CHAPITRE VI
tants à cent pas de distance. Il coule dans la rigole qui le conduit au premier moule ; la forme de plus grand calibre s’emplit en une demi-heure. L’airain liquide est alors détourné au moyen d’un tampon d’argile et conduit dans la rigole voisine ; et ainsi de suite.
Les canons restent une semaine dans leurs moules ; après quoi ils sont retirés et polis.
il existe chez les Turcs comme chez les Persans quelques récits d’ambassades qui sont sincères et pleins d’agrément. La relation de l’ambassade de Méhemet-Efendi auprès de Louis XV est un modèle en ce genre et l’un des plus charmants récits de voyage que l’on puisse trouver (1).
Ce personnage était Detterdar, c’est-à-dire grand trésorier de l’empire turc. Il collabora comme plénipotentiaire au traité de paix de Passarowitz, conclu en 1718 entre la Turquie et l'Autriche. A la suite de cette paix, il alla d’abord en ambassade à Vienne ; puis il fut envoyé à Paris en 1720. Il était chargé d annoncer au roi que le Sultan, en conséquence de la protection dont Sa Majesté voulait bien
1. Relation de V Ambassade de Mehemet Effendi à la cour de France en 1721, écrite par lui-même et traduite du turc, Constantinople, 1757.
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honorer les religieux latins, avait consenti à faire les réparations nécessaires à l’église du Saint-Sépulcre. De retour à Constantinople, il composa sa relation, poux satisfaire la curiosité du sultan Ahmed III et de son grand vizir Ibrahim Pacha.
Il s’embarque à Constantinople sur un bâtiment français. Étant encore dans la Marmara, ce bâtiment a un accident que le voyageur raconte avec grâce : « La nuit du vendredi, ditil, l’air se chargea de nuages, qui furent accompagnés de pluie et d’une petite tempête ; et vers les deux heures, lorsque nous fûmes éloignés de Lampsaque d’une lieue, notre vaisseau s’étant trop approché du rivage, pendant que le capitaine soupait, alla échouer. Aussitôt il parut sur le bord une tristesse qui ne se peut exprimer, et on se mit à crier à l’aide de tous côtés »... Mais personne ne répondait, « comme si, sous cette voûte azurée, il n’v avait point eu d’habitants ». Tandis que les passagers attendaient du secours, « le vaisseau se secoua plusieurs fois, et, frappant la terre de poupe et de proue, commença à se remuer. Nous nous remîmes aussitôt à crier, en disant : Ah mon Dieu ! le vaisseau va se briser, et personne n’est encore venu à notre secours ». En réalité le vaisseau s’était dégagé de lui-même, « comme par la main des anges », dit l’auteur.
Les voyageurs vont mouiller aux Dardanelles, puis se rendent à Malte et finalement abordent à Toulon. C’était le temps de la peste de Marseille, qui sévissait aussi dans le reste de la Provence. On rend les honneurs à l’ambassadeur au jardin du Roi, aux portes de Toulon ; puis lui faisant faire un grand détour pour éviter les régions contaminées, on le conduit à Paris par Cette et la Gascogne. D’abord, il accomplit une quarantaine près de Cette, dans une vieille église ruinée ; une multitude innombrable vient le voir de Montpellier et des pays voisins ; il remarque surtout les femmes : « Les femmes, dit-il, commencèrent à venir par troupes de dix ou quinze, et ne discontinuèrent point jusqu’à cinq heures après le coucher du soleil ; car toutes les dames de qualité des environs et particulièrement de Montpellier s’étaient rassemblées à Cette pour me voir » ; et il fait à leur sujet cette amusante réflexion : « En France, les hommes ont beaucoup de respect pour le sexe : Les plus grands seigneurs feront des honnêtetés incroyables aux femmes du plus bas état, de sorte que les femmes font ce qu’elles veulent et vont en tel lieu qu’il leur plaît ; leur commandement passe partout. On dit que la France est leur paradis, parce qu’elles y vivent libres de toute peine et de tout soin, et que, quel-
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que chose qu’elles puissent désirer, elles l’obtiennent facilement. »
L’ambassadeur fait route par le canal du Languedoc, dont il admire la construction : « Il a fallu construire des écluses de pierre, qui tiennent trois ou quatre bateaux à la fois. » Il explique avec une grande clarté le fonctionnement de ces écluses et la manœuvre des vannes. Le canal passe par-dessous la montagne ; ce travail est pour Méhemet-Efendi l’une des merveilles du monde.
A Toulouse il change de bateau, car il quitte le canal pour le fleuve. Il a le temps de s’intéresser à la vie politique de la province : « Cette ville, dit-il, est le siège du parlement de la province du Languedoc. Le chef de cette compagnie, qu’on appelle président, ne me rendit point visite à cause de sa haute dignité ; mais son épouse et sa fdle ne s’en firent point scrupule. » Il continue à amener de l’agitation parmi les femmes, « qui ne purent ni reposer, ni demeurer en place » pendant le peu de temps que dura son séjour.
Il arrive à Bordeaux. Il a la « satisfaction de voir le flux et le reflux de la mer Océane », dont il avait entendu parler : « Les bâtiments qui se trouvent auprès du rivage dans le temps du reflux restent à sec, et se relèvent ensuite sur les eaux avec le reflux, comme auparavant...