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CHAPITRE VIII. — LES PROVERBES ET LES CONTES

subit ensuite divers remaniements, et étant devenue populaire, fut transportée à son tour dans les différentes langues des peuples de l’islam (1).

L’histoire du recueil d’apologues intitulé Kalîlah (2) se relie à la légende du sage vizir Bozourdjmihr, sur laquelle nous voudrions présenter quelques observations.

Le personnage de Bozourdjmihr — qu i ne paraît pas chez Tabari,mais qui tient une grande place dans l’œuvre de Firdousi, et en a une assez importante dans celle de Masoudi (3) — était un

1. V. pour la bibliographie des fables de Loqman et leurs traductions dans les diverses langues, Victor Chauvin, Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes , publiés dans V Europe chrétienne, de 1810 à 1885, fascicule III ; Liège-Leipzig, 1898.

2. Pour la bibliographie du Kalilah, V. Victor Chauvin, Biblio graphie des ouvrages arabes , etc., fascicule IL Citons les éditions : de Sylvestre de Sacy, éd. arabe, Paris, 1816, précédée d’un mémoire sur l’origine du livre ; — de Keith-Falconer, Kalilah and Dimnah or the fables of Bidpai , Cambridge, 1885, avec une importante introduction où sont traitées toutes les questions relatives à l’origine du livre et à ses différentes recensions ; la trad. anglaise du Rev. W. Wyndham Knatchbull, réimprimée au Caire par A. Van Dyck, 1905 ; et l’éd. arabe de L. Cheïkho, S. J., Beyrouth, 1905, d’après le plus ancien manuscrit arabe de ce texte, avec introduction.

3. Le Livre des Bois , trad. Mohl, chap. XLI, t. VI. — Les Prairies d’Or, t. II, v. l’index.

LES PENSEURS DE L’iSLAM

vizir du roi de Perse sassanide Anochirwân le Juste. Tout jeune, il fut présenté au roi, à qui il expliqua un songe (1). Il était astrologue, astronome et médecin, très éloquent, entendu en affaires, avec cela fort beau. Le roi en fit son principal conseiller ; Masoudi et Firdousi ont conservé un grand nombre de sentences qui lui sont attribuées. Le jeu d’échec ayant été inventé dans les Indes et présenté à Nouchirwân, Bozourdjmihr, d’après le simple examen de l’échiquier, devina quelles devaient en être les règles. Il inventa ensuite à son tour le jeu de nard ou de trictrac qu’il envoya aux Indiens. Un accident malheureux lui fit perdre un jour la confiance du souverain ; il fut jeté en prison où il eut beaucoup à souffrir, ce qui offre aux légendaires l’occasion de lui attribuer quelques belles paroles. On le tira de sa prison un jour qu’on eut besoin de lui pour résoudre une énigme : il s’agissait de savoir ce qu’il y avait dans une cassette fermée. Il donna la réponse juste et rentra en faveur. Selon Masoudi, il périt victime d’un accès de colère de Kesra Eperwiz, le second successeur d’Anochirwân.

Firdousi a sur ce sage une dizaine de chapitres.

1. Sa légende n’est pas sans rapport avec celle du Joseph biblique. Voyez à la section suivante (1001 Nuits ) des rapprochements entre des contes arabes et les traditions bibliques.

Anochirwân donne sept fêtes en son honneur, dans lesquelles il le fait parler en présence des mobeds et de toute sa cour. Ces fêtes sont, en réalité, autant de chapitres d’une sorte de traité de morale. Tantôt Bozourdjmihr y parle d’une façon continue ; tantôt le roi, ou quelque autre, pose des questions et il y répond assez brièvement sous forme de sentences. Voici quelques exemples :

« Que faire, demande un assistant, pour qu’on ait le moins de peine dans la vie ? — Si un homme de sens, répond le sage, a un cœur patient, il arrivera au contentement. Il sera juste quand il donnera et quand il prendra, et il fermera ainsi la porte de la perversité et de la perdition. Il pardonnera les fautes quand il est le maître, et ne se laissera pas aller à la colère et à l’impatience.

« O sage, dit quelqu’un, qu’est-ce qu’un homme de sens approuve le plus ? — Celui qui cultive son intelligence ne regrette jamais ce qui lui échappe ; et si une chose qui lui est chère est foulée dans la poussière, il ne se laisse pas aller au regret et à la douleur. Il arrache de son cœur tout espoir des choses impossibles, comme le vent arrache les feuilles du saule. — Quel est le roi que tu juges être le meilleur ? — Celui qui assure la sécurité de l’honnête homme, dont la voie est la terreur du méchant, dont le trône donne la paix au monde. »

LES PENSEURS DE L’iSLAM

Une grande partie de ces sentences a trait à la morale des rois, à la philosophie politique. L’idée dominante est que le roi doit s’humilier devant le sage et lui demander conseil : « La couronne sera puissante aussi longtemps que le roi tiendra en honneur les sages, et la majesté royale sera sauve aussi longtemps que le maître du monde acceptera l’avis de tout homme qui sait. » En dehors de cette disposition d’esprit tout à fait primordiale, Bozourdjmihr recommande au roi la droiture, la véracité, le courage. À tout le monde il recommande la prudence : prudence dans le choix des amis ; prudence dans les cours ; prudence dans le combat : « Choisis dans le combat des camarades prudents ; si tu n’es pas assez fort pour lutter contre un ennemi, ne l’essaie pas ; car ce que veut la sagesse, c’est qu’on revienne en vie du combat. » Une certaine soumission au destin est aussi un trait dominant de cette morale : « De toutes les qualités, la plus solide est le contentement de son sort ; c’est la plus douce, celle qui repose le mieux du travail ; et la plus agréable est la faculté d’espérer. » Et Bozourdjmihr trouve cette belle formule : Le roi ayant demandé : « Devient-on puissant par ses propres forces ou par l’effet de la fortune ? » son vizir répond : « La fortune et le talent forment un couple ; ils sont comme l’âme et le corps ; le corps est

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