‹ Les Pensées de PascalChapitre 19 sur 22 · JUGEMENTS · texte numérisé non relu

JUGEMENTS

1 Le plan dos Pensées devait être, à bien peu près, celui do 1 Apologie de Sébonde. Tout l'effort, très méritoire, des critiques modernes dans le dessein de retrouver la suite «lu livre inachevé de Pascal, aboutit à supposer un ouvrage lui aurait reproduit la disposition générale de Y Apologie. Il est fort probable qu'il en eût été ainsi en effet. Faire l'an.ilvso complote de l'homme, le prenant « dans l'ample sein de la nature », le montrer petit, perdu, misérable, aveugle, point imperceptible dans l'infini de t'espace, moment dans l'inlini du temps, l'examinant dans la société qu'il a faite, le faire voir là encore incertain et livré au hasard, obéissant à des opinions sans fondement, à des coutumes sans raison, à des préjugés, à des mensonges et à des mines ; le considérant en <ni, lo montrer borné on tous sens, trompé par tout ce qui est en lui, par ses sens qui l'abusent, par ses appétits qui le poussent au bonheur pour l'amener aune pure déception, par ses sentiments qui l'aveuglent, par son imagination qui crée autour de lui un monde faux, par son intelligence incertaioo et incohérente ; en cet état, accabler d'un rude mépris « l'imbécile ver de terre » incapable de rien connaître, à commencer par lui-même, et lui crier: « Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Ecoutez Dieu ! » — voilà, d'après toute apparence, la marche qu'eût suivie Pascal, dans cette campagne contre l'incrédulité, contre l'orgueil, contre les vanités humaines, contre l'homme même au profit de l'homme, contre la terre pour la rattacher au ciel.

Faguet.

2. Sur la méthode à suivre pour prouver la vérité de la religion chrétienne, il n'avait aucune incertitude, et son ouvrage

achevé jusqu'à la dernière ligne, il eût été conduit jusqu'à cotte perfection, jusqu'à cette excellence que Pascal ne pouvait s'empêcher d'aimer, que nous n'aurions pu y trouver sur ce point de plus vives lumières. C'est parce que la

pensée de Pascal est évidente, c'est parce que son plan est aussi clair qu'inflexible, c'est parce que tous les fragments, toutes les phrases, tous les mots sortis de sa plume peuvent prendre place dans sa méthode de démonstration et la confirment, que Pascal occupe un rang si original et si élevé parmi les apologistes de la religion chrétienne. Cet impérieux esprit, saisi, au milieu des sciences exactes et naturelles, de l'amour de la religion et de la passion de la répandre, a voulu simplement appliquer à la démonstration de la vérité du christianisme la méthode en usage pour les démonstrations scientifiques, et ne laisser, s'il était possible, pas plus d'échappatoires à l'esprit de l'homme, pour éviter de croire au christianisme, que nous n'en aurions aujourd'hui, par exemple, pour refuser notre créance au mouvement de la terre.

Il a donc voulu donner au christianisme, dans la science de l'homme, le rôle que joue l'hypothèse dans les démonstrations de la science appliquée à l'étude de la nature, c'està-dire rassembler un certain nombre de faits incontestables, et, notre assentiment sur l'existence de ces faits une fois obtenu, nous démontrer non seulement que le christianisme rend raison de tous ces faits, mais qu'il peut seul en rendre raison, et que si la religion chrétienne n'était pas vraie, il serait impossible de les expliquer.

Prévost-Paradol.

3. Ce que nous appelons ses Pensées, c'est l'ébauche, ce sont les débris épars de cet art de monter, qui est l'art même de croire. Ce que la volonté doit faire, comment elle s'aide de tout, comment elle tire parti de toutes les ressources de la nature humaine, comment elle tourne en moyens les faiblesses mêmes, il le fait voir de toutes les manières : ses Pensées n'ont pas d'autre dessein ni d'autre sens. Tout y est une réponse passionnée à cette question unique : Comment croire? Dès lors les paroles violentes et excessives s'expliquent. Quand on est en haut, tout ce qui est au-dessous paraît petit. Il y a plus. On s'étonne et l'on s'en veut d'avoir trouvé grand ce qui, vu d'en haut, est petit. Pascal semble dédaigner les sciences. Pascal, parlant de la raison, prodigue les ironies, les plaintes, les insultes. Ne cherchez pas en tout cela un système. Pascal est arrivé à comprendre la grandeur souveraine des choses morales et religieuses. Il est désabusé des

autres grandeur», il en veut désabuser tout le monde. Il s'indigne de voir des hommes i tranquilles et satisfaits » quand ils n'ont dans les m. uns que des Liens inférieurs ; il les plaint, et, pour les tirer de leur illusion, il veut porter dans leur âme un i trouble salutaire ». Il u 'expose pas une philosophie : il indique, il pratique une méthode morale, un traitement des ànie> Ollé-Laprune.

4. Si grand que soit Pascal par le génie, il y a mille choses vraies et grandes dans lesquelles il n'entre pas et n'a pas l'idée 'I entrer. Il ne sent pas la poésie, il la nie; et la poésie est tonte une partie essentielle de l'homme, même de l'homme religieux. Il étudie, il sonde et scrute la nature, il la contemple

- !S abîmes, il ne la sent guère que pour s'en effrayer. Pour lhistoire, Pascal la savait en chrétien, il l'avait approfondie dans l'Ecriture et dans les prophéties... Il ne s'arrête nullement à considérer les rapports de la religion et du gouvernement politique. En physique, là où il excelle, là où il innove, il trouve moyen de généraliser le moins qu'il peut. Tout a côté surtout il n a pas le sentiment de la vie physiologique... Tout ceci revient à dire que Pascal manquait de certains aperçus de philosophie naturelle ou historique ; qu'il ne portait pas son regard vers certains horizons qui sont sujets peut-être à se confondre dans un lointain nébuleux, mais que d autres esprits ont embrassés, ne fût-ce que par des échappées sublimes ou perçantes. " Sainte-Beuve.

5. Le scepticisme professé par Pascal n'est pas le point capital et, si l'on peut s'exprimer ainsi, ne forme pas le premier plan de sou système : il n'est qu'un corollaire de sa théorie de la nature, ou de son opinion sur l'ensemble des facultés humaines. En un mot, c'est un scepticisme qui procède d'un dogmatisme et qui tend à un dogmatisme.

Frank.

6. Pascalme rappelle involontairementleshérosdeCorneille Lui aussi a sacrifié la nature au devoir; lui aussi est l'homme tel qu il devrait être, le héros dont le grand Corneille a tracé l'idéal. Mais ce que l'imagination du poète pouvait concevoir de plus grand, Pascal seul l'a surpassé par cette lutte sublime de la nature immatérielle qui, dans le temps de son union

intime avec le corps, veut néanmoins s'en tenir séparée, et, dans la cohabitation même, se défend du contact. Ce n'est pas assez pour Pascal de fuir les hommes, pour n'avoir aucun des vices qui naissent de leurs rapports entre eux; il veut se fuir lui-même et s'arracher à son propre corps, pour échapper aux imperfections attachées à sa condition de créature. Pascal est par moments Polyeucte. Je reconnais le détachement du sublime martyr dans l'homme qui conseille à ses amis de ne point s'attacher à qui ne s'appartient plus, à qui ne peut donner ce qui n'est plus à lui. Noble exemple, dans ce monde où tant d'habiles gens, qui n'ont rien à donner, invitent néanmoins les autres à les aimer, afin de les avoir plus sous la main pour le service de leur fortune! Pascal est trop honnête homme pour se servir de ceux qu'il n'aimerait pas, il est trop humble pour se laisser aimer gratuitement.

Nisard.

7. L'influence des Pensées sur notre littérature est évidente : nos plus beaux génies en ont reçu la vive impression, et à leur tour ils nous disposent à les mieux goûter et à les mieux comprendre. Telle idée même, qui étonnait les contemporains jusqu'à les scandaliser r nous est tout accoutumée et toute familière. Le siècle de Chateaubriand, de Goethe, de Byron, je ne veux parler que des morts, est préparé à tout ce qu'on peut lui dire sur la vanité de la science et de la pensée, l'empire de la coutume et l'illusion des milieux, l'écoulement de toutes choses, le néant de nos vertus et même dé nos passions, le masque dont le moi se couvre, en un mot, la « comédie humaine », avec son dernier acte toujours sanglant, où « on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ». Mais au lieu que cette vue sceptique de la vie ne fait que redoubler chez Pascal l'ardeur de la foi, et que son pyrrhouisme est comme la fumée du Sinaï qui enveloppait Dieu même, et d'où sa voix sortait avec des éclairs et des tonnerres; au contraire les hommes de nos jours se sont trop souvent abandonnés dans ces ténèbres avec un froid désespoir. Ne nous en laissons pas atteindre; et s'il ne nous est pas possible de nous reposer dans la théologie des Pensées, recueillons-y du moins, pour ne le perdre jamais, l'idéal moral, toujours présent à Pascal, sous l'etfveloppe. des dogmes et des mystères, et qui soutient sa force parmi tant de principes de faiblesse.

Imitons de lui celle ardeur, celte opiniâtreté dans l'action, je vii\ dire l'action de l'âme par laquelle il se relève dea défaillances de la pensée.

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