CHAPITRE II. LES SOUVERAINS
bragés de cils très longs ; la bouche est grave, le nez aquilin, et les joues gardent encore la finesse de l'adolescence. Soliman a alors 26 ou 27 ans. Il vient de monter sur le trône. Il se lance immédiatement dans l'action. L'année suivante il a donné Belgrade à son peuple, l'année d'après Rhodes. Cette dernière conquête a été payée très cher. La ville défendue, par un ordre de héros, était entourée de défenses formidables qui représentaient tout ce que pouvait produire l'art de l'ingénieur en ce temps. Soliman apporta dans l'attaque un art non moins consommé. Son armée, très nombreuse, fut amenée et transportée devant la place par le détroit qui sépare l'île du continent, avec une grande rapidité. L'artillerie était très puissante ; elle se composait de cent pièces de siège et des douze colosses de bronze qui avaient naguère ouvert la brèche dans les murs de Stamboul. Soliman employa l'artillerie, comme devait plus tard le faire Napoléon, par grandes masses. Il accumula en une seule batterie quarante de ses plus grosses pièces, et versa sur un seul bastion un torrent de pierre et de plomb.
Dans la campagne contre Belgrade, il avait dû jeter un pont sur la Save. La construction de ce pont fait penser aux fameux ponts que fit jeter Napoléon sur le Danube dans la campagne de 1809. Soliman la surveilla lui-même ;
le travail, exécuté par des paysans arméniens et bulgares, fut terminé en dix jours. Dans une autre campagne, ce sultan eut à jeter un pont d'Ofen à Pesth sur le Danube ; la construction en fut également très rapide. L'art de l'ingénieur a continué à être en honneur chez les Osmanlis. Sous Sélim II, successeur de Soliman le Grand, le vizir Sokkoli conçut l'idée de relier par un canal le Don au Volga, et celle du percement de l'isthme de Suez. Les souverains turcs, avec quelques alternatives de négligence, se tinrent au courant des progrès de l'artillerie. Ils demandèrent des instructeurs aux puissances européennes ; on voit parmi ceux-ci, au xviii^ siècle, l'ambassadeur suédois Baron de Tott, MM. de Bonneval et de Pampelonne, français, ce dernier à l'époque de notre révolution.
La marine turque, créée par Sélim pr, s'éleva sous Sohman à un haut degré de puissance et de gloire. Elle éprouvait cependant la même difficulté qu'aujourd'hui : les Turcs ne sont pas naturellement marins ; ils ne combattent pas par eux-mêmes sur mer comme sur terre ; ils sont forcés d'avoir recours au service d'autres nations. Le zèle et l'esprit de sacrifice sont dans ces conditions nécessairement moindres. Sous Soliman, les vaisseaux étaient montés par des Grecs. La marine des Osmanlis réussit pourtant en 1539, après la défaite de Doria, à conquérir