‹ Les Pensées de Pascal, disposées suivant l'ordre du cahier autographeChapitre 7 sur 299 · XL IX · texte numérisé non relu

XL IX

véritable religion; tout le reste n'est rien. Autant Pascal admire, vénère, aime la religion, autant il méprise tout le reste : le corps et ses misères, la raison et ses faiblesses, la sensibilité et ses égarements.

r^e corps, cette chair de péché, c'est la source de la volupté. « libido sentiendi ». la première des trois concupiscences. Tous les plaisirs en sont vains et toutes les jouissances pernicieuses. On voit sans peine combien Pascal le devait haïr, avec quelle joie amère il en devait étaler les infirmités et les disgrâces, avec quelle force déplorer l'empire qu'il exerce sui l'âme, avec quelle indignation railler le honteux servage de ceux qui i viyentesclaves de leur corps. C"est là d'ailleurs une idée qui lui devait paraître si évidente, un lieu commun tant rebattu par les prédicateurs et même par les philosophes, qu'il n'a pas cru devoir insister. Mais. M"" Périer s'est chargée de le faire pour lui, en racontant sa vie, cette vie qui. selon Bayle ', est plus efficace pour désarmer les impies que cent volumes de sermons. « Il avait fondé tout le règlement de sa vie, écrit-elle, sur cette grande maxime de renoncer à tout plaisir. » On connait les témoignages qu'elle rapporte de son ascétisme : la ceinture à pointes de fer, la mortification continuelle des sens, l'habitude qu'il avait prise de ne point goûter ce qu'il mangeait, la ration de nourriture qu'il s'imposait invariablement, malgré le dégoût ou la faim, la « fuite de toutes les commodités », en un mot, les pratiques de pénitence les plus dures que n'interrompait même point la violence de sa maladie. III acceptait toutes les douleursj non point seulement avec résignation, mais encore avec reconnaissance, car « il connaissait le danger de la santé » et savait que les « disgrâces sont un effet de la miséricorde de Dieu pour ses élus - ». Le récit de ses souffrances et la peinture de sa pieuse soumission sont vraiment touchantes dans la relation de Mm' Périer. Enfin, la pensée constante de la mort l'aidait encore à s'élever au détachement absolu. « Il n'est pas besoin d'avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'v a point ici de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort qui nous menace doit infailliblement nous mettre en peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux s. » Ainsi, il en était venu maintenant à mépriser facilement les séductions des plaisirs sensuels : il se sentait né pour l'infinité et ne pouvait donner son cœur à ce qui ne dure qu'un jour.

Mais il avait plus de peine à se libérer de la concupiscence de l'esprit. « libido sciendi ». l'ne fois encore, par un amour invincible de la géométrie et par le travail involontaire de son esprit, il en revint à la science et se défendit mal du désir de la gloire: c'est à l'occasion de la roulette. Encore faut-il remarquer que c'est malgré lui, pour ainsi dire, et pendant les insomnies causées par la souffrance qu'il résolut le problème: et s'il se décida à porter un défi aux géomètres ce tut sur les conseils du duc de Roannez : car il crut — avec un peu

1 Nouvelles de la république des lettres, décembre [68 |. 8 Prière sur le bon usage.

Pensées, 898.

de complaisance — qu'en triomphant, il donnerait à son Apologie plus d'autorité sur l'esprit des savants. Mais le concours de la roulette (i658-i65g) dans lequel peut-être il soutint un peu àprement ses droits fut le dernier témoignage de cet amour qu'il avait jadis montré pour les sciences. Désormais, il s'interdit d'emplover son temps à ces sortes de choses : en quoi ces vaines occupations importent-elles au salut ?~ën quoi peuvent-elles assurer la vie éternelle? Et c'est Tinventeur de la Machine arithmétique, qui écrit : « Je trouve bon qu'on n'approfondisse point l'opinion de Copernic: mais ceci!... Il importe à toute la vie de savoir si l'àme est mortelle ou immortelle » ; c'est l'auteur des Expériences V sur le vide, qui note pour lui-même : « Ecrire contre ceux qui approfondissent

trop les sciences. » En 1660, dans une Lettre à Fermât, il lui dit que si la géométrie est le plus « haut exercice » de l'esprit, elle est bien inutile, et il

ajoute : « Elle est bonne pour faire l'essai, mais non l'emploi de notre force de

sorte que je ne ferai pas deux pas pour elle Je suis dans des études si éloignées

de cet esprit, qu'à peine je me souviens qu'il y en ait ». La science des lignes et des corps n'est plus, aux yeux de Pascal, \qu'u ne curiosité s té r i I ej

l.a même indifférence s'étend aussi à la philosophie. Déjà, après la nuit de l'extase, Pascal invoquait le « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants ». A plus forte raison, depuis le miracle, ne voit-il plus que le Dieu caché et jaloux du jansénisme. A quoi bon alors ces études philosophiques, superflues, si elles aboutissent à des résultats conformes aux enseignements de l'Eglise, trompeuses et malfaisantes, si elles les contredisent : ' « Descartes est inutile et vain ». Assurément, la raison peut préparer les voies à

la foi : c'est bien dans cette intention que Pascal écrit ses Pensées, et c'est précisèment ce qui s'est produit dans son âme, au moment de sa conversion où il sentait que « c'était plus sa raison et son propre esprit qui l'excitaient à ce qu'il connaissait le meilleur, que non pas le mouvement de l'esprit de Dieu ' ». Mai* qu'est-ce que cela sans la grâce de Dieu : « qu'il y a loin de la connaissance de Dieu à l'aimer! » — et la connaissanceest inutile sans l'amour. Qu'on ne lui dise donc point que la raison seule peut conduire à Dieu et suppléer à la foi : c'est pour cette hérésie qu'il a si vivement poursuivi le frère Saint-Ange, et il n'a point de plus âpre plaisir que de démontrer à tous les admirateurs de la philosophie la banqueroute de la raison. « Les preuves métaphysiques, éloignées du raisonnement des hommes, et trop impliquées, frappent peu », et ne persuadent que sur l'instant; il est donc vain de vouloir prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu ou la Trinité. Non seulement Pascal « ne se sentirait pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore, cette connaissance, sans Jésus-Christ, est stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités surnaturelles. éternelles, et dépendantes d'une première vérité en quoi elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, il ne serait pas beaucoup avancé pour son salut. » On voit ce qu'est

1 Lettre de Jacqueline.

devenu le principe de la séparation de la raison et de la foi, jadis inculqué à Pascal par son père : le domaine de la raison est de plus en plus réduit et là même son autorité est singulièrement amoindrie. Il faut se «moquer de la philosophie « : car elle ne peut aboutir qu"à l'athéisme ou au théisme, « deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également ». Aucune philosophie ne vaut « une heure de peine », puisqu'aucune philosophie ne donne la seule chose utile. \ (JsffopEt tel est l'emportement de colère dont est saisi Pascal contre cette « raison imbécile» qu'il en veut d'un seul coup montrer toutes les misères. Non seulement il renie^escarj^s son ancien maître, qui, délaissant la révélation, a fondé sa doctrine sur des principes rationnels : mais encore, il poursuit cette raison jusqu'en ses derniers retranchements. Il montre, après Montaigne, que cette faculté superbe est troublée par une mouche, par un éternuement : il la montre séduite, corrompue par les passions et par la volonté pervertie, acceptant à la fin pour vrai ce qu'elle savait faux auparavant: il montre toutes les chances d'erreur que les préjugés, les traditions, les livres, les conversations accumulent devant les hommes ' : enfin, tout comme l'auteur des Essais l'avait fait avant lui, il « gourmande fortement et cruellement la raison dénuée de la foi. il lui fait douter si elle est raisonnable... et il la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée 2 ».

Pour s'élever plus haut encore dans la foi, ce n'était point assez d'avoir rejeté les plaisirs du corps, d'avoir renoncé aux joies de l'intelligence, il fallait sacrifier aussi la douceur des tendres affections. Pascal, que toute sa vie nous montre si ardent, si emporté dans tous ses sentiments, eut encore à se dépouiller de ses attachements terrestres. « S'il y a un Dieu, nous devons n'aimer que lui, et non les créatures passagères... Donc tout ce qui nous incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche ou de servir Dieu, ou de le chercher...»; et inversement «il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment: il est injuste que nous le voulions»: car « en fomentant et en souffrant ces attachements, on occupe un cœur qui ne doit être qu'à Dieu seul : c'est lui faire un larcin de la chose du monde qui lui est le plus précieuse » :!. D'après ces principes, il en arrive, lui. un chrétien, à presque interdire le sacrement du mariage, à dire que c'est un « crime » d'engager ses enfants dans de tels liens, à appeler les maris, même chrétiens, de « francs païens devant Dieu ' ». Lui-même d'ailleurs conformait le plus possible sa conduite à ces doctrines d'ascète : sa sieur Gilberte nous raconte comment il s'efforçait de la détacher de lui et de décourager son affection en la rebutant: elle cite la pensée qu'il portait toujours écrite sur lui : «yll est injuste qu'on s'attache à moi..J» où ces sentiments et leurs causes sont si fortement exprimés: et elle rappelle sa

1 Cf Pensées, 919, et passim.

Entretien avec M. de Saci.

■'• Vie de Pascal.

1 Lettre à M'"' l'érier, if>5g.

' I I Pensées, 5 1 4.

lu

paisible résignation à la mort de Jacqueline. Et pourtant ce n'était point sécheresse de cœur, ni égoisme de fanatique uniquement préoccupé .1 salut : c'était mortification volontaire. Il avait en lui une bien vive puissance d'aimer, cet homme qui s'en défendait avec tant de soin, qui travaillait avec tant de passion à convertir les malheureux incrédules, qui, jusqu'aux derniers temps de sa vie. a montré une si profonde tendresse pour les pauvres, et dont la dernière œuvre, si péniblement entreprise, est un livre de(^oIeTvtîsrrie et d^charité^N

Enfin, pour pousser l'anéantissement de son moi jusqu'au bout, Pascal devait abjurer tout reste d'amour-propre. Il se surveillait entièrement contre la passion de primer « cupido excellendi ». concupiscence que Jansénius a mise au rang des deux autres, et dont un esprit entier comme le sien devait avoir peine à se défendre. D'après M"' Périer 2. il s'en défendait jusque dans la façon de faire la charité « croyant que la manière la plus agréable à Dieu était de servir les

pauvres pauvrement sans se remplir l'esprit de ces grands desseins qui

tiennent de cette excellence dont il blâmait la recherche en toute chose ». Ce désir de primer, c'était Kien là, si je ne me trompe, son point faible, le défaut qu'il a du avoir le plus de peine à répudier. Nous l'avons toujours vu défendre ses droits, son avis, son sens propre avec beaucoup de vivacité dans toutes les discussions scientifiques qu'il a soutenues et, d'après un témoignage rapporté par un janséniste, à Port-Royal, quand il discutait, c'était avec un tel emportement qu'on l'eût cru toujours en colère et prêt «.à jurer \ ». C'est pourquoi sa sœur Jacqueline signale avec admiration «son humilité4, sa soumission, sa défiance, son mépris de soi-même, son désir d'être anéanti dans l'estime et la mémoire des hommes », toutes vertus que sa seconde conversion avait fait naître en lui, et qui n'ont pu que croître à mesure que croissait aussi son ascétisme.

Ainsi Pascal, rejetant tout ce qui le pouvait distraire de cette unique contemplation du salut dans laquelle il s'absorbait, restait les veux fixés vers le ciel. L^amour divin rempljssaii à lui seul toute son âme: alors il sentait véritablement Dieu présent dans son cœur et s'unissait à lui par la contemplation; alors, il avait avec lui des dialogues surnaturels, comme celui du Mystère de Jésus. La méditation assidue des mêmes idées et des mêmes dogmes, la lecture de l'Evangile, qu'il savait par cœur, des Psaumes, notamment du Psaume cxvm rempli du dogme de la grâce, le souvenir des faveurs étonnantes que Dieu lui avaient faites, nourrissaient sa foi; et il s'exaltait de plus en plus, dans une communication directe avec Dieu, arrivant de plus en plus à cemysticisme qui fait les saints et les martyrs, mais qui fait aussi les hérétiques. Pascal, en effet, dès le début de la querelle janséniste, et notamment dans le débat qui s'ouvrait sur les cinq propositions, avait protesté de son très grand

1 L'abbé Maynard cite à ce propos avec raison la fin de la pensée 6 (Si ce discours vous plaît, etc.).

- Vie de Pascal.

:! Lettres, opuscules, etc.. p. 471.

1 Ibid., p. 358 (lettre du 25 janvier [655).

lui

respect pour le Pape. Ses pamphlets contre la Faculté de théologie de Paris, sa résistance aux évèques français ne pouvaient pas alors lui être reprochés : et, convaincu de la sainteté de sa cause, ne doutant point par conséquent que la Cour de Rome ne lui donnât raison, il écrivait à M'" de Roannez : « Toutes les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l'Eglise et de la communion du Chef de l'Eglise qui est le Pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion, au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce : sans quoi je serais perdu pour jamais l. » Mais Rome parla, et ce ne fut point aux jansénistes qu'elle donna raison. Alors, par une méthode plus ingénieuse que franche, et surtout moins respectueuse qu'il ne voulait bien le croire, il s'efforça tout en acceptant les Bulles d'en interpréter les termes, et d'expliquer en faveur du jansénisme les condamnations les plus formelles2: en un mot, il accepta comme les autres la distinction du droit et du fait, et recourut plus qu'il n'eut convenu à l'auteur des Provinciales, aux subtilités d'une casuistique janséniste. Le jour vint pourtant où le Souverain Pontife lui renvoya 1' « impudentissime mentiris » qu'il avait adressé aux Jésuites. Le Pape déclara savoir par lui-même que les cinq propositions étaient réellement dans Jansénius et les condamna une fois de plus, au sens qu'elles y avaient. Il ne restait plus de subterfuge possible. Il fallait ou se soumettre, ou se séparer de la communion du Chef de l'Eglise. Alors Pascal soutint nettement que le pape avait condamné le vrai dogme de la grâce, au sens de Jansénius et de saint Augustin, que par suite il était dans l'erreur, et que signer le formulaire imposé, même avec des restrictions, c'était ou trahir la vérité et égarer les fidèles, ou la compromettre et les scandaliser. Seul de son avis, il le soutint avec la plus grande énergie contre ses amis chancelants; et, un jour, désespéré de leur défection, après un long débat, il perdit connaissance On comprend bien le sentiment qui l'animait : puisque Dieu lui-même avait témoigné en faveur du jansénisme, il fallait tout braver, pour soutenir cette cause sacrée, tout, jusqu'à l'excommunication, comme saint Athanase 4. Le dogme de l'infaillibilité pontificale n'avait point encore été défini, il est vrai ; mais comment cette obstination s'accordait-elle avec les déclarations répétées de Pascal, que « le corps n'est pas plus vivant sans le chef, que le chef sans le corps ? » Comment s'accordait-elle avec le principe d'autorité, qui est le fondement du catholicisme? Comment avec cette prétention singulière de rester quand même dans l'Eglise romaine? La contradiction était insoluble, et Pascal n'aurait pu en sortir sans la bénignité du curé de Saint- Etienne, qui. pour lui accorder les derniers sacrements, n'exigea point de lui une rétractation. A moins d'un revirement que rien ne nous fait prévoir, il allait droit

1 Lettre i.

'-' Cf la Provinciale xvm.

Cf Sur ce dissentiment de Pascal avec ses amis, un Mémoire de Marguerite l 'crier | Lettres, opuscules, etc.. p. 464). 4 Cf Pensées, 26.

au schisme, et. avec sa logique fougueuse, il paraît hors de doute qu'il s'y fût enfoncé.

Je ne fais point cette remarque pour le plaisir d'opposer Pascal à lui-même, ni pour jeter un soupçon sur sa bonne foi, qui est indubitable, ni pour montrer la fausseté de la situation des jansénistes, catholiques excommuniés par le pape, hérétiques combattus par les ennemis du catholicisme. Mais il me semble que les luttes morales de Pascal dans cette grave question ont été encore plus violentes que celles qu'il a soutenues pour se défaire de l'amour de la science, de sa croyance en la raison, de ses affections de famille, et des jouissances de la vie. Alors, il avait la joie forte du sacrifice, l'approbation de l'Eglise, les exemples des Pères et des saints, les encouragements de sa famille et de ses amis. Pour la signature au contraire, il a contre lui et l'Eglise non janséniste, et les principes qu'il a jusqu'à ce jour professés, et ses amis, les chefs mêmes de sa secte, le directeur de sa conscience. Aurait-il eu le courage de persister seul contre tous, si le miracle ne lui avait paru comme le sceau d'un contrat contracté entre Dieu et lui. Dieu l'a chargé de défendre la vérité : que lui importe le reste : il rejettera tout ce qui contredit la parole divine, fût-ce la bulle du pape. C'est la logique même de sa croyance, c'est le miracle qui le jette dans l'hérésie.

Conclusion.

Et maintenant, si nous reprenons la vie de Pascal, pour l'examiner dans son ensemble, trois choses nous semblent avoir ou simultanément ou tour à tour rempli son àme : la science, le monde, la religion.

Pendant les trois premières périodes de sa vie, c'est à dire jusqu'à sa conversion définitive, il reste fidèle à la science. Dans la première période (i 635- 1646), les travaux scientifiques auquels l'ont préparé son merveilleux génie et l'éducation méthodique qu'il avait reçue s'accordent tout naturellement avec la tiédeur d'une foi paisible et d'une religion de coutume. Il se signale, malgré sa jeunesse, par d'heureuses inventions ou de brillants travaux et acquiert une gloire précoce. L'étude des sciences fait alors, pour ainsi dire, partie intégrante de sa vie intellectuelle, si bien qu'il trouve moyen de la concilier avec la rigueur de son premier jansénisme (1646-49). Peut-être est-ce un peu contradictoire: mais qui peut se flatter de mettre dans sa vie une logique absolue ? lui-même n'y parviendra que par de longs efforts, et par une surveillance continuelle de sa propre pensée. Ces travaux scientifiques s'accordent mieux avec la quasi indifférence religieuse de sa vie mondaine (1649-1654), et cependant, Pascal s'en laisse distraire un peu semble-t-il, par les plaisirs et les distractions du monde. Peut-être y revient-il pourtant vers la fin de cette période, au moment où, lassé de la frivolité de sa vie, il aspire à des choses plus sérieuses et s'achemine à sa seconde conversion. En somme donc, les trois premières parties de sa vie, il reste physicien, géomètre,

cartésien : il admet sans réserve que la science et la philosophie ont leur valeur, que la raison a son autorité.

Après la science viennent les hommes. Après les phénomènes naturels, c'est la société qui le séduit. D'abord les circonstances, les voyages, sa jeunesse, l'exil de son père, le séjour à Rouen, l'ont empêché de se créer à Paris des relations bien suivies, plus tard, sa première ferveur janséniste lui interdira d'en rechercher. Mais, maintenant tout se rencontre pour lui faciliter l'entrée du monde : il demeure à Paris: il y vit indépendant: sa santé s'est pour un temps améliorée: des études communes lui ont valu l'amitié d'un grand seigneur qui l'introduit dans le cercle de ses amis: la conversation d'un Méré, d'qne M™ de Sablé, le forme aux belles manières; les occupations littéraires des salons d'alors lui permettent de combler les lacunes de son éducation première. Il vit dans ce monde, il s'y jette avec l'emportement de la jeunesse; il y étudie les héros et les héroïnes de la Fronde; grâce aux désordres des guerres civiles, il peut voir les dessous de l'âme humaine : et il en sort, désabusé comme un La Rochefoucauld, mais non point misanthrope. Il a été trop séduit pour mépriser complètement les hommes : s'il s'indigne, s'il s'emporte contre eux. c'est qu'il les aime encore.

C'est dans la religion qu'il vient chercher un remède à ses déceptions. Seule, en~èrTèl7~ëTI?^ôïïvâTr consoler s^cœurTcarT malgré les appImmcèSr-d ne lui avait jamais été infidèle. Pascal n'a point été réellement incrédule. Pour les deux périodes de jansénisme, la chose n'est pas douteuse: elle parait sure aussi pour les années qui ont précédé sa première conversion. A vrai dire, le problème ne se pose que pour la période mondaine. Sans doute, comme il le dit lui-même, « il a fui, renoncé, crucifié Jésus-Christ » : mais, la violence janséniste de ces expressions ne prouve rien, et tout semble, au contraire, attester qu'il n'a jamais oublié sa foi. Ijj-^eyJiiittixhxgaw-x^^ et >a grâce,

entre ses instincts deJ>onj]eux ej^a--t*3^^ Un moment,

il en est aTnvëTsoûTïTconduite des Miton et des Méré, à un épicuréïsme pratique, et il a dit : « l'homme est né pour le plaisir ». Mais cela n'est pas inconciliable avec un reste de foi: et. si un christianisme mondain est un christianisme peu conséquent avec lui-même, il ne laisse point cependant d'exister. Au fond de son coeur, persistaient encore les enseignements qu'il avait reçus d'un père religieux, et le souvenir mal éteint des vives émotions de son premier jansénisme. QuandMisparut l'agitation passagère qui avait troublé l'imagination et la sensibilité de Pascal, la foi un instant endormie se ranima, et pour ne plus cesser de consumer son âme. Heraclite dit que le feu divin qui compose la substance de l'univers, tour à tour grandit et décroit, s'assoupit et brille de nouveau, sans jamais cesser d'être. Telle me paraît la foi de Pascal : elle a eu son rythme, elle a eu ses attiédissements et ses ardeurs, mais jamais au fond de son âme n'a cessé di brûler cette flamme infatigable et divine : nvç Bstov, 'axâfAUVov nvç.

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