‹ Les Pensées de PascalChapitre 16 sur 22 · PENS · texte numérisé non relu

PENS

L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plua qu*un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantil en :e de l'infini ci devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la ju divine.

Il n'v a pas >i grande disproportion entre notre justice

le de Dieu qu'entre l'unité et l'infini. Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde: or, la justice envers lesréprouvés esl moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers us.

Nous connaissons qu'il y a un infini et ignorons sa nature, comme nous savons qu'il est faux que les nom- Kent finis; donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre, mais nous ne savons ce qu'il est. Il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair; car, en ajoutant l'unité, il ne change point de nature : cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair; il rai que cela s'entend de tous nombres finis. Ainsi on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans

ir ce qu'il est.

Nous connaissons donc l'existence et la nature du fini,

que nous sommes finis et étendus comme lui.

Nous connaissons l'existence de l'infini et ignorons sa

nature, parce qu'il a étendue comme nous, mais non pas

urnes comme nous; mais nous ne connaissons ni

l'existence ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni ('tendue

ni bornes.

Mais par la foi nous connaissons son existence; par la gloire nous connaîtrons sa rfature. Or, j'ai déjà montré qu'on ne peut bien connaître l'existence d'une chose sans connaître sa nature.

Parlons maintenant selon les lumières naturelles.

S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible,

puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport

à nous : nous sommes donc incapables de connaître ni ce

qu'il est ni s il est. Cela étant, qui osera entreprendre

de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport avec lui.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stultitiam. Et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvenf pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Oui; mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison r cela n'excuse pas ceux qui la reçoivent.

Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n'est pas. « Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de celte distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerezvous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car vous n'en savez rien. — Non : mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.

Oui, mais il faut parier : cela n'est pas volontaire ; vous êtes embarqué; [et ne point parier que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas.] Lequel prendrez-vous donc ? Voyons, puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins : vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien, et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ?

Pesons le gain et la perte, en prenant croix, que Dieu

PENSEES Cl

est. Estimons cea deux cas : si vous gagnez, vous g tout; si vous perdez, vous no perdez rien. Gagez «loue qu'il est, sans hésiter. — Gela est admirable: oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. — Voyons. Puisqu'il y a |>ar. 'il hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux, vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité déjouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois, à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y i une éternité de vie et de bonheur; et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, s'il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Gela est tout parti ! ; partout où est l'infini et où il n'y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner; et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison, pour garder la vie, plutôt que de la hasarder pour le gain infini aussi prêt à arriver que la perte du néant.

Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde; et que l'infinie distance qui est entre la certitude de ce qu'on s'expose et l' incertitude de ce qu'on gagnera égale le bien fini qu'on expose certainement, à l'infini qui est incertain. Cela n'est pas ainsi : tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude ; et néanmoins il

1. « C'est-à-dire conforme à la règle de tout parti, de tout jeu. » (Xote de Cousin.)

Jaracii. — Pascal. 4

hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu'on s'expose et l'incertitude du gain; cela est fai|x. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la cer-r titude de ce qu'on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte ; et de là vient que s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre, le parti est à jouer égal contre égal; et alors la certitude de ce qu'on expose est égale à l'incertitude du gain; tant s'en faut qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l'infini à gagner. Gela est démonstratif; et si les hommes sont capables de quelques vérités, celle-là est du nombre.

Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y a-t-il pas moyen de voir le dessous du jeu ? — Oui, l'Écriture, et le reste, etc.

Oui; mais j'ai les mains liées et la bouche muette; on me force à parier, et je ne suis pas en liberté; on ne me relâche pas, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse ?

Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez; travaillez donc non pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin; vous voulez vojjs guérir de l'infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez. la manière par où ils ont commencé; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc.

Naturellement même cela vouy fera croire et vous abêtira1. — >îai- c'èsl ce/ que je crains*. — Et pourquoi? qu'i vous a perdre ?

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