‹ Les penseurs de l'Islam (volume 3)Chapitre 87 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

dont il est capable. Il lâche pied lorsqu’il voit les routes du salut ouvertes de tous côtés autour de lui. L’expérience l’a prouvé souvent, et c’est ce qui a fait dire à Bonaparte, actuellement premier Consul des Français, que dix mille hommes de troupes bien disciplinées suffisaient pour vaincre en plaine une armée de cent mille Musulmans ; mais qu’une armée de cent mille hommes ne suffirait pas pour forcer dix mille Musulmans renfermés dans une forteresse. »

Wâsif, qui ne craint pas de critiquer les ministres, dût le tort remonter parfois jusqu’au sultan, blâme le divan de n’avoir pas accepté la paix offerte par la Russie dans la seconde année de la guerre. Les conditions auraient alors été moins dures ; et à ce propos il cite ce texte de Ménavi, tiré d’un ouvrage intitulé Commentaire du petit Compendium : « Dans le cas où la fortune favorise les infidèles, et où les vrais croyants sont accablés sous les coups de l’ennemi, une paix qui met à l’abri les biens et la vie des Musulmans doit être regardée comme un véritable triomphe. » Telle aurait dû être, ajoute l’annaliste, la règle de la Porte dans ces circonstances désastreuses.

Wâsif, qui recommande la résignation dans le malheur, loue la modération dans la victoire. Il rapporte une belle réponse faite par le plénipotentiaire turc au délégué russe, lorsqu’il

s’agit de mettre fin à cette longue guerre. Le délégué turc se plaignait que les conditions fussent trop dures. — Vous nous en auriez fait d’encore plus dures, lui dit le Russe, si la fortune vous avait favorisés. — A quoi le délégué ottoman répond avec fierté : « La Porte pourtant n’abusa point de sa victoire, lorsque votre souverain Pierre, vaincu et enveloppé par l’armée musulmane, était réduit aux dernières extrémités (1) et n’avait d’autre nourriture que l’écorce des arbres. Alors le Khân des Tartares et plusieurs généraux conseillaient au grandvizir d’attaquer le Czar et de le contraindre à se rendre prisonnier avec tous ses soldats » ; mais Baltadji Méhémed se contenta d’exiger de lui la promesse de la restitution d’Azof à la Porte. Cette promesse fut ensuite éludée et son inexécution est un des faits « qui dévoilent la politique astucieuse de la Russie ».

La paix fut donc conclue à Kaïnardjé, pénible pour la Turquie. Wâsif s’en console en philosophe : « La guerre, dit-il, n’ofïre que des chances douteuses de victoire, accompagnées de pertes inévitables d’hommes et d’argent. La paix, par quelque sacrifice qu’on Y obtienne, présente toujours un bien assuré, celui de donner le repos

1. V. Voltaire, Histoire de V Empire de Russie sous Pierre le Grand , seconde partie, chap. Ier, Campagne du Pruth.

aux nations. » Il recommande le système de l’équilibre entre les peuples, qui devait être la doctrine dominante de la diplomatie au xixe siècle : « Lorsqu’un peuple s’agrandit et s’élève aux dépens d’un autre, tous les gouvernements doivent, pour leur propre sûreté, se réunir contre l’oppresseur et poser une barrière à son ambition. » Malheureusement ils ne suivent pas toujours cette sage règle ; au lieu de soutenir le vaincu, ils prennent leur part de ses dépouilles. C’est ce que fit alors la cour de Vienne, malgré les sympathies qu’elle avait exprimées à la Porte : elle prit possession d’un vaste district de la Moldavie. « La Porte, épuisée par une lutte longue et désastreuse, dut souffrir ce nouvel envahissement, et ferma les yeux sur une perfidie dont elle ne pouvait se venger. »

Nous n’avions pas l’intention de parler dans ce volume d’auteurs musulmans très modernes. Cependant nous croyons pouvoir faire une exception pour un beau fragment historique dû au Colonel Ahmed Djevad Bey, qui complétera bien ce chapitre. Cet écrivain fort distingué a commencé sous le titre Etat militaire Ottoman, depuis la fondation de T Empire jusqu’à nos jours (1), une histoire de l’armée turque

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