‹ Les penseurs de l'Islam (volume 3)Chapitre 97 sur 122 · Les Prairies d'Or, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Les Prairies d'Or, t. VIII, p

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une autre ; mais toujours spirituel, vif, aimable, il joue et n’ennuie pas. Il est homme d’esprit jusque dans ses erreurs ; ses pires bévues sont accompagnées d’arguments piquants qui les relèvent, comme nous allons le voir par exemple à propos de l’origine de la poésie.

Ses titres seuls sont charmants : L'Envieux et l'envié ; Supériorité des noirs sur les blancs ; du Rond et du carré (1) ; Lutte du printemps et de l'automne ; ou encore : le Livre des Parasites ; le Livre des Avares (2) ; on n’en saurait toutefois induire ce qu’il y a dans le traité. Son plus grand ouvrage, le Traité des Animaux (3), est une œuvre considérable où sont intercalés beaucoup de chapitres sans rapport avec les animaux, et où il ramasse les réflexions, souvenirs littéraires, vers, anecdotes, que l’animal peut suggérer. Si l’on commence la lecture de ce livre avec l’idée d’y voir un traité scientifique de zoologie, on est déçu ; si au contraire on le lit sans parti-pris, se laissant aller au caprice de l’auteur et ne lui demandant pas compte de son plan, on peut y trouver beaucoup d’agrément.

1. Onze traités de Djâhiz, réunis sous le titre Madjmou‘ah res a il, Recueil de traités, ont été publiés au Caire, 1324 H.

2. Le Livre des Avares a été publié par Van Vloten, Leyde, 1900.

3. Kitâb el- H ayawân. Cet ouvrage a été édité en Orient par les soins de el-Haddj Mohammed Efendi, 1325 H.

Je ne crois pas qu’on puisse tirer de Djâhiz une philosophie ou un système ; mais on trouve chez lui au plus haut point l’esprit philosophique et le goût le plus intense de la vie intellectuelle. Dans plusieurs des premiers chapitres de son traité des animaux, il parle, on ne sait pourquoi, de l’éloge des livres et de l’histoire de l’écriture, et d’ailleurs les titres de ces premiers chapitres sont très amusants par leurs sujets et leur incohérence ; mais parcourons seulement un peu ceux qui concernent l’écriture et le goût des livres.

Il y a plusieurs passages dans les littératures orientales sur les bibliothèques et les bibliophiles; nous en avons déjà extrait un du Fakhri ; on pourrait en noter quelques-uns dans Jâkout,dans lescontes (1). Djâhiz, qui est plus ancien que ces auteurs et traite le sujet longuement, peut avoir à cet égard plus d’intérêt. Sur l’amour des gros livres (beaucoup de bibliophiles de nos jours préfèrent les petits), il cite ces mots qui témoignent, sinon d’un goût parfait, au moins d’un grand zèle littéraire : « Quand un livre m’a plu, dit Ibn el-Djahm, que j’ai commencé à le trouver beau et que j’espère en retirer du fruit, vous me verriez d’heure en heure regarder combien il

1. Par exemple la description d’un beau manuscrit dans les Mille et un Jours (Paris, 1844, p. 183), Histoire d’ Hassan Abd-allah ou les Clefs de la Destinée.

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reste de folios, de crainte que la matière ne s’épuise et que son cœur ne se vide ; tandis que, si le volume est épais, s’il y a beaucoup de pages et beaucoup de lignes à la page, alors je sens ma subsistance assurée, et ma joie est complète.» Le même Ibn el-Djahm dit: « Je n’ai jamais lu de gros livres sans en tirer quelque fruit ; mais je ne saurais dire combien j’en ai lu de petits, dont je suis sorti tel que j’y étais entré. »

Et à côté de ces mots vient cette amusante anecdote : El-‘Otbi dit un jour à Ibn el-Djahm : « N’est-ce pas merveilleux ? Un tel lisait Euclide avec la jeune esclave de Selmawéïh, le même jour qu’elle, à la même heure ; et la servante avait déjà fini le livre, quand lui n’avait pu encore dépasser le premier chapitre. Cependant c’était un homme libre, et elle n’était qu’une servante ; et il avait plus de désir de lire le livre, que Selmawéïh n’en avait d’instruire son esclave. »

Puis Djâhiz se met à parler des livres d’une certaine secte manichéenne assez mal connue, les Zendîq; et, cherchant d’où leur vient le goût des livres, il soulève tout de suite des questions délicates de psychologie religieuse, et donne des détails d’érudition fort curieux. « Ibrahim es- Sanadi me dit un jour : J’envie le goût des Zendîq pour les feuillets d’un blanc pur, pour l’encre bien noire dissoute avec du borax, et

pour les belles écritures ; car je ne vois pas de feuillets comme les leurs, ni d’écritures plus belles. Or lorsque l’on aime l’argent et qu’on est économe, la libéralité dans les dépenses de livres prouve qu’on estime la science, et l’estime de la science prouve l’élévation du caractère. — Je répondis à Ibrâhim, dit Djâhiz : La dépense des Zendîq pour leurs livres ressemble à celle que les Chrétiens font pour leurs temples. Si les livres des Zendîq étaient des livres de science et de philosophie, des livres de méthode et de démonstration, ou encore des traités faisant connaître les portes des arts ou les voies du commerce, ou les constitutions de sociétés, ou les calculs mathématiques, ou les différents genres de métiers auxquels s’adonnent les hommes, alors on pourrait penser qu’ils honorent la science. Mais ces gens n’ont là que le sentiment religieux qui pousse quiconque estime sa secte. Leur dépense est comme celle des Mages pour leurs pyrées, des Chrétiens pour leurs croix d’or, des Hindous pour les sanctuaires de leurs Bods.

Si les Musulmans avaient le même sentiment, s’ils pensaient que tant de luxe porte à la piété, excite à l’humilité, ils en feraient autant avec leur superflu, que n’en font les Chrétiens avec toutes leurs ressources. J’ai vu la mosquée de Damas à une époque où l’un de ses gouverneurs avait adopté ce système ; et l’on sait qu’à ce

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moment personne ne désirait la visiter. Mais quand vint fOmar fils d’Abd el-'Azîz, il y fit mettre des housses, il la recouvrit de coton, il fit recuire les chaînes des chandeliers pour en ôter l’éclat, pensant que cette manière de faire était plus conforme à l’esprit de l’islam, et que toute cette magnificence ne servait qu’à distraire les coeurs et à les détourner de l’humilité.

Et ce qui prouve bien ce que nous disons, c’est qu’on ne trouve pas dans les livres des Zendîq par exemple des informations rares, des morceaux littéraires, de la philosophie étrangère, ni questions de théologie rationnelle, ni enseignement des arts, de la construction des outils, de l’agriculture, de la guerre, ni disputes entre sectes, mais seulement la mention de la lumière et des ténèbres, les mariages des Satans, les amours des Ifrîts, ... les fables de Shakloun et de la chouette, et autres histoires ridicules. »

Suivent quelques citations, vers, conversations ou anecdotes sur des bibliophiles, où paraissent encore plusieurs jolis détails. On demande à un amateur de montrer son exemplaire des poésies de tel auteur. Il était dans une reliure de cuir de Koufah, enroulé de deux couvertures, et d’une calligraphie superbe. Quelqu’un lui dit : « Tu as bien perdu ce que tu as dépensé pour ce livre. — Non, dit-il, la science rend en proportion de ce qu’on lui donne. Cependant,

si j’avais pu confier cette œuvre à la bile de mon cœur et la donner en garde à mon intelligence, — c’est-à-dire l’apprendre par cœur, — je l’aurais fait. »

Des livres, Djâhiz passe aux inscriptions. Il en fait en quelque sorte la philosophie, et énumérant quelques inscriptions célèbres de son temps, il donne plus d’une indication précieuse.

« Les anciens hommes, dit-il, formaient l’écriture en creux dans les rochers, ou la ciselaient sur la pierre ou la gravaient sur les bâtiments. L’écriture était tantôt en creux, tantôt en relief. Elle donnait la date d’un fait important, ou conservait un pacte conclu dans une occasion considérable, ou un avis que l’on croyait utile, ou bien encore elle faisait revivre un personnage illustre dont on voulait rendre la mémoire éternelle. Telles sont les inscriptions placées à la coupole de Gomdân, à la porte de Kaïrowân, à celle de Samarcande, sur le pilier de Mareb, sur la base el-Mochaqqar , sur Yablaq el-fard , à la porte d’Edesse. On les plaçait dans des lieux connus, dans des endroits fréquentés, et dans des situations autant que possible à l’abri de l’usure, de façon que le passant pût les voir dans la suite des siècles. »

« A l’époque du paganisme, les gens appelaient un scribe quand ils avaient à conserver le sou-

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venir d’un serment ou d’une offrande, tant pour en marquer l’importance que pour en écarter l’oubli. » Cette disposition est commune à toutes les nations : « Tous les peuples ont cherché à conserver de quelque manière leurs souvenirs et leurs hauts faits. Les Arabes du paganisme se sont d’abord servi dans ce but de la poésie. La poésie donnait le mérite de l’expression au poète solliciteur et louangeur, et le mérite du bienfait au personnage sollicité et loué. Les Persans préféraient lier leurs souvenirs à des bâtiments, et ils édifièrent par exemple la maison blanche d’Istakhr, bâtie par Ardéchîr, celle d’el-Médaïn, des villes, des forteresses, des ponts, des chaussées, des sépulcres. Les Arabes voulurent ensuite imiter les Persans dans la construction. Ils délaissèrent la poésie et bâtirent Gomdân, la Ka bah de Nedjrân, le château de Mared, celui de Mâreb, celui de Cho oub, l’Ablaq el-Fard, etc. Les Perses ne permettaient la possession des monuments illustres, comme ils ne permettaient l’usage des noms nobles, qu’aux hommes de grande maison. Ainsi faisaient-ils pour les tombeaux, les bains, les coupoles vertes, les créneaux sur le mur de la maison ou la voûte sur le vestibule, et autres choses semblables... »

Mais, remarque Djâhiz, les livres ont plus de durée que les pierres et les murailles, car

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