PENSÉES DIVERSES
Les fragments que nous venons de donner suivent, dans la mesure du possible, l'argumentation de Pascal et sont destinés à la soutenir et à l'éclairer. Reste à saisir sa pensée plus libre et plus variée, s'exprimant en phrases brisées et véhémentes, toujours dédaigneax, sceptique et pessimiste à l'égard de la nature humaine livrée à elle-même. Les pensées diverses peuvent donc servir de couronnement à ces extraits.
* Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d'autres, et qui, en ôtant le tronc, s'emportent comme des branches.
* Quand la malignité a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre : quand l'austérité ou le choix sévère n'a pas réussi au vrai bien, et qu'il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par le retour.
* L'homme est plein de besoins . il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C'est un bon mathématicien, dira-t-on; mais je n'ai que faire de mathématiques : il
1. Montaigne avait dit avant Pas- « Dans Pascal comme dans saint
ml : ■ 11 nous faut abestir pour nous Paul, abêtir ne doit pas être pris à la
r. » (Essais, liv. II, ch. XII.) lettre, mais dans la profondeur du
i nt Paul : t N'emo se deducat : sens chrétien : c'est une de ces paroles
» si qnis videtur inter vos sapiens que la vraie philosophie accepte et
hoc saeculo, stultus fiât ut sit défend contre les déclamations d'une
- sapiens ; -^.ipientia cnimhujusmundi philosophie superficielle et contre les
.. stultiti.i est apud Deum. »(Epist. ad excès d'une dévotion abusive. » (Note
rorinth... ni. 1!». de M. Faijcilre.)
me prendrait pour une proposition. C'est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous mes besoins généralement.
* Quand on se porte bien, on admire comment on pourrait faire si on était malade; quand on l'est, on prend médecine gaiement : le mal y résout. On n'a plus les passions et les désirs de divertissements et de promenades que la santé donnait et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l'état présent. Il n'y a que les craintes que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent : parce qu'elles joignent à l'état où rtous sommes les passions de l'état où nous ne sommes pas.
* Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux, et d'humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme sont matière d'affirmation aux affirmatifs. Peu parlent de l'humilité humblement, peu de la chasteté chastement, peu du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes.
*Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout à fait cachées, puisqu'elles ont été sues; et, quoiqu'on ait fait ce qu'on a pu pour les cacher, ce peu par où elles ont paru gâte tout, car c'est là le plus beau, de les avoir voulu cachet*.
Diseur de bons mots, mauvais caractère.
*Lemoi esthaïssable : « Vous, Miton, le couvrez, vou& ne l'ôtez pas pour cela'; vous êtes donc toujours haïssable. — Point [direz-vous], car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a plussujet de nous haïr. » Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu'il est injuste, et qu'il se fait centre de tout,
je le haïrai toujours. En an mot, le moi a deux quali
'' ; il est incommode aux autres, en ce qu'il les veul asservir : car chaque moi est l'ennemi el voudrait être le i\ pan dé tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice : el ainsi vous ne le rende/, pus aimable à ceux qui haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent plus leur erihemi ; et ainsi vous demeurez injuste et ne pouvez plaire qu'aux injustes. „
tdmire point l'excès d'une vertu, comme de la valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opimme en Eparainondas, qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas raonc'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour à une extrémité, mais bien en touchant les deux à lis, et remplissant tout l'entre-deux. Mais peut-être que r>> n'est qu'un soudain mouvement de l'un à l'autre de , et qu'elle n'est jamais en elfet qu'en un point, comme le tison de [feu que l'on tourne]. Soit. Mais J au moins cela marque l'agilité de l'âme, si cela n'en marque l'étendue.
J'avais passé longtemps dans l'étude des sciences abstraites, et le peu de communication qu'on en peut avoir m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'élude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en ypénétrant que les autres en les ignorant ; j'ai ■ pardonné aux autres d'y peu savoir/Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons en l'étude de l'homme, et que c'est !a vraie étude qui lui est propre. J'ai été trompé. 11 y en ore moins qui 1 étudient que la géométrie. Ce n'est que manque de savoir étudier cela qu'on cher- Mais n'est-ce pas que ce n'est pas encore là la science que l'homme doit avoir, et qu'il lui est meilleur de l'ignorer pour être heureux?
* Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence : comme en un vaisseau. Quand tous vont
vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres, comme un point fixe.
* Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en quatre qu'en six? Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un? Pourquoi en abstlneet sustine plutôt qu'en suivre nature, ou faire ses affaires particulières sans injustice, comme Platon, ou autre chose? Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot Oui, maiscela est inutile si on ne l'explique; et quand on vient à l'expliquer, dès qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter : ainsi, quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre, et ne paraissent jamais qu'en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l'un en l'autre, [ils subsistent indépendamment l'un de l'autre. Ainsi toutes ces divisions et ces mots n'ont guère d'autre utilité que d'aider la mémoire, et de servir d'adresse pour trouver ce qu'ils renferment].
* Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un. autre qu'il se trompe , il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas, et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. Or, on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas être trompé; et peut-être que cela vient de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu'il envisage, comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.
* Ce que peut la vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.
*Les grands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries et mêmes passions; mais l'un est au haut de la roue, et l'autre" près du centre, et ainsi moins agité par les mêmes mouvements