CHAPITRE PREMIER. — LES SOUVERAINS
En 583, Renaud de Châtillon enleva en pleine paix une caravane musulmane; Saladin profita de cette injure pour reprendre la guerre contre les Chrétiens. Il les défit auprès de Tibériade, dans un combat que les Chrétiens appellent bataille de Tibériade et les Musulmans bataille de Hittîn. Au cours de la bataille, il fit mettre le feu aux bruyères et aux herbes sèches qui couvraient le sol. Il fit prisonniers le roi de .Jérusalem, le grand maître des Templiers, Renaud de Châtillon et d'autres seigneurs. Les captifs ordinaires, liés par groupe de trente ou quarante, furent vendus dans les marchés du voisinage. Les prisonniers de marque furent traités avec égard, sauf Renaud qu'il tua de sa propre main, pour venger les affronts faits à l'islam. Il fit aussi massacrer les Templiers et les Hospitahers, ennemis trop irréductibles de la foi du prophète. Leur exécution fut considérée comme une œuvre pie : il en chargea les docteurs et les pieux personnages de son armée.
La Palestine tomba à la suite de cette bataille et Jérusalem fut rendue à l'islam. Cette dernière conquête est, aux yeux des croyants, la plus grande gloire de Saladin. Les mosquées de la ville sainte qui avaient été transformées en églises, furent purifiées à l'eau de rose et restituées au culte musulman. On respecta l'église du Saint- Sépulcre. Tous les chrétiens du rite latin furent
considérés comme captifs ; mais on les laissa sortir et on pourvut de vivres et d'une escorte ceux qui payèrent tribut.
Les Chrétiens, reprenant l'offensive, vinrent mettre le siège devant Saint-Jean d'Acre. Saladin les attaque pendant qu'ils poursuivent les travaux du siège. La lutte est menée avec ardeur de part et d'autre. La tâche des Musulmans n'est pas toujours facile. Saladin écrit un jour au Khalife : « Les Chrétiens reçoivent sans cesse de nouveaux renforts. Plus nombreux que les flots de la mer, plus amers que ses eaux saumâtres, pour un qui périt sur terre, ils arrivent mille par mer. La semence est plus abondante que la moisson ; l'arbre produit plus de branches que le fer n'en peut couper... Voilà que le Pape des Francs vient d'imposer aux Chrétiens des pénitences et des dîmes. Il les fait revêtir de deuil jusqu'à l'entière délivrance du tombeau de leur Dieu. Vous qui êtes du sang de notre Prophète Mahomet, c'est à vous de faire dans cette circonstance ce qu'il ferait lui-même s'il était au milieu de son peuple. »
Mais parfois la santé trahit Saladin ; malade, il pleure de ne pouvoir prendre part à l'action. A la fm Saint-Jean d'Acre tombe aux mains des Francs. Ceux-ci, enhardis par ce succès, entraînés par le fameux Richard Cœur de Lion, veulent tenter de reprendre Jérusalem. Ils battent
Saladin à Arsouf. Trop faible pour résister, le héros musulman démantèle les places qui pourraient tomber entre leurs mains. Il détruit ainsi les fortifications d'Ascalon ; la peine qu'il en éprouve est extrême : « J'aime beaucoup mes enfants, dit-il ; mais il m'en coûterait moins de les sacrifier que d'ôter une seule pierre de ces murailles. » Tous ses efforts se concentrent sur la défense de Jérusalem menacée. Il en répare les fortifications ; il fait dévaster les campagnes environnantes et il établit son armée sur les hauteurs voisines. Richard approche. Saladin tient conseil avec les émirs. On le voit en proie à la plus vive agitation ; à peine a-t-il d'abord la force de parler. Il reprend courage cependant, réchauffe le zèle des émirs, les exhorte à ne pas laisser retomber la ville sainte aux mains des infidèles. Les chefs lui promettent leur concours ; mais l'armée murmure et se révolte presque ; elle veut bien tenter la chance d'une dernière bataille, non soutenir un siège pénible et inutile. Saladin gémit de ce manque de foi ; mais le lendemain, alors qu'il n'attendait plus que la défaite, il voit l'armée chrétienne battre en retraite.
Les Chrétiens en effet étaient divisés, et Richard, inquiété par des nouvelles d'Angleterre, songeait à y retourner. On entame des négociations que Saladin fait traîner en longueur, et
dans lesquelles les deux princes se traitent avec beaucoup de courtoisie. Richard étant tombé malade, Saladin lui envoie des fruits, de la neige et tout ce qui peut aider à le rétablir. Les Musulmans paraissent plus las que les Chrétiens. Saladin, à son grand regret, signe la paix pour trois ans.
Il donne aux Chrétiens le droit de visiter Jérusalem, mais sans armes. Lui-même assiste à leur pèlerinage ; il veille à leur sûreté et reçoit leurs chefs à sa table. Enfin Richard quitte la Palestine. Saladin, fatigué, va se reposer à Damas. On raconte que des ambassadeurs chrétiens, lui demandant audience, le trouvent occupé à jouer avec son plus Jeune fils. Cet enfant, effrayé par le costume insolite des Francs, se met à pleurer ; Saladin renvoie alors l'audience à un autre jour. Il passe aussi quelque temps à chasser dans les environs. Mais après ce moment de repos, le héros de l'Islam sent le désir de nouveaux hauts-faits. Il rêve la conquête de l'Asie- Mineure et de la Grande-Arménie, et il se dispose à envahir ces provinces, lorsque la mort le surprend.
Ce prince a été admiré de ses ennemis comme de ses amis. Des auteurs chrétiens, particulièrement des Italiens, l'ont loué ; il combat les armes et la civilisation d'Occident avec une sorte d'équivalence ; l'estime, presque l'amitié,