V. l'intéressante discussion d'Emmanuel Cosquin
suspendant durant mille nuits la cruauté du roi Chehriar en tenant sa curiosité en éveil au moyen de récits coupés au bon moment, — quelques érudits ont encore voulu voir un apport de l'Inde. On retrouve dans l'Inde une partie de ce prologue-cadre, et les sinologues en ont même retrouvé en Chine un morceau qui a été traduit du sanscrit en chinois en 251 de notre ère. Ce morceau n'est d'ailleurs pas la partie essentielle de l'histoire, celle qui montre Chéhérazade évitant la mort par des contes.
Cependant l'opinion qui voit dans le prologue 'ies Mille et une Nuits un récit d'origine indienne, n'est pas l'opinion dominante, et ce n'est point la nôtre. D'autres savants admettent pour cette pièce l'origine persane, et plusieurs identifient même Chéhérazade avec l'Esther de la Bible. Cette identification a été proposée par l'excellent arabisant de Gœje. Il y a en effet sur ce point quelques rapports et quelques confusions de légendes. L'Assuérus biblique avait pour principe, comme le Chehriar des Mille et une Nuits, de ne voir ses femmes qu'une fois. Chaque vierge, préparée longtemps d'avance, « lui était amenée le soir et ressortait le lendemain matin,
Le prologue- cadre des Mille et une Nuits, les légendes perses et le Livre d'Esther, extrait de la Re^'ue biblique internationale, Paris, 1909,
pour être conduite dans une nouvelle maison ». Pourtant elle n'était pas étranglée, comme dans le fameux prologue. Esther, comme Chéhérazade, capte la faveur du roi et demeure auprès de lui ; elle est la fille du vizir, de même que Chéhérazade ; elle sauve son peuple de la captivité ; la conteuse des Mille et une Nuits sauve les vierges menacées du sort tragique de leurs devancières. Tabari identifie l'Esther biblique avec la mère du roi Bahman fils d'Isfendiar. Masoudi fait d'Esther la femme de Bokht-Nassar (Nabuchodonosor) et l'appelle Dînazad, qui est le nom de la sœur de Chéhérazade dans les contes. Il remarque d'ailleurs que ces événements sont racontés de diverses manières. Cet écrivain donne le titre de Chéhérazade à la mère de Houmayé fille de Bahman, fils d'Isfendiar, c'est-à-dire à l'épouse de Bahman dont Tabari fait Esther. Pour Masoudi aussi, la mère de Houmayé était juive. Enfin Firdousi, Tabari et Masoudi en un autre endroit, appellent Chéhérazade, Houmayé elle-même, fille et femme (selon la coutume des anciens perses) du roi Bahman. Ce roi correspond à Artaxerxès Longue-main et est le père de Darius l'ancien. On ne peut vraiment nier qu'on n'ait ici affaire àj un fond commun de traditions judéo-persanes. La façon dont les légendes dérivent l'une d( l'autre ou ont été amalgamées n'est d'ailleurs