CHAPITRE VII. — LA PHILOSOPHIE POLITIQUE
gros ouvrage. C'est cette préface qui contient la philosophie politique d'Ibn Khaldoun ; on l'appelle les Prolégomènes. Elle constitue une vaste encyclopédie où toutes les questions sont traitées sous leur aspect philosophique. L'histoire elle-même est conçue comme une branche de la philosophie.
« Envisageons l'histoire dans sa forme extérieure,dit l'écrivain: elle sert à retracer les événements qui ont marqué le cours des siècles et des dynasties, et qui ont eu pour témoins les générations passées. C'est pour elle que l'on a cultivé le style orné et employé les expressions figurées. C'est elle qui fait le charme des assemblées littéraires où les amateurs se pressent en foule ; c'est elle qui nous apprend à connaître les révolutions subies par tous les êtres créés. Elle offre un vaste champ où l'on voit les empires fournir leur carrière ; elle nous montre comment tous les divers peuples ont rempli la terre jusqu'à ce que l'heure du départ leur fût annoncée, et que le temps de quitter l'existence fût arrivé pour eux.
Regardons ensuite les caractères intérieurs de la science historique ; ce sont l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris nais-
sance : l'histoire forme donc une branche importante de la philosophie, et mérite d'être comptée au nombre des sciences. »
Comme on le voit, l'histoire est aux yeux d'Ibn Khaldoun la critique des faits et la recherche des causes. Cette recherche nécessite l'étude de la psychologie des peuples et celle de leur civiUsation. Ibn Khaldoun a le sentiment qu'à son époque la civilisation (omrân) avait baissé. Plusieurs civilisations avaient déjà paru dans le monde et s'étaient en partie perdues. « Les connaissances scientifiques qui ne nous sont pas parvenues, dit-il, dépassent en quantité celles que nous avons reçues. Que sont devenues les sciences des Perses dont les écrits à l'époque de la conquête furent anéantis par ordre d'Omar? Où sont les sciences des Chaldéens, des Assyriens, des habitants de Babylone ? Où sont les résultats et les traces qu'ils avaient laissés chez ces peuples ? Où sont les sciences qui plus anciennement ont régné chez les Coptes ? Il est une seule nation, celle des Grecs, dont nous possédons exclusivement les productions scientifiques, et cela grâce au soin que prit el-Mamoun de faire traduire ces ouvrages de la langue originale. Ce prince put réussir dans son entreprise, parce qu'il trouva un grand nombre de traducteurs et qu'il dépensa beaucoup d'argent. Nous ne connaissons rien des sciences des autres peuples. »