CHAPITRE III. — LES HISTORIENS ARABES
De tous les savants, ses contemporains, dont parle Mas'oudi, le plus éminent à ses yeux est le fameux philosophe Farabi, mort peu d'années avant lui. « Je ne connais, dit-il, personne aujourd'hui d'aussi savant que lui, si ce n'est un chrétien habitant Bagdad, connu sous le nom d'Abou Zakarya fils d''Adi, dont l'enseignement, les vues et la méthode font renaître le système de Mohammed, fils de Zakarya er- Râzi ; et ce système est celui des Pythagoriciens sur la philosophie première (c'est-à-dire la métaphysique), auquel nous avons fait allusion plus haut. » Ce paraît être aussi le système pour lequel notre auteur a le plus de sympathie.
Nous tenions à montrer chez Mas'oudi l'esprit scientifique et l'esprit philosophique. Les personnes qui liront ses œuvres apprendront avec plaisir à connaître l'historien proprement dit et le conteur d'anecdotes.
Ibn Miskawéïh, sur la vie duquel on sait peu de chose, est un écrivain original. Esprit très philosophique, il est un des principaux moralistes de l'islam ; et il a laissé en morale une œuvre importante. Les Mœurs des Arabes et des Perses, dans laquelle il a inséré la traduction d'un curieux traité grec. Le Tableau de Cébès.
Son œuvre comme historien est considérable aussi. Il l'a intitulée Tadjârib cl-umam, les expériences des nations ; elle renferme l'histoire des rois de l'ancienne Perse et celle des Arabes jusqu'à son époque (1). Cet historien fut trésorier du Sultan Bouyide *Adod ed-Daoulah et mourut en 421 (1030) à un âge avancé. Jâkout dit qu'il était un converti du Zoroastrisme, mais n'indique pas où il a puisé ce renseignement, Ibn Miskawéïh avait des tendances d'esprit rationalistes. On le voit au dédain qu'il marque pour les légendes. Il va jusqu'à dire que les miracles du Prophète n'ont pas de valeur historique, parce que ce sont des faits extraordinaires. Ses sympathies sont d'ailleurs persanes et son histoire est plus spécialement celle de la Perse : il développe les règnes des anciens rois de cette contrée et omet la vie du Prophète. Il remarque même (t. I, p. 81) que le mouvement d'extension des Arabes avait commencé avant Mahomet. Le style d'Ibn Miskawéïh est très serré. Son récit abonde en détails ; mais l'esprit philosophique le pénètre et la psychologie des personnages ainsi que les idées générales s'en dégagent comme d'elles-mêmes. Il a aussi
1. History of Ibn Miskawayh, éd. en fac-similé par Leone Caetani, principe di Teano, dans la collection du Gibb Mémorial, vol. I, 1909 ; vol. V (années 284-326), 1913 ; avec sommaires en anglais.