SIMPLE HISTOIRE DE VILLAGE
PAU MADAME CARLEN
— C'est i)ourtant bien triste que le comte soit mort ! disait Canne à une vieille femme en denil qui 1 écoutait en secouant la tête avec une expression mélancolique.
Carine est l'épouse d'un intelligent maître d'écolo, et celle à qui elle adresse ces paroles de regret est sa grand' mère Bette.
Longtemps attachée au service d'une noble famille, la vénérable Bette s'est retirée après la mort de son dernier maître dans une petite habitation attenante, où elle Jouit d'une honnête aisance. Quoiqu'elle touche à ses quatre-vingts ans, elle vient à pied fréquemment voir sa petite-fille, et lorsqu'elle apparaît, c'est une fête
'lô
dans la maison. Mais cette fois elle est bien morne et abattue, la pauvre Bette I Elle porte le deuil de celui près duquel elle a vécu dès sa jeunesse. Elle a vu Tun après l'autre s'en aller la plupart de ses contemporains, et maintenant elle est comme un de ces épis oubliés après la récolte dans les champs, qui languissent sur le sillon moissonné et semblent attendre leur coup de faucille. Elle aimait pourtant le jeune ménage et se faisait un doux devoir de le visiter. Mais que de choses en elle que le jeune ménage ne pouvait pas comprendre! Plus près que lui de la fin de la vie, plus près du ciel, elle aspirait à un autre monde où elle devait rejoindre ceux qu'elle avait aimés.
Pour les voir, et surtout pour entendre parler du splendide héritage du comte, madame Clausen, la femme du bailli du village, venait aussi d'entrer chez le maître d'école. C'était une personne un peu singulière que madame Clausen, très -bonne au fond, niais fort peu communicâlive.
Carine la reçut avec toute la bonne grâce possible, quoiqu'elle eût mieux aimé être seule ce jour-là en famille, et la conduisit avec sa grand'mère dans une des allées de son jardin. C'était une de ces calmes soirées d'automne, dernier rayon des beaux jours, dernier sourire dé la nature qui bientôt s'enveloppera dans son linceul.
Carine avait elle*^méme disposé une table rustique
sous un poirier. Sur cette table elle avait apporté du lait, du beurre, des œufs, des pruneaux et un large plat de grœte. Pendant qu'elle faisait les honneurs de sa champêtre collation, Hansen, son mari, ayant fini sa classe , avait endossé sa redingote du dimanche, relevé le col de sa chemise, et s'avançait vers elle avec là douce expression de figure d'un homme qui va se reposer de la tâche qu'il a consciencieusement accomplie.
— Nous parlions de toi, mon enfant, dit Bette, de toi et du généreux comte qui t'a fait élever ; je viens d'apprendre que madame Çlausen a beaucoup connu ta pauvre mère, et je comprends l'intérêt qu'elle te témoigne à toi et aux tiens.
— Oui, répondit Hansen, en s' asseyant et en croisant se& mains sur ses genoux, je dois beaucoup au comte; mais c'est à vous, que j'aimeà appeler, comme Carine, ma grand'mère, c'est à vous que je dois le plus; car, sans vous, le comte n'eût rien fait pour moi. Puisque madame Clausen a connu ma famille, elle sait dans quelle misère j'ai passé mon enfance. Autrefois, j'avais honte de l'avouer, mais c'était une sotte vanité dont je suis, grâce au ciel, guéri. A présent, je me réjouis d'entendre ma grand'mère dire en quel malheureux état elle m'a vue !
— Ah ! oui, dit Bette, je me rappelle ce petit garçon déguenillé qui venait souvent mendier à ma porte. Je lui remettais un morceau de pain, comme aux au-
us UNE SIMPLE HISTOIRE
très pauvros, sans m' arrêter à causer avec lui. Cependant je me souviens qu'il m'avait frappée par son honnête et intelligente physionomie. Mais, un jour, il me mit en colère. Le matin, je lui avais donné de la viande, du pain et un pot de bière, et, le soir, il était de nouveau debout à ma porte. Je lui dis rudement de s'en aller. Il me regarda avec une impassibilité qui m'irritait encore plus. Je le chassai , et il se retira lentement, en se retournant vers moi de distance en distance, comme s'il espérait être rappelé. En môme temps il regardait tristement sa besace vide. J'avais alors une servante qui me disait fort librement tout ce qui lui passait par la tète. Je m'aperçus qu'elle observait cette scène d'un air sévère, et jelui demandai ce qu'elle en pensait.
— Ah! le pauvre petit, me répondit-ellé, il sera cruellement battu quand il rentrera chez lui.
— Pourquoi donc? m'écriai-je.
— Parce qu'il ne rapporte rien, et qu'il a un père bien dur et une cruelle belle-mèiv.
— Comment donc sais-tu qu'il est si maltraité ?
— Chacun le sait. Chacun connaît ces méchantes gens qui pourraient travailler et qui aiment mieux vivre dans la paresse et envoyer cet enfant mendier pour les nourrir.
Emue de ces paroles, je courus à la fenêtre avec l'intention de rappeler ce pauvre malheureux ; mais il était déjà Irop loin pour entendre ma voix. Je le vis
DE VîLLAr.R WJ
qui continuait tristement son chemin, la léte baissée; puis, de temps à autre, il regardait les oiseaux voltigeant autour de lui, et je pense qu'il enviait leur sort ; puis il s'arrêta, ôta un des sabots qu'il portait à ses pieds et le mit dans sa besace. Quelle singulière idée! me dis-je. Hélas! c'est peut-être pour se faire illusion à lui-même par la pesanteur de sa chaussure, ou pour tromper au moins un instant, à son arrivée, l'avidité de ses parents.
— Ecoute, dis-je à ma domestique, j'ai eu tort, très-grand tort : je me suis mise en colère contre un enfant dont je devais avoir pitié ; je lui ai adressé une violente réprimande, qu'il a écoutée avec une touchante résignation; quand il reviendra, il faudra avoir bien soin de lui.
Mais il ne revenait pas, et j'en étais très-occupée, et plus d'une fois sa pauvre figure souffreteuse m'apparut en rêve. Tantôt je le voyais couché sur la paille humide, tantôt grelotant à la porte de sa cabane et n'osant pas entrer avec sa besace vide. Une nuit, j'eus un autre songe, et, quand j'y réfléchis , je ne sais si j'étais réellement endormie, et si ce songe n'était pas une véritable révélation . Je vis une femmejeune et belle , mais pâle comme une morte, qui dépouillait l'enfant de ses hideux haillons, le plaçait dans un bain d'eau pure, lui donnait des vêtements neufs, puis lui enseignait à joindre les mains et à prier pour que le bon Dieu le délivrât de sa misère et pour que sa mère re-
îJ70 UNE SIMPLE HISTOIRE
posât en paix dans son cercueil. Puis cette femme, qui avait la forme vaporeuse d'une ombre, s*évanouit comme une ombre, Tenfant se retrouva seul dans une vaste prairie et sourit aux fleurs épanouies autour de lui. — C'était pourtant un rêve.
— Crois-tu? dit la fille du maître d'école, une jolie petite fille aux cheveux blonds qui venait de s'asseoir sur les genoux de son aïeule et qui avait écouté ce récit avec une profonde sensation.
— Et comment veux-tu que ce ne soit pas un rêve? lui répondit Hansen. Penses-tu qu'une mère puisse ainsi sortir de son tombeau pour prendre soin de son fils et se montrer avec lui ?
— Ah! reprit Alcte, dont cette question n'avait pas entièrement dissipé les doutes, si c'était un rêve, c'est le bon Dieu lui-même qui Ta envoyé à notre grand'mère pour qu'elle fit sa bonne action.
— Oui, mon enfant, murmura Bette; garde ces précieuses croyances, tu ne te tromperas pas. Le fait est, ajouta Bette, que ces rêves ravivaient en moi la pensée du petit mendiant, et comme je lui avais fait peur par ma méchante colère, et qu'il ne revenait pas, je l'envoyai chercher par cette même domestique qui m'avait reproché mon injustice.
— Et la bonne grand'mère, dit alors Hansen, me fit vêtir des pieds à la tête et me mit en pension chez un brave homme qui m'apprit à lire et à écrire. Doux fois par semaine, j'allais voir ma bienfaitrice, qui pre-
naît soin de moi comme une mère. A dix-huit ans, j'entrai à l'école normale. Deux ans après, je passai mon examen, puis j'obtins un petit emploi, et enfin je fus appelé à remplir ici les fonctions de maître d'école et de sacristain.
— Vous êtes heureux, monsieur Hansen, dit la femme du bailli, et vous avez eu une douloureuse enfance. Mais, lorsque j'entendis parler de vous pour la première fois, vous étiez déjà en bon chemin. Dieu connaît les siens : ce qu'il nous enlève d'une main, il le rend de l'autre. Par malheur, souvent les faibles souffrances que nous éprouvons nous font oublier les grâces nombreuses que nous avons reçues.
En disant ces mots, elle pencha la tète d'un air recueiHi et murmura à voix basse comme si elle se parlait à elle-même :
— Votre mère, la douce Anna Thorson, il y a longtemps que je l'ai connue, mais jamais je ne l'oublierai .
La grand' mère, qui avait entendu ces paroles, témoigna le désir de savoir quels rapports madame Clausen avait eus avec la mère de son protégé.
— C'est toute une histoire qu'il faudrait vous dire, répétait la femme du bailli, une longue histoire assez triste; mais, s'il vous plaît de l'entendre, je veux bien vous la raconter.
Et, comme les personnes qui l'entouraient témoignaient de leur empressement à l'écouter, elle leur fit ce réeil :
Je suis née à une vingtaine de lieues de ce village. Mon père possédait une jolie habitation et vivait a son aise. J'avais deux frères plus âgés que moi. Ma mère me disait souvent que j'étais riche et jolie, et se plaisait à me voir élégamment habillée. Elle était, du reste, intelligente et bonne. Longtemps employée au service d'une grande maison, elle y avait pris des manières distinguées; mais, en épousant mon père, elle déposa le chapeau et prit sans regret le vêtement d'une femme de paysan. Moi, qui avais été vraiment favorisée par la nature, j'entendais toujours tellement vanter mon esprit et ma grâce, que j'en vins de bonne heure à me faire une brillante idée de ma petite personne.
Les parents d'Anna Thorson étaient de pauvres gens qui habitaient une des maisons de mon père. Anna venait souvent me voir, et je jouais volontiers avec elle, car elle ne me contredisait pas plus que les autres.
En ce temps-là, les écoles n'étaient point organisées comme à présent. Dans notre village, un vieux sous-officier donnait des leçons à une douzaine d'enfants. J'allais chez lui, chaque jour, avec mon frère. Anna nous regardait passer, les larmes aux yeux; elle eût voulu venir avec nous, mais ses parents ne pouvaient payer le modique tribut exigé par notre précepteui. Mon frère Pierre, qui avait le cœur généreux, obtint de mon père qu'il le |',a\(rnit pour elle, et ce
fut pour Anna et pour moi une grande joie Nous allions ensemble à Técole, nous nous en revenions ensemble, nous ne pouvions nous séparer. Elle portait mes livres, ma corbeille de provisions, et cheminait à côté de moi sur les pierres ou dans Therbe humide, pour me laisser la meilleure part du sentier. En revanche, je lui donnais quelques leçons ; car, ayant été plus tôt qu'elle à Fécole, J'étais plus instruite. Ainsi se passèrent plusieurs années, et nous nous préparâmes ensemble à faire notre première communion, et nous avions entre nous deux toute sorte d'innocents petits secrets. Un jour, à l'approche de la pieuse cérémonie, le prêtre, après nous avoir fait subir un examen, m'assigna une place inférieure à celle d'Anna .
— Vous savez, me dit -il, très- bien votre catéchisme, mais la modeste conduite et les judicieuses réponses d'Anna prouvent que son cœur est mieux pénétré que le vôtre des préceptes que j'ai pris à tâche de vous enseigner. Vous avez des qualités, mais vous êtes légère et un peu vaniteuse.
Les autres enfants ne manquèrent pas de faire làdessus de malins commentaires, et, pour la première fois, je me suis irritée contre Anna. Cependant cette injustice ne fut pas de longue durée. Ma jeune amie était si bonne que je ne pouvais me passer d'elle, puis enfin elle était fort innocente des remontrances que le pasteur m'avait adressées. Quelques années s'écoulèrent encore. Anna était devenue une grande belle
lillc. Elle entra au service de notre maison et partagea ma première douleur, la profonde douleur que je ressentis à cette époque en perdant ma mère. Je remarquai bientôt que mon frère, qui dès son enfance avait témoigné beaucoup d'affection à Anna, se montrait de plus en plus occupé d'elle. Un jour, il s'approcha d'un air résolu de mon père, lui avoua qu'il aimait cette jeune fille, qu'il en était aimé et que rien ne pourrait le séparer d'elle. Mon père l'écoutait en silence, avec une figure stupéfaite ; mais quand Pierre ajouta qu'il épouserait Anna ou qu'il serait à jamais malheureux, mon père frappa sur la table, en colère, et s'écria qu'on lui avait déjà choisi une autre femme, une riche héritière du voisinage, et que cet engagement était irrévocable.
Anna fut renvoyée sur-le-champ avec l'injonction de ne pas remettre le pied sur le seuil de la maison.
La décision de mon père en cette affaire me sembla parfaitement juste. Dans ma légèreté de caractère, je ne fus émue ni par le souvenir de la tendre sollicitude que Pierre m'avait toujours témoignée, ni parla touchante amitié d'Anna ; non, je m'emportai' comme mon père, et je dis qu'il fallait que cette créature fût bien présomptueuse pour oser prétendre à épouser le fils d'un propriétaire, elle qui, naguère encore, s'estimait heureuse de porter mes vieilles robes. Telle était mon orgueilleuse révolte, et Ton n'essayait pas de me ramener à des sentiments jJus chrétiens.
Nos amis, au contraire, m'encourageaient dans ma colère : Chassez cette fille au plus vite, disaient-ils, de peur qu'il n'arrive un scandale. Vraiment, il ferait beau voir qu une mendiante s'installât ainsi dans une riche maison .
Peut-être que mon père, qui aimait beaucoup Pierre, eût fini par céder à ses vœux si quelque personne charitable lui en eût donné le conseil, ou si on lui avait représenté que cette pauvre domestique avait un noble cœur, qu'elle serait pour son fils une excellente femme et pour lui une fille soumise et dévouée. Mais les gens qui venaient nous voir, joyeux de s'asseoir à notre table, ne songeaient qu'à flatter nos penchants et nos préventions.
La pauvre Anna! Personne n*avait pitié d'elle. Elle prit son sac sous son bras, entra à la cuisine où j'étais assise à côté de mon père : « Adieu, monsieur, ne soyez point irrité contre moi, ce n'est pas ma faute si je vous ai affligé. Je m'en vais à présent et je ne reviendrai pas. » Elle ne put prononcer un mot de plus et se tourna de mon côté le visage baigné de larmes. Mais mon cœur était en ce moment dur comme la pierre et je ne voulus pas même lui tendre la main . Elle s'éloigna, et, en sortant, arrêta sur moi un regard d'une expression si touchante et si triste que, lorsque j'y songe, il me semble que je sens encore ce regard me pénétrer dans l'âme. " •
Quelques semaines après, nous apprîmes qu'elle
avait trouvé une place daus une paroisse assez éloignée de la nôtre. Pierre ne parlait pas d'elle et ne se plaignait pas, mais il était aisé de voir qu'il avait un profond chagrin dans le cœur, et, vers ce temps-là, mon autre frère étant parti pour l'armée, la maison devint bien triste. Plus de jeux, plus de joyeuses réunions comme autrefois. Mon père aussi s'était assombri. Il négligeait ses affaires et accusait Pierre de négligence, tandis que le malheureux Pierre languissait et dépérissait à vue d'œil. 11 avait toujours été d'une très-délicate santé. L'éloignement d'Anna lui porta un coup mortel. Je l'assistais à l'heure de son agonie, il essaya de soulever sa main défaillante pour serrer la mienne, puis ferma les yeux en nous muimurant un dernier adieu.
Ce fut pour moi un deuil plus cruel encore que le premier. Quand ma mère mourut, ce frère chéri était près de moi et je recevais aussi les consolations de la patiente Anna. A présent, j'étais seule, cherchant en vain autour de moi une parole sympathique. Mon père se montrait de jour en jour plus morose, plus irritable^ et me faisait souvent des réprimandes que je croyais ne pas mériter. Et moi je me faisais à moimême d'autres reproches dont je souffrais cruellement. Il me semblait que mon frère, fixant sur moi ses yeux mourants, me disait : Méchante sœur, comment m'as-tu ainsi délaissé, moi qui avais toujours été si bon pour toi ?
DE VILLAGE ii77
La mort de Pierre affligea tous ceux qui le connaissaient; et ceux-là mêmes qui, quelque temps auparavant, encourageaient mon père à résister à ses projets de mariage, le blâmaient à présent de sa sévérité et disaient que, par une folle idée d'orgueil et d'ambition, il avait perdu un bon fils. Moi, je comprenais aussi combien j'avais été injuste dans cette circonstance, et je versais des larmes amères; mais j'en devais verser de plus amcres encore.
Mon second frère Niels, ayant obtenu un congé, rentra au logis. 11 revint alerte et riant, aimant le bruit, le mouvement et les fêtes. Sa gaieté me détourna de aies rêves mélancoliques.
Niels avait un camarade nommé Jens, un beau garçon, d'une tournure élégante, et parlant à merveille. Il dirigeait l'exploitation d'une ferme appartenant à un de ses parents, dont il devait, disait-on, épouser la fille. En même temps mon père préparait aussi mon mariage avec un veuf dont on parlait en fort bons termes. Il était venu me voir quelquefois, et ne m'avait pas déplu. J'aspirais d'ailleurs à quitter la maison paternelle, et je consentis sans peine à cette union..
Mais lorsque j'eus fait connaissa^nce avec Jens, combien je regrettai l'engagement que j'avais prisi Ah! me disais-je, une misérable cabane avec celui-là, et le pain le plus dur et une vie de labeur, plutôt que la fortune avec l'autre ! Alors, je me retirais à l'écart pour rêver à lui, pour gémir sur mon sort, et je nc-
^278 UKE SIMPLE HISTOIRE
gligeais tous mes devoirs. De loin, je reconnaissais le pas de Jens, je tressaillais à son aspect, et plus d'une fois j'ai souhaité être à la place du chien sur la tête duquel il posait doucement la main en entrant. Quoique je ne lui eusse jamais avoué mes sentiments, il était trop habile pour ne pas les deviner. Mais je les dissi^ mulais avec soin à mon père, à mon frère, et j'étais fiancée.
Dans l'adresse et la fermeté de Jens reposait mon dernier espoir. J'étais convaincue qu'il m'aimait, je pensais qu'il ne craindrait pas de dire ce que je n'avais pas le courage de dire moi-même , et que mon père, éclairé par les funestes conséquences de ses rigueurs envers Pierre, ne refuserait pas de me marier à un jeune homme pauvre, il est vrai, mais qui m'apparaissait comme le type de la plus parfaite distinction.
Jens venait chaque jour à la maison, et il voyait clairement combien je l'aimais, et il ne faisait rien pour empêcher l'union qui m'était devenue odieuse. Je touchais au jour fixé pour mon mariage. Mon fiancé , qui demeurait à une assez longue distance de nous, était en marche pour venir me chercher. Il devait traverser un étang dangereux ; ohl mon Dieu, l'avouerai-je! une âme humaine peut-elle concevoir de telles cruautés?.. . j'étais si désespérée, que j'en vins à souhaiter que cet homme fût englouti dans l'eau avec ses présents de noces. De tels vœux sont comme les
pierres que les enfants étourdis jettent en Tair, et qui leur retombent sur la tète. Mon fiancé arriva sain et sauf, et mon père le reçut avec les plus cordiales démonstrations; moi, je m'efforçai de lui rendre son salut, et il me semblait que mon cœur allait se briser. La semaine suivante je devais me marier. Ah I quelle semaine I A toute heure je devais recevoir les témoignages d'affection d*un homme que je détestais, et je regrettais Jens qui ne se montrait plus. Que devais-je donc penser de lui? Pleurait-il aussi loin de moi, aVait-il renoncé à tout espoir, ou cherchait-il un moyen de se réunir à moi ? Jusqu'au dernier moment je l'attendais; mais, ce dernier moment venu, il fallut me résigner à mon mariage. Je m'appliquai alors à dissimuler ma douleur, j'essayai de paraître gaie; mon époux parut content de moi, et si je n'avais pas été aveuglée par un autre sentiment, j'aurais été de même contente de lui ; mais à côté de Jens il me semblait hideux, et ses plus innocentes plaisanteries me choquaient l'oreille.
Le jour de mes noces, dès le matin, notre maison était remplie de convives en grande toilette ; moi, je me tenais roide et embarrassée' dans le salon avec un lourd collier en or, une quantité de rubans sur la tète,
^ C'est un usage général en Suède que, la veille ou le jour du mariage, la maison où le mariage doit se (aire soit ouverte à tout venant , et que la fiancée, en grande toilette, reste immobile et silenciemc, exposée pendant plusieurs heures comme une image à tous les regards.
une robe en soie, et un tablier de mousseline brodée. Mes filles d'honneur, habillées à peu près de même, se tenaient debout à mes côtés ; les invités passaient devant moi, me saluaient en silence et s'en allaient dans une pièce voisine. Je restai ainsi plusieurs heures, pendant lesquelles je m'abandonnai à de nombreuses rêveries. Je cherchais dans la foule un visage aimé, hélas ! et ce n'élait pas celui de mon époux.
Enfin une voiture s'arrêta à la porte. C'était celle qui devait me conduire à l'église. Une de mes filles d'honneur tenait mon manteau, une autre le voile que je devais placer sur ma tête. Tout à coup apparut Jens si élégamment vêtu, si beau ! Il me fit un respectueux salut, puis prit ma main dans les siennes, et j'entendis des enfants s'écrier : « Voilà le marié et la mariée! qu'ils sont charmants tous les deux! » Je retirai ma main, et me hâtai de poser mon voile sur mon visage.
A l'église, je priai ardemment; j'aurais voulu recouvrer la paix du cœur , mais selon mes propres désirs, et non pas en me soumettant avec humilité à la volonté de Dieu. Cependant je sortis du temple plus calme que je n'y étais entrée. Mon sort était décidé.
Un pompeux dîner nous attendait à la maison. Je m'assis à côté de mon mari, au bout de la table, et de chaque côté de nous se rangèrent les convives. Jens dînait dans une autre pièce. Je ne pouvais le voir, mais je l'entendais rire et plaisanter. J'écoutais avec
douleur les vibrations de sa voix joyeuse, et je me disais : Ahl il ne mérite pas que je souffre ainsi à cause de lui. Cette réflexion produisit en moi une heureusi^ réaction. Je me mis à rire aussi et à causer gaiement avec mes voisines, et lorsqu'on se leva pour boire, selon Tusage, au bonbeur des nouveaux époux , Troïl (ainsi s'appelait mon mari) fit résonner son verre contre le mien et me regarda avec une expression de bonté dont je me sentis reconnaissante.
Après le dîner nous nous mîmes à danser, moi d'abord, selon la coutume, avec les femmes, Troïl avec les hommes ; puis ensuite lui et moi au milieu de rassemblée, et il dansait vraiment assez bien. Mais je voyais Jens qui attendait l'instant où il pourrait venir m'engager, et j'éprouvais une violente émotion à l'idée de danser avec lui. Bientôt il se présenta. Il enlaça ma taille d'un de ses bras, et me fit tourbillonner dans une valse avec une telle rapidité, que je ne voyais plus ce qui se passait autour de moi, et que je ne m'aperçus pas qu'il m'entraînait hors de la salle do bal, dans une chambre déserte. Là il me fit asseoir v\ s'assit à côté de moi. Puis il me dit combien il m'aimait, et qu'il savait depuis longtemps que, sans moi, il n'y avait point de bonheur pour lui à cspéror en ce monde, mais que sa pauvreté ne lui avait pas permis de demander ma mam à mon père, et qu'il éLait obligé de me sacrifier à cet homme indigne de mon affection. J'appuyai ma tête sur son épaule en silence.
dans une délicieuse sensation, comme si j'avais conquis la seule place que je désirasse en cette vie.
Cependant on cherchait, on appelait la mariée. Jens se retira , et moi je restai encore quelques minutes seule , rêvant à ses tendres paroles. L'idée que nous aurions pu être à jamais l'un à l'autre .me rendait plus cruelle notre éternelle séparation. Je voulais me venger de la destinée , m'en venger sur tous ceux qui m'entouraient. Pendant que je prenais cette affreuse résolution, un bruit tumultueux s élevait dans la salle voisine. Des convives s'écriaient: «Mais, Jens, tu veux donc le faire rouler sous la table? Ménage-le, par pitié! »
' Je m'approchai. Je vis Jens assis à côté de Troïl, lui versant du vin à plein verre, et Troïl le visage rouge, les yeux enflamniés. Une fois plus tard, je l'ai revu dans cet état d'ivresse. Jamais je n'oublierai une telle image. Que Dieu me pardonne ! En ce moment j'oubliai le respect que je devais à mon mari, et je l'outrageai par mes sarcasmes.
Le banquet nuptial dura encore plusieurs jours , puis je me préparai à partir, et le prêtre vint me dire adieu. C'était le même prêtre qui m'avait déjà adressé de sérieuses paroles. Au moment où j'allais quitter la maison natale pour entrer dans une nouvelle demeure, il me fit une digne admonestation :
— Celui-là, me dit-il, qui a un grave devoir à remplir et qui s'y applique selon ses forces, ne peut jamais
être malheureux ; car il y a dans T accomplissement du devoir une vertu secrète qui nous soutient, nous encourage, nous donne le calme au lieu de l'inquiétude, et la joie au lieu des larmes.
Le joie au lieu des larmes, voilà les mots qui me frappaient surtout. Les autres, je n'y songeais pas.
Je dis adieu à mon village natal, aux amis de ma jeunesse, et je partis avec un homme que je n aimais pas.
Les années s'écoulèrent longues, monotones, fastidieuses, toutes pareilles Tune à l'autre; mais ma demeure natale était bouleversée, mon père était mort, et mon frère s'était marié avec une personne vulgaire et fort peu estimable. Jens aussi s'était marié avec la .fille de sa parentct Je n'entendais plus que de loin en loin parler de nos anciennes connaissances, et je ne m'en souciais plus. Tout ce qui m'avait aimé autrefois m'était devenu indifférent. J'habitais une agréable maison , j'étais maîtresse d'une jolie fortune, j'avais un bon, honnête mari, et ses fils se montraient fort soumis envers moi ; mais tout ce qui aurait dû me rendre heureuse m'était à charge , et ceux que je devais aimer, je les dédaignais. Quant à mes voisins, je ne voulais avoir aucun rapport avec eux. Seulement, dans la ville où nous allions vendre nos denrées et faire nos emplettes, j'avais trouvé une famille qui me convenait, une familk hautaine comme. moi, mais pauvre, qui, malgré sa fierté, me flattait pour m'entraî-
ncr à ses parties de plaisir continues, dont je payais seule la dépense.
Quelques années après mon mariage, je devins mcre. Mon mari, en cette circonstance, me combla de témoignages d'affection; mais tout m'était indifférent, à l'exception de mon petit garçon , devant lequel je voyais les deux fils de Troïl se tenir humblement comme des mendiants devant un prince.
Un matin de printemps, l'idée me vint d'aller à la ville avec mon enfant. Troïl me fit observer doucement qu'un de ses chevaux étant malade, il désirait que je remisse mon excursion à un autre jour.
— Nous avons plusieurs chevaux, lui répondis-je; il faut qu'on attelle.
— Mais, reprit-il encore, je dois me rendre aujourd'hui à une réunion cantonale. Notre plus sûr domestique est au bois, et je ne puis te laisser conduire par l'autre, qui est peu expérimenté.
Je ne voulus point me rendre à ses observations. A la place du cheval malade on attela un jeune cheval, et un valet d'une quinzaine d'années monta sur le siège. J'arrivai cependant heureusement à la ville, je passai une agréable journée avec mes amis, qui, selon leur usage, m'accablaient de compliments, et je m'en revenais avec mon enfant sur mes genoux, quand tout à coup les chevaux s'emportèrent et jetèrent la voiture dans un fossé. On accourut à notre secours. J'avais la jambe cassée, et mon enfant était mort.
Ce que je souffris de la mort de ce petit être, je ne puis le dire. Avec lui j'ensevelissais mon unique amour et mon unique joie. Dieu me châtiait rudement de ma méchanceté ; mais cette punition même ne me corrigea pas. J'avais le cœur irrité, endurci. Je n'aimais personne, et personne ne m'aimait. Jamais une douce parole ne s'exhalait de mes lèvres. Tous ceux qui m'entouraient me craignaient. Mon. mari et ses fils m'étaient étrangers. L'idée ne me venait pas de m'occuper de leur bien-être.
Je fus assez promptement guérie de la fracture de ma jambe; mais rien ne pouvait me faire oublier la perte de mon enfant . Alors ma pensée se reportait souvent vers Jens . que j'avais tant aimé, vers mon frère Pierre, qui, en mourant, arréinit sur moi son dernier regard, et vers Anna.
Je savais que cette bonne fille s'était mariée avec un homme pauvre, qu'elle rendait heureux malgré sa pauvreté. Je me proposais d'aller la voir. J'étais sûr qu'elle ne se souviendrait pas de ma dureté envrr,s elle et répondrait avec effusion à mes moindres prévenances. Hélas! je ne devais pas la revoir.
Un soir, Troïl rentra au logis accompagné de quelques voisins avec lesquels il s'était rendu à une vente de bois. Tous étaient dans un violent état de surexcitation produit par la boisson. En le voyant dans cet état, je voulus me retirer; mais Troïl, qui jamais ne
480 UNE SIMPLE HISTOIRK
m'avait adressé un mol oiTensant, se mit à m'injurier a haute voix devant les gens de la maison.
— Apporte-moi, s'écria-t-il, un bol de punch, et dépêche-toi, si tu ne veux pas sentir la pesanteur de mon fouet. Ah ! ah ! vous verrez, mes amis, si je me laisse mener par une femme.
— Tu n'as que ce que tu mérites, lui dirent ses voisins. Tu aurais mieux fait de prendre une bonne femme parmi nous, au lieu d'aller chercher celle-là si loin.
— Au nom du ciel, qu'as-tu donc, Troïl ? m'écriaije, et pourquoi donc suis-je ainsi insultée?
— Va, va, me répondit -il, je te connais, et je vois la folie que j'ai faite en t'épousant. Mais désormais tu n'auras pas la vie si douce , sois-en sûre. Et maintenant, va me chercher à boire. Obéis sans réplique, sinon... Et il fit un geste comme pour me battre.
A ce mouvement, à ces paroles brutales, je me sentis défaillir. Une servante me reçut dans ses bras et me porta dans mon lit. Je fus saisie d'une fièvre violente, qui prit un caractère dangereux. Je lïie relevai de cette maladie , pâle , faible , et moralement bien changée. Ma roideur de caractère était vaincue, mon orgueil était brisé. Jusque-là rien ne s'opposait à ma fierté. L'alfront que j'avais reçu m'écrasait aux yeux de tout le monde, aux yeux de mes domestiques.
Mon mari me témoigna, il est vrai, quelque repen.
tir de i^a conduite, mais il ne paraissait plus guère se soucier de moi, et je reconnus que pendant le temps que j'avais passé dans mon lit, on ne s'était nullement aperçu dans la maison dé ma disparition. Le service s\ était fait comme de coutume. Personne n'avait regretté de ne plus me voir. Personne ne s'était inquiété de savoir si j'étais morte, probablement personne n'aurait versé une larme sur mon cercueil. Cette réflexion me causait une peine profonde, et en la faisant, j'étais obligée de m' avouer que je méritais cet abandon. Je devais me dire aussi que Troïl n'était que trop en droit de se plaindre de ma conduite. N'avais-je pas été constamment pour lui une mauvaise épouse, pour ses enfants une mauvaise mère? Et je ne trouvais dans ma conscience nulle excuse à mes torts. S'il m'avait outragée par un transport de colère, ne s'étaît-il pas montré très-longtemps fort indulgent à mon égard, et n'avais-je pas moi-même, par ma légèreté, ma froideur et mes folles présomptions, épuisé sa patience?
Celui qui n'a point été dès son enfance aveuglé, perverti par la vanité, ne peut se faire une idée de ce qu'on souffre quand, du haut du fragile échafaudage qu'on s'était élevé comme un trône, on en vient par une soudaine révolution à retomber au juste sentiment de sa faiblesse, au mépris de soi-même.
Oui, mon orgueil était brisé, et je me voyais vieillir, languissante dans le mortel isolement que je m'étais (ait à moi-même. Avec quelle reconnaissance j'auraiir
288 UM: simple lilSTOlUE
loçii alors le plus simple témoignage de sympathie d'un de nos plus humbles voisins I Mais j'avais par mes duretés ou par mes dédains éloigné chacun de moi, et pas une âme autour de moi ne songeait à me venir en aide.
Un soir que je m'étais ainsi appesanti sur ma fatale situation, tout à coup je me mis à fondre en larmes. 11 y avait longtemps que mes yeux étaient secs comme mon cœur. Je remerciai Dieu du soulagement que j'éprouvais à répandre^ ces pleurs, puis je m'endormis. Dans mon sommeil, je vis Timage de mon frère Pierre et celle d'Anna. Tous deux me regardaient avec une tendre compassion. Tous deux m'encourageaient; à invoquer le secours du ciel dans mon affliction, à lui adresser mes prières, à espérer en lui.
« Anna ! Anna ! m'écriai-je, c'est le Seigneur miséricordieux qui t'envoie ; pardonne-moi, pardonnemoi le mal que je t'ai fait. Je veux t' aimer et t'assister (Il toute occasion. Et loi, mon cher Pierre, je t'ai déserté aussi en une grave circonstance ; toi qui fus si bon pour ta sœur, pardonne-moi mon ingratitude ! »
Le lendemain je m'éveillai avec un câline que je n'avais jamais éprouvé; je saluai Taurore, les champs, comme si je les contemplais pour la première fois. Je reconnaissais toutes mes fautes et je voulus les réparer. Naguère j'avais souvent souhaité la mort, maintenant je suppliais le ciel de prolonger mon existence
DE VILLAGE i289
pour remplir mes devoirs envers mon mari et mes enfants, pour leur faire oublier les duretés dont je me suis rendue coupable envers eux.
J'avais un sentiment de haine particulier contre notre commensal Clausen. C'était un proche parent de mon mari qui remplissait dans l'exploitation de notre domaine un emploi d' intendant . Tandis que tous les autres habitants de notre demeure se courbaient humblement sous mes ordres, lui seul se montrait ferme et fier devant moi, et parfois même ne craignait pas de braver ouvertement ma volonté. Un jour même que je donnais, selon ma coutume, un ordre impérieux à un de mes enfants, il protesta contre ma décision, prit l'enfant par la main comme pour le défendre, et me fit voir sans ménagement qu'il me considérait comme une très-méchante mère. Troïl était absent en ce moment. Dès qu'il rentra, je courus à lui et lui demandai le renvoi immédiat de Clausen. Troïl me répondit avec douceur qu'il avait encore grand besoin des services de cet auxiliaire laborieux, qu'il chercherait un moyen de le remplacer, et il me pria de patienter. Je me résignai à attendre, mais avec la ferme résolution de me venger dès que l'occasion s'en présenterait.
Quand je me fus humiliée devant Dieu, quand je me fus promis à moi-même de changer de conduite, je commençai ma réforme par étouffer le ressentiment que je conservais envers Clausen, je me rap-
procfaai de lui et lui parlai avec bonté. Mes premiers témoignages de bienveillance ne subjuguèrent point la juste animadvérsion que je lui avais inspirée. Longtemps encore il garda dans ses rapports avec moi une froide et hautaine attitude ; et tandis que je m'^orçais de remplir la nouvelle tâche que je m'étais proposée, je le voyais qui m'observait en silence d'un regard sévère et défiant. Mais il méritait mon estime, et je devais conquérir la sienne.
Mon plan de conduite était tracé. Avec l'aide du ciel j'espérais le suivre. Jusqu'ici je n'avais fait de bien à personne, je voulais désormais agir tout autrement.
Je m'appliquai d'abord à une tâche que j'avais constamment négligée. Je visitai le cellier, les buffets, les armoires qui étaient dans un grand désordre. Je pris pour les réparer les vêtements, le linge de mon mari et de nos enfants. C'était un long travail. Je le commençai avec ardeur et le poursuivis avec persévérance. Chaque matin je me levais avant les gens de la maison, disant que l'air du. matin m'était salutaire, et chaque jour j'étais récompensée de mon labeur par la satisfaction de cœur que je ressentais. Bientôt mes domestiques remarquèrent mon empressement à m'occuper de choses utiles et me témoignèrent plus de considération. Les enfants de Troïl, que j'avais éloignés de moi par ma froideur, furent lé^ moins de mon changement à leur égard et me mon-
trèrent plus de considération. Clausen seul se tenait à Técart, comme s'il ne pouvait croire à ma conversion.
Par la vie active, régulière, queje m'étais prescrite, par le bien-être moral que j'en éprouvais , peu à peu ma santé se raffermit; mon corps recouvrait ses forces, mon visage sa fraîcheur. A la place des physionomies contraintes , craintives , qui naguère évitaient mes regards, je voyais la gaieté, la confiance renaître autour de moi. Tous les jours je remerciais Dieu de la grâce qu'il m'avait faite de me ramener en une meilleure voie, et tous les soirs je m'endormais avec la paix de la conscience. Je me rappelai alors les paroles que le prêtre m'avait adressées au moment de mon départ : « L'accompUssemeut du devoir nous donne le calme au lieu de l'inquiétude, et la joie au lieu des larmes. »
. Quand je me sentis complètement rétablie de mon long état de souffrances, je fixai un jour pour aller voir Anna. Elle demeurait à quelques lieues de moi; mes enfants devaient m' accompagner, et je me réjouissais de cette excursion comme un enfant. Je savais qu'elle était pauvre, et je me faisais une fête de lui porter quelques présents. Les voitures qui devaient nous emmener étaient attelées, j'achevais mes derniers préparatifs lorsque je vis Clausen prendre mon mari à l'écart et causer avec lui mystérieusement. Je ne pouvais entendre ce qu'il lui disait, mais je fus saisie
d*un fatal pressentiment. Un instant après, Troïl s'approcha de moi d'un air triste et embarrassé.
— Qu'as-tu donc? lui dis-je ; t'est-il arrivé quelque malheur?
— Ma bonne Clara , me répondit -il , je viens d'apprendre une nouvelle qui t'affligera; il faut que je te la communique : reçois-la avec résignation.
— Quoi donc?m'écriai-je.
— Vois-tu, reprit-il lentement, comme s'il ne pouvait trouver une parole convenable, quand Clausen a su que tu te proposais d'aller voir Anna, il m'a pris à part pour m'annoncer. . . Mais comme te voilà pâle! . . . Enfin, il faut que tu le saches, Anna est morte depuis un mois, et son mari, à qui elle avait donné des habitudes d'ordre, de travail, a pris chez lui une mauvaise femme et se conduit très-mal.
A ces mots, je me retirai dans ma chambre, je me jetai à genoux, je priai Dieu en pleurant pour Anna, pour mon frère et pour moi; puis, je me relevai avec une nouvelle placidité.
Troïl, pour me distraire, m'engagea à sortir en voiture, à aller faire une visite à une de ses tantes, Clausen, me disait-il, te conduira.
— ^^ Clausen! m'écriai-je; eh bien, soit, mais je reviendrai promptement.
Autrefois, je n'aurais pas voulu recevoir les services de Clausen. A présent, je les acceptais volontiers. Je n'avais plus aucune haine dans le cœur.
La tante de Troïl habitait à trois lieues de distance, dans un village considérable, au bord de la grande route. Je n'avais jamais été chez elle que deux ou trois fois et la connaissais à peine. En arrivant, nous trouvâmes la cour de sa maison pleine de chevaux et de voitures, comme en un jour de fête, et plusieurs figures étrangères apparurent aux fenêtres. C'étaient des paysans qui, ayant conduit du blé à la ville, dînaient, à leur retour, dans celte demeure hospitalière. Ma tante les quitta pour venir à notre rencontre. Elle se montra très-affectueuse pour les enfants de son frère et très-froide envers moi.
Peu soucieuse de me mêler à la foule bruyante réunie chez elle, je la laissai retourner près de ses convives, et j'entrai avec les enfants dans le jardin. Tandis qu'ils couraient gaiement à travers les allées, je m'assis sur un banc solitaire. Je voyais passer sur la route des laboureurs qui venaient de vendre à un bon prix leur récolte; j'entendais les chants et les éclats de rire de ceux qui étaient assis à table chez ma tante. J'étais là seule, inconnue à tous ces gens heureux, et ma pensée se reporta vers ceux qui m'avaient* connue, qui m'avaient aimée. Je songeais à mes parents , à mes frères, à celui que j'avais perdu, à celui qui vivait encore et dont je n'entendais plus parler ; je songeais aussi' à ce Jens qui avait eu une si fatale influence sur ma vie. Je me surprenais à murmurer encore des vers que j'avais, dans mes rêves de
jeune fille, composés pour lui. Si je les répète à présent, c'est pour montrer la folie de mes rêves.
Que m'importe un vaste domaine, La fortune môme d'un roi ?
Je suis plus ricbe qu'une reine Quand tu t'assieds auprès de moi.
Rude labeur, chagrin, misère, Rien ne me fait peur ici-bas.
Si tu dis que je te suis chère, Si pour m'appuyer j'ai ton bras.
Le sentier par lequel tu passes Est un sentier semé de fleurs ; Quel qu'il soit j'y suivrai tes traces Dans la joie ou dans les douleurs.
En mon coBur brille ton image. Douce et pure comme un beau jour ; Nulle infortune, nul orage N'en détournera mon amour.
J'étais absorbée dans ma rêverie, quand soudain • des cris violents, auxquels se mêlaient des rires grossiers, attirèrent mou attention du côté de la cour. Là, un homme ivre se débattait contre deux ou trois valets qui s'efforçaient de le placer sur un chariot. L'aspect d'un homme ivre m'a toujours causé la plus pénible impression ; mais qu'on s'imagine ce que je dus éprouver en reconnaissant, dans celui qui m'offrait ce hideux spectacle, ce même Jens dont je venais de me rappeler la jeune et belle figure.
Par un mouvement instinctif, sans . me rendre compte à moi-même de ce que je faisais, je m'élançai vers lui. 11 me regarda d'un air hébété, puis baissa la tête.
— Malheureux! lui dis-je en l'appelant par son nom, dans quel état je te retrouve 1
A ma voix, il se réveilla de sa torpeur.
— Allez, dit-il aux valets, je vous rejoindrai dans un instant.
11 s'avança de mon côté et me tendit une main tremblante.
— Est-ce vous, Clara? me dit-il, ne m'avez-vous pas oublié?
— Je n'ai que trop pensé à vous, lui répondis-je, mais jamais je. n'aurais cru que vous deviendriez si misérable.
— Ah ! dit-il, si je vous avais épousée, je ne serais pas tombé dans de tels égarements.
— Taisez-vous, repris-je, vous avez une bonne et brave femme. J'avais bien tort de croire en vous. Que Dieu vous pardonne et à moi aussi I
T- Clara, me dit-il d'une voix suppliante, donnezmoi votre main ; je vous promets de renoncer à ces funestes habitudes.
— Insensée I me disais-je en retournant à ma demeure. Est-il possible que j'aie sacrifié mon repos, ma dignité à cet être dégradé ! Est-il possible qu(^ la folle impression qu'il avait faite sur moi m'ait si longtemps
rendue insensible aux vertus de l'honnête honune qui est devenu mon époux? *
Dès ce jour, je puisTaffirmer, Troïl n'eut plus à se plaindre de moi, et bientôt j'eus une douloureuse occasion de lui montrer mon dévouement. Il tomba malade, et s'affaiblit tellement qu'il ne pouvait plus se mouvoir sans qu'on lui vînt en aide. Dieu m'est témoin que, pendant cette maladie qui dura une année entière, je ne l'abandonnai pas un instant, et que nuit et jour je fus tendrement occupée de lui. La mort me l'enleva et je le pleurai dans toute la sincérité de mon cœur. Vers la fin de sa vie il me demanda si je lui pardonnais l'offense qu'il m'avait faite en un moment d'ivresse.
— Et toi ! m'écriai-je , peux-tu me pardonner toutes les fautes que j'ai commises depuis notre mariage?
Sa douce réponse, je ne l'oublierai jamais.-
Une année de deuil s'écoula. La tombe de Troïl
était couverte de fleurs. Ses enfants m'aimaient, et
l'ordre régnait dans sa maison. J'avais gardé ses domestiques, et parmi eux le rigide Clausen dont j'appréciais depuis ma conversion les rares qualités.
Un jour il se présenta à moi avec une imposante expression de physionomie, et me dit :
— A présent vous avez conquis mon respect, vous me connaissez, je viens vous demander si vous voulez m'épouser ?
J'acceptai sa loyale proposition, et depuis ce temps il n*y a pas eu une femme plus heureuse que moi.
Madame Clausen venait de terminer son récit quand son mari entra avec le prêtre de la paroisse.
— De quoi' parliez-vous donc, mes amis? dit le prêtre, devant lequel toute la petite société se leva respectueusement .
Le maître d*école balbutia quelques mots d'un air embarrassé, mais sa petite fille, prenant vivement la parole, s'écria : Nous avons entendu raconter une charmante histoire, une histoire où Ton voit comment les morts se souviennent des vivants, et leur donnent de bons conseils, et les encouragent à suivre la loi de Dieu.
— Pardonnez, monsieur le pasteur, se hâta d'ajouter le maître d'école, pardonnez à la naïveté de cette enfant. Ce qu'elle vient de dire dans son ignorance serait une singulière superstition.
— Ignorance ! superstition ! répliqua le digne pasteur. Vraiment! mon cher Hansen, en êtes -vous bien sûr?
PAR WETTERBERGH