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pas de l'incrédulité véritable, c'était plutôt de l'impiété. Descartes, sans le savoir peut-être et sans le vouloir *, leur fit faire un pas de plus : il leur apprendra à mettre purement et simplement à l'écart les choses religieuses, comme ne dépendant point de la rajson. Grâce à lui, de Pirréligion provocante, on passera à un respect affecté; et ce respect n'est qu'un acheminement vers l'insouciance absolue, chose plus grave que l'irréligion. Au fond, Méré ne se distingue guère des libertins. Comme eux, il pense que « la vie ne mérite pas qu'on se mem^sifr^enjTeine de quelle manière on la passe »; comme eux. « il ne songe qu'à bien vivre, ou pour mieux dire, à passer la vie agréablement». Mais, le libertinage à la Théophile était trop inconvenant et trop débraillé, le libertinage à la Guy-Patin, trop bourgeois et trop gaulois pour être bien vu dans la. société polie. Il semble que pour le chevalier, la religion ait fait partie d'un ensemble d'élégances et de convenances, dont un « honnête homme » ne peut s'affranchir. Son indifférence religieuse restait contenue dans les strictes limites du bon ton.
Pascal ne pouvait point échapper à l'influence du milieu où il vivait. Sa résistance à la vocation de sa sœur, en est une preuve suffisante. C'était un sentiment bien naturel, qui le poussait à garder avec lui, la seule personne qui lui restât après le mariage de Gilberte et la mort de son père: mais que sont les sentiments naturels pour un vrai janséniste, pour un homme qui sait encore comprendre les mystérieux appels de la grâce ? Et pourtant, quoiqu'en pensât la mère Agnès, tout n'était point perdu. Dans sa préface du Traité du vide (de 1647 à 1 65 1 ?), Pascal parle avec « horreur » de la « malice » et de 1' « insolence
des téméraires » qui. « employant 1p raisonnement seul dans la théologie la
profanent impunément ». On reconnaît bien les traces de l'ancienne flamme, et l'on retrouve celui qui a si vivement poursuivi la punition du F. Saint-Ange. Enfin, partout où plus tard ijjaarlera des incrédules, il n'a point, ce me semble, le langage d'un homme qui connaîtrait leur état par sa propre expérience. « Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur tout, [F] irrite plus qu'elle ne [l'Jattendrit ; elle [l'jétonne et [l'Jépouvante : c'est un monstre pour [lui]. » Il y voit « un enchantementjjiconipréhetisible, un assoupissement surnaturel »: il en montre les raisons dans un amour-propre mal placé: il fait voir le ridicule et la bassesse des arguments de ces gens-là : il iugê~que « rien rfaccuse davantage une extrême faiblesse d'esprit, que je ne pas connaître le malheur d'un homme sans Dieu - ». Parlerait-il ainsi s'il eut été lui-même incrédule et témoignerait-il un si rude mépris pour ses compagnons de misère ? Il a bien pu dire, dans le parchemin qu'il portait toujours sur lui, qu'il avait « fui. renoncé, crucifié» Jésus-Christ: mais de ces exagérations d'une âme passionnée, il serait téméraire de tirer des conclusions trop précises. Comme un feu qui dort sous la cendre, ses sentiments s'étaient affaiblis peu à peu : les soucis du monde occupaient toutes les facultés de son âme, mais au fond de son cœur la foi vivait toujours. Qu'un effort, qu'une
1 Voir Brunetière. Etudes critiques : 4 " série. Jansénistes et cartésiens.
2 Cf Pensées, 898.
vive secousse le tire du tourbillon mondain auquel il s'est laissé entraîner, et, sans avoir besoin d'arracher en quelque sorte l'incrédulité de son cœur, il lui suffira pour se convertir, de rentrer en lui-même.
Définitive « conversion » : les causes; le ravissement. — La retraite à Port-Royal. Les sciences : De l'esprit géométrique. La philosophie : Entretien avec M. de Sacy. La théologie : les premières Provinciales. — Le miracle. L'effet qu'il produit: les dernières Provinciales et les Pensées, l'ascète et l'hérétique.
Les vains amusements du monde n'avaient pas en eux de quoi remplir l'âme de Pascal. « L'homme, dit-il, est né pour l'infinité * ». Aussi, quand il se fut convaincu que tout ce qui est humain est périssable et « fini ». il revint à la religion, qui seule pouvait lesatisfaire. Quelles sont les causes de cette seconde « conversion ». où les jansénistes ont vu un coup de la grâce et la main de Dieu même? « Le Seigneur le poursuivait depuis longtemps, dit l'historien de Port- Royal 2 et la Providence disposa divers événements pour le détacher peu à peu
de ce qui était l'objet de ses passions. »
L'un de ces événements providentiels fut. sans doute, l'accident du pont de Neuilly 3. Cette aventure, cependant, ne parait pas avoir eu dans la vie de Pascal l'importance qu'on a voulu lui donner. Sans doute, quand ses chevaux emportés furent précipités dans le fleuve, et qu'il n'échappa lui-même à la mort que par la rupture inespérée des traits, il dut éprouver une certaine frayeur; mais, ni le témoignage peu autorisé de l'abbé Boileau \ ni l'insistance suspecte de Voltaire5, ne suffisent à nous persuader que son esprit en ait été ébranlé pour le reste de sa vie : \Fanecdote de l'abîme, que, depuis ce jour, il aurait vu sans cesse ouvert à ses côtés, paraît controuvée. Et d'ailleurs, quand même ce serait exact, un tel accident ne saurait être, à lui seul, la cause d'une conversion : ce n'en peut êjj~e que l'occasion. Pour qu'il produisît un tel changement, il fallait que le cœur et ^espjTMJe__P ascal y fussent prédisposés. Un franc libertin, un athée paisible dans son incrédulité n'en eût guère tiré d'autre enseignement qu'une leçon de prudence.
1 Préface du Traité du vide.