‹ Les penseurs de l'Islam (volume 3)Chapitre 82 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

la capitale, alors qu’il avait été relevé des mômes fonctions dans la ville sacrée du prophète; et le malheur de cette destitution ayant duré plusieurs années. Il quitta encore ce nouveau poste ; puis il eut à diverses reprises la charge de KâdVl-askier ; et il devint une perle dans la coquille de l’empire, une tache brillante au front du pouvoir. Il demeura en cette situation jusqu’à ce que le collier des dignités fût dépouillé de lui et que sa lune disparût à l’horizon des fonctions ; l’ Eternel alors lui demanda compte de sa vie, car personne n’échappe à ce revirement du destin. »

Malgré l’admiration dont témoigne ce morceau, il ne nous semble pas que l’ancienne poésie turque ait des qualités assez générales et suffisamment transmissibles dans d’autres langues, pour que nous devions lui consacrer une longue étude dans cet ouvrage. L’école des poètes turcs modernes, extrêmement fins et d’un goût assez sûr, nous semblerait plus digne d’intérêt. Nous en parlerons sans doute dans un volume ultérieur.

Les Turcs ont quelques très bons récits de voyages, parmi lesquels on distingue celui d’Ev-

LES PENSEURS DE L’iSLAM

liya Efendi (1). Cet auteur du xvne siècle, très érudit et très observateur, a étudié longuement plusieurs pays d’Europe et d’Asie, dans lesquels il a vécu ou passé, tels que Brousse, Trébizonde, la Géorgie, la Crimée, Malte, Erzeroum, Tébrîz et surtout Constantinople. Il se place souvent au point de vue militaire. Il donne de nombreuses descriptions de forts et de châteaux, et tout un chapitre des plus curieux sur la fonderie de canons de Constantinople, que nous allons citer en l’abrégeant un peu. Ce qui est très intéressant aussi, sous le rapport des mœurs et de la sociologie, c’est toute la partie qu’il consacre aux corporations des ouvriers et marchands de Constantinople. Il indique le nombre des hommes qui les composent, le nombre des boutiques, les emblèmes qui les ornent, le nom des patrons de la corporation, — car ces « gildes » avaient pour patrons de saints personnages, comme celles de la chrétienté, • — et maints autres détails.

Par exemple les forgerons de fers pour chaussures, c’est-à-dire des fers qu’on met sous les semelles pour les consolider. Ils sont un millier d’ouvriers et ont 400 boutiques. Leur patron est un forgeron du Khorasan dont le tombeau est à Hérât. Ils ornent leurs bouti-

1. Narrative of Travels in Europe, Asia and Africa in the Seventeenth Century by Evliya Efendi , trad. J. von Hammer, Londres, 1846 et 1850, vol. I en deux parties.

ques avec les différentes espèces de fers à souliers appelés kabadi, makhzoumi, etc. Ils les travaillent dans le feu.

L’auteur parle d’une cinquantaine de ces corporations ; il y en a d’artistes : peintres, architectes, musiciens, chanteurs, même de fous et de mimes.

Voici à peu près comment il décrit la fonte des canons : Les moules sont préparés dans les salles disposées à cet effet. On met dans le milieu une masse d’argile, destinée à être enlevée après la fonte pour former le creux du canon.

Les fours pour fondre le bronze sont bâtis en deux endroits avec une espèce particulière de pierre, qui peut seule résister à la force du feu. La partie basse des fours est creuse ; la partie supérieure est voûtée. De 40 à 50.000 quintaux de bronze y sont déposés avec des fragments de vieux canons, et on tient prête une quantité suffisante d’étain.

Devant ces fourneaux voûtés, les moules des canons sont enterrés, la bouche en dessus. S’il s’agit de canons de fort calibre, dix moules sont juxtaposés dans la fosse ; si ce sont des couleuvrines, on en met vingt ; dans le cas de petits canons, on en met cent. Lorsqu’on fond de ces canons si gros qu’un homme peut tenir à l’intérieur, on n’en coule que cinq à la fois. On couvre les bouches de ces formes avec

de l’argile. Alors on pratique sur le sol des gouttières, comme celles que font les jardiniers pour conduire l’eau des jardins, qui vont du fourneau aux moules. De chaque côté des fours sont déposées d’immenses piles de bois sec.

Le jour de la fonte étant arrivé, tous les maîtres, calfas, fondeurs, le général de l’artillerie, le premier gardien, l’imam, le muezzin et le muakil, s’assemblent, et, au cri de « Allah ! Allah ! » le bois est jeté dans le four. Le feu est entretenu vingt-quatre heures. Après ce temps, les fondeurs se revêtent d’une espèce de cape qui ne laisse de visible que les yeux, et de manches épaisses pour protéger les mains. On fait venir le vizir, le mufti, les cheikhs ; quarante personnes sont en outre admises ; mais les serviteurs sont congédiés, pour que le métal en fusion ne risque pas d’être regardé par un mauvais œil. Les maîtres fondeurs, avec des pelles de bois, jettent environ cent quintaux d’étain dans la mer d’airain fondu. Le grand vizir y jette quelques bourses d’or ; les autres personnages l’imitent. Des perches de sapin, pareilles à des mâts, sont employées pour mêler l’or et l’argent au métal. Quand celui-ci se met à bouillonner, on rajoute encore du bois ; on fait quelques prières ; enfin avec des crocs de fer, on ouvre la bouche des fours. Le métal liquide s’en échappe, éclairant les visages des assis-

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