CHAPITRE IV
peu de diplomatie. Il a sur la chasse plusieurs pages qui présentent aussi beaucoup d’intérêt technique. En voici un passage :
« Parmi les faits curieux relatifs aux fauves est celui-ci : Un lion parut sur le territoire de Chaïzar. Nous sortîmes pour le chasser avec des hommes à pied ; parmi ceux-ci était un certain page avec un chien. Le lion fit mine d’attaquer d’abord les chevaux qui s’enfuirent devant lui très effrayés. Il se retourna alors contre les piétons. Ce page s’avança vers lui, et le chien sauta sur le dos du lion. Le fauve alors se détourna de l’homme et rentra dans le fourré. L’homme vint devant mon père et lui dit en riant : « Maître, par ta vie, tu vois qu’il ne m’a ni blessé ni fait le moindre mal. » On tua le lion. Le page rentra chez lui et mourut cette nuit même, sans avoir eu aucune blessure, par arrêt du cœur. Je fus étonné de voir ce chien attaquer le lion ; car tous les animaux ont peur de ce fauve et le fuient. »
Ousâma se rendit en Égypte auprès du Khalife fâtimide el-Hâfiz. Il s’y laissa entraîner dans des intrigues qui allèrent jusqu’au crime. Quoique son récit soit fait de manière à l’innocenter, on le croit coupable de complicité dans le meurtre du Khalife ez-Zâfir, successeur de Hâfiz. Ces ténébreuses machinations le dégoûtèrent peut-être de l’Égypte. Il revint vers
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la Syrie ; dans le chemin, sa caravane est attaquée par les Francs, et il perd sa riche bibliothèque. Réinstallé à Damas, il s’y occupe surtout de littérature. Un jour il apprend qu’un terrible tremblement de terre a détruit treize villes musulmanes et franques parmi lesquelles Chaïzar. Tous les Mounkidites qui s’y trouvaient, moins un, ont péri. Les Francs, qui avaient beaucoup convoité le bourg, sont les premiers à y rentrer après le désastre. Les Ismaéliens surviennent et les délogent. Nour ed-Dîn à son tour envoie un émir qui s’établit dans la place, et vient en personne présider à sa restauration. A ce moment Saladin paraît dans le ciel de l’isîam ; Ousâma réchauffe un peu sa vieillesse aux rayons de cet astre, et meurt (1188) peu après avoir vu le célèbre Sultan reconquérir Jérusalem sur les Francs. On l’enterre à l’est du mont Kâsiyoun, proche de Damas.
L’émir Ousâma a écrit d’autres ouvrages que sa curieuse autobiographie : un Livre du bâton , recueil d’anecdotes sur tous les bâtons célèbres depuis la verge de Moïse, un traité de morale politique, un traité d’art poét que, un livre d’anecdotes sur les femmes, un opuscule sur les citadelles et les orteresses. En outre, dans sa vieillesse, il avaii donné des leçons de jurisprudence.
Peu d'hommes ont été aussi favorisés de la fortune qu’ABOu’L-FÉDA. Il eut l’intelligence vaste et prompte, la science sous ses divers aspects le don de poésie, la vaillance dans la guerre, le charme dans les relations, avec assez d'esprit d’intrigue pour s’attirer et se garder la faveur de ses souverains, étant prince luimême et fort riche. Dans des temps extrêmement troublés, où tous les grands seigneurs féodaux disparaissaient et où les principautés particulières sombraient devant le pouvoir des Su! tans, il sut conserver la situation de ses pères, qu’il accrut encore par de nouvelles richesses et de nouveaux honneurs. Goûté, admiré et aimé pendant sa vie, il paraît aux yeux de la postérité avec la double couronne de rhistorien et du géographe, et son nom est deux fois l’un des premiers dans une grande littérature.
La chronique d’Abou’l-Fédâ, publiée en 1754, par Reiske (1), a été longtemps l’œuvre historique musulmane la plus importante que l’on connût en Occident. Cette chronique est intéressante surtout lorsque l’auteur raconte les événements auxquels il s’est trouvé mê é. Elle a
1. Dès 1723, J. Gagnier en avait extrait la vie de Mahomet, publiée à Oxford avec une trad. latine. Le titre de la traduction de Reiske est Abilfedæ Annales Moslemici, lat. ex ar. fecit J. J. Reiske, Leipzig, 1754 j le texte ar. fut publié en 1789.
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alors le mouvement et le charme des mémoires. Nous ne pouvons mieux faire pour en donner une idée que de résumer la vie d’Abou’l-Fédâ, déjà écrite avec détails par Reinaud (1).
Abou’l-Fédà appartenait à la famille d’Eyoub, celle du fameux Saladin. Ce Sultan avait donné en fief à son neveu Taky ed-Din ‘Omar, de qui descendait notre auteur, la ville de Hamât en Syrie, sur l’Oronte, et quelques localités voisines. Nous nous retrouvons donc dans la même région où nous avons déjà connu l’émir Ousâma, sur le même fleuve, et dans une situation historique générale qui à cent ans de distance, n’a pas sensiblement changé.Des luttes continuelles agitent la Syrie ; les Chrétiens, les Tartares Mongols, les Mamlouks y figurent ; le pouvoir dominant est celui du Sultan d’ Égypte.
Au moment de la naissance d’Abou’l-Fédâ, son père avait été chassé de la principauté par suite d’une invasion de Tartares et était venu se réfugier à Damas. C’est là que naquit l’historien en 672. Il reçut une éducation très complète, bien qu’il soit d fficile d’imaginer comment il put trouver le temps d’apprendre ; car, à peine sorti de l’enfance, nous le voyons porter les armes. A douze ans, il figure à côté de son père