Ibn Miskawayh history, t. Y, p. 64 et suiv
gouverne bien. Ce qu’Ibn Miskawéïh appelle un bon gouvernement comporte cependant des pratiques d’extorsion et de spoliation pour lesquelles un moraliste aurait pu se montrer plus sévère. Un vieux Kadi, dont le fils avait pris part à quelque révolte, vient trouver Ibn el- Forât et lui demande en pleurant la vie de son fils. Le vizir en exige cent mille dînârs et le retient prisonnier dans la salle du trésor jusqu’à ce qu’il acquitte la somme. Cependant lorsqu’il a versé 90 mille dînârs, Ibn el-Forât lui remet les dix mille autres et le renvoie dans sa maison, en lui enjoignant de n’en point sortir.
Au bout de trois ans, la faveur se retourne contre ce vizir. On se saisit de sa personne ; son harem est déshonoré, sa maison pillée ; on emporte ses livres et ses effets. Cette arrestation est suivie d’une longue enquête sur son administration. Insulté, il se défend avec vigueur. On le met à la torture, et enfin, après qu’il a juré qu’il ne lui restait plus d’argent ni d’objets précieux, on lui pardonne.
Pendant ce temps un autre vizir, ‘Ali fils d’‘Isa, refond la monnaie, donne des ordres sévères aux gouverneurs et impose au Khalife des économies. Il supprime divers abus et se crée par là des ennemis. L’argent cependant manquant toujours, les troupes se mutinent pour obtenir l’arriéré de leur paye. ‘Ali fiïsd’‘Isa
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demande à se démettre de sa charge. Le Khalife le prie de la garder ; mais, à la suite d’intrigues, ‘Ali est déposé, emprisonné et condamné à l’ amende.
Ibn el-Forât revient au pouvoir. De nouvelles amendes aident à remplir le trésor. Le ministre mène une existence fastueuse ; il reçoit magnifiquement des ambassadeurs r^zantins ; sa libéralité s’exerce envers les savants et les étudiants. Mais, lorsqu’il a vidé le trésor, il tombe de nouveau en disgrâce (306). Il est jeté en prison. Son successeur est un homme peu capable et un sous-secrétaire d’Ëtat prend la direction des affaires. On instruit le procès d’Ibn el-Forât. Il est accusé de s’être approprié les deniers publics ; une lettre forgée est invoquée contre lui. Il se défend avec énergie et accuse son successeur d’incompétence. Les mêmes scènes se répètent qu’ après la première disgrâce : enquête prolongée, injures, extorsions. Le fils d’Ibn el-Forât est cruellement fouetté, pour le forcer à donner de l’argent. La superstition s’en mêle : Ibn el-Forât, averti par un songe, promet d’offrir une large somme au Khalife.
Le Khalife, regrettant le vizir disgracié, demande à son successeur de lui faire savoir par écrit combien d’argent il compte percevoir des taxes. C’était un essai de budget. Ce vizir propose une certaine somme. Ibn el-Forât affirme
qu’il peut recevoir le double. Le Khalife le nomme vizir pour la troisième fois. Revenu au pouvoir, il commence par confisquer les biens de tous les clients du précédent ministre et la correspondance de ce dernier. Ce ministre s’enfuit sous l’habit d’un religieux ; tombé par trahison entre les mains de la police et amené à Ibn el-Forât, il confesse qu’il doit à l’État une somme de 200 mille dînârs. On cherche à savoir par des promesses où il cachait son argent. On croit que c’est à Wâsit. Torturé, ce ministre paie de nouvelles sommes. On vend sa terre à Wâsit; lui-même est amené dans cette ville; mais en chemin on l’empoisonne à moitié ; il n’ a plus la force de se présenter devant ses juges et meurt au milieu du procès.
Des persécutions analogues ont lieu contre ‘Ali fils d’‘Isa et d’autres personnages. Mais la fortune se retourne de nouveau. Les Karmathes ayant attaqué les caravanes de pèlerins, les troubles suscités par leurs invasions ont leur répercussion dans Bagdad, dont la population devient hostile à Ibn el-Forât. Il est déposé ; une troisième enquête est ouverte contre lui. Il se défend en produisant des lettres du Khalife et est bâtonné. Enfin les chefs de la garde turque le font décapiter.
Un tel récit, présenté avec le détail des enquêtes et des intrigues, fait plus d’honneur à l’historien qu’aux mœurs politiques de ce temps.
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Un joli ouvrage consacré aux Khalifes Abbassides et à leurs vizirs est le Fakhri d’ Ibn et-Tiktaka (1). C’est un livre qui n’a ni la richesse, ni la profondeur des grands traités historiques dont nous avons parlé, mais qui contient des anecdotes heureusement choisies et dont la lecture est fort agréable. A la suite de ce qui regarde chaque Khalife sont des articles spéciaux sur ses vizirs. Cette disposition donne au livre un intérêt particulier.
L’auteur écrivait peu de temps après la chute du Khalifat abbasside, sous le règne du sultan mongol Ghazan Khan. Il raconte comment il a été amené à composer son œuvre.
Pendant un hiver très rigoureux (1301), ayant été bloqué à Mosoul par la neige, il employa ses loisirs à travailler dans les bibliothèques ; cette ville en possédait plusieurs, et le prince de Mosoul, Fakhr ed-Dîn ‘Isa en avait une fort belle qu’il mit à la disposition de notre auteur. Celui-ci lui dédia le fruit de ses lectures en appelant son livre « le Fakhri ». En ce qui concerne plus spécialement les vizirs, Ibn et-
1. Elfachri , éd. W. Ahlwardt, Gotha, 1860. — AU Fakhrî... par Ibn at-Tiktakâ , nouvelle éd. Hartwig Derenbourg, Paris, 1895, dans la Bibliothèque de V Ecole des Hautes- Etudes.
Tiktaka dit s’être servi d’un ouvrage ancien d’es-Souli (1).
Les dernières pages du livre, qui ont trait au dernier Khalife abbasside et à la chute de Bagdad, sont un document d’un grand prix. L’auteur a connu les témoins de ces événements et rapporte leurs récits avec beaucoup de précision et de vérité. Le portrait qu’il trace du Khali e est fort curieux. Il le montre studieux et d’une grande bonté dans la vie intime. Il tient du musicien Safi ed-Dîn, qui était un des familiers du prince, cette gracieuse anecdote :
Le Khalife à la fin de son règne avait créé une nouvelle bibliothèque où il avait transporté des livres précieux, et en avait donné la clef à Safi ed-Dîn. Celui-ci se tenait à la porte et copiait pour lui des manuscrits. Le Khalife y venait souvent ; il avait un siège réservé recouvert d’un tapis pour le garder de la poussière. Un jour Safi ed-Dîn vit en ce lieu un jeune page endormi. Dans son sommeil le page avait mis les pieds sur le siège du Khalife et fait tomber la couverture. A ce moment des pas légers se firent entendre : c’était le Khalife. Il fit signe au bibliothécaire et lui dit : Si je
1. Il existe d’autres livres sur les vizirs, notamment Wuzara , de Hilâl es-Sâbi, éd. H. F. Amedroz, Leyde,
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réveille ce page, en s’apercevant que je l’ai vu dans cet état, il sera effrayé. Ëveille-le, toi, pendant que je vais faire un tour dans le jardin. On éveilla le page, on remit le tapis en ordre et le Khalife revint peu après.
Un autre bibliothécaire raconte qu’il vint un jour à son poste ayant dans sa manche une serviette pleine de billets écrits par des solliciteurs. Il jeta la serviette à sa place et s’en alla. Une heure après il revint et se mit en devoir d’examiner les requêtes ; mais elles portaient déjà toutes des réponses : le Khalife était entré pendant l’absence du bibliothécaire, avait lu les demandes et indiqué les décisions.
Cependant et-Tiktaka reconnaît que Moustachu était dénué de toute clairvoyance politique et étrangement apathique : « A la fin de son règne de grands troubles s’élevèrent à l’approche des Mongols sous la conduite d’Houlâgou; mais cela ne le porta à aucune décision, n’éveilla en lui aucune réflexion, ne lui causa aucun souci. Toutes les fois qu’on entendait parler des préparatifs du Sultan, on constatait chez le Khalife le même indifférence et la même inertie. Il ne se rendait aucun compte de la gravité de la situation. »
Le vizir Ibn el-‘Alkami était au contraire un homme habile. Il semble bien qu’il se soit entendu avec Houlâgou, quoique l’auteur le nie.