CHAPITRE VII
il est dans le caractère des rois d’effacer les traces de ceux qui les ont précédés, et de faire cesser le souvenir de leurs ennemis. Combien de villes n’ont-ils pas ruinées dans ce but ? C’est ce qui est arrivé à la plupart des châteaux du temps des Perses ou du paganisme arabe ; c’est ce qui arrive encore au temps de l’Islam. Othmân a démoli la coupole de Gomdân ; il a ruiné les fortins qui étaient à Médine. Ziâd a détruit tous les châteaux et ouvrages appartenant à Ibn ‘Amir ; nos maîtres ont démoli les villes de Syrie appartenant aux enfants de Merwân. »
Vient alors une idée qui, au premier abord, nous semble singulière et témoigner d’une ignorance bien étrange à la suite de tant d’érudition. L’auteur nous apprend que la « poésie est jeune, en bas âge ; que les premiers qui en frayèrent la voie sont Imrou’l-Kaïs, fils de Hodjr et Mahalahel fils de Rébî'ah », célèbres auteurs de Mo‘allakah. Cette prétention de faire naître la poésie dans l’humanité avec les Mo‘allakah laisse un moment confondu. En y réfléchissant, on se souvient qu’en effet les Arabes n’ont point eu connaissance, ni des poésies grecques, ni des poésies de la Perse ancienne, les souvenirs de celle-ci ayant dû être conservés en prose avant l’époque de Firdousi. Pourquoi en a-t-il été ainsi ? Je ne sau-
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rais le dire. Il y a là une question d’histoire littéraire que je laisse aux curieux. Djâhiz, qui connaît assez bien la science de la Grèce antique, ne soupçonne pas l’existence de sa poésie : « Les livres d’Aristote, continue-t-il, ceux de Platon, puis ceux de Ptolémée, d’Hippocrate, de tel et tel encore, ont précédé de nombreux siècles l’apparition de la poésie... Calculez, dit-il encore, quel a été l’âge de Zorârah, et combien d’années se sont écoulées entre sa mort et la naissance du prophète, nous voyons que la poésie date d’à peu près un siècle et demi, deux cents ans au plus avant la révélation de l’islam. »
« Le mérite de cette poésie, dit ensuite très justement Djâhiz et non sans un certain orgueil, ne peut être senti que des Arabes et de ceux qui parlent leur langue ; car la poésie est intraduisible ; avec le mètre s’en va tout ce qui faisait sa beauté. Elle n’est plus que de la prose, et inférieure encore à ce que serait la traduction d’un original en prose. » Et à ce propos, il fait les réflexions les plus fines et les plus judicieuses sur les traducteurs, leurs devoirs, la difficulté des traductions, et il va même jusqu’à une conception très nette des erreurs possibles et de la critique des textes :
Tous les peuples, rouges ou noirs (sic), ont besoin de connaître les règles de la religion et
des arts, de se communiquer ce que leur a appris leur expérience ancienne ou nouvelle. C’est pourquoi on a traduit les livres de l’Inde, la sagesse des Grecs, la littérature des Perses ; certains ouvrages en sont devenus plus beaux, d’autres y ont perdu. Des livres sont traduits de nation à nation, de siècle en siècle, de langue en langue, et parviennent jusqu’à nous. Certaines personnes disent que jamais le traducteur ne rend exactement la pensée de l’auteur dans les particularités de ses intentions, dans la délicatesse de ses termes, qu’il s’en tient à l’essentiel de ce qu’on lui a confié, à ce qu’il est indispensable de transmettre ; autrement il devrait posséder des mots et des expressions le même sentiment que l’auteur du livre. Depuis quand, en effet, Ibn Patrîk, Ibn Na’îmah, Abou Ivorrah, Ibn Fahr, Ibn Waliîli, Ibn el- Mokaffa, sont-ils Aristote ? Depuis quand Khâlid est-il Platon ? L’expression du traducteur est à la traduction comme sa science est au sujet.
De plus, il doit connaître la langue qu’il interprète et celle dans laquelle il interprète, de façon qu’elles soient égales pour lui. Or, quand nous rencontrons un homme qui parle deux langues, nous voyons qu’il les corrompt toutes les deux : l’une tire l’autre ; l’autre emprunte à l’une et la contrarie. Posséder une langue
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quand on en possède deux n’est pas la même chose que de n’en savoir qu’une seule.
Puis plus le sujet est difficile, moins nombreux sont ceux qui le connaissent, et plus on peut craindre de fautes chez les traducteurs. L’on ne trouve guère de traducteur dont la science corresponde exactement à celle du savant original. Cet inconvénient a lieu pour les livres de géométrie, d’astronomie, de calcul et de musique, à plus forte raison pour les livres de religion, où le sens doit être si exact... Et si un savant très versé dans le grec passe le sens à un autre très versé dans l’arabe, lorsque l’arabisant est trop au-dessous de ce qu’il doit savoir en grec, il ne saisit pas le sens, ou l’helléniste trop peu arabisant ne le transmet pas.
Songeons ensuite à tous les inconvénients qui viennent des copistes : un texte n’est jamais exempt de fautes ; vient ensuite un copiste qui ajoute encore aux fautes qu’il trouve dans l’original. On ne peut demander à un copiste salarié de corriger les fautes d’un texte, quand parfois l’auteur lui-même y a tant de peine. Cette copie fait fonction d’original pour un copiste ultérieur ; et l’ouvrage passe ainsi successivement entre des mains qui l’altèrent, et finit par n’être plus que pure erreur et mensonge absolu...
Cependant Djâhiz se rend compte de ce que
ce tableau, juste dans les détails, a d’exagéré dans l’effet d’ensemble, et il en rejette la conclusion logique : Il ne faut pas conclure de cette critique, remarque-t-il, comme le font quelques Arabes de son temps, que la poésie est une forme plus solide que la prose. C’était l’opinion des Indiens du temps de Bîrouni qui mettaient toute leur science en slokas. La poésie n’a pas été l’intermédiaire des connaissances scientifiques. Tout ce qui concerne la science des instruments et des métiers se trouve dans des livres en prose, tels qu’Euclide, Galien, l’Almageste, et d’autres qu’a traduits el-Hadjâdj. Malgré leurs fautes, il y subsiste un fond durable et qui suffit ; la nature supplée au reste.
Djâhiz se met alors à parler avec admiration des livres qui sont dans les mains des hommes, énumérant toutes les connaissances que l’écriture a servi à transmettre. Il y a là un passage très difficile, techniquement très intéressant. Puis il parle de différentes inventions qui ont été dues au hasard.
Voilà à peu près ce que c’est qu’un chapitre de Djâhiz : un ensemble parfois un peu incohérent peut-être, mais rempli de faits et d’idées. Je n’oserais affirmer que tous soient aussi riches ; mais dans tous, on a chance de trouver quelque chose. Notons encore dans ses petits
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traités des passages dignes d’intéresser les chercheurs et qui mériteraient de spéciales études : Dans le traité du Rond ei du Carré , venant là je ne sais comment, une longue série de questions sur toute espèce d’objets et de sciences : histoire, mythes, géologie, — véritable programme pour une encyclopédie de la curiosité au ixe siècle. — Dans le traité du Noir et du Blanc , un petit compendium historique sur les Zendjs, c’est-à-dire les populations du Zanguebar, avec leurs héros, leurs conquêtes, assemblage de faits peu connus, curieux pour la psychologie des races. Cette sorte de psychologie intéresse beaucoup Djàhiz ; il y revient à diverses reprises ; son esprit original et paradoxal le porte à étudier des peuples qui, à son époque, n’avaient pas encore acquis une situation dominante. Son Eloge des Turcs a de l’intérêt à ce point de vue. Cette nation commençait à peine à paraître ; il est probable que c’est le premier ouvrage qui en parle avec cette étendue et en lui donnant autant d’importance. Les qualités respectives des races l’occupent aussi ; il les énumère à diverses reprises, et nous choisirons en ce genre un passage à résumer, après quoi nous le quitterons. C’est un extrait du traité des Mérites des Turcs (p. 41) :
« Sachez, dit-il, que chaque nation, chaque siè-
cle, chaque génération, chaque race, excelle dans certains arts », pour lesquels la Providence l’a spécialement doué, et auxquels les autres n’atteignent pas au même degré, comme les Chinois dans les métiers, les Grecs anciens dans la philosophie et les belles-lettres, les Arabes dans ce que nous allons dire, les Perses Sassanides dans le gouvernement, les Turcs dans la guerre. Ne voyons-nous pas que les Grecs, qui ont scruté les causes, n’ont pas été en général commerçants ni artisans, ni cultivateurs ; mais ils ont spéculé avec une pénétration d’esprit sans égale, au point d’inventer des outils et instruments pour l’utilité ou le plaisir des hommes, tels que : la balance, l’astrolabe, les horloges, les flûtes et les orgues ; la médecine, le calcul, la géométrie, la musique ; les machines de guerre et autres choses semblables. Les peuples de la Chine ont été fondeurs et orfèvres, sculpteurs sur bois, tourneurs, tisserands, brodeurs, fabricants de couleurs brillantes ; ils ont excellé en tout ce qui demande l’adresse de la main, quelle que soit la matière ou le prix. Les Grecs spéculaient sur la théorie et s’occupaient peu de pratique ; les Chinois se sont occupés de la pratique et n’ont point connu la théorie. Ceux-là sont des savants, ceux-ci des ouvriers.
Ouant aux Arabes, ils ne sont ni commer-
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çants, ni artisans, ni médecins, ni calculateurs, ni agriculteurs ; ce n’était naguère que des habitants des déserts, des nourrissons de la plaine inculte ; ils ne connaissaient pas la terre profonde, ni l’humidité, ni le nuage, ni le sol gras, ni la moisissure, ni les frontières ; mais quand ils sont sortis de leurs limites, et qu’ils ont appliqué leurs facultés à la poésie, à la logique, à la grammaire, à l’art de se guider par les étoiles ou par les vestiges des pas, ils ont atteint en ces différents genres la plus grande habileté. Les Turcs enfin, sortis eux aussi de demeures sauvages, sont parvenus à la limite en tout ce qui découle de l’équitation, de la chasse, du soin des troupeaux et de l’art de conduire des expéditions et de subjuguer les contrées.
Le vizir Nizam el-Moulk, dont nous avons maintenant à parler, servit les Seldjoukides de Perse. Cette dynastie, qui s’éleva par suite de la faiblesse des successeurs de Mahmoud le Ghaznévide, domina le khalifat de Bagdad à partir de la seconde moitié du xie siècle, (ve de l’hégire) et compta des souverains d’un haut mérite tels que Togrul-Beg, Alp-Arslan et Malek Chah. Togrul-Beg fit de Bey sa capi-
taie, conquit KIrâk, le Kurdistan, le Fars, etc. Le Khalife Kaïm fit prononcer son nom dans les prières du prône en 447 (1055), et lui donna sa fille en mariage. Alp-Arslan, son neveu, lui succéda ; il fit des campagnes en Géorgie et en Arménie, fut vainqueur de l’empereur grec Romain IV, dit Diogène, et se soumit toute la Perse. C’est lui qui prit pour vizir Nizâm el- Moulk. Son fils Malek Chah régna après lui. « Le règne de ce prince, a dit Mustaufi (1), fut le printemps de la dynastie des Seldjoukides et l’époque de leur plus grande puissance. » Malek- Chah enleva Antioche aux Grecs. Son empire s’étendait de la Syrie à la Transoxiane et de la mer Caspienne au voisinage de l’Yémen. Il le partageait sous forme de vice-royautés entre des membres de sa famille et des favoris. De là résultèrent des dynasties secondaires. Malek Chah régna 20 ans et mourut en 485 (1092) ; sa capitale était Ispahân.
Le caractère de Nizâm el-Moulk, tel qu’il se dégage de certains faits et anecdotes, n’est pas dépourvu de ruse. Sous Alp-Arslan, il se trouva en rivalité avec Hasan ibn Sabbah, qui fut dans la suite un puissant chef Ismaélien. Le Sultan avait désiré qu’on lui dressât un tableau des dépenses et des revenus de son
1. Târîkhè Gozîdè, cd. et trad, Jules Gantin, p. 217 et suiv.
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empire. Nizâm el-Moulk avait demandé deux ans pour faire ce travail ; Hasan se fit fort de le terminer en quarante jours et le Sultan l’en chargea. Quand il fut terminé, Nizâm el- Moulk se le procura par l’intermédiaire d’un secrétaire et en brouilla un peu les feuilles. Or il paraît que dans ce temps les feuilles dans les ministères n’étaient pas paginées. Hasan parut devant le Sultan pour rendre compte de son travail, trouva les folios mêlés et ne sut pas les remettre en ordre. Confus, il quitta la cour et fit profession d’hérésie. — A l’avènement de Malek Chah, un de ses oncles s’était révolté contre lui ; on l’avait déjà battu et fait prisonnier ; mais les soldats, prompts à profiter des circonstances, demandèrent une augmentation de solde, menaçant, si elle ne leur était pas accordée, de se déclarer pour ce prétendant. Nizâm el-Moulk les pria d’attendre jusqu’au lendemain, pour qu’il eût le temps de présenter leur requête au Sultan. Le lendemain, il réunit les troupes et leur annonça que, de désespoir, le prétendant s’était empoisonné dans sa prison. Et il y a encore d’autres traits analogues.
Nizâm el-Moulk fut évidemment grand administrateur ; lui même d’ailleurs s’en est vanté. Il assigna un jour le salaire des bateliers de l’Oxus sur le tribut d’Antioche en Syrie : « C’est, dit-il, afin que longtemps après moi, on parle encore de l’étendue et du bon ordre de l’empire. »