Les Pensées de Pascal
1. La vie de Pascal. — Biaise Pascal naquit à Clermont- Ferrand, .e 19 juin 1623, d'une famille de bonne noblesse de robe. Son père, Etienne Pascal, était président delà cour des aides, riche, croyant, d' « une grande science accompagnée d'un raisonnement fortnet et fort puissant1 », très versé dans les sciences mathématiques, lié avec Robcrval, Mersenne et d'autres savant-;, dont les réunions furentle berceau de l'Académie des sciences. Veuf en 1626, Etienne Pascal, « se voyant seul, s'appliqua plus fortement au soin de sa famille; et comme il n'avait point d'autre fils que celui-là, cette qualité de fils unique, et les grandes marques d'esprit qu'il reconnut dans cet enfant, lui donnèrent une si grande affection pour lui, qu'il ne put se résoudre à commettre son éducation à un autre, et se résolut dès lors à l'instruire lui-même. » En 1631, il vend sa charge, quitte la province et vient se fixer à Paris: le jeune Biaise Pascal n'avait alors que huit ans, mais déjà son esprit, d'une effrayante précocité, toujours tenu «au-dessus de son ouvrage », annonçait un penseur et un savant : a dès son enfance, il ne pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai évidemment. » A douze ans, il fait un traité sur les sons, « qui fut trouvé tout à fait bien raisonné », et avec des barres et des ronds, sur une simple définition qui lui fut donnée de la géométrie, il retrouve les trente-deux premières propositions d'Euclide ; à seize ans, il compose un traité des coniques, « qui passa pour un si grand effort d'esprit, qu'on disait que depuis Archimède on n'avait rien vu de £ette force » ; il fut remarqué par Descartes. A l'âge de dix-huit ans, il invente une machine arithmétique, plus ingé-
1. Lis citations sur la vie do Pascal sont, on général, tirées de la biographie écrite par M"" Pérîer.
nieuse qu'utile, pour aider son père dans le travail de la perception des tailles ; il y travaille longtemps, et ce long effort achève d'altérer sa santé déjà si débile ; il dira lui-même « que depuis l'âge de dix-huit ans il n'a pas passé un jour sans douleur ». Mais « dès qu'il avait un peu de repos et de relâche, son esprit se portait incontinent à chercher quelque chose de nouveau ». Il trouve ainsi le haquet, instrument destiné à porter les fardeaux ; il étudie l'équilibre des liquides, et donne la première idée de la presse hydraulique ; il expose le calcul des probabilités et consacre les années 1646 et 1647 à ses expériences sur le vide. Mais, dès cette époque, « Dieu l'éclaira de telle sorte... qu'il comprit parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour Dieu ». Aussi, sauf quelques retours passagers, « cette occupation fut la dernière où il appliqua son esprit pour les sciences humaines » : il avait à peine vingt-trois ans, et « il avait été jusqu'alors préservé... de tous les vices de la jeunesse ». Cependant « il était travaillé par des maladies continuelles, et qui allaient toujours en augmentant; de sorte que les médecins crurent que pour se rétablir entièrement il fallait qu'il quittât toute sorte d'application d'esprit, et qu'il cherchât autant qu'il le pourrait les occasions de se divertir ; ... ainsi il se mit dans le monde. » Il y vécut, dit-on, en grand seigneur, dans la société élégante des chevaliers de Méré, de Thévenot, du duc de Roannez ; occupés de théâtre, de poésie, et surtout de science, ce qui les faisait prendre pour des magiciens. « Jusqu'où, se demande Paul Albert, se laissa-t-il aller à ce que saint Augustin appelle le torrent de la coutume ? Tout porte à croire que s'il y eut dissipation, il n'y eut jamais dérèglement. Pascal est une de ces âmes pour qui le danger est en haut et non en bas. » Le Discours sur l'amour est de cette époque ; mais n'y aurait-il pas quelque témérité à dire avec M. Cousin, qui l'a le premier publié en 1843, qu'on y croit « surprendre l'écho secret et la révélation involontaire d'une affection que Pascal aurait éprouvée pour une personne du grand monde » ? Du reste, cette vie mondaine ne fut pas de longue durée. La plus jeune sœur de Pascal, qui était alors religieuse, « lui persuada ce qu'il lui avait persuadé le premier, de quitter absolument le monde ; en sorte qu'il se résolut de quitter tout à fait les conversations du monde, et de retrancher toutes les inutilités de la vie, au péril même de sa-
s:mté, parce qu'il crut que le salut était préférable à toutes choses ».
C'est ce qu'on a appelé la conversion de Pascal : elle eut lieu en 1654. Un accident de voiture au pont de Neuilly, où sa vie fut en danger, jeta un nouveau trouble dans ce corps débile, ébranla profondément son imagination, et amena un retour définitif de Pascal sur lui-même : a C'est depuis ce temps-là qu il a embrassé la manière de vivre où il a été jusqu'à la mort, renonçant à tout plaisir et à toute superfluité, tout employé à la prière et à l'étude de la religion. » Depuis lors, « c'est par la douleur, dit M. Nisard, que Pascal continua de communiquer avec les hommes, dont il s'était sépare par la solitude la plus étroite. »
Le xvme siècle n'a voulu voir dans Pascal qu'un exalté, un déséquilibré, et de nos jours on a plaidé la folie : nous n'y voyons qu'une piété sombre et violente dont il a été la victime infortunée. — Le polémiste qui, deux ans après l'accident de Neuilly, écrit les Provinciales (1656), le philosophe qui médite et prépare jusqu'à sa mort Y Apologie du christianisme, — quelles que soient d'ailleurs les angoisses de son âme, — ne peut être qu'un esprit qui se possède, et « sûr de lui jusqu'à en être effrayant ».
En quittant le monde, il se rapprocha de Port-Royal, où les pratiques et les doctrines devaient être si conformes à ses ^oûts et à ses desseins. Il s'y réfugia une première fois en 1654, une seconde en 1655, époque de Y Entretien avec M. de Saci sur Epictète et Montaigne ; il ne tarda pas à devenir l'hôte assidu de la maison, vivant dans une grande intimité d'esprit et de sentiments avec les Arnauld, avec Nicole, Le Maître de Saci : c'est entre leurs mains qu'il plaçait» un cœur tout frémissant encore des passions vaincues de la veille ». Le duc de Roannez et le jurisconsulte Domat, les corap agnons de sa vie mondaine, suivirent Pascal dans celte retraite. Il s'y fortifiait dans les sombres principes du jansénisme ; et lorsque, en 1656, il fallut défendre cette doctrine contre les jésuites, Pascal écrivit les Provinciales sous le pseudonyme de Louis de Montalte ; mais sa « manière d'écrire, naturelle, naïve ctforte en même temps, lui était si propre et si particulière, qu'aussitôt qu'on vit apparaître les Lettres au provincial, on vit bien qu'elles étaient de lui, quelque soin qu'il ait toupris de le cacher, même à ses proches ».
L immense succès des Lettres provinciales le fortifia dans le dessein de se consacrer tout entier à la défense de la religion. La guérison d'une nièce l, guérison qu'il tint pour miraculeuse, exalta encore sa piété. « Et ce fut cette occasion qui fit paraître cet extrême désir qu'il avait de travailler à réfuter les principaux et les plus forts raisonnements des athées ». — « Mais Dieu, qui lui avait inspiré ce dessein et toutes ces pensées, n'a pas permis qu'il l'ait conduit à sa perfection. » Ce qui devait être une imposante apologie du christianisme n'a été qu'une suite assez confuse, et parfois incohérente, de notes, sentences, réflexions, que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Pensées. La mort guettait Pascal: l'esprit ne perdait pas sa vigueur, mais le corps s'épuisait, et les macérations ajoutaient à tant de tortures physiques et morales. En 1662, son mal s'aggrava, des convulsions fréquentes annoncèrent sa fin. Au prêtre qui, en lui apportant le viatique, lui disait : « Voilà celui que vous avez tant désiré ! » Pascal répondit dans un ravissement de joie • « Que Dieu ne m'abandonne jamais! »
Et il mourut ainsi, le 19 août de cette même année., à l'âge de trente-neuf ans, après avoir lutté « avec l'énergie d'un soldat et l'abnégation d'un martyr ».
2. Son caractère. — Mais quel a été au fond cet homme si complexe, dont l'âme a paru une énigme, la vie un défi à la nature humaine, l'œuvre un prodigieux effort?
« Tantôt, dit un critique contemporain, on se représente er lui un homme du moyen âge hanté de terreurs, ascète et mystique, sombre et désespéré, et se réfugiant, de guerre lasse avec lui-même, dans une sorte de torpeur et d'abandonnemant craintif et prosterné, aux mains d'un Dieu plutôt redoutable que bon. Tantôt, au contraire, on pense découvrir er lui les traits d'un moderne, d'un contemporain, nerveux el ardent, curieux, intrépide à la recherche de la vérité, avide de science el, en même temps, d'un œil pénétrant et d'ui cœur désabusé, sondant le vide de cette science même, k vanité des efforts pour l'atteindre, l'imbécillité de 1 intelligence qui la croit saisir. Tantôt le chrétien énergique el robuste, sûr de sa foi et l'embrassant comme la colonne inébranlable du temple, apparaît à nos yeux dans sa grandeui