CHAPITRE VI
hôtel le tough, marque du commandement. On égorgea des victimes et on fit aux pauvres des distributions d’argent. Les différents corps d’ouvriers et d’artisans de tout genre, qui suivent ordinairement les troupes, furent organisés et envoyés à la plaine de Davoud Pacha, qui était le lieu indiqué pour le rassemblement des troupes. Ils y dressèrent des tentes pour l’armée ; et deux jours après, les Janissaires, ayant à leur tête leur agha, passèrent en revue devant le Grand-Seigneur et allèrent les premiers camper sous les tentes préparées dans la plaine. Le lendemain, les canonniers, le train et les autres compagnies vinrent en pompe se réunir à eux. « Le 18, les vizirs, les deux Kadi-asker et les grands de la Porte, accompagnant le grand vizir et le cheïkh ul-islam, se rendent au palais impérial. Le Grand-Seigneur fait revêtir ces deux personnages de robes d’honneur. Au grand vizir qui était en même temps généralissime, il donne en outre un sabre, un arc, un carquois et deux aigrettes enrichies de pierreries. « Enfin l’étendard sacré est tiré de sa boîte » et remis aux mains du vizir. Celui-ci, monté sur un cheval magnifiquement harnaché, et escorté des principaux officiers de l’Empire que guidait l’étendard, traverse Constantinople, sort par la porte de Top Capou et se rend au camp de Davoud Pacha. Le Sultan vient quelques jours
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après faire une visite au camp, et l’armée se met en marche. Un des premiers soins du vizir dans cette marche est de se saisir de quelques chrétiens qui s’étaient introduits dans l’armée comme médecins et que l’on accusait d’empoisonner les soldats. Ils furent mis à la question ; on leur fit avouer qu’ils étaient des espions russes et on les décapita.
Cette guerre présente peu de grands faits capables de fournir à l’historien la matière de pages énergiques ou brillantes ; le récit n’en est pas moins d’une lecture attachante et présente beaucoup de détails suggestifs pour la connaissance de l’état d’esprit des combattants turcs et de leur psychologie. C’est ainsi que l’annaliste raconte que :
Les grands de l’Empire ne croyaient pas que la Russie pût avoir une escadre dans la Méditerranée. Des puissances chrétiennes avertissaient la Porte que la Russie avait des projets contre la Morée. Le divan n’ajoutait point foi à leurs avis et « traitait cette idée de vision ridicule ». Cependant une division de vaisseaux russes vient soulever les Maniotes, fait prisonniers ou massacre tous les Musulmans de Misistra. « Le détail des atrocités qui furent commises dans Misistra par les Maniotes, dit l’annaliste, ferait frémir d’horreur. Des enfants nouveau-nés furent précipités du haut des minarets. Mille
autres barbaries de ce genre retracèrent le tableau de la férocité des peuples sauvages. »
La guerre navale qui se déroula alors offre quelques beaux traits. Le Capitan-Pacha rencontre les Russes dans le canal qui sépare Chio du continent. « Au plus fort de l’action, le brave Hasan-Bey, qui montait le vaisseau amiral musulman, aborde le vaisseau amiral russe. Un combat opiniâtre s’engage. Les ennemis sentent que la résistance est inutile et que leur bâtiment va être pris ; dans leur désespoir, ils y mettent le feu. Les navires étaient accrochés l’un à l’autre. Les Musulmans ne peuvent parvenir à se détacher des Russes et à se garantir de l’incendie. Les deux vaisseaux s’embrasent et sautent à la fois avec un épouvantable fracas. Le commandant Hasan-Bey eut le bonheur de se sauver. »
Notre annaliste donne parfois de bons détails techniques. Il parle ainsi d’efforts qui furent faits dans le courant de la guerre pour améliorer l’artillerie : « On fondait des canons à Constantinople. Ceux dont on s’était servi jusqu’ici étaient trop pesants et de trop gros calibre. Leurs affûts trop massifs et trop élevés en rendaient la manœuvre et le transport très difficiles. L ’arabadji-bachi (le chef des charrois) désigna le poids que chaque pièce devait avoir pour être d’un usage commode. On travailla avec
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activité d’après les idées qu’il présenta, et l’on fit en peu de temps une assez grande quantité de canons dont la charge était de cent dragmes jusqu’à trois ocques de poudre. On leur donna des affûts légers et solides. On en fit parvenir 60 par terre à Babadaghi (lieu où les troupes avaient leurs quartiers d’hiver) ; les autres furent mis sur des bâtiments quiles débarquèrent à Carakherman. Dix des plus petits, après avoir été éprouvés à charge double, furent rangés devant la maison du grand vizir. Le reste fut confié au Topdji-bachi (le chef des canonniers). »
Wâsif Efendi a l’esprit philosophique et sage, et est très pacifiste. Comme les pacifistes, il apprécie les qualités défensives d’une race ou d’une armée plus que ses qualités offensives, et il ne craint pas de dire que les Ottomans sont faibles en rase campagne, mais que leur défense dans les places est admirable. A propos d’une défense de Silistrie par les Turcs, qui fut couronnée de succès, il écrit ces lignes :
« Si les troupes ottomanes avaient montré dans toutes les occasions le courage qu’elles déployèrent dans celle-là, elles auraient toujours obtenu la palme de la victoire, et la terreur de leurs glaives se serait répandue dans toutes les contrées... Mais il est vrai que si le soldat musulman n’est pas resserré dans une enceinte étroite, il se bat rarement avec toute la bravoure