement que vous luy assurâtes quelques jours avant notre départ qu'il luy seroit payé jusques au Ier de 1753, ce qu'on refuse aujourdhuy et il luy seroit encore deub, le montant du billet au sieur Mayen acquitté, la somme de 1631, il s'en rapporte à votre équité. Lon a écrit que les mines donnoient des mieux, par larangement qu'on a pris, qui se soutient par Messieurs les directeurs, vous nous dites avant notre part, que chaque action rapporteroit en bénéfice annuel 4000 '.
Celles du sieur Roche sont en dedans, ne souffrent frais, ny dépense, à forme de son contract, il fera ses réflexions à présent sur sa détermination. Voilà quels sont ses sentiments dont je ne suis pas le maître.
Souffrez que je me dise avec un profond respect,
Madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur
signé Perrin
De Courtilles,mêlé à toutes ces affaires, se démenait de son côté, témoin la copie, ci-dessous, d'une lettre qu'il écrivait à Bérard de Genève, au courant de novembre 1753 :
Monsieur
Le 2 dernier je party de Chambéry pour me rendre icy le jour de la Toussaint je fit enterré le nommé henry Akem (?) que j'avois amené avec son frère, tous deux bons ouvriers sacson. Il mourut en chemin à demy lieux d'icy Ce qu'il me donnât beaucoup de peine La justicy sy transportât parce que c'étoit sur le grand (chemin?) où il moureut.
Le vendredy et sammedy je fît faire les houtils nécessaires pour commencer les travaux à Salin, M. Valin inspecteur des mines du Roy, qui vous salue, s'y transporta avec moy et fut contant des dispositions que j'y avoit donné pour le travail, de même que du filon mais j'auray plus de cent voiture de graviers à sorty que la rivière y a mis il y a environd 50 année
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Cependant l'ouvrage se fait Je vois régulièrement deux fois le jour nos ouvriers Demin je partiray pour Montagny avec M. Valin pour voir l'ouvrage et les fausses des païsants qu'il fournissent au saline et prendre les arrangement nécessaires pour y étably une fausses dans les régies Je vous diray Monsieur que les deux cent livres que vous m'avez envoyer par votre lettre sur Mr Gravier ne peuvent pas me mener à la fin de la semene. Outre tous les houtil il faut marmitte et drap et couvertes pour coucher les ouvriers.
Cela est déjà fait Autant cela il faudra pencer à aller voir celle de Conflans et les mettre en travail J'y seray déjà aller avec Mr Valin mais nous attendont M' l'intendant et je vous prie de ne pas oublier par premier courrier de me faire toucher des fonds ou ordonné à Mr Gravier dans fournir pour les traveaux sur nos receus dont je feray constenir (sic) de l'employ
Voilà tout ce quy jay à vous marquer d'icy quand à présent. Le sieur Vidal doit vous avoir écrit l'état des choses à mon
dépard et il faudra penser à faire partir le charbon de Nauvalaise pour Lyon.
Je vous prie de communiquer la présente à M de La Courbière et luy offrir mes respect et même que chez vous.
Jay lhonneur d'estre
Et, probablement stimulé par Wintzenried, Bérard, à la date du 9 novembre, écrivait la lettre, dont copie ci-dessous, à M. Vallin, inspecteur des Mines du Roi, au sujet de divers travaux que la Compagnie, créée par Mme de Warens, faisait exécuter dans des mines de la Tarentaise et du Faucigny :
Monsieur
Je garde commune faveur des plus distinguée pour moy, la commission dont il vous a plut m'honnorer pour faire monter le nœud avec la croix en topaze que j'ay receue dans leurs tems, permettes que je vous observe, Monsieur, que je languissois beaucoup de ne pouvoir vous l'expédier plus tost, comme d'ordinaire
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les abilles ouvriers on du plus au moins des deffauts Le nôtre a celuy d'être extrêmement long — Que je m'estimeray heureux si ce petit ouvrage peut se trouver de votre goût, pour me pouvoir flatter d'être honnoré de vos ordres pour tout ce que vous me jugeres bon dans la suitte.
Nous avons adressé la bouette (sic) sous le nom de notre Société Père Berrard et fils à Mr Vidal à Chambéry, privé de sçavoir où vous êtes, de même que la présente dans laquelle vous trouvères deux pierres restantes.
Je manquerois essentiellement à mon devoir si je ne vous faisois part de notre filon d'Araches où nous faisons actuellement travailler. Quoique dispendieux il est fort abondant et d'une qualité toute particulière. Il se met tout en petit morceau pour ainsy dire en poussière. Il brûle et chauffe extrêmement, peut d'audeur. Divers maréchaux du Faussigny s'en servent par préférance à celuy de bois Il est vray que ce dernier est rare et il le deviendra bien davantage sans cela.
Mr de Courtille est à Moutier pour faire travailler à un filon qui ne peut être qu'avantageux aux salines. Notre capitaine mineur seroit party il y a longtems pour Confiant sans une indisposition. Il est guérit depuis peu, il partira dans peu.
N'ayant rien tant à cœur que de pouvoir prouver à Sa Majesté notre respectueuse reconnoissance par notre unique occupation pour tout ce qui regarde son service. L'honneur de votre protection et la distinguée intégrité de la Cour nous fait espérer que la correspondance séditieuse cessera. Vous seul avés arettés toutes les allarmes quy auroyent pu s'enraciner dans notre Compagnie. Je vous le réitère votre généreuse façon de pencer nous fera toujours travailler avec vigueur. Toutes nos expressions ne sont rien à la respectueuse reconnoissance avec laquelle j'ay l'honneur d'être, sans réserve,
.Monsieur, Votre etc.
A cette époque, la baronne était probablement très en froid avec Jean-Jacques,
WINTZEXRIED ET Mme DE WAREXS 24 1
car elle lui fît écrire, le 15 novembre, par l'archiprêtre de Gruffy, leur ami commun, alors en visite chez elle, à Chambéry, la lettre suivante qui expose tous les tracas d'affaires et le mauvais état de santé de la pauvre femme.
Monsieur et cher neveu
Je viens d'apprandre par le retour d'un homme du voysinage de Gruffy, et de ma confiance qui a eu l'honneur de vous voir de ma part, que vous vous porties assez bien grâces adieu, je m'en rejouis volontier par l'interest que jeprens a tout ce qui vous regarde, il s'étoit chargé de mapporter, et me remetre Les ouvrages que vous avies confiés a Mr jaques Orssat mon paroissien pour me les faire parvenir, mais par oubly il les a laissé entre les mains de son frère suisse de la grande Poste, a qui il a envoyé de les faire venir par le courrier jusquà Lyon ou ils seront remis a un homme qui me les apportera vers la noël ainsy je suis obligé de suspendre ma eu-
riosité et mon empressement jusqu'à ce tems.
Je viens d'arriver a Chambery pour y rendre une visite a made La Baronne ma très chère sœur que j'ay trouvée dans de grands embaras pour soutenir son bon droit et ses prétentions de même que le fruit de ses traveaux contre une compagc qu'elle a formée elle même et qui voudroit absolument la détruire, elle s'est appercûe qu'on vous avoit informé qu'il ne tenoit qu'a elle de se tranquiliscr, je puis vous assurer en toute vérité qu'il s'en faut de beaucoup que sa situation soit telle puisqu'on n'oublie rien de toute part pour détourner toutes les voies et moients qui pouroyent luy rester pour vivre selon son état et sa condition, elle espère pourtant qu'avec L'aide de Dieu, le Sénat rendra justice a son bon droit mais en attendant elle n'est pas moins à plaindre de se voir actuellement sans secours avec une santé traversée de tant de chagrins qu'il Luy sera bien difficile de ne pas sucomber si ses affaires ne prennent un meillieur train Ses adver-
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saires pour se justifier de leur mauvaise conduite à son égard ont prévenus toute la ville, et je ne dirois rien de trop si je disois la province pour faire tomber le tort sur elle, et L'abus qu'ils ont fait de son bon cœur et de sa sincère franchise à leur égards dans leurs respectives negotiations les a conduit a des procédures ou il faudra que sa droiture d'un coté et la mauvaise foi de l'autre se découvre infailliblement.
Nous nous flattons donc mon très cher neveu que cet abrégé détail de la situation présente de ses affaires vous engagera toujours plus malgrez ce qu'on pouroit vous dire dailleurs contre la vérité de continuer aluy donner des nouvelles marques du parfait attachement que vous luy avés toujours témoignés et si vous pouviés voir par vous même sa triste situation vous reconnoitriés aisément qu'il n'y a ny exagération ny du faux dans ce petit récit.
Comme je ne puis que me Louer de toutes les marques d'amitiés que vous
m'avés toujours témoignés depuis le iier jour de notre connoissance surtout par la communication que vous me faites de vos beaux ouvrages qui vous font honneur dans tout les pays, et dont je vous réitère mes remerciments et ma parfaitte reconnoissance, L'un et Lautre augmenteront toujours de ma part envers un cher neveu dont je connais parfaittement celle que vous conservés pour votre chère maman qui compte toujours sur votre bon cœur à son égard, et que vous voudrés bien ne la pas oublier dans les circonstances fâcheuses ou elle se trouve actuellement.
Je vous prie d'être persuadé du parfait attachement avec lequel j'ay l'honneur d'être
Cependant Mmc de Warens s'occupait activement de ses mines. La Revue britannique de juin 1856, huitième série, ire année, traduisant le IIIe chapitre, entièrement consacré à la baronne, du premier volume d'un ouvrage sur le royaume de Sardaigne, par Bayle S1 John, signale,
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sans en donner le texte, un billet que Mme de Warens adressait, le 5 Janvier 1754, à l'un de ses correspondants, peutêtre au sieur Bérard de Genève. Ce document est reproduit, mais en anglais, dans ce très remarquable ouvrage de Bayle S' John, aujourd'hui épuisé, dont voici le titre exact : The subalpine Kingdom ; or, Expériences and studies in Savoy, Piedmont and Genoa ; Londres , Chapman and Hall, 1856, deux volumes. Voici la substance de ce billet, traduit sur le texte anglais :
Monsieur,
Je vous prie de transmettre à M. l'Intendant Général l'assurance de mon profond respect, en lui présentant l'état ci-joint, concernant nos charbons, avec la boîte qui contient les échantillons, que j'ai l'honneur de lui soumettre avant de les envoyer à Turin, où je vous prie de les faire parvenir, aussitôt que possible, à leur adresse, M. Rica, Intendant Général d'Artillerie à
Turin, et vous obligerez celle, qui, toute sa vie, avec la plus parfaite gratitude, vous souhaitant en même temps une heureuse nouvelle année, aura l'honneur d'être,
Avec la considération la plus distinguée,
Monsieur,
Votre très humble
et très obéissante Servante.
La Baronne de Warens de la Tour.
A la même époque, Wintzenried était à Montagny et Moutiers, mais ne s'occupait pas exclusivement des affaires de Mrae de Warens. L'heureux coquin était entreprenant en amour ; il compromettait une demoiselle Chapperon et osait écrire à la baronne la lettre suivante, dont l'original est aux Archives départementales de la Savoie :
Madame
Vos bontés ordinaire pour moi se manifaittes toujours je tacheray Madame d'en
VvTNTZEXRIED ET Ai 1C DE WARENS 247
mériter la continuations, voicy donc lis— toire en entier de mademoiselle Chapperon et de moy Dimanche de l'année dernière entre onze et minuit Mde Chapperon surpris sa fille avec moy et les deux sei*ventes auspres du feu elle fit retirer sa fille et ne médit rien que le lendemin en rue ou Elle médit que j'avois désonoré sa maison et sa fille en y allent lanuit voicy ce que je luy repondit que je netoit pas capable de desonhoré personne mais comme elle sçavoit ce quil se passoit entre sa fille et moy que sy elle souhaitoit sexpliquer avec moi elle savoit ou je logeoit ou bien jiroit ché elle, Elle ne me repondit rien et des quelle fut ches elle elle fit ce quelle avoit fait lanuit elle bâtit sa fille et lui fit avouer devant plusieurs témoins cy létoit vrai quelle fut grosse de moy comme les servante lavoit dit elle repondit quelle croyoit lêtre et que sy elle ne létoit pas ce nétoit pas sa faute ny la miène les mêmes personnes mon demandé sy l'avoeu que madlle Chapperon avoit fait etoit vray ou nom il est vrai que j'ay repondu que puis-
que ellelavoit avoué asamere et aplusieurs autres que cela étoit et que jétoit trop honnette home pour men dédire et que maime jétoit près areparer son honneur en iépousen sur cela que fait la mère elle afoit enfermé sa fille et aforce de menace et decoup luy fon dire ce qu'il veule quoy quelle disen toujour quelle me veut pour son mary Mr Enselme et plusieur autres aqui je ferai prêter serment pour dire laveriter de même que les dosmestiques puisque pendent mon absence amontagny dou je ne fait que descendre sur l'avis de monsieur Tiollier juge mage de Moutier quil ma communiquer lalêtre que la mère Chapperon a Ecrit a son Exellence Mr le Gouverneur qui luy en renvoyé les informations et ma dit qu'il ecriroit a Son E. Mr le Gouverneur ce qui suit quapres mavoirfait apeller et ouï javois repondu que javois dit que Madle Chapperon Etoit ou devoit être grosse demoy après cependent l'avoeu quelle en avoit fait elle même et que jétoit prêt a reparer son honneur en lepousant voila en deux mot le tout, je vous
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prie Madme d'en faire avertir son E. par quelcun quiluy représente les choses telle quelle sont voyé Made et très chère bienfaitrice ma situations et cela dimanche ou semedy car par le Courier de lundy je ne menquerai pas de recevoir des Ordres de son E. ladessus qui pouroit bien ne mètre pas ten favorable par les envieux que j'ay ten icy quéalieur qui cherche a me perdre, pardon de l'embarat qne je vous donne et taché Made de ménager votre chère santé a laquelle je m'interresse veritablem' enfin je m'est tout entre les mains de la divine providence et de la Ste Vierge
J'ay l'honneur d'Etre avec un attachement des plus sincère et le plus profond respect
Votre très- humble et très-obéissant serviteur
De Courtille
Madame
j'oubliois de vous dire que voyant comme Made Chapperon bâtait safilleje pris
les messure les plus convenable en avertissant Msgr Larcheveque et le grand vicaire des choses telle quelles etoit afin quil nariva point de malheur a sa fille et que Ton ne me put rien imputer.
Moutier ce 10e de 1754
La pièce suivante, sans date ni suscription, mais qui est de l'écriture de Wintzenried et appartient au même dossier, aux Archives départementales de la Savoie, pourrait être un post-scriptum à la lettre du 10 janvier 1754, adressée à Mrae de YVarens :
Je vient de recevoir un avis de Vidal par ce courier quil me fait voir quil est de mes amis mais Made une recommendations de lapart de son E. Mr le Comte de Garbillion a Monsgr l'archevêque qui est son parent et an outre grand ami de Mr le juge mage tout cela finiroit par un mariage ou trompé je suis mais surtout que Mr Porta aile en droiture as. E. M. le Gouverneur parlé pour moy je vous prie
WINTZENRIED ET .Mm* DE WARENS 25 I
remercié Mr Daviet pour moi de sa lettre jauray l'honneur de luy repondre par un autre courier ne le pouvant aujourd'huy de même qu'a Mr Vidal et luy dire que cenoit pas de la flanelle qui me faut que cest de lapeluche en laine blanche et que je l'atend par premier Courier nos traveaux sapercoivent que je suis icy et j'ay augmenter les ouvriers mais il faudra aussy m'auguementer les fonds cest ce que je vous prie décrire a Mr Perard salué de ma part Mr Simon je vous prie, Dieu mette ordre a mes afaires ici sans quoi j'apreande fort qu'un desespoir ne me prene Dieu me soit en aide et les sains Evangile
La lêtre de Mr le Gouverneun a Mr le juge mage est Ecrite par Mr Mayan et signé par son Exellence
Qui ri a pis lu cette lettre ri a rien lu !
Le drôle, cependant, ne réussissait pas à épouser la fille de la terrible Mme Chapperon, et, comme il voulait décidément se marier et qu'il avait plusieurs cordes à son
arc, il se mit en rapport, sans perdre de temps, avec une famille Bergonsy (sans particule) originaire de la Tarentaise.
Wintzenried exigea de sa bienfaitrice quelle fit part de ses intentions au père de sa future. Théophile Dufour, qui a publié la réponse faite à l'ancien perruquier, mais en modernisant l'orthographe, dans son excellente brochure, Jean-Jacques ^Rousseau et Mmt de Warens ; notes sur leur séjour à çAnnecy d'après des pièces inédites, la fait précéder des réflexions suivantes : (( Si l'on met en regard le ton presque humble de la baronne avec les phrases arrogantes de Wintzenried, on songe aussitôt à ces révélations de Jean-Jacques, dont certains écrivains essaient vainement de suspecter la véracité. Du moins, si l'on a « exigé » de la pauvre femme qu'elle fît elle-même la demande en mariage du pseudo-chevalier, elle s'en consolera par quelques paroles, aiguisées avec art, plutôt que « naïvement » pensées : « Vous ne pouvez que gagner beaucoup à la différence que vous rencontrerez.... C'est à vous, à pré-
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sent, à vous observe?' ... . Parlez peu, si vous pouvez »
Voici la copie exacte, faite par Eloi Serand, de la lettre que Mme de Warens adressa à Wintzenried, à l'occasion de son mariage.
Le document est navrant :
Monsieur De Courtilles Moutiers 25e dei754
je suis persuadée de tout Le mérite de Laimablede moiselle dont vous me parLes, je nen serois douter envoient Monsieur son père qui par son esprit et sa politesse, donne a a connoitre la bonne Educations quil est en état de doner a safamillie, par consequand vous ne pouvez que guanier beaucoup a La diference que vous Rencontrerez puisque cest votre intantions de vous Etablir je nay Rien a vous dire a ce sujet, que de prier Dieu pour quil Luy plaise de Répendre sur vous sa ste Bénédictions, et que Le tout soit pour sagloire et votre salut ; Je vous ay dit au surplus
ce que jay crus devoir vous dire dens ma presedente que jay adrecee a Mr Gravier ; il dépends de vous dens faire votre profit ; puisque vous avez exigé de moy parvotre lettre que je parlât a Monsieur De Beorgonzi de vos intantions pour sa fillie je men suis aquitée cil le juge a propos il poura vous faire part de notre conversations ; vous devez une parfaitte Reconoissance à Monsieur et Madame De Bargonzi et Leurs aimable famillies des soins oficieu et charitable quil ont eu la bontés de vous Rendre aux quels jay pris toutes la part possible ; et vous félicite de tous mon cœur, davoir trouvez de ces brave gens a votre secour ; cest a vous a présent vous observer et a bien Reflechy a touttes les obligations que vous vous proposé de contractes, a fin de ne vous mètre james plus dens Le cas, ou détre Refuzé ou désuier avec Le tens des Reproche : parles peu, cy vous pouvez, pences beaucoup et conduize vous toujour dune manière y reprochable devant Dieu et Les homme ; cest Le moiens detre toujour aimé et es-
WINTZENRIED ET Mme DE WARENS 255
timè de tous Le monde je vous prie de vouloir mexcuzer cy je vous dit cy nayvement ce que je pence, vous prient detre bien persuadé que je seray toute ma vie très sinserement portée a vous Rendre les service qui pouront être a mon pouvoir étant véritablement et avec bien de La considérations Monsieur Votre très
humble et très obeysente servante La Barone DeWarens DeLaTour.
Le coup fut sensible à celle que Jean- Jacques avait aimée. Peut-être eut-elle quelque regret d'avoir abandonné Petit pour vivre avec l'odieux personnage qui se révélait. Peut-être osa-t-elle chercher, auprès de Rousseau, des consolations, sinon un appui. Certainement elle écrivit à l'ancien ami, qui avait été si heureux, près d'elle, aux Charmettes. L'heure de l'expiation sonnait pour la baronne. La réponse fut ce qu'elle pouvait être, fort peu agréable à Mme de Warens ; la preuve en est dans le billet suivant, qui a passé, le 19 juillet 1883, delà collection de la
marquise de Barols dans celle d'Alfred Morrison, esq., à Londres, d'où Mr A. W. Thibaudeau, 18, Green street, S1 Martin's Place, a eu la gracieuseté de me communiquer l'original. Ce dernier porte, comme adresse : A Monsieur Monsieur Rousseau secrétaire Dembassade rue Grenelle s1 honoré a lhotel de Lenguedoc a Paris. Le magistral ouvrage : J. J.
Rousseau à Venise, 1743-1744, de Victor Ceresole et Théodore de Saussure, paru à Genève, en 1885, chez l'éditeur Cherbuliez, établit que le philosophe fut simplement secrétaire du comte de Montaigu et non pas secrétaire d'ambassade. Voici le texte de ce billet, qui clora la série des documents publiés dans ce chapitre :
Ce dix de février 1754 vous vérifié bien En moy Le chapitre que je vien de Lire dens Limitations de jesuschris ou il est dit, que la ou nous métons nos plus fermes Esperence, cest cequy nous menqueras, totalement, ce net point Lecoup que vous maves portes qui ma-
WIXTZEXRIED ET Mrae DE WARENS 257
fliges mais cest Lamain dont il part, cy vous ette capable de faire un moment de Reflection vous vous direr a vous même tout ce que je pourois repondre avotre Létres ; maigres tout cela je suis et seray toute mavie votre véritable bonne mère, adieu.
Mme de Warens était coutumière de ces citations pieuses. Le billet porte la trace de la déception qu'elle venait de subir. Après avoir écrit : « cy vous voulez faire un moment de Reflection », la baronne avait mis, par surcharge, pour rendre le trait plus amer : « cy vous ette capable de faire un moment de Reflection ». Cependant, à la fin du billet, elle était revenue à ses locutions artificiellement affectives ; elle avait d'abord terminé ainsi : « maigres tout cela je suis toujour votre bonne mère, adieu», puis elle se corrigeait, par cette variante « maigres tout cela je suis et seray toute ma vie votre véritable bonne mère, adieu. »
Ames sensibles, arrêtez le flot de votre
indignation ; ne jugez pas Rousseau d'après ce billet ! Rappelez-vous que Mme de Warens n'hésita pas à donner àWintzenried la place de Jean-Jacques.
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D'UN PORTRAIT INÉDIT DE -Mmc DE WARENS
peint par Largillière reproduit en photogravure par Goupil
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D'UN PORTRAIT INÉDIT DE Mme DE WARENS
peint par Largillière reproduit en photogravure par Goupil
Les portraits de Mrae de Warens, connus à ce jour, étaient de pure convention, hormis celui de Lausanne, qui est ainsi désigné au Catalogue du Musée de cette ville, publié, en 1887, par Emile Bonjour :
« 152. — Auteur inconnu. Portrait de Mme de Warens.
Donné par M. E. De Crousaz. C'est le seul portrait authentique que l'on possède de Mrae de Warens. Il est dans le goût du temps. Au premier abord il déconcertera les lecteurs des Confessions. Est-ce bien
là la femme que J. J. Rousseau a tant aimée et dont il a fait une description si attendrie ? « Elle avait de ces beautés qui se conservent parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits : un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. Il était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. »
En comparant les deux portraits, celui du peintre et celui de l'écrivain, on conviendra que l'écrivain a plus embelli son modèle que le peintre et qu'il l'a paré de grâces que l'artiste n'a plus pu voir ou pas su rendre. Ce portrait est attribué à Largillière. C'est en tout cas un document précieux, souvent reproduit par la gravure. »
Le donateur, Emile de Crousaz, avait hérité cette toile de sa grand'mère, Mmc de Montholieu, contemporaine de Mrac de Warens.
Un autre portrait, peint aussi et signé par Largillière, se trouve aux Etats-Unis, à Boston. Il est, depuis 1862, la propriété de sir Samuel Hammond Russell, 135, Beacon street ; sa reproduction en photogravure, sur cuivre, par les procédés de Goupil, figure en tête de ce volume, sous la forme unique d'un tirage avantla lettre, exécuté par Boussod, Valadon et Cie, 9, rue Chaptal, à Paris. Ce portrait est complètement inédit ; il rend à l'histoire les traits de Mme de Warens, alors qu'elle était jeune femme. Largillière fait revivre, par cette toile exquise, la charmante Maman de Jean-Jacques.
Un connaisseur, dont le témoignage fait autorité, Durand-Gréville, qui a vu ce tableau à Boston, s'exprime ainsi dans son ier article sur la Peinture aux Etats- Unis, paru dans la Gazette des Beaux- Arts du ier juillet 1887 : « Nous avons trouvé aussi chez M. Hammond Russel, à Boston, un charmant portrait de Mme de Warens par Largillière, très authentique, fait au moment où cette honnête
dame, à la fois sérieuse et folâtre, était dans tout l'éclat de la jeunesse, — etmême de la beauté, si le peintre n'a pas été trop complaisant. Elle a environ dix ans de plus dans le portrait qui se trouve au musée de Lausanne et qui est fort analogue à celui-ci pour la pose et le costume. »
Le ii septembre 1887, le même critique d'art m'écrivait : « Ce portrait est remarquablement conservé et, comme valeur d'art, peut rivaliser avec les bons Largillière. J'attache toujours, dans les questions d'authenticité, une assez grande importance à la valeur purement artistique de l'ouvrage examiné, car un habile imitateur peut s'assimiler, jusqu'à un certain point, la facture du peintre, mais il ne peut pas l'égaler au point de vue artistique, à moins'd'être aussi fort que lui, — auquel cas il ne s'amuserait pas à faire des pastiches. » Et Durand-Gréville ajoutait, à sa lettre, les notes suivantes, qui feront partie de son Catalogue des Galeries des Etats-Unis et du Canada :
« Portrait de Mme de Warens chez Mr
Hammond Russel, Beacon street, 135, Boston.
Peinture à l'huile, sur toile, a été marouflé.
hauteur 79 c. largeur 59 c.
Jeune femme de 25 à 30 ans, tournée de 3/4 à gauche du spectateur, décolletée un peu en pointe ; belle poitrine de statue ; cheveux cendrés à demi-poudrés, en large boucle sur le front et tombant en repentirs sur les épaules. Robe de chambre bleue à manches pagodes coupées à la saignée du bras ; les manches et le devant sont bordés d'une large bande de soie feuille morte brochée de fleurs d'or ; la poitrine est un peu voilée par une dentelle à jolis dessins. Les bras sont pendants ; les avant-bras, couverts de manches de linge blanc, sont coupés par le bord inférieur du cadre, de telle sorte qu'on ne voit pas les mains. Fond brun léger.
L'exécution de cette peinture est délicate, avec des ombres légères et transparentes. L'œuvre est remarquable et peut passer pour un Largillière de la bonne époque.
Le nom de Largillière était écrit par une main inconnue sur le dos de la toile de ce tableau avant qu'il ne fût marouflé.
Ce portrait ressemble beaucoup, pour le visage, à celui de Lausanne, mais il semble être moins près du modèle, un peu flatté, la taille amincie. Cependant la différence essentielle provient de ce que le portrait de Boston a dû être fait une bonne dizaine d'années avant l'autre, si on en juge par l'âge probable du modèle représenté dans les deux tableaux. »
Or, Largillière n'a jamais été à Chambéry, ni à Annecy, mais Mme de Warens a certainement fait un voyage à Paris, en juillet 1730, ainsi que cela ressort de la correspondance du premier président Saint-Georges, aux Archives du Sénat de Savoie. Il est donc permis de supposer que Mme de Warens aurait posé devant Largillière dans la capitale, à moins que le maître n'ait reproduit ses traits d'après une esquisse faite à Annecy. Cette dernière hypothèse a des chances de probabilité,
car il est hors de doute que Mmc de Warens ait été portraiturée à Annecy. En effet, Rousseau nous apprend, par le mémoire qu'il remit, le 19 avril 1742, à Boudet, pour sa Vie de M. de Rossillon de Bernex, que cet évêque fit faire le portrait de sa convertie, disant qu'il souhaitoit quil restât dans sa famille, comme un monument honorable de ses plus heureux travaux. Par sa famille, l'évêque entendait, peut-être, sa famille spirituelle, ou bien pourrait-on présumer que ce portrait, à la mort du prélat, fut déposé au monastère de la grande Visitation, car, à la page 30 du Registre de l'inventaire de la Visitation d'Annecy, dressé en 1792-93, figure le passage suivant :
« du 12 juin mille sept nonante trois.
Nous commissaires susdits assistés des mêmes qu'en notre précédent verbal, nous sommes transportés dans la grande chambre de l'infirmerie où l'on nous a représenté les effets mentionnés au dit inventaire à l'exception d'un tableau représen-
tant la bienfaitrice de Jea?i-Jacques qui a été remis au citoyen Héraut représentant du Peuple français. » En m'envoyant cet extrait, Eloi Serand ajoute : Ce portrait ne serait-il point celui que fit faire Mgr de Rossillon de Bernex ?
Cette question , jusqu'à nouvel ordre, est insoluble ; on ne sait pas l'usage que Hérault de Séchelles fit de la toile qu'il s'était attribuée. D'autre part, Annecy, pendant la Révolution, a subi de véritables bouleversements. L'inventaire des tableaux, déposés à l'Evêché etdestinés au Musée d'Annecy, dressé par le citoyen Rey, en suite de l'arrêté de l'Administration municipale daté du 26 prairial an VI, donne bien un total de 133 tableaux, mais ce nombre est-il réellement celui des toiles enlevées ? D'autre part, une lettre de Rabin, du 26 brumaire an III, fait connaître que ce citoyen, chargé d'inventorier les bibliothèques des couvents supprime- et celles des émigrés pour les diriger ensuite sur Paris, annonce un premier envoi de
2400 ouvrages des plus rares et plus précieux. Le portrait de Mme de Warens, fait pour l'évêque, a donc pu disparaître dans cette tourmente, qui déplaçait les tableaux et dispersait les livres.
Les portraits, publiés jusqu'à ce jour, sont de pures facéties ; il y a celui in-8°, en buste dans une ovale, gravé par Ambroise Tardieu, qui figure, en fac-similé, dans ce volume, au hasard. Il y a celui in-8°, en buste dans un médaillon encadré, d'après le tableau de Bateni, gravé par Lebeau, dont un médiocre cliché a donné une détestable gravure à la page 41 de ce livre. Il y a celui in-8°, fait pour une édition des Confessions, représentant une femme à mi-genoux, assise, jouant sur une manière d'orgue, avec cette inscription prétentieuse : « Louise Eléonore Delatour Depil Dme DE WAREXS, née en 1699 et morte en 1765. Grandeur de l'original qui est à la Bibliothèque du Corps Législatif. » Ces faux portraits se vendent cher encore de nos jours. La librairie Louis Bihn, 67, rue Richelieu à Paris,
a catalogué le premier à i fr. 50, le deuxième à 8 fr., le troisième à 5 fr., et, à toutes marges, à 10 fr. Les portraits de Mme de Warens gravés par Gaillard ; celui d'Achille Devéria, daté de 1824 et gravé par Chollet ; celui de Pacini, gravé par La Guillermie, qui figure en tête du volume Les Charmettes d'Arsène Houssaye, tous, sont dépure fantaisie.
Il n'y a de portraits authentiques que celui du Musée de Lausanne et celui de Boston. Le possesseur actuel de ce dernier l'acheta d'un allemand, Theiss, professeur à l'Université Haward de Cambridge, aux Etats-Unis. Depuis lors, Theiss est mort et sa veuve ne sait pas de qui son époux avait acquis ce tableau.
Russell n'en apprit la valeur historique que du jour, en 1875, où, visitant le Musée Arlaud de Lausanne, il reconnut, dans le portrait légendaire de" Mmc de Warens, la même femme qui faisait le sujet de son Largillière.
Il y a eu, aux Charmettes, des supercheries involontaires. Des écrivains comme
Georges Sand, des connaisseurs comme Arsène Houssaye, se sont laissé conter que deux tableaux, qui s'y trouvent, représentaient Mme de Warens, l'un sous les traits d'Omphale, l'autre sous ceux d'Armide. Le premier tableau même, reproduit par la lithographie, a couru le monde sous cette légende « Mme de Warens, d'après le Portrait original, qui se trouve aux Charmettes. )) Il n'était, cependant, pas difficile de connaître la vérité. Un brillant écrivain de la Suisse romande, Charles Berthoud, dans une causerie étincelante de verve, intitulée les Charmettes, extraite de la 1(eviie suisse imprimée à Neuchâtel, en 1859, Par Charles Leidecker, perçait le mystère :
(( Le propriétaire actuel des Charmettes, professeur de mathématiques au lycée de Chambéry, était assis au fond de son jardin que je traversais pour reprendre le chemin de la ville. Il interrompit la lecture de son journal pour répondre à mes questions, et se montra fort traitable sur
l'article du portrait de Mme de Warens, que j'abordai avec beaucoup de précautions. Bref, il s'exécuta de bonne grâce, et finit par me dire en souriant qu'il se rappelait le jour où, tout enfant, il avait vu un marchand de vieux tableaux apporter à son père cette toile qui, dès lors, n'a plus cessé de représenter la châtelaine des Charmettes. Le Savoyard m'a paru, de sa nature, assez défiant, susceptible surtout, comme le sont en général les peuples pauvres et qui ont été longtemps malheureux ;' mais quand il se confie à vous, il le fait avec une bonhomie entière qui ne connaît plus d'arrière-pensée. Je ne crois pas trahir, en racontant l'histoire du portrait, la confiance qui me fut témoignée à cette occasion. Les Charmettes ont autre chose à montrer qu'une toile apocryphe, et, bien que ma course eut été faite surtout, comme j'en suis convenu, dans l'espoir trompeur d'y trouver l'image de Mme de Warens, j'en emportai un souvenir précieux. »
Quant au tableau représentant Armide,
il est peint à l'école du Castiglione et bien plus ancien que Mme de Warens.
Les traits de la baronne et ceux de Jean-Jacques étaient bien connus à Annecy, à Chambéry ; l'intérêt du souvenir s'est toujours attaché aux tableaux qui les concernaient. La tradition existe à leur sujet. A Annecy, le docteur Callies possède encore le portrait d'un jeune homme, d'environ dix-huit ans, que l'on croit être celui de Jean-Jacques. Un jeune artiste d'Annecy, Charles Coppier, l'a reproduit par une gouache, que j'ai déposée aux Charmettes et fait réduire en gravure dans ce volume. Questionné par Eloi Serand sur la provenance de ce tableau, le docteur Callies aurait répondu que cette toile avait toujours existée dans la maison de Jean-François Favre, avocat d'Annecy et député du Mont-Blanc, décédé le 7 mai 1855, à l'âge de 98 ans.
On sait que Mme de Warens logeait en maison meublée aux Charmettes ; or, toutes les recherches et démarches, qui
ont été faites pour retrouver l'inventaire des meubles de la maison Noirey, sont demeurées sans résultat. Cet inventaire devait se faire, aux termes même du bail, à l'époque où cette maison avait été louée par Mrae deWarens, en 1738.
Les Archives départementales de la Savoie possèdent le document que nous avons publié à la page 56 de ce volume. Il fait partie d'une liasse de papiers personnels à la baronne, achetés pour le compte du département par son savant archiviste, Alexis de Jussieu. Or, quoique le bail dise formellement qu'il sera dressé, pour lui être joint, un inventaire des meubles, cette annexe manque.
Il résulte, d'autre part, d'un Etat détaillé de tous les anciens minutaires de Chambéry, rédigé par la Chambre des Notaires, que celui du notaire Rivoirc.
auteur du bail des Charmettes, n'existe plus. On n'a plus de lui que les copies de ses actes, qu'il a expédiées, comme tous ses confrères, pour le bureau du Tabellion. On y retrouve, en effet, l'expédi-
tion du bail de Rivoire, mais l'inventaire annoncé n'y est pas joint.
Il restait un moyen de combler cette lacune.
Le 8 mai 1737, un an avant la location des Charmettes par Mme de Warens, cette maison avait été acensée, par son propriétaire, au procureur Renaud, de Chambéry, par un bail rédigé par Falquet, notaire. L'Etat des minutaires, dressé par la Chambre des Notaires, apprenant que celui de Falquet est déposé, de nos jours, dans l'étude de Me Bailly, notaire à Chambéry, ce bail y a été retrouvé. Il est rédigé à peu près dans les mêmes termes que celui de Mme de Warens. Il prescrit aussi la rédaction d'un inventaire des meubles « qui devra être annexé au bail », mais cet inventaire fait défaut.
Il faut en conclure, ou qu'il n'a pas été dressé, ou que les notaires n'ont pas concouru à sa rédaction.
L'opinion générale est que l'inventaire n'a pas été fait du tout, sans cela il se
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trouverait joint au bail, dans la liasse des papiers personnels à Mmcde Warens, don sont extraits, avec une scrupuleuse exactitude, tous les documents inédits publiés dans ce volume.