‹ Les penseurs de l'Islam (volume 2)Chapitre 180 sur 192 · CHAPITRE VIII. LES PROVERBES ET LES CONTES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. LES PROVERBES ET LES CONTES

la défaite de Porus, le peuple secoua le joug de son lieutenant et mit à sa place un certain Dabchelim, descendant des anciens rois. Ce Dabchelim se trouva être un prince désordonné et cruel. Un brahmane de ce temps, le philosophe Bidpaï, entreprit de le ramener à son devoir, et après des discours bien composés, mais qui faillirent lui coûter la vie, il obtint du roi la commande d'un livre sur l'art de gouverner et sur la morale en général. Cette première partie du récit est purement littéraire et philosophique, dépourvue de tout sentiment historique, de toute couleur locale, et ne témoigne d'aucune connaissance ni des systèmes philosophiques, ni des religions de l'Inde.

Dans le second chapitre, Anochirwân a entendu parler du livre existant aux Indes et demande à son vizir Bozourdjmihr d'envoyer un savant pour en prendre copie. Le vizir envoie Barzouwéïh, un médecin. Il est tout à fait invraisemblable qu'un roi ait donné une mission ayant pour objectif un simple recueil de fables ; d'autant que cette mission coûta cher, car il est dit que Barzouvéïh emporta pour son voyage 20.000 bourses contenant chacune 10.000 dinars. D'après l'historien Ta'âlibi (1), comme d'après

1. L'Histoire des Perses de Ta'âlibi, trad. Zotenberg, Paris, 1900, p. 629-633.

Firdousi, ce médecin ne serait pas allé aux Indes dans le but de chercher le livre, mais pour y découvrir une plante merveilleuse, capable de rendre la vie aux morts. Il ne trouve pas la plante ; mais à la fm il rencontre un vieillard qui lui explique que cette panacée n'est autre que le livre de Kalîlah et Dimnah. Il est bien évident qu'il n'y a là, de la part de l'auteur ou du recenseur, qu'un procédé de réclame (1).

Un troisième chapitre, qui contient les mêmes idées et est écrit dans le même style que les précédents, est attribué sans vraisemblance au traducteur Ibn Mokafîa'. Enfin, la quatrième partie de cette préface consiste dans une vie, une autobiographie de Barzouwéïh. Ce prétendu missionnaire ne parle pas du tout à la manière d'un voyageur ; il se contente d'exposer, en l'entremêlant de quelques fables, un système qui rappelle tout à fait celui des sectes pythagoriciennes, ou, si l'on veut, néo-platoniciennes.

On remarquera dans tout ce préambule l'emploi des nombres en morale, caractéristique de l'école de Pythagore, la grande place donnée,

1. V. encore une courte mais intéressante note de Noeldeke sur Buzurdjmihr, que ce savant appelle «une personnalité qui n'apparaît pas dans des récits purement historiques, mais bien plutôt dans la littérature rhétorico-morale, rhetorisch-paraenetischen », et où il résume d'après Masoudi douze maximes de gouvernement caractéristiques.

parmi les vertus, au silence et à la circonspection. Quatre rois de Chine, de l'Inde, de Perse et de Grèce se trouvant réunis, proposent d'énoncer chacun une maxime : tous les quatre font l'éloge du silence. Quatre sages ont à fournir chacun une sentence : le premier fait l'éloge du silence ; le second donne la maxime grecque : « Connaistoi toi-même. » Le quatrième recommande de chercher la tranquillité de l'esprit dans la soumission au destin. Quatre qualités distinguent l'homme de la bête : la sagesse, la tempérance, la justice et la force ; ce sont les vertus cardinales ; chacune d'elles se subdivise en trois. L'homme vraiment intelligent se distingue par huit qualités ; sur les huit sont : la circonspection, le secret, la modération, la réserve et l'affabilité.

Barzouwéïh raconte le processus de sa vie morale : Je commençai, dit-il, par avoir une forte passion pour la médecine. J'avais à choisir entre quatre choses : la richesse, la réputation, les jouissances terrestres et la préparation à une vie future. Je visitais les malades en songeant à l'au-delà ; et si parfois je me surprenais à jouir du bénéfice ou de l'honneur que j'en retirais, j'étais honteux de ne pas mépriser les choses périssables et de goûter des plaisirs qui doivent nous être sitôt ravis. Sachant notre corps sujet à la corruption, je m'efforçais de

m'élever à la contemplation de la vie de l'audelà. Cependant, j'examinais les diverses religions, pour choisir entre elles celle qui me semblerait la plus efficace. Mais j'en eus si peu de satisfaction, que je décidai de m'en tenir à celle de mes pères. Bientôt mon trouble revint ; je fus assailli par le désir de scruter plus à fond les systèmes. D'autre part, je savais que la vie est courte et je craignais de la perdre dans la recherche et l'indécision ; j'écoutai donc cette voix qui ne manque pas de se faire entendre au dedans de nous, de façon à me tracer une ligne de conduite qui ne fût pas trop en opposition avec aucune rehgion. — Cette situation d âme est fort intéressante, et se rapproche singulièrement de celle du pragmatisme moderne. — Après des oscillations et des moments de doute et de faiblesse, Barzouwéïh s'attache de plus en plus à la religion, qui est pour lui la pratique de la vie contemplative, de la douceur et de la bonté, convaincu qu'elle seule peut, avec la tendresse d'un père pour son enfant, rendre facile le chemin qui conduit à l'autre vie et ouvrJr la porte à un bonheur durable.

La vie de Barzouwéïh et la doctrine qui y est exprimée sont d'un caractère mystique plus accentué que le reste de l'ouvrage, et ne laissent pas de rappeler la philosophie d'Ibn Tofaïl ; mais pour le reste, c'est-à-dire pour les

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