Les Pensées de Pascal, disposées suivant l'ordre du cahier autographe
Il est impossible de bien comprendre les Pensées, si Ton ignore la vie de Pascal. Parmi les écrivains du XVII"" siècle, en effet, c'est un de ceux dont il importe le plus de connaître l'histoire, pour se rendre un compte exact de leurs opinions et pour arriver à une pleine intelligence de leur œuvre. D'autres apologistes de la religion chrétienne ont, du premier pas. atteint le but. et. fermement attachés tout d'abord à un principe unique, ils n'ont fait ensuite qu'en développer les conséquences : un Bossuet par exemple, immuable dans sa doctrine, n'emploie tout son génie qu'à dérouler en quelque sorte, du centre de son orthodoxie, la théologie, la métaphysique, la morale, la politique et l.'jiistoire. Pascal, lui, s'y est repris à plusieurs fois avant d'arriver à l'entier repos dans la foi janséniste. Quoique, en réalité, il ait moins varié qu'on ne le croirait à première vue. et peut-être qu'il ne se l'est imaginé lui-même, il a cependant paru, aux diverses périodes de sa vie, dirigé tour à tour par des principes de conduite bien différents. De ces variations, nous retrouvons la trace dans les pages qu'il a écrites à chacune de ces époques : souvent nous y rencontrons des contradictions apparentes que sa biographie nous permet de résoudre, ou des contradictions réelles que sa biographie nous explique et dont elle nous fait mieux comprendre le sens et la portée. Pour pénétrer plus profondément sa pensée, il est donc nécessaire d'examiner attentivement de quel point il est parti, à quel point il est arrivé, et par quels chemins, de traverse pour ainsi dire, il y est quelquefois parvenu.
Sans doute, toutes les œuvres de Pascal n'exigent point également pour être comprises cette connaissance intime de sa vie. On peut ne la point connaître, et ne rien trouver d'obscur dans ses Traités scientifiques. Au contraire, ce sont eux qui nous éclairent sur l'histoire de sa pensée, puisqu'ils nous révèlent
une face de son génie, qu'ils nous apprennent par leur seule existence vers quel ordre d'idées son esprit s'est tourné, un certain temps, qu'ils nous attestent combien il fut parfois éloigné du mépris janséniste de la science, qu'ils nous expliquent enfin certaines de ses habitudes de raisonnement, et certains caractères de sa méthode. Pour les Provinciales déjà, il n'est point inutile d'être informé de sa biographie. Si elles sont des œuvres de polémique, inspirées par les Arnauld et les Nicole, construites avec les matériaux qu'ils avaient fournis, revues et corrigées d'après leurs conseils, composées dans un intérêt de secte par le « Secrétaire de Port-Royal ' •>>, elles sont aussi de l'auteur des Pensées, et sa personnalité s'y révèle mieux quand on connaît les événements qui ont alors fait naître et enflammé son zèle. Mais cela est encore bien plus nécessaire pour les Pensées et les Opuscules théologiques ou philosophiques : car ces divers ouvrages n'étaient point destinés à être publiés, ou bien ne devaient pas l'être dans la forme où nous les possédons actuellement. Ecrits par Pascal pour luimême ou pour ses proches, nous y saisissons pour ainsi dire son âme toute nue. précisément parce qu'il ne pensait point au public. Sainte-Beuve a dit 2 que- « Pascal, admirable quand il achève, est peut-être encore supérieur, là où il fut interrompu. » Il n'entendait parler que de la forme, mais son jugement n'est pas moins vrai du fonds. Les Pensées achevées et publiées par Pascal, c'aurait étésans doute un beau livre, d'une noble architecture et d'un art admirable ; mais c'aurait été une Apologie du christianisme, où le « moi haïssable » de l'auteur se serait le plus possible effacé, et aurait en partie 8 disparu. Tel quel, au contraire, c'esi le recneUjde ses idées, de ses impressions, de ses émotions quoti- — dieungs, presque le journal de sa vie morale. Puisque le livre a ce caractère, puisque, au corps de l'ouvrage dogmatique s'ajoutent certainement des pensées étrangères, inspirées à Pascal par les événements de sa vie, et datant des époques les plus diverses, on voit combien il importe pour les bien comprendre toutes de connaître ces événements. Ainsi, on expliquera telle sentence mal interprétée en la rapprochant du fait qui l'a suggérée à l'auteur : on supprimera les contracdictions apparentes, en replaçant chaque opinion dans le temps auquel elle appartient; on entendra mieux les pensées d'une période, en leur opposant les pensées contraires d'une période' différente. Pour l'ensemble même de l'ouvrage. ) nous nous rendrons mieux compte de la conception du livre et du but que se ' proposait Pascal, quand nous connaîtrons les circonstances qui en ont fait naître l'idée chez lui, ce qui s'est passé pendant qu'il l'écrivait, et le public de lecteurs auxquels il le destinait ; nous sentirons mieux aussi ce qu'il peut y avoir d'ori-
1 PP. Annat et Nouet : Réponses aux Lettres propinciales, publiées par /essecrétaires de Port-Royal (i65/.)
- Port-Royal. Livre 111. lin.
:1 Je dis en partie. Car on pourrait m'objecter que Bossuet par exemple, bien qu'il ne cherche point à se mettre en scène, n'est pas absent de son Histoire des Variations, et que le « moi » de Pascal transparait dans les Propinciales qu'il a lui-même rendues publiques. Je dis seulement qu'il y paraît moins à nu.
d'une pareille gêne, et il a certainement vécu à son aise, sans privation, même du superflu.
La riche bourgeoisie et la noblesse de robe, sous l'Ancien Régime, ont toujours affecté une certaine indépendance en matière de religion. C'est parmi les notables et les magistrats que se sont recrutés les défenseurs les plus obstinés des libertés gallicanes menacées par les ultramontains. Et, à l'égard même de l'église gallicane, ou du moins à l'égard du clergé, ils se piquaient de garder leur libre jugement et leur libre parler. Avec l'originalité et la verve en moins, avec la décence et la gravité en plus, la plupart semblent avoir eu les opinions qu'a exprimées un Guy-Patin, par exemple :\leur religion était solideAleur piété sincère, ^eur cœur chrétien! mais leur langue franche et volontiers hardie. C'est pour cela d'ailleurs qu'ils ont si facilement accepté Ie(jansénisme~) cette doctrine austère satisfaisait à leurs tendances morales et à leur sérieux professionnel; et elle se refusait à subir le jouu de Rome. dan^Jetemgs^où le gallicanisme semblait s'y résjgner — précisément pour la mieux combattre. Magistrat, et d'une famille de magistrats, Etienne Pascal apportait dans les choses de la religion la même gravité respectueuse, tempérée par la même liberté. Sa foi, sans aucun doute, était sans réserves : l'air du siècle était chrétien, et le père de Pascal ne s'y sentait point gêné. C'est sans restriction aucune qu'il pouvait protester de son très grand respect pour la religion : et c'est tout naturellement qu'il l'inspirait à son fils. « lui donnant pour maxime que tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait être de la raison, et beaucoup moins \ être soumis ' ».
Toutefois, c'était là. ce me semble, cette « religion de coutume » dont parle Pascal, en déplorant qu'elle soit celle de tant de chrétiens '-'. Uniquement acceptée par l'esprit, elle ne pénétrait point, pour ainsi dire, jusqu'au cœur : elle n'était pas l'unique inspiratrice des actions, la seule règle de la conduite. La religion aisée, indulgente d'Etienne Pascal se conciliait sans peine avec les obligations et les plaisirs de la vie profane et mondaine : comme le dit sévèrement l'historien de Port-Royal : « Il avait de la 'piété, mais elle n'était pas éclairée. Il ne connaissait pas encore les devoirs de la vie chrétienne et il croyait pouvoir allier des vues de fortune avec l'Evangile s. » Ces sentiments ont plus tard laissé quelques traces dans la conduite d'Etienne Pascal, même apr<\s sa conversion : comment expliquer autrement que lui,Cun janséniste ferventjait jusqu'à sa mort interdit à sa fille Jacqueline l'entrée du couvent ? Et même, la famille de Pascal était d'abord tellement éloignée des voTèTcîun christianisme austère qu'elle avait contre la vie religieuse des préventions qui ne sont point sans nous surprendre. M" Périer ne nous dit-elle pas de celle qui sera plus tard sœur Euphémie : « qu'elle avait un grand éloignement et même un peu de mépris pour la religion [c'est à dire ici le couvent], parce qu'elle croyait qu'on pratiquait
1 M Périer. Vie de Pascal.
" Cf Pensées, 424.
■ Histoire générale de Port Royal. Tome III.
des choses qui n'étaient pas capables de satisfaire un esprit raisonnable '. » ? Il n'est pas jusqu'à ce respect qu'Etienne Pascal manifestait pour la religion, en séparant si nettement les choses de la raison des choses de la foi, qui n'atteste le même état d'esprit. Un partage si net, si absolu, a sans doute pour but de ne point compromettre ou dégrader la religion en y mêlant rien de profane: mais n'est-il pas vrai que, de lui réserver si scrupuleusement son domaine, c'est aussi lui interdire le domaine de la raison, c'est séculariser, ou, comme nous dirions, laïciser toute une partie de la vie ? Un respect qui interdit t^utefarnijiarité avec les choses saintes mène peut-être tout droit à une certai n o^m d i fférencepratiq ue.
Sans doute, cette indifférence n'est point du tout celle qïïè~n~ôTTS~pTrnrrions trouver dans la bourgeoisie de notre temps. Le siècle est alors si généralement croyant, l'esprit de cette génération est si naturellement tourné vers la religion que cette tiédeur se concilie fort bien avec une foi sincère et même superstitieuse Déjà le lien est rompu qui avait si étroitement rattaché la raison et la foi : mais pendant quelque temps encore, elles feront route de conserve. En un mot l'indépendance de la pensée chez le père de Pascal est celle d'un homme modéré ami de la tradition et de la règle, élevé au milieu des enseignements du christianisme, en un temps où des incrédules comme le Prince de Condé et la Princesse Palatine, ne se sentant point sûrs dans leur impiété, avaient besoin de s'y encourager, et essayaient, dans cette intention, de brûler un morceau de la vraie croix. Nous en avons une preuve bien significative dans l'étrange histoire de sorcellerie que raconte Marguerite Périer 2. On sait comment, Biaise encore tout jeune étant gravement malade, une sorcière fut contrainte d'avouer qu'elle lui avait jeté un sort ; menacée et battue par le grand'père, elle sauva l'enfant, en transportant le sort sur un chat qui mourut. L'état d'esprit d'un homme instruit, d'un magistrat, qui ajoute foi à ces incantations, nous est devenu étranger : les hommes les plus religieux de notre temps sont jaloux d'éviter le reproche de superstition; mais c'est une preuve du moins qu'au XVII* siècle, on était singulièrement plus enclin à croire au surnaturel que nous ne le sommes aujourd'hui, et Pascal lui-même a continué de croire aux sortilèges s. En tout cas, ce récit de Marguerite Périer doit être noté : une époque, où de semblables croyances sont répandues, est plus capable aussi d'une foi sans réserve.
Mais à ce moment, le père de Pascal n'est pas encore arrivé à la ferveur passionnée du jansénisme. Il est tout au monde, tout aux études profanes. Nous avons peu de renseignements sur ce qu'il pensait de la philosophie de Descartes : mais nous savons que le P. Mersenne, le factotum de Descartes, et son représentant à Paris, qui tenait les savants au courant des idées de son maître, était en relations étroites avec Etienne Pascal. De plus, le principe de la séparation de la raison et de la foi — qui d'ailleurs se trouve déjà dans Montaigne — est un des principes fondamentaux du cartésianisme : l'auteur du Discours de la méthode a
1 M"" Périer. Vie de Jacqueline.
- Lettres, opuscules, etc. Mémoire de Marguerite Périer, p. 447
:! Cf Pensées, jy'5 et 422.
toujours témoigné ou affecté pour la religion et la morale ce même respect que professait Etienne Pascal. Enfin, la méthode, sinon la philosophie de Descartes était bien faite pour plaire à ce chrétien qui n'avait rien d*un ascète. C'est seulement quand une croyance est très vivante en nous que nous pensons à tout examiner à sa lumière, à en faire, pour ainsi dire, la pierre de touche des théories étrangères. ILe cartésianisme ne pourra s'accorder avec le jansénisme l qui méprise le monde etja science ; il s'accordait sans peine avec ce christianisme facile qui se concilie sans peine avec toutes les jouissances honnêtes de la vie, et toutes les curiosités de l'esprit. En effet, Etienne Pascal se livrait avec ardeur et sans aucun scrupule aux recherches scientifiques. La conformité des goûts et des connaissances l'avait lié avec le P. Mersenne, Roberval, Carcavi, Le Pailleur. et d'autres savants. Toutes les semaines, on se réunissait chez le P. Mersenne pour s'v communiquer des travaux, se proposer des problèmes de mathématiques ou des questions de physique, et discuter les inventions des étrangers avec qui on entretenait un commerce réglé de lettres. C'est à cette libre académie, devenue plus tard l'Académie des sciences, que Pascal a dédié plusieurs ouvrages en 1654; et le père de Pascal y tenait une place importante. Nous le voyons toujours s'intéresser vivement aux inventions de son fils : c'est à lui que Pascal dédia ses Nouvelles expériences touchant le indejt 1647), et c'est lui, qui, en 1648, écrivit au P. Noël la longue et énergique épLtrr, où il défend à la fois et les théories scientifiques, et l'honneur de son fils.
Pourtant il ne fit point aux sciences une part excessive dans l'éducation de Pascal ; au contraire, « comme il savait que la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup l'esprit, dit M'"' Périer. il ne voulut point que mon frère en eût aucune connaissance de peur que cela ne le rendit négligent pour la [langue] latine et les autres langues dans lesquelles il voulait le perfectionner. » Elle nous dit aussi qu'il avait une méthode particulière — toute de raisonnement et de logique — pour enseigner le latin, le grec, et « les diverses parties de la philosophie ». Fût-ce, comme Etienne Pascal le craignait, parce que les sciences ont exclusivement absorbé l'esprit de son fils, ou parce que le père était lui-même peu capable de bien enseigner tout ce qui échappait à sa compétence de savant ? toujours est-il que Pascal ne paraît pas avoir connu grand chose en dehors de la géométrie et la physique. Il parle assez rarement des anciens, et, d'ordinaire, ce qu'il en sait lui vient de Montaigne : de la littérature française, il n'a guère lu que ce même Montaigne, et son disciple Charron 2, quelques traités de Du Vair 3, les pièces de Corneille qui était lié avec sa famille 4 et peut-être quelques autres ouvrages à la mode 6: quant aux études
1 Cf BrunetieRE. Etudes critiques. 4™' série. Jansénistes et cartésiens.
- Cf Pensées, 446.
; Cf Fr. Collet. Un fait inédit de la vie de Pascal.
4 (Test lui qui a remercié les juges des Palinods de Rouen, au nom de la famille de Jacqueline (1 640).
1 Cf Pensées, 756. Voir aussi la première Lettre de Racine, à l'auteur des Visionnaires.
plus sérieuses de théologie et de philosophie, il s'y est adonné trop tard pour en être bien instruit, s'il faut en croire et Nicole », et ce bon oratoricn qui le trouvait « si intelligentes si ignorant 2 ». Il se peut que le théologien Nicole exagère. et qu'il fasse simplement allusion à une ignorance bien naturelle des arcanes de la théologie ; mais il n'en est pas moins vrai que Pascal avait assez peu lu et que toutes ses connaissances historiques dans les Provinciales et dans les Pensées lui viennent ou de Montaigne, ou des notes fournies par Port-Royal, ou de quelques livres très spéciaux, comme le Pugio Ficiei s.
Ainsi, grâce à l'éducation qu'il avait reçue et à ses dispositions merveilleuses, Pascal se précipita dans l'étude des sciences avec l'impétuosité de sa nature ardente. 11 s'y mit tout entier, et les travaux de géométrie et de physique suffirent d'abord à cette imagination si fougueuse et à cette sensibilité plus tard
si emportée.
C'est dans tout le feu de cet enthousiasme pour la science que Pascal passa de l'enfance à la jeunesse, de l'âge où l'on reçoit docilement les inspirations des parents et des maîtres à L'âge où « l'on commence à être ébranlé par la raison ». Ce ne fut chez lui qu'une insensible transition. Guidé dès ses plus jeunes années par un père attentif, il a, en toute confiance, accepté ses leçons, suivi ses idées, acquis peu à peu ses opinions et même ses goûts. En particulier, il ne fait aucune difficulté d'admettre l'absolue séparation derla raison fit de |a foi. Nous avons à ce sujet le témoignage très précis de Mm' Périer. Elle voit une protection spéciale de Dieu dans la façon dont son frère a été préservé « du libertinage en ce qui touche la religion, ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles ». Les leçons d'Etienne Pascal « avaient fait, dit-elle, une si grande et si vive impression sur son esprit que, quelque discours qu'il entendit faire aux libertins, il n'en était nullement ému... et qu'il était soumis à toutes les choses de la religion comme un enfant. » C'est ainsi, qu'à la fin de son Traité des sections coniques (i 639-1640), il écrit : «Si Fon juge gueja chose mérite d'être jgntinuée, nous essaierons de la pousser jusqu'où Dieu nousjdonnera la force de la conduire. » CetûTnTenlion de Dieu rTarïïfrdTûR ouvr^dc géométrie est tout au moins le témoignage d'une foi assez présente.
Cependantjjes sentiments religieux de Pascah pour être sincères, n'avaient rien de cette intransigeance Jijaquéjj7j]s sont arrjvéTpius tard. Ses sœurs, tout en affinrTâûrTÉTpersistance de sa foi, ne disent rien sur la piété qu'il aurait manifestée dans sa jeunesse. Or. pour qui a lu le Nécrologe de Port-Royal, il est bien certain qu'on n'eût point oublié de noter cette piété, si elle avait eu rien de remarquable. Lisons d'ailleurs la Prière sur le bon usage des maladies. qui doit faire allusion à cette époque, puisque les éditeurs nous apprennent que
1 Nicole traite Pascal de « Ramasseur de coquilles ». (Port-Royal, livre 111.)
'-' Le P. Thomassin de l'Oratoire. (Port-Royal.)
- Cf la Préface de l'édition Molimer. Aurait-il lu aussi le Commentaire sur la vie d'Apollonius d'ARius Thomas, et le Tractatus de reprobatione senténtiœ Pilati de 1 odovicus Montaltus? (Voir l'article de M. Jow et la Rep. d'Hist. lut. iK.,5. p. 248.)
Pascal « la composa étant encore jeune ». Il y reconnaît que « sa vie passée a été exempte de crimes », c'est à dire sans doute d'inconduite et d'incrédulité, car, dans son ardeur janséniste, l'incrédulité lui eût paru un crime. Mais il s'y reproche k sa négligence continuelle^ le mauvais usage des sacrements, le mépris de la parole de Dieu, l'oisiveté, et l'inutilité totale [au point de vue du salut, évidemment] de ses actions et de ses pensées, enfin, la perte du temps que Dieu lui avait donné pour l'adorer » (vm).LJI a aimé le bonheur, envie « une fortune avantageuse, une réputation glorieuse, une__santé rqbjjste ». parce qu'elles lui permettaient « de s'abanàrbnner~~avec moins de retenue, dans l'abondance des délices de la vie et d'en mieux goûter les plaisirs » (i\). Son cœur était « rempli des idées, des soins, des inquiétudes et des attachements du monde » (iv) et le monde « a été l'objet de ses délices » (v). En effet, la situation du père de Pascal était devenue assez brillante pour que son fils fût davantage porté aux distractions profanes, et se laissât un peu séduire au monde. Etienne Pascal avait été nommé intendant pour les tailles, en Normandie, conjointement avec M. de Paris. On sait quelle était la presque omnipotence des intendants en province, et quel personnage ils y jouaient. Ajoutons que les deux intendants, à partir de 1643, exercèrent un pouvoir extraordinaire en raison de la révolte des Va-nu-pieds et que le terrible cardinal de Richelieu avait montré pour le père de Pascal une indulgence rare l, puis une bienveillance flatteuse. Aussi devait-il compter parmi les notables de Rouen, et avoir des relations avec la plus haute société : dans l'affaire du frère Saint-Ange, nous voyons Pascal en visite chez des conseillers du parlement et lié avec des jeunes gens de la noblesse de robe. La famille avait donc des idées profanes : c'est alors que Gilberte épousa son cousin Périer, et il ne semble pas qu'en cette occasion personne se soit fait les scrupules que se feront plus tard et Port-Royal, et Pascal, et M"" Périer elle-même. Ainsi, Pascal, jeune, heureux, « parfaitement beau ' ». fier de la prospérité de sa maison, appuvé sur la protection du tout puissant cardinal, ouvrait son âme à l'espérance et à la vie.
D'ailleurs, il n'avait pas seulement toutes les faveurs de la fortune, il avait déjà la gloire. Le bruit de ses étonnantes aptitudes scientifiques s'était répandu, cl Descartes lui-même - si prompt du reste à s'inquiéter — en avait pris ombrage. Il persistait a à soutenir que le Traité des sections coniques ne pouvait pas être du jeune Pascal, mais que son père, le véritable auteur, lui en cédait sans doute l'honneur, par amour paternel. Du moins, l'invention de la Machine arithmétique ne fut pas contestée au jeune homme. (Test pour aider son père dans « les calculs infinis » que lui imposait la tenue des livres, qu'il en avait conçu l'idée : et, pour parachever son invention, il se donna une peine hors de proportion assurément avec l'utilité qu'on en peut retirer.
Cette recherche passionnée, qui ruine sa santé déjà ébranlée, cette obsti-
1 11 lui avait pardonné ses protestations contre les suppressions des rentes de î'Hôtel-de-Ville (ci Lettres, opuscules, p. 440, note). ■ Lettre au P. Mersenne.
nation à triompher des difficultés théoriques ou matérielles; des atteintes de la maladie, ou des maladresses des ouvriers, nous donnent un trait important du caractère de Pascal. Toute sa vie, il se jettera avec le même élan dans la voie qu'il vient de découvrir, il luttera contre la nature, contre les autres, contre lui-même, tant qu'il n'aura pas atteint le but qu'il « cherche en gémissant » ou réalisé l'idéal qu'il a rêvé. Pour le moment (1645), il est tout géomètre, et il place au premier rang cette « véritable science, qui, par une préférence toute particulière, a l'avantage de ne rien enseigner qu'elle ne démontre '. » Ce n'est pas tout : à cette date, son ardeur pour la science est encore excitée par l'amour de la gloire. Sa Machine enfin achevée, il se hâte d'en rendre la description publique, afin que tous la connaissent et sachent « qu'elle est le coup d'essai d'un jeune homme de vingt ans l. » Ce n'est rien moins qu'un personnage illustre comme le chancelier Seguier qu'il choisit, pour lui dédier sa découverte. Et, dans son Avis à ceux qui verront la Machine arithmétique, rien n'est plus curieux que la fierté avec laquelle il énumère soigneusement les difficultés qu'il a vaincues, si ce n'est l'emportement avec lequel il se plaint que des ouvriers maladroits, en construisant de mauvaises machines, discréditent la sienne et compromettent sa gloire. C'est bien la marque de ce goût de l'excellence, cupido excellendi, dont M"" Périer nous apprend que plus tard il se défendait attentivement.
Ainsi, dans cette première période de sa vie, l'amour de la science et l'amour de la gloire captivaient toutes les puissances de son âme, et la religion, réduite à un rôle effacé, n'occupait qu'une place secondaire dans sa pensée et dans ses actions. « Il était bien éloigné de Dieu, dit l'austère historien de Port-Royal, puisqu'il aimait les divertissements qui ne peuvent s'accorder avec son esprit 2. »
La première « conversion » au jansénisme : nature, circonstances, causes. — Les écrits jansénistes : Prière sur le bon usage des maladies. Lettre sur la mort, lettres, etc. — L'affaire Saint-Ange. — Travaux, découvertes, polémiques scientifiques. — Le jansénisme et les études profanes.
C'est dans le courant de l'année 1646 qu'eut lieu ce qu'on appelle la première conversion » de Pascal. Cette expression est universellement admise et comme consacrée par la longue habitude de tous ceux qui ont parlé de lui : mais il importe d'en bien éclaircir le sens. Nous savons assez exactement ce qu'il
1 Dédicace au chancelier Seguier, 164.S.
'-' Histoire générale de Port-Royal, 'l'orne III.
, était avant et ce qu'il fut après la première conversion : le mot ne risque donc pas y ici de nous induire en erreur ; au contraire, les années mondaines qui ont précédé
\y la seconde, nous sont mal connues; et, à prendre le terme dans sa signification ■\t>7 ordinaire, nous pourrions en tirer des conclusions excessives sur cette période obscure. j-- *~l
Dans une conversion, Ll'intelli«ence joue un rôk\J puisque la vérité d'une ^y doctrine, et la fausseté d'une autre sont saisi£s__p ax l'esprit : la sensibilité en joue un aussi, puisque des mobiles affectifs peuvent avoir déterminé ou favorisé Padhésion de l'intelligence; la valonté enfin joue le sien, puisque le converti doit \C Sf \) conformer désormais sa vie à sa nouvelle foi. Or, pour nous, c'est avant tout <- \% ce qu'il v &d'intellectuel dans une conversion, qui la constitue à proprement parler : on se convertit quand on change de croyance, quand on passe d'une doctrinerhétérodoxetau delà négation de toute doctrine religieuse, à une doctrine ■ orthofjovp Il n'en est pas toujours de même au XVII"" siècle. Sans doute, on v parle de la « conversion » de Turenne. et la grande affaire du siècle finissant sera la « conversion » des protestants. Mais, dans bien des cas, le mot a une portée de beaucoup plus restreinte. Se convertir alors, ce n'est plus changer de croyance, c'est revenir pour s'y attacher plus fermement à une doctrine quelque peu délaissée, c'est se dégager de la vie du monde, pour renaître à la vie chrétienne. M'"c de Longueville, Mmc de Sablé, M"c de la Vallière se sont « converties » : or, si elles avaient commis des fautes retentissantes, enfreint les lois de la morale et de la religion, elles ne s'étaient point abandonnées à une impiété systématique: •c'est donc uniquement la réforme de leurs mœurs que l'on veut désigner par ce mot. A plus forte raison en sera-t-il de même de Pascal : il n'a pas à se reprocher de pareils écarts de conduite, il s'est tout au plus laissé aller à une certaine pndifférence religieuseTlil n'y a pas là matière à une abjuration, à une conversion
véritable. ^ .
Ajoutons que ceux qui ont les premiers employé cette expression étaient des jansénistes : et les jansénistes avouent leur vocabulaire à eux. Le jansénisme ayant tous les caractères d'une (jjectej par le petit nombre des fidèles, par les soupçons qu'il excitait et les persécutions qu'il avait à subir, par les voies mystérieuses d.ont il était contraint d'user, par l'opposition tranchée qu'il voyait entre la pureté de ses doctrines, et la corruption des dogmes dans l'Eglise, par l'ausiérité morale qu'il affichait, était facilement porté à se servir de bien grands mots. Pris individuellement, chacun v était humble, car une foi sincère lui en faisait un devoir; mais M en est un peu de l'humilité dans les sectes, comme de la pauvreté dans les ordres mendiants : tous les membres de l'ordre méprisent réellement les richesses, pour leur propre compte, mais ils les recherchent pour le compte de la société: et., le désintéressement qu'ils se reconnaissent, le sentiment du devoir auquel ils se croient liés, un reste d'amour-propre caché sous la forme de l'esprit de oorps, les rendent d'autant plus hardis dans cette poursuite qu'ils s'} livrent en toute sûreté de conscience. Ainsi, le janséniste, reportant sur le petit troupeau dont il fait partie tout l'amour-propre dont il se dépouille, convaincu de
posséder lui et les siens la vérité absolue, est poussé à exagérer en paroles la distance qui le sépare de ceux qui ne sont pas fidèles et à transformer des nuances de doctrine en des oppositions violentes. Toutes les sectes qui ont la prétention de réformer le monde en sont là: et les termes si forts qu'emploient les jansénistes ne doivent pas plus être pris à la lettre que les exagérations des puritains par exemple. La conversion de Pascal aura donc consisté à passer d'une tiédeur respectueuse au zèle enflammé des stoïciens du christianisme : mais cette transformation s'est faite dans le sein de PEglise, et il n'a pas eu à y rentrer, puisqu'il n'en était pas sorti.
On connaît les circonstances de cette conversion. Etienne Pascal, au mois de janvier 1646, s'était démis la cuisse en tombant sur la glace. Il eut recours à deux gentilshommes du pays, La Boutejllerie et Deslandes, tous deux disciples du curé janséniste de Rouen, Guillebert, et devenus guérisseurs assez habiles, en soignant les pauvres. Ils s'installèrent pendant trois mois chez lui, et y répandirent la bonne parole de la doctrine nouvelle. « On voulut lire les livres de piété qu'ils lisaient, afin de s'instruire de la religion comme ils l'étaient. Ce fut ainsi que la famille de Pascal commença à prendre connaissance des ouvrages de Jansenius (par la lecture du Discours sur la Réformation de l'homme intérieur, dont il est l'auteur), de ceux de M.^de Saint-CyrajTJjde JVLArnauld et d'autres de ce genre dont la lecture ne fit qu'augmenter le désir qu'ils avaient de se donner à Dieu '. » C'est alors que Pascal prit la résolution « de ne vivre que pour Dieu, et de n'avoir point d'autre objet que lui 2. » Son esprit de géomètre fut frappé de la logique du raisonnement janséniste ij^austérité de cette doctrine qui lui offrait la joie sombre du sacrifice a séduit son àme emportée; et il l'a embrassée avec d'autant plus d'ardeur que son imagination avait été déjà ébranlée et sa sensibilité surexcitée par les atteintes de la maladie?}
En effet, la santé de Pascal était alors gravement compromise. Dès son enfance déjà, il avait dû être assez débile, puisque l'on crut à un sort jeté sur lui. Plus tard, son travail incessant, son application exclusive aux matières ardues de la science l'affaiblirent encore ; et lui-même déclare qu'à partir de dix-huit ans il ne passa plus un jour sans douleur. A cela vint s'ajouter la fatigue extrême que lui causèrent l'invention et l'exécution de sa Machine arithmétique. Il fut atteint alors d'une paralysie qui le tenait « depuis la ceinture jusqu'en bas :: », il ne pouvait marcher sans béquilles : ses jambes et ses pieds restaient inertes, froids et comme morts. Jusqu'au temps de sa vie mondaine, il fut sous le coup de cette maladie. En 1648, il dut aller se faire soigner à Paris, et dans sa Lettre à Jacqueline, du 24 janvier, il se plaint « que son indisposition l'empêche d'écrire, et qu'il ait peu d'heures de loisir et de santé. » Lui qui s'était ouvert si naturellement aux joies du monde, on voit quel désespoir lui eussent causé ses infirmités
1 Histoire générale de Port-Royal. Tome III.
2 Mme périer. Vie de Biaise Pascal.
'■'• Lettres, opuscules, etc. Mémoire de Marguerite Périer, p. 451;.
continuelles sans le secours de sa foi : mais elle avait saisi son esprit et rempli son cœur ; elle le consolait de ces disgrâces en les lui montrant comme une faveur toute spéciale, la marque de la prédestination et un effet de la miséricorde de Dieu pour lui.
C'est le témoignage de Pascal lui-même, qui nous permet d'affirmer que sa maladie est pour beaucoup dans sa conversion. Dans la Prière sur le bon usage des maladies, il rappelle «les maux qu'il souffre et ceux qui le menacent », et il invoque comme un titre auprès de Dieu « les plaies que la main de Dieu lui a faites » (ix). 11 lui semble, pour ainsi dire, que ces souffrances lui donnent des d)-oits et qu'il y a comme un compte ouvert entre Dieu et lui. Oui, c'est par pure bonté que son Créateur l'a mis « dans l'incapacité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du monde ». qu'il a « détruit à son égard toutes choses dans l'affaiblissement où il l'a réduit ». qu'il l'a « plongé dans cette espèce de mort, séparé du monde, dénué de tous les objets de ses attachements », pour le retirer «. de l'usage criminel et délicieux du monde » (ni). Mais il est juste alors que Dieu achève son œuvre : « Il ne l'a pas laissé languir sans consolation dans les souffrances naturelles»: qu'il ne l'abandonne donc point «aux douleurs de la nature, sans les consolations de l'Esprit divin ». qu'il « console maintenant et adoucisse ces souffrances par la grâce de son Fils unique » pour le combler enfin « d'une béatitude toute pure, dans la gloire de son Fils unique » (ix). Bien significatifs encore sont le ton de résignation de la fin, et la prière touchante qui y est faite au Souverain Maître de disposer le cœur et la volonté de Pascal à la souffrance.
LSes douleurs excessives ne lui arrachent pas seulement des plaintes, mais encore elles prédisposent son âme à la foi. Elles ont fortifié en lui cette conviction qu'il doit être récompensé. Elles lui ont en quelque sorte persuadé (bien que cette idée /ne s'accorde pas avec la gratuité de la grâce) que Dieu serait injuste s'il ne lui
1 envoyait point des grâces particulières, et que, par suite, le jansénisme où il Rengage est la vraie, la seule vraie doctrine.
Il fut donc le « premier touché », mais il entraîna vite toute sa famille a sa suite. « Il eut, dit Marguerite Périer, assez de peine à faire comprendre à Jacqueline qu'elle ne pouvait allier deux choses aussi contraires, l'esprit du monde qu'elle aimait, et celui de la piété qu'elle commençait à goûter, qu'il ' n'était pas possible, selon l'Evangile, de servir en même temps Dieu et le monde... Enfin, il réussit, par ses discours et par ses exemples, à lui persuader de ne plus penser qu'à Dieu ; dont [ce dont| elle lui témoigna toujours une grande reconnaissance, se regardant comme sa fille. » Dès lors, elle ne se conduisit que d'après ses avis, et c'est par son conseil, qu'elle refusa un beau mariage, et qu'elle songea plus tard à entrer en religion. C'est aussi Pascal qui « convertit » son père, son autre sieur et son beau-frère à la fin de cette même année 1646. La ferveur de sa
^ foi était contagieuse et lui donnait sur ses proches un ascendant irrésistible.
x Le fond du jansénisme, on le sait, c"e^t l'importance donnée aux deux
dogmes de la tache originelle et de la grâce.y La nature, pour un janséniste, est absolument corrompue/Jet, par elle-même, fne saurait tendre qu'au mail: les
1 instincts de l'homme sont perversj sa raison__mi puissante à découvrir la vérité, sa volonté dépj^vée. C'est par un don purement gratuit de Dieu que l'homme est remis au rang pour lequel il était fait et dont il est déchu : Dieu seul lui montre la vérité et lui donne la foi, Dieu seul lui montre le bien et lui donne la force de l'accomplir. Encore s'est-il réservé le droit d'élire qui il lui plaît : c'est à son gré, par une sorte de caprice, qu'il prédestine invinciblement les hommes ou au salut, ou au malheur éternel. Telles sont bien les idées qu'expriment tous les écrits de Pascal à cette époque : la Prière sur le bon usage des maladies, et quelques Lettres à Jacqueline et à Mmt Périer. Ajoutons-y la Lettre sur la mort de son père, qui, bien que postérieure de quelques années et datant de sa vie mondaine, est pleine des mêmes croyances, réapparues en lui sous le coup de la douleur.
« Heureux, s'écrie Pascal, dans la Prière sur le bon usage des maladies, heureux ceux qui, avec une liberté entière et une pente invincible de leur volonté. aiment parfaitement et librement ce qu'ils sont obligés d'aimer nécessairement. » (v): et il reconnaît humblement, que tout ce çj tril a tiehnn en lni.J niyient de- Dieu seul, « car les mouvements naturels de son cœur, seportanj ïers les créatures
ou vers lui-même, ne peuvent jjjrjrriter le Seigneur. » (vi) : « ni la maladie, ni la santé, ni les discours, ni les livres, ni les Ecritures sacrées, ni l'Evangile, ni les mystères les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni les mortifications, ni les miracles, ni l'usage des Sacrements, ni le sacrifice du Corps de Jésus-Christ, ni tous les efforts de l'homme, ni ceux de tout le monde ensemble ne peuvent rien du tout^i Dieu n'accompagne toutes ces choses d'une assistance tout extraordinaire defsa grâcej» (iv), car « le monde est naturellement l'objet des
• délices de l'homme, bien qu'il sente qu'il ne peut aimer le monde sans déplaire à Dieu, sans se nuire et sans se déshonorer » (v). L'idée de la corruption profonde de l'homme, de la perversité du monde, de la distinction arbitraire des élus et des réprouvés, de la toute puissance de la grâce, voilà, avec des cris de douleur et d'humbles remerciements, toute cette longue prière.
Nous retrouvons les mêmes principes rigides et la même ferveur dans les lettres que Pascal écrivit de Paris à sa sœur Jacqueline en janvier 1648 et que Jacqueline et Pascal écrivirent à M"" Périer aux mois d'avril et de novembre de la même année '. On sait que Pascal et Jacqueline, en ce moment à Paris, suivaient régulièrement les sermons de Singlin, et avaient des relations étroites avec Port- Royal. Selon Pascal, « il n'est point de crime qui ne soit plus injurieux pour Dieu.
\ et plus détestable que d'aimer souverainement les créatures »: et ils ne sont « véritablement parents », Gilberte, Jacqueline et lui, que depuis le jour où ils ont été unis par la grâce. (Avril.) On ne peut, suivant lui, apercevoir « les moyens de salut sans une lumière surnaturelle » (avril) : et la seule manière de les connaître, c'est « de les connaître par le mouvement intérieur de Dieu » : par conséquent, remercier les hommes qui se sont entremis pour faire connaître la vérité, c'est
1 Edition Faugëre. Tome I.
« former une petite opposition à la vue de Dieu ». (Novembre.) Mais c*est peutêtre la lettre du mois de janvier qui nous peint le mieux la vivacité des sentiments religieux dont il était enflammé. Il y encourage Jacqueline à « la continuation du grand dessein » que Dieu lui a inspiré, c'est-à-dire à entrer en religion, et nous le saisissons là dans toute la ferveur de son prosélytisme. Il ne se contente pas d'avoir amené sa sœur au jansénisme, il veut encore la pousser plus loin dans la voie de la perfection. La vie religieuse lui semble la seule digne d'une âme à qui Dieu a révélé sa vérité.
La Lettre sur la mort de son père respire d'un bout à l'autre les mêmes sentiments : mépris de la vie, car « tout ce qui est dans les hommes est abominable » ; soumission aux décrets de la Providence, car « Dieu n'a pas abandonné ses élus au caprice et au hasard » : défiance de la nature, car « elle nous tente continuellement, et l'appétit concupiscible désire souvent » : espoir en la grâce de Dieu, car « sans Lui, nous ne pouvons rien faire, et ses plus saintes paroles ne prennent point en nous » : enfin, un effort effrayant pour se détacher des sentiments naturels, pour considérer la mort d'un père « comme une suite indispensable, inévitable, juste, sainte, utile au bien de l'Eglise et à l'exaltation de la grandeur de Dieu, d'un arrêt de sa Providence », pour « vouloir avec Lui, en Lui, et pour Lui, la chose qu'il a voulue ». Et pourtant, Pascal n'est pas encore arrivé au détachement austère de la dernière période de sa vie : il semble que de temps en temps sa volonté fléchisse, et que sa voix faiblisse dans la récitation de ces durs conseils, quand il invite ses sœurs à reporter chacune sur l'autre et sur lui l'amour qu'ils avaient pour leur père et à « hériter de l'affection qu'il leur portait, pour s'aimer encore plus cordialement s'il est possible ».
Nous avons une autre preuve de l'ardeur de ses croyances, dans l'affaire de Jacques Forton, dit Saint-Ange (février-avril 1647). Cet ancien religieux '. conversant avec quelques jeunes gens, avait soutenu, entre autres thèses suspectes : « qu'un esprit vigoureux peut, sans la foi, parvenir par son raisonnement à la connaissance de tous les mystères de la religion, que la foi n'est, aux faibles,
qu'un supplément au défaut de leur raisonnement, etc » Ces opinions devaient
évidemment révolter l'esprit de Pascal : elles contredisaient cette séparation de la raison et de la foi qui lui était si chère ; et rendaient inutile l'intervention de la grâce, pour la conversion des hommes. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il se soit opposé de tout son pouvoir à la propagation de ces doctrines et qu'il ait poursuivi ànrement Saint-Ange jusqu'à que ce dernier les eût désavouées. Il est même curieux de voir combien son zèle dépassa celui de J.-P. Camus, évêque de Belley, et suppléant de Mgr de Harlay ; l'archevêque de Rouen paraît presque avoir eu peur de Pascal, et il semble, à vrai dire, plus désireux de le satisfaire que personnellement préoccupé de cette hérésie. Il est bien certain, du reste, que,
1 Cf C11. Urbain. Un épisode de la vie de J.-P. Camus et de Pascal. Revue d'histoire littéraire. i5 janvier 1 8 g 5 . Cet article complète celui de Cousin sur le même sujet. Bibliothèque de l Ecole des Chartes, 7 octobre 1843.
comme le dit sa sœur, Pascal s'est proposé uniquement de « détromper Fr. Saint-Ange lui-même, et de l'empêcher de séduire les jeunes gens », et la sincérité de son désintéressement doit un peu excuser le trop grand acharnement qu'il mit dans cette affaire. Le sentiment du devoir qui le rend ici persécuteur, est le même qui plus tard fera de lui un martyr.
Ce n'est point cependant qu'il en fût déjà à mépriser entièrement la raison. S'il niait qu'elle eut assez d'autorité dans les matières de la foi, il en reconnaissait du moins la puissance dans le domaine qui lui appartient, et la regardait même comme un auxiliaire quelquefois utile de la foi. Il soutenait à M. Rebours, disciple de Saint-Cyran, « que l'on peut, suivant les principes mêmes du sens commun, démontrer beaucoup de choses que les adversaires disent lui être contraires, et que le raisonnement bien conduit portait à /es croire quoiqu'il faille les croire sans l'aide du raisonnement '. » Tout en la maintenant à la seconde place, il n'anéantissait donc pas encore la raison en face de la foi. ..... — Si d'ailleurs il n'adoptait pas les principes du cartésianisme, toujours est-il
Îiu'il continuait d'en appliquer la méthode. Sans doute, il est opposé à la <. matière subtile » de ppsrarips. mais dans )'cnxcevii£-^uIil ont avor le philosophe au mois de septernbre 1647, '' sen attira cet éloge « qu'il parlait avec raiscm a » et qu'on avait plaisir à discuter avec lui. De plus, dans tout le cours de sa polémique avec le P. Noël, il emploie une méthode et professe des principes tout cartésiens : - - l'indépendance de la raison dans la science et dans l'étude des ptiénomènes naturels jj* Nous réservons pour les mystères de la foi que le Saint- Esprit lui-même nous a révélés cette soumission d'esjrir qui porte notre croyance à des mystères cachés aux sens et à la raison » — la seule autorifé de i évidence :
« Oji jiÊ__d^rtr--j«fftai^__p orter __u n jugement décisif que ce que l'on affirme ne
irement et si distinctement de soi-même aux~sens et à la raison.....
q-trOnap pelle
pat
que l'esprit n'ait aucun moyen de d^î^tèTT^e sa~reTFItïïde~Xet ces
axiomes ) ou qu'il ne se déduise par des conséquences infaillibles et nécessaires
des axiomes, etc. » — et par suite le rejet de toute autre autorité sinon en matière d'histoire ou de foi : « Sur les sujets de cette matière, nous ne faisons aucun
fondement sur les autorités nous n'y avons nul égard que dans les matières
historiques. » Et il le répète encore dans son Récit d'expériences sur l'équilibre des liqueurs : « Il n'est pas permis de nous départir légèrement des maximes que nous tenons de l'antiquité, si nous n'y sommes obligés par des preuves indubitables et invincibles. Mais, dans ce cas, je tiens que ce serait une extrême faiblesse de s'en faire le moindre scrupule. » Voilà certes des professions de foi qui ne sont pas d'un pyrrhonien, ni d'un ennemi de la raison.
Il y a même une contradiction singulière entre les préceptes du jansénisme et son amour pour la science, comme entre les affirmations de Marguerite Périer, et la vérité des faits. Dans tous ses écrits, et notamment dans son traité : De la
1 Lettre à Jacqueline, 1 janvier 1648.
'-' Lettres, opuscules, etc. Lettre de Jacqueline, 25 septembre, p. 3 1 o.
Reformât ion de l'homme intérieur, que Pascal avait lu, nous dit-on. Jansénius attaque très vivement les trois concupiscences et, entre autres, la concupiscence du savoir, libido sciendi. 11 y blâme «cette recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour l&s savoir seulement»; car » lorsque nous sommes revenus à nous-mêmes, e: que nous nous élevons pour contempler cette beauté incomparable de la vérité éternelle, où réside la connaissance certaine et salutaire de toutes les choses, cette multitude d'images et de fantômes, dont la vanité a rempli notre esprit et notre cœur, nous attaque et nous porte en bas. » De son côté, Marguerite Périer écrit : « [Pascal] comprit que la religion chrétienne oblige à ne vivre que pour Dieu, à ne rechercher que lui. à ne travailler que pour lui
plaire Il résolut de terminer les curieuses recherches auxquelles il s'était
appliqué tout entier jusqu'alors, pour ne penser qu'à l'unique chose que Jésus- Christ appelle nécessaire. "Il ne lit plus d'autre étude que celle de la religion. »J Or, dans cette période de ferveur, où il aurait dû ne pas s'occuper, et où l'on nous dit qu'il ne s'est pas occupé des sciences, nous le voyons, au contraire, v travailler sans cesse. En 1646, il répèle à Rouen, avec M. Petit, les expériences que Torricelli avait faites en Italie et prouve la pesanteur de l'air: -- et c'est l'année de sa conversion, lui 1647, '' publie ses Nouvelles expériences sur le ride, il a des entrevues et des discussions scientifiques avec .Descartes, il soutient une polémique avec le P. Noël, il entretient Le Pailleur de ses théories sur le vide, il prie M. Périer de faire des expériences sur le Puy-de-Dôme: — et c'est l'année où il donne libre carrière à l'intempérance de son zèle contre le frère Saint-Ange, l'année où, probablement, il écrit la Prière sur le bon usage des maladies. En 1648, il est toujours en discussion avec le P. Noël, il s'occupe des expériences dont son beau-frère lui a enfin transmis la relation, il publie son Récit de quelques expériences sur l'équilibre des liqueurs : — et c'est l'année où il écrit à ses sœurs des lettres qui respirent un tel détachement du monde, où il accompagne Jacqueline aux sermons de Singlin et se met en relations directes avec Port-Royal, l'année où il pousse sa sœur au couvent et se charge de demander lui-même l'autorisation paternelle. Ajoutons que de 1647 à iG5i, il travaille à son Traité du Vide dont il nous reste un fragment de préface, qu'il continue à perfectionner la Machine arithmétique, et qu'il obtient, en 1049, un privilège royal, pour s'en réserver la gloire et le profit exclusifs, lu non seulement il s'occupe de sciences: mais on dirait qu'il s'y donne tout entier ' : il était d'ailleurs difficile qu'il en tut autrement, avec le caractère ardent que signalent chez lui tous ceux qui l'ont connu. On sait quelle vivacité de ton atteignit sa polémique avec le P. Noël, et quelle force il mit à soutenir ses idées qui sont aussi celles de Descartes et des savants modernes. Enfin, dans sa Lettre
1 Lisez la Préface du Récit des expériences sur le vide et remarquez combien s'y montre l'orgueil de sa découverte.
à Le Pailleur sur le même sujet, il use parfois d'une ironie 1 qui annonce par avance les Provinciales et qui prouve du moins l'importance extrême qu'il attachait à ces études.
Comment expliquer ces contradictions ? Je crois d'abord que le témoignage de Marguerite Périer doit être en partie rejeté : quand elle dit que, dès sa première conversion. « il ne fit plus d'autre étude que celle de la religion », évidemment elle se trompe. Il en est de même de M"" Périer qui écrit : « Dès ce temps-là. il renonça à toutes les autres connaissances pour s'attacher uniquement à l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire. » Elles n'ont pas exactement observé la différence des temps et ont attribué à cette première conversion un caractère que la seconde a eu seule. C'est à partir de 1 656, après l'extase, après le miracle, flque Pascal a définitivement méprisé la science et projeté d'écrire « contre ceux 'qui approfondissent trop les sciences 2 ». Jusque-là, il aura cru pouvoir concilier la recherche des vérités scientifiques avec ses croyances religieuses, comme il conciliait la raison et la foi. Il ne se sera pas plus fait de scrupule d'étudier les lois de la nature, quoique janséniste, que son ami le janséniste Domat ne s'en est fait d'étudier les lois civiles. Il n'aura pas poussé jusqu'au bout la logique de ses doctrines, et il se sera refusé à voir les conséquences extrêmes, et pénibles pour lui, de ses principes étroits. Ou bien, peut-être croyait-il déjà à l'inutilité des sciences et comprenait-il l'opposition qu'il y a entre le jansénisme pur et la curiosité profane, mais sans pouvoir résister au démon de la géométrie et de la physique, à l'amour
1 « Comme une grande suite de belles choses devient ennuyeuse par sa propre longueur, je crois que le P. Noël s'est ici lassé d'en avoir tant produit : et que, prévoyant un pareil ennui à ceux qui les auraient vues, il a voulu descendre d'un style plus grave dqns un moins sérieux, pour les délasser par cette raillerie, afin qu'après leur avoir fourni tant de choses qui exigeaient une admiration pénible, il leur donnât par charité un sujet de divertissement. J'ai senti le premier l'effet de cette bonté, et ceux qui verront sa lettre ensuite l'éprouveront de même : car il n'y a personne, qui. après avoir lu ce que je lui avais écrit, ne rie des conséquences qu'il en tire, et de ces antithèses opposées avec tant de justesse qu'il est aisé de voir qu'il s'est bien plus étudié à rendre ses termes contraires les uns aux autres, que conformes à la raison et à la vérité. » Et plus loin : « Voilà quelle est sa seconde pensée : et quoiqu'il semble qu'il y ait peu de différence entre cette matière et celle qu'il y plaçait dans sa première lettre, elle est néanmoins plus grande qu'il ne paraît. Voici en quoi. Dans sa première pensée, la nature abhorrait le vide et en faisait ressentir l'horreur: dans la seconde, la nature ne donne aucune marque de l'horreur qu'elle a pour le vide et ne fait aucune chose pour l'éviter. Dans la première, il établissait une adhérence mutuelle entre tous les corps de la nature: dans la seconde, il ôte toute cette adhérence et tout le désir d'union. Dans la première, il donnait une faculté attractive à cette matière subtile: dans la deuxième, il abolit toute cette attraction active et passive. Enfin, il lui donnait beaucoup de propriétés dans sa première, dont il la frustre dans la deuxième : si bien que. s'il y a quelques degrés pour tomber dans le néant, elle est maintenant au plus proche, et il semble qu'il n'y ait que quelques restes de préoccupation [c'est à dire de prévention] qui l'empêche de l'y précipiter. »
2 Cl" Pensée , 942.
invincible pour la science dont il était dominé. Il a parlé quelque part * des
preuves métaphysiques « qui frappent peu et qui ne servent aux hommes que
dans l'instant qu'ils voient la démonstration, car, une heure après, ils craignent
de s'être trompés ». Peut-être en est-il de même de son mépris systématique pour
les sciences. Quand il lisait Jansénius, quand il écoutait Singlin. quand, sous le
coup de la souffrance, il écrivait sa Prière sur le bon usage des maladies, alors
certes il méprisait bien sincèrement !a science. Mais, une fois ces moments
L d'ardeur passés, après quelque intervalle écoulé, l'exemple de son père moins
rigide que lui, les lettres des savants ses correspondants, la nouveauté des théories
' proposées, l'étrangeté des faits récemment découverts, l'originalité d'un problème.
tout cela le tentait, sollicitait invinciblement son esprit (comme le fit plus tard la
[Roulette]k une époque cependant où il était bien désabusé), et il se laissait aller à
s'occuper de la science, se flattant peut-être que c'était la dernière fois.
Mais que l'on adopte l'une ou l'autre de ces hypothèses, un fait reste certain : son jansénisme, si fervent qu'il put être, n'avait pas encore pénétré jusqu'à la partie la plus intime de son àme ; Pascal ne l'avait pas converti pour ainsi dire en son sang et en sa chair ; tout au fond de son cœur, la jeunesse, la nature, les instincts irrésistibles de l'homme s'agitaient sourdement. En dépit de ses efforts, il n'était point parvenu à cet idéal que, dans son exagération passionnée, il appellq T « abêtissement »^ Et c'est pour cela qu'il a pu pendant quelque temps encore échapper à la contrainte de ses théories : il y a en lui quelque chose qui répugne à mourir au monde, et avant la dernière et définitive victoire de sa volonté, son cœur veut un moment s'épanouir et Ileurir à la vie.
Période mondaine. — Pascal en Auvergne. — Liaison avec le duc de Roanne^ : éludes et travaux scientifiques. — Liaison avec le chevalier de Méré :[le monde et les lettres j la rhétorique de Pascal: le Discours sur les passions de l'amour. — Le « libertinage » au XVIIme siècle : alliédissemenl du sentiment religieux de Pascal.
En effet, tout engagé qu'il ail paru un moment dans la voie du salut, il
ne laissa point cependant de revenir peu à peu au monde. Il se détendit quelque
[peu- de la sévérité de ses principes et de la rigidité de sa conduite; comme dit
plus tard le recueil d'Utrecht « il regarda un peu derrière lui ». « L'application
1 Cf Pensée, 544.
XW1I1
prodigieuse qu'il avait donnée aux sciences lui avait causé diverses incommodités.
qui engagèrent les médecins à lui ordonner de quitter toute étude 11 s'engagea
insensiblement à revoir le monde, à jouer, à se divertir pour passer le temps l. » C'est là une des périodes les plus intéressantes de la vie de Pascal et dont la pleine connaissance jetterait un grand jour et sur le reste de sa vie et sur ses écrits. Suivant l'idée que l'on se fait de son genre de vie entre 1649 et 1654, on est en effet porté à retrouver dans les Pensées une inspiration toute différente : on v voit ou la démarche suprême d'un sceptique, effrayé du néant où il s'égare et qui recourt désespérément à la foi, ou la conversion d'un « libertin ■», ou un simple retour à la ferveur janséniste après un instant d'attiédissement de la foi et de sécheresse de cœur. Et ce qu'on lit, ce qu'on croit deviner dans les phrases inachevées et entre les lignes des Pensées, varie naturellement suivant que l'on admet l'un ou l'autre. Ce qui rend la question plus difficile, c'est qu'il nous reste de lui peu d'écrits authentiques, dans lesquels nous puissions retrouver l'état de son esprit et de ses croyances à cette époque : nous en sommes réduits au témoignage de ses deux sœurs. Or, si le jansénisme plus tendre de M"" Périer la pousse à jeter un voile sur les erreurs de son frère mort, le jansénisme intransigeant de Sœur Euphémie la pousse au contraire à user de bien grands mots en parlant de ses égarements. Toutes deux sont donc un peu suspectes et la vérité doit être entre les atténuations de l'une et les exagérations de l'autre.
C'est par degrés que Pascal en vint au point d'inspirer de si vives inquiétudes à sa sœur Jacqueline. Son zèle a même dû commencer à se relâcher du vivant et du consentement de leur père, tout janséniste que fût ce dernier. Etienne Pascal avait appris avec un mélange de joie chrétienne et de douleur paternelle que sa fille voulait se faire religieuse. Ses sentiments de père furent les plus forts : il lui opposa un refus formel, blâma vivement Pascal d'avoir encouragé sa sœur, et s'efforça de les ramener tous deux à la vie de la société. Du mois de mai 1649 au mois de )uin l65o> i! emmena ses enfants en Auvergne. 11 espérait que, dans ce pays, où il avait beaucoup de parents et de relations, où il aurait beaucoup de visites à faire et à recevoir, ses enfants seraient contraints de vivre au milieu du monde et y reprendraient goût. Ses projets furent déçus par la fermeté de sa fille: elle suivit dès lors un régime tout monacal où se fortifia sa vocation 2 : mais ils réussirent du moins pour Biaise. Désœuvré, privé par l'ordre des médecins de ses occupations ordinaires, il se lança pour se distraire dans la société de Clermont. 11 y tint sa place parmi les beaux esprits de la ville, s'il faut en croire Fléchier qui nous le représente fort empressé auprès de la « Sapho du pays 8 ». Une fois de retour à Paris, il continua. Sans doute, le chagrin qu'il eût de la mort de son père, le ramena quelque temps aux pensées de l'ascétisme le plus austère. Mais cette mort le laissait seul puisque Gilberte était mariée et
1 M" Pkrier. Vie de Pascal.
- M"" Pkrier. Vie de Jacqueline.
:1 Mémoires sur les grands Jours d'Auvergne.
Lci <
que Jacqueline entrait à Port-Royal malgré les efforts qu'il faisait pour l'en empêcher. Il se laissa entraîner par son ennui et par ses amis, il s'abandonnl ,jj~ à l'élan de sa jeunesse trop tôt et trop violemment comprimée. UA*
Ce fut précisément dans cette année i65i, semble-t-il, qu'il entra en re\a-/?.^(\' j tions de plus en plus étroites avec le jeune juc de Roannezj Leur liaison fut n^ bientôt si intime qu'il eut une chambre à l'hôtel de son « cher ami ». qu'il l'accompagna dans un voyage à son gouvernement du Poitou \ et qu'il se crut plus tard obligé de lui demander permission, quand il voulut se retirer du monde. Par l'intermédiaire du duc. il se trouva introduit dans la société du chevalier de Méré, le grand maitre de la politesse, et le professeur des belles manières du temps, du joueur Miton. du « libertin » Des Barreaux, de la duchesse d'Aiguillon, et de .M"" de Sablé. Grâce aux uns et aux autres, le savant reparut Lçt le mondain apparut en lui./
Son amitié avec le duc de Roannez était née d'une communauté de goûts et d'études scientifiques. Les quelques mois de repos qu'il avait pris lui permirent de revenir à ses travaux. Son enthousiasme semble même s'accroître. Dans la Lettre qu'en r65o il adresse à la reine Christine en lui envovant sa Machine, il fait un magnifique éloge de la scienceL-U y compare le pouvoir des savants sur les esprits inférieurs à celui des rois sur leurs sujets, et ce n'est pas le pouvoir des rois qu'il met au premier rang : (« Ce second empire [des savants | me parait d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par Je mérite, au lieu que l'autre peut l'être par la naissance, ou par la fortune. » Pour le moment, il ne trouve rien à mettre au-dessus de la gloire de la science: le temps n'est pas venu encore, où il proclamera que la distance des corps aux esprits n'est rien en présence de la distance « infiniment plus infinie, des esprits à la charité », et où il abîmera la grandeur d'Archimède devant la sainteté de Jésus-Christ 2. En i65i, il écrit plusieurs lettres à M. de Ribeyre pour se défendre d'avoir dépouillé Torricelli de ses découvertes, et pour réfuter les thèses de quelques Jésuites qui l'en accusaient : il y annonce aussi qu'il a achevé le Traité sur le ride. En if>53. il compose ses traités De l'équilibre des liqueurs, et De la pesanteur de la masse de l'air. En 1*04, il présente dix Mémoires à l'Académie des sciences s. et entretient avec Fermât une discussion par lettres sur les jeux de hasard et le calcul des probabilités. Il était donc tout à la science.
D'ailleurs, le fragment que nous possédons de son Traité du vide nous montre le fort cartésienÇJI s'y occupe moins du vide en lui-même que de graves questions de méthode7 Comme Descartes, il met à part lajeligion et les faits surnaturels, mais proclame en tout le reste l'indépendance de la raison : comme
'Cl I Collet. Un fait inédit de la rie de Pascal.
2 Cf Pensées, 1 3 S.
:: La dédicace exacte est: Celeberrimœ Matheseos Academiœ Parisiensi. Car
Académie des sciences ne fut officiellement fondée qu'en 1 1><
lui, il affiche un certain dédain des études historiques et dénie toute valeur aux témoignages des anciens dans les choses d'observation et de raisonnement: il n'est pas jusqu'à ce passage obscur, sur « l'incertitude des choses les plus vraisemblables si elles ne sont pas comprises dans les Livres sacrés» qui ne paraisse correspondre à cette théorie de Descartes Lje principe de l'évidence « n'est assuré qu'à cause que Dieu est, ou existe ' »j Du reste, il n'y a pas là une simple rencontre d'opinions. Pascal, à cette époque, était bien un disciple de Descartes : « Descartes que vous estimez tant », lui dit Méré dans sa lettre. Et comme nous savons qu'il rejetait cependant certaines doctrines du philosophe (matière subtile, « manière d'expliquer toutes choses »), il apparaît que son admiration s'adresse surtout à la méthode rationnelle inaugurée par Descartes. Ce trait est à noter, car persistera : même chez l'auteur des Pe)isées,Fcontempteur de la science et de la philosophie^? on retrouvera les habitudes d'esprit du géomètre et du lctgicien.
Mais le grand avantage qu'il retira de ces liaisons, ce fut de faire son . apprentissage du monde. Jusqu'alors, en effet, il n'avait point eu d'occasions de se former à l'élégance et aux belles manières. A son premier séjour à Paris ( 1 63 1 -1639), il était bien jeune pour s'instruire du bel usage ; puis, Etienne Pascal, voyait plutôt les savants, gens de bonne compagnie mais de vie bourgeoise, que les courtisans ou les grands seigneurs, et sa disgrâce momentanée (1 638-i63g) n'était pas pour favoriser l'éducation mondaine de son fils. De seize à vingt-cinq ai/s (1639-1648), le jeune homme était resté à Rouen, fréquentant surtout chez les familles des conseillers du Parlement, que j'imagine peu au courant de la mode parisienne et des élégances du Louvre. Il était bien revenu à Paris pour y demeurer de r6q8 à 1649: mais il ne voyait alors que Port-Royal. Aussi ne nous étonnerons-nous pas qu'en débutant dans le monde il s'y soit montré à la fois trop géomètre et trop provincial. Dans la lettre fameuse qu'il lui a adressée. .Méré lui reproche en effet de causer comme on démontre, et de mettre ses idées ou les idées des autres en forme de théorème; et, dans le Traité de l'esprit où il semble bien faire allusion à Pascal, il le représente comme un grand mathématicien, mais « qui ne sait que cela » el « qui n'a pas les agréments du monde 2 ».
1 Discours de la méthode. Partie IV.
-' CI" Fr Collet, Un fait inédit de la vie de Pascal, Je crois hou de citer ici quelques passades importants de cette lettre de Méré. « Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout a fait désabusé et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant. Monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous le pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos longues démonstrations , qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements, tirés de ligne en ligne, vous empêchent d'abord d'entrer en des connaissances plus hautes, qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage, car lorsqu'on a l'esprit vif et les yeux lins. on remarque à la mine et à l'air des personnes qu'on voit quantité de choses qui
A cette époque donc, Pascal n'était pas encore cet « honnête homme » dont on ne peut dire « ni : il est mathématicien, ni : prédicateur, ni : éloquent: mais : il
peuvent beaucoup servir: et si vous demandiez, selon voire coutume, à celui qui sait profiter de ces sortes d'observations, sur quels principes elles sont fondées, peut-être vous dirait-il qu'il n'en sait rien, et que ce ne sont des preuves que pour lui. Vous croyez d'ailleurs que, pour avoir l'esprit juste et ne pas taire un faux raisonnement, il VQUS__suffit de suivre vos Jigiu-es sans j'ous en éh>igne>- : et je VOUS jure que ce n'est presque rien îiorT plus que cet art de raisonner par les règles, dont les petits esprits et les demi-savants t'ont tant de cas. Le plus difficile et le plus nécessaire pour cela dépend de pénétrer en quoi consistent les choses qui se présentent, soil qu'on veuille les opposer ou les comparer, ou les assembler ou les séparer, et dans les discours, en tirer, des conséquences bien justes. Vos nombres ni ce raisonnement artificiel ne l'ont pas connaître ce que les choses sont : il faut les étudier par une autre voie ; mais vous demeure-; toujours dans les erreurs où les fausses démonstrations de ta géométrie vous ont jeté, et je ne vous croirai point tout à fait guéri des mathématiques, tant que vous soutiendrez que ces petits corps, dont nous disputâmes l'autre
jour se peuvent diviser jusques à l'infini Je vous apprends que dès qu'il entre tant
soit peu d'infini dans une question, elle devient inexplicable, parce que l'esprit se trouble et <«e confond ; de sort^q.u'o« en trouve mieux la vérité par le sentiment naturel que par vos démonstrations .771 Vous savez que j'ai découvert dans les mathématiques des choses si rares que les plus savants des anciens n'en ont jamais rien dit, et desquelles les meilleurs mathématiciens d'Europe ont été surpris. Vous avez écrit sur mes inventions, aussi bien que M. Huguens [Huygens], M. de Fermât et tant d'autres qui les ont admirées. Vous devez juger par là que je ne conseille à personne de mépriser cette science, et. pour dire le vrai, elle peut servir pourvu qu'on ne s'y attache pas trop: car d'ordinaire ce qu'on y cherche si curieusement me parait inutile, et le temps qu'on y donne pourrait être mieux employé. Il me semble aussi que les raisons qu'on trouve en cette science, pour peu qu'elles soient obscures ou contre le sentiment, doivent rendre les conséquences qu'on en tire fort suspectes, surtout.
comme je l'ai dit. quand il s'y mêle de l'infini 11 faut se souvenir que le. bon sens
ne se trompe guère, et qu'à la réserve des choses surnaturelles, tout ce qui le choque
est taux Nous ignorons plusieurs choses dont nous" lie devons parler que douteuse-
ment, comme nous en connaissons beaucoup d'autres que nous pouvons décider :
doutons si la lune cause le tlux et le reflux de l'océan, si c'est la terre ou le ciel qui tourne, et si les plantes qu'on nomme sensitives ont du sentiment ; mais assurons que la neige nous éblouit, que le soleil nous éclaire et nous échauffe et que l'esprit
et l'honnêteté sont au-dessus de tout Du reste, vous espérez de connaître tout à
force d'étudier le monde, je veux dire le monde naturel, dans la simplicité qu'il a plu à Dieu de le créer; car. pour le monde artificiel qui dépend des institutions des hommes, vous le néglige-; à comparaison de l'autre et je vous en sais bon gré. Aussi je prends garde que les gens de ce monde artificiel ne se mettent pas en peine de l'autre, et. lorsqu'on leur en parle, c'est un langage qui les surprend. ,M;us je vous avertis qu'outre ce monde naturel qui tombe sous la connaissance des sens, il y,en a un aujtre invisible, et que c'est dans celui-là que vous pouvez atteindre à la plus haute science. Ceux qui ne s'informent que du monde corporel jugent puui l'ut dinalrc Tort
maïTcl toujours grossièrement, comme Descartes que VOUS estime; tant »
Dans cette lettre — d'un ton un peu bien cavalier — nous trouvons de précieux renseignements sur les idées de Pascal à cette époque et sur le genre de conseils que Méré a pu lui donner. N'y trouvons-nous pas aussi le germe de certaines Pensées, sur l'esprit de finesse et de géométrie (63g), par exemple, peut-être aussi sur les trois mondes échelonnés de la matière, de l'esprit et de la charité (i38) etc.?
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est honnête homme ' »: car comme le disait Méré : « un honnête homme n'a pas de métier2 ». Avec cet inconscient pédantisme. Pascal montrait un goût bien retardataire et des admirations qui sentaient leur province. Nous l'avons vu séduit par le bel esprit d'une « Sapho » auvergnate ; et, au début de son voyage avec Méré, il semblait faire grand cas des « écrits de du Vair, ou des bons mots du lieutenant criminel d*0. » Mais il avait l'esprit naturellement vif et fin : il vit bien que ses jugements étaient démodés, et paraissaient ridicules aux parisiens qui l'accompagnaient; il observa dès lors silencieusement, s'informa avec soin, et, à l'arrivée, il était déjà corrigé 3. C'est bien ainsi qu'on se le représente en effet, un peu arriéré, un peu gauche, mais suppléant vite aux lacunes de son éducation mondaine par la pénétration de son intelligence et par la justesse de son coup d'oeil.
C'est à ce moment sans doute, que Pascal considérant le « long temps qu'il
^avajt passé dans l'étude des sciences abstraites commença l'étude de l'homme4».
«^ cS? Il reconnut que la méthode des mathématiques n'était point la seule, et qu'elle ne & çi~? pouvait rien hors de son domaine. A côté des principes, des axiomes et de leurs - ^ conséquences qu'il avait jusque là regardées comme les uniques objets de la
connaissance rationnelle (la religion étant à part), il aperçut des choses plus compliquées, plus délicates et plus subtiles, les choses vivantes de l'esprit humain et de la société, qu'il faut avoir « bonne vue » pour voir : il distingua l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. Le premier c'était l'esprit <•> aux vues nettes, dures et inflexibles », la méthode sévèr-e--qtti-44ii aYait^ejinis j^ Mais il y renonçait en partie, il ne voulait plus se rendre ridicule en procédant toujours par principes, démonstrations et conséquences. Il voulait acquérir cette « souplesse de pensée qui s'applique en même temps aux diverses parties » des objets, ou comme le lui dit Méré, avoir désormais « l'esprit fin et les yeux fins, pour remarquer à la mine et à l'air des personnes qu'il verrait quantité de choses qui pourraient beaucoup servir5». Il voyait bien que le chevalier son modèle n'était point un esprit géométrique, lui « qui ne se pouvait du tout tourner vers les principes de la géométrie»; mais il espéra't pour son compte, concilier les deux, « posséder à la fois et la force et la flexibilité de l'esprit ». Ainsi, ce que l'usage exclusif de la méthode géométrique aurait pu donner à son intelligence de trop formaliste et de trop étroit, il s'en défaisait peu à peu, puisqu'il en arrivait à comprendre « qu'il y a des choses tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir et [pour] juger droit et juste, selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on en possède pas ainsi les
1 Cf Pensées, 2 1 et 744.
- Méré. Tome 1, p. 1 90
'■'■ Méré. Traité de l'esprit. — Cf F' Collet.
1 Pensées, 708.
6 Lettre de Méré.
principes, et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre 1 ». Et pour la première fois apparaît chez lui ce mépris de la démonstration£cette confiance en Tintuition directe, au senjimejTMn^tinctif, que nous verrons dans les Pensées.
Mais, pour acquérir ce « sens délicat et net », ce ne sont rien que des conseils, si bons soient-ils, il faut la pratique, il faut se mêler à la vie, ou « même s'v enfoncer 2 » , se former insensiblement par la fréquentation des « honnêtes yens ». «\X-a science et l'éruditionTjdit Méré, produisent beaucoup de sots, et c'est en pratiquant ceux qui ont de Pesprit qu'on devient honnête homme s. » C'est ce que fit Pascal, qui se mit en relations avec les amis du duc et du chevalier. Ainsi, nous savons par la gazette de Loret, que, le 14 avril r652, il fit une sorte de conférence privée chez la duchesse d'Aiguillon, et on le vit assez souvent chez M"" de Sablé, dont le salon précieux était alors florissant.
A ce moment, toute la France, comme dit M"" de Sévigné - c'est-à-dire la partie la plus brillante de la société, le Tout-Paris d'aujourd'hui, — toute la France s'adonnait aux lettres. L'hôtel de Rambouillet avait donné l'exemple et le modèle des ruelles littéraires, et de tous côtés on l'imitait. Méré, l'arbitre de toutes les élégances, qui suivait la mode quand il ne la faisait pas, devait avoir des principes à lui sur le bon goût. Il dut servir de guide à Pascal, qui semble avoir jusque-là singulièrement négligé les lettres. C'est alors, sans doute, que l'auteur des Pensées comprit la supériorité du naturel sur les faux clinquants du mauvais goût, les défauts de certaines façons vicieuses de s'exprimer, le ridicule des vaines périphrases, des fausses antithèses, des puériles élégances, c'est alors qu'il lut des romans, qu'il fréquenta la comédie et en goûta le charme dangereux, qu'il apprit à discuter congrùment des mérites d'un sonnet 4. etc. Tout cela, il l'eut sans doute trouvé ou fait par lui-même: mais les conseils du chevalier n'y ont point été inutiles.
Les belles lettres et la galanterie formaient les occupations ordinaires des « précieuses » et des « honnêtes gens ». Les Pensées sur l'éloquence, le goût et l'art d'écrire nous sont une preuve que Pascal s'est, comme les autres, occupé de littérature: le Discours sur les passions de l'amour nous serait un témoignage qu'il n'a pas non plus néglige la galanterie. L'authenticité de ce morceau a été souvent contestée, et pour des raisons en somme assez plausibles. Les arguments contraires ne paraissent pas non plus sans valeur : il v a dans le Discours bien des idées de Pascal et, chose plus significative encore, des expressions qui lui sont propres: bien des traits éclatants y révèlent son génie: et l'on ne doit pas trop s'arrêter au contraste que présentent avec le reste de sa vie les théories presque épicuriennes qui s'y expriment, car enfin, il faut bien que Pascal ait fait quelque chose pour mériter les anathèmes de la mère Agnès. A ces raisons, s'en ajoute une autre — extérieure celle-là - et qui cependant n'est point non plus sans
' Pensées. 63g.
Mi'i'i'. Tome III. p. 1 2.
; M mm'. Tome I. p. 46.
1 Ci Pensées, 329, 701, 334, 753. 363, 23, 45o. 3a6, ~5ù. <,5C. 328.
force. Ce texte nous est parvenu dans un recueil d'écrits jansénistes avec la mention « On l'attribue à M. Pascal ». Or. pour qu'un janséniste, un disciple de cette doctrine ascétique, ait attribué au grand homme du parti une œuvre qui respire des sentiments si profanes, et presque païens, ne faut-il point qu'il n'ait pu faire autrement et que les probabilités accumulées aient forcé sa conviction ?
Mais si l'on admet que ce discours est bien de Pascal, toutes les difficultés ne sont pas encore résolues. La vraie question est de savoir ce que l'auteur v a mis de lui-même, dans quelle mesure il y traduit — et nous révèle — des sentiments réellement éprouvés. Je l'avoue, il ne me semble pas que dans ce discours respire une passion véritable, et rien ne prouve qu'à l'époque où il l'a écrit. Pascal eut quelque amour au cœur. Quand j'y considère la subtilité des idqes, les sentiments si raffinés^^ l'union étrange de la préciosité etde la logiquejes distinctions forcées, ce qu'on sent là de recherche ou même djffectation, je croirais plutôt que Pasca a simplement voulu faire œuvre de littérateur. Ce pourrait être la solution d'un de ces problèmes de' casuistique garante comme on aimait à en agiter, dans la chambre bleue de l'incomparable Arthénice. Beaucoup des pensées que l'on rencontre dans cet ouvrage, si improprement appelé un discours, sont en réalité des sentences détachées, souvent aiguisées en traits, et qui ont des airs de maximes. On se demande alors si Pascal ne l'aurait pas écrit pour M"" de Sablé : on sait, en effet, que l'un des fragments des Pensées a été retrouvé dans les papiers de la marquise à qui sans doute l'auteur l'avait communiqué: le discours a pu avoir la même destination. Ce serait donc une œuvre destinée au public, et non pas un de ces opuscules, pour ainsi dire confidentiels, que Pascal écrivait pour lui seul.
Est-ce à dire cependant qu'il n'y faille voir qu'un jeu d'esprit, et que nous n'en puissions rien conclure sur les sentiments qu'il éprouvait alors ? On n'oserait point aller jusque-là. Et tout d'abord, Je choix du sujet est bien significatif. Que Pascal étudie avec une si évidente complaisance une passion qui met la créature en un rang réservé par le Jansénisme au seul Créateur, voilà qui doit nous étonner. Qu'elle est loin l'austérité de cette lettre à M"" Péricr (1648), où il semble fouler aux pieds les affections naturelles pour ne célébrer que les affections plus hautes qu'inspire la grâce divine! Et dans le ton aussi, se révèle un état de l'esprit ou plutôt du cœur, bien nouveau chez Pascal. Ces mots ardents, cette peinture du bonheur qu'apporte l'amour, cette proclamation des droits de l'amour confondu avec la raison même, si tout cela n'est pas diime âme déjà éprise, ce n'esl pas du moins d'une âme indifférente. « A force de parler djmicuAÇ^dij-iJ. on devient amoureux. » Pour lui, mêlé comme il l'était aux discussions sentimt
taies des précieuses, son imagination fut ébranlée : « le cœur rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit persuadés de son innocence, il était tout préparé à en recevoir les premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices J ■», comme quand il sortait
1 Pensées. 9 5 6.
de la comédie. Mais rien ne nous autorise à croire que cette vague disposition à la tendresse ait trouvé où se prendre : on s'accorde généralement à rejeter le roman de son amour pour M"c de Roannez '. Mmt Périer nous dit qu'il songeait à se marier; et le Discours parle du plaisir d'aimer « sans égalité de condition » et «sans l'oser dire ». Ce renseignement et ces allusions ne se concilient guère; mais pourquoi y voir des allusions ?
On a cru aussi que Pascal à celle époque se serait occupé de politique, et avec des vues personnelles d'ambition2: mais il n'y en a nulle trace dans ses œuvres. Tout ce qu'il a pu écrire de plus dur sur la faiblesse des rois, de plus hardi sur l'injustice de l'hérédité et de la primogéniture, de plus méprisant dans sa défense de la hiérarchie sociale par ses raisons de derrière la tète, tout cela, comme ses attaques contre la science ou la justice, rentre dans le plan général de la grande attaque qu'il a menée contre la nature et la société humaine!. Assurément, il n'a pas pu voir la Fronde sans y apprendre beaucoup : sous ses veux, le pouvoir royal fut discuté, les principes du gouvernement livrés à la polémique des pamphlétaires, la révolte un instant victorieuse, et la personne même des rois menacée; c'est bien de là que doit lui venir l'audace de quelques-uns de ses jugements. Mais, nous savons par Mmc Périer, qu'il s'indignait fort des rebellions des frondeurs, et qu'il refusa « des avantages considérables » pour ne point s'y associer. Il est bien peu vraisemblable qu'il ait pris aux affaires publiques un autre intérêt que celui qu'y prend un sujet fidèle : « Pour le monde artificiel qui
dépend des institutions des hommes, lui dit Méré, vous le négligez et je vous
en sais bon gré. »
Mais la vie de salon, les occupations scientifiques et les études littéraires ne remplissaient pas seules la vie de Pascal. « Il s'était engagé insensiblement à revoir le monde, à jouer, à se divertir.. dit l'Historien de Port-Royal. Au commencement, cela était modéré, mais enfin' il se livra tout entier à Ja vanité, à l'inutile, au plaisir età l'amusement, sans se laisser aller cependant à aucun dérèglement honteux. » Nous savons que Miton et Méré étaient joueurs et Méré, dans plusieurs de ses lettres, se plaint des créanciers importuns. Entraîné à les imiter, Pascal se trouva vite dans l'embarras, car sa fortune ne lui permettait pas des dépenses excessives : « il avait peine à vivre comme ceux de sa condition 3 » avoue la sévère mère Agnès elle-même. C'est sans doute par cette raison qu'il faut expliquer ses dissentiments passagers avec sœur Kuphémie. Après la mort d'Etienne Pascal, il aurait bien voulu retenir auprès de lui sa sœur Jacqueline: mais, si elle avait obéi à un père, elle n'entendait point se soumettre aux volontés de son frère. Il eut beau faire l'opposition la plus vive : elle n'en tint aucun compte, et il fut réduit à lui accorder d'assez mauvaise grâce son consentement quand elle se fut
arrangée de manière à s'en pouvoir passer. Seulement, quand Jacqueline, du
1 Cf Gazier. — Le roman de Pascal. Revue politique et littéraire. M. Dérome. Préface des Provinciales. (Garnier.) I, ■lires, opuscules, etc. Relation de sœur Kuphémie.
couvent où clic s'était retirée, écrivit à M"" Périer et à Pascal, qu'elle voulait donner son bien aux pauvres, ils s'en offensèrent tous deux. Invoquant certains arrangements de famille qu'elle avait signés avant d'entrer à Port-Royal, ils lui firent observer que leurs biens étaient restés indivis, qu'elle n'avait pas le droit d'en disposer: ils la menacèrent même d'un procès, dans des lettres séparées mais « d'un même style, où sans lui dire qu'ils fussent choqués, ils la traitaient cependant comme l'étant beaucoup ». En un mot « ils prirent tous deux les choses dans un esprit séculier x»; Jacqueline dépeint avec beaucoup de force le chagrin dans lequel la plongea cette conduite imprévue. Son frère, dans une visite qu'il lui fit. vit son désespoir et en fut touché : « de son propre mouvement, il se résolut à mettre ordre à cette affaire, s'offrant même de prendre sur lui toutes les charges et tous les risques du bien. » Mais, à ce qu'il semble, ce fut plus par point d'honneur, et par amour fraternel que par esprit de dévotion. Que faut-il penser de cette affaire, et jusqu'à quel point devons-nous l'en blâmer ? Tout d'abord il faut bien noter qu'il était dans son droit, et Jacqueline elle-même le reconnaît : s'il a soutenu ses intérêts avec un peu d'àpreté, il ne voulait point dépouiller sa sœur. Puis, M"" Périer, qui, elle, n'était pas mondaine, et avait gardé sa ferveur janséniste, s'était rangée à ses côtés et voulait comme lui empêcher Jacqueline de faire des libéralités au couvent. Mais enfin, Pascal n'avait pas comme elle, à défendre les intérêts et à assurer l'avenir de plusieurs enfants : il ne songeait en cela qu'à lui-même et à ses plaisirs : « il était trop du monde et même dans la vanité et les amusements, pour préférer les aumônes que voulait faire sa sœur, à la vanité particulière. »
A ceux qui vivaient dans le véritable esprit du jansénisme, son état paraissait désespéré, et ils se disaient avec la mère Agnès, qu'«il n'y avait pas même lieu d'attendre un miracle de la grâce, en une personne comme lui ». Jusqu'où s'est-il donc laissé aller ? comment se comporta-t-il à l'égard des préceptes moraux et des enseignements dogmatiques de la religion ? en un mot, fut-il ou ne fut-il pas « libertin » ? Pour ce qui est du libertinage au sens moderne de ce mot, du libertinage des mœurs, nous pouvons hardiment répondre que non. « 11 n'avait point d'attache pour les autres, dit M Périer, je ne parle pas de ces attaches criminelles et dangereuses, cela est grossier, et tout le monde le voit bien, etc.. » Songeons à l'importance que le christianisme a toujours attachée à cette vertu de la chasteté, rappelons-nous que. pour des dévots, comme le dit La Bruvère s. l'incontinence est le plus horrible des crimes ou même le seul crime qu'ils connaissent, relisons les pages où Saint-Cyran interdit la prêtrise à tout homme qui aurait une fois péché contre la chasteté, et nous demeurerons convaincu que si Pascal eût commis une faute de cette nature, il en eut éprouvé de vifs remords, dont l'expression se retrouverait dans ses écrits. Or, dans les passages où il exprime le plus pleinement l'idée de l'humilité chrétienne, où il a le sentiment le
' Relation, citée.
-' De la mode.
xxxvu
plus fort de la corruption des hommes, on ne seni pas l'humiliation cuisante qu'il eût éprouvée à ce seul souvenir; on ne voit pas, pour ainsi dire, la rougeur de la honte dont il eut été saisi.
La chose est d'abord moins claire, en ce qui regarde le libertinage de la pensée, l'incrédulité. Et, comme il ne nous reste pas de document bien précis sur cette période de la vie de Pascal, il nous faut avant tout rappeler quel était l'état général des esprits alors, et plus particulièrement quel il était dans la société de Méré.
A la tin du seizième siècle, le catholicisme l'avait définitivement emporté en France; mais les luttes qu'il avait dû soutenir n'avaient pas laissé de l'affaiblir. A la suite des polémiques -violentes entre les réfopriéset les catholiques, où chacun s'appuyant surja mème__révélation l'interprétait différemment, à la suite des excès qui, dans les deux camps, avaient déshonoré les doctrines, à la suite d'une sorte de renaissance du naturalisme et de la philqs^p hie anciennes. surtout du stoïcisme et de l'épicuréisme. un vif ébranlement avait été donné aux esprits : beaucoup s'arrêtèrent à l'incuriosité et à l'indifférence, d'autres allèrent jusqu'à un vague (^panthéisme)là une confuse adoration de la NatureJC'étaicnt ces « athées » dont le P. Garasse ï a tout au long combattu les doctrines et dont le nombre à Paris même effrayait le P. Mersenne. Montaigne était leur chef de chœur : on sait quel vif succès et combien d'éditions eurent alors les Essais, on sait tout ce que Pascal lui a fait d'emprunts, et comme il s'est cru obligé de le combattre. Après lui. venaient un certain nombre d'écrivains, à des degrés divers sceptiques, indifférents, ou incrédules : Charron peut-être, à coup sur Gabriel Naudé, Lamothe, Le Vayer, Guy Patin, Théophile de Viau, Saint-Kvremond, Des Barreaux, etc* Le Hbertinage existait donc bien, et c'était, même en parue contre lui que réagissait le jansénisme, comme la préciosité avait réagi contre la grossièreté de la littérature et dès maûJrs^Mais les libertins du XVI 1' siècle ne ressem"5Tent~guere aux « philosophes» du XVI IL. Leur incrédulité était plus;
pratique que^TTeônque : et s'ils s'affranchissent des enseignements de FFigUse, ils | ne sg s o u cient «uère de substituer des théories bien nettes ajjX-dagmes chrétiens. Ils n'en sont pas encore à la propagande .ouverte, ils n'en sont qu'à l'indifférence. En effetT" ils avalent des tendances plutôt que dgs doctrines 8. Comment en eùt-il été'autrement, puisque ni la critique religieuse, ci l'exégèse n'étaient encore nées. Aussi, leur scepticisme ne ressemblait-il point à l'incrédulité tranquille à laquelle peut arriver de nos jours un homme qui rejette les religions révélées. Il était chancelant, incertain de lui-même, et bien souvent, comme pour un La Fontaine ou pour un Des Barreaux, la peur de la mort suffisait à les convertir. Ce n'était
1 Voir P. Garasse. Doctrine curieuse des beaux esprits de ce loups (i 623). P, Mersenne. Qucestiones celeberrimce in Genesim cum accurrata textus expli
catione. In hoc volumine athei et deistee impugnantur (iÔ23). Voir aussi Bossuet. Oraison funèbre d'Anne de Gonçague,
2 Voir Brunetiere. Etudes critiques : 4"" série. La philosophie de Molière. 5™ série : La formation de l'idée de Progrès.