‹ Les Pensées de Pascal, disposées suivant l'ordre du cahier autographeChapitre 6 sur 299 · XL VU · texte numérisé non relu

XL VU

quelque sorte porté garant de la Divinité, en assurant qu'elle se prononcerait par un miracle. « La joie qu'il eut de voir le Seigneur s'intéresser à la parole qu'il avait donnée fut si grande qu'il en était pénétré. » Et puis, l'enfant qui avait été l'objet d'une faveur si précieuse, était sa nièce dans l'ordre du sang, sa fille dans l'ordre de la grâce. N'était-ce point un signe que Dieu avait pour agréable l'œuvre de Pascal, et qu'il le désignait comme son défenseur? Cette consécration même lui dictait son devoir. « Comme Dieu n'a pas rendu de famille plus heureuse, s'écrie-t-il, qu'il fasse aussi qu'il n'en trouve pas de plus reconnaissante '. » Et il s'élança de nouveau à la lutte, avec un courage raffermi et une confiance inébranlable.

Cette ardeur nouvelle ne tarda point à se manifester. Il poursuivit avec plus de vigueur ceux qu'il regardait comme des réprouvés : le ton des Provinciales s'élève de la raillerie à l'indignation, ce ne sont plus des comédies, ce sont \àçs discours de malédiction et d'anathèmeT)En même temps il suivait avec un zèle pieux et tendre les progrès de la grâce chez ceux qu'il regardait comme des élus. C'est alors qu'il écrivit ses lettres à M'" de Roannez, sœur de son intime ami, et attirée comme son frère au jansénisme. Il enseigne à cette jeune fille la terrible doctrine de la grâce, don gratuit, toujours renouvelé, toujours précaire et toujours indispensable. (Lettre i a.) Il lui montre avec force l'horreur de ce monde, « maison pestiférée et embrasée », horrible au point de rendre « la mort souhaitable » et dont il faut absolument sortir. (Lettre q.) 11 l'encourage donc à rompre le lien qui l'y tient attachée, quoi qu'il sache par lui-même « qu'on ne se détache jamais sans douleur » et qu'« on souffre bien ». (Lettre 4.) Quand elle a pris enfin son parti, il entre « dans une espérance admirable », tout heureux de ne plus « rien craindre pour elle». (Lettre 5.) Et dès lors il travaille à la maintenir dans ses saintes résolutions : ou bien il l'encourage en lui faisant entrevoir « les trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec Jésus-Christ ». ou bien il la remplit d'une crainte salutaire en lui répétant « qu'elle peut encore tomber et être au nombre malheureux des jugés ». (Lettre 3.) Quand il craint qu'elle ne fléchisse, il l'exhorte à la joie chrétienne que doivent avoir ceux qui ont renoncé au monde, « car la vie des chrétiens n'est pas une vie de tristesse, et on ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands ». (Lettre 6.) Pour la mieux lier à Port-Royal, il la tient au courant des faits qui intéressent le parti : il la renseigne sur la conduite à tenir et sur les précautions à observer; il calme ses scrupules quand les jansénistes sont condamnés par l'autorité religieuse, et semblent prêts à se séparer du pape. (Lettre 1 et 2.) En un mot, il s'est fait son directeur de conscience; il se croit auprès de la sœur de son ami l'instrument de la grâce divine; de toutes ses forces il veut l'arracher au monde, l'entraîner à la vérité, la tirer vers son Dieu.

Car, si jusqu'alors il y avait encore « quelque chose d'humain » dans ses

1 Cf. Pensées, 2. S 7.

.le renvoie ici à l'édition IIwi 1.

doctrines et dans sa conduite, à partir du miracle, il s'absorba tout entier dans l'amour divin, et méprisa toute chose qui ne tendait point ou à son salut ou à l'édification des autres. Comment aurait-il pu hésiter, lui que des merveilles coup sur coup répétées avaient « éveillé du sommeil où il se reposait à l'ombre de la mort ' », lui. que Dieu était venu pour ainsi dire prendre par la main, pour le mener à la vérité ? C'est alors, qu'au milieu des souffrances de la maladie et des discussions théologiques, il jette au hasard sur le papier les pensées qu'il devait plus tard ou reprendre ou combattre dans son Apologie.

Il est difficile, il est probablement impossible de reconstituer le plan des Pensées : les témoignages extérieurs, ceux de M" Périer et de son fils ne concordent pas; le livre n'était pas assez avancé pour qu'on en puisse retrouver la composition: d'ailleurs tout porte à croire qu'elle n'était pas encore complètement arrêtée dans l'esprit de l'auteur : les notes que nous avons conservées sur l'ordre nous le montrent hésitant encore entre divers plans, sans en préférer aucun : enfin toutes les idées qui devaient faire le fond de l'Apologie ne sont peut-être pas indiquées, et. au contraire, peut-être certaines pensées sont-elles développées qui ne devaient point faire partie du livre achevé (une bonne partie des fragments sur les Jésuites, sur la polémique janséniste, et sur le style, par exemple). Cependant, cette Apologie mutilée reste assez claire, pour que nous puissions en retrouver l'inspiration maîtresse et y découvrir l'état d'esprit de Pascal à cette époque.

Une des originalités de Pascal comme apologiste, c'est qu'il ne part point de la Révélation pour la proposer aux hommes : il part de l'état actuel de l'homme, pour l'amener à confesser qu'il a besoin de la Révélation afin de se comprendre lui-même. C'est la raison de la place que tiennent dans les Pensées les considérations sur la nature humaine : elle est si grande que Condorcet a pu essaver d'en éliminer la théologie et même l'exposé du christianisme, et faire de Pascal un moraliste, au lieu d'un apologiste. Puisque Pascal a procédé de la sorte, puisqu'il a voulu montrer le mal avant d'offrir le remède, il nous est plus facile d'entendre sa conception de la vie, de saisir ce qu'il y a de personnel dans ses doctrines, de suivre dans sa propre conduite l'application inflexible des dernières conséquences du jansénisme.

On comprend qu'en étudiant la nature humaine du point de vue janséniste, et à la lumière du dogme de la chute, Pascal l'ait jugée mauvaise, perverse par elle-même et corrompue par le péché. Il est donc pessimiste. .Mais, au dogme du péché originel, le jansénisme oppose le dogme de la grâce, à la déchéance de l'homme par Adam et en Adam, il oppose la rédemption des élus par les mérites gratuits du Sauveur. Aussi, le pessimisme de Pascal n'est-il point absolu : il s'arrête au seuil de la vie future, il cesse même d'être vrai, en cette vie. pour ceux que la grâce tire du péché et prédestine au salut. C'est parmi ceux-là qu'il faut être. Une seule chose est donc importante pour l'homme, la foi en la

1 Prière sur le bon usage.

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