LFS CAMARADES DE GYMNASE
La vue d*un ancien édifice éveille toujours dans mon esprit une foule de pensées. Il me semble qu'un siècle entier se lève devant moi dans ses longs corridors , et me parle de ses joies évanouies et murmure ses plaintes dans Tair humide qui me frappe au visage quand je franchis le seuil de la porte. J'ai éprouvé ce sentiment, lorsqu'il y a quelques années je visitai, par un beau jour d'été, la vieille maison du
* Titre que l'on donne en Suède au vicaire d'une paroisse.
gymnase de L. Tout était là silencieux et désert. Les étudiants étaient en vacances. I^ soleil seul animait de ses rayons la demeure abandonnée , éclairait les petites vitres des fenêtres, projetait ses lueurs joyeuses dans le vaste auditoire et dorait le tableau de mathématiques sillonné de quelques signes confus. Les bancs étaient vides; çà et là on. distinguait les lettres qu'un élève avait creusées dans le bois pour léguer son nom à la postérité. Où se trouvaient tous ceux qui s'étaient assis là et qui avaient commencé à y construire Tédifice de leur avenir? Voici un nom que je connais ; maintenant il est célèbre dans la science, autrefois c'était celui d'un pauvre écolier qui travaillait péniblement , sans se douter encore de la puissante intelligence qui devait se développer en lui. En voici un second que je connais encore , et qui a acquis une autre illustration. Dans la fermentation des révolutions sociales, il se trouve des éléments de fortune qui grandissent rapidement et disparaissent avec la même rapidité, car leur existence ne tient qu'à cette fermentation même qui les a enfantés. L'étudiant qui grava ici son nom fut un grand politique. L'ambition anima et dévora sa vie. 11 mourut couvert de chaînes d'or et de décorations. Sur sa tombe on prononça de pompeux discours , et ses armoiries furent incrustées sur son sépulcre. Mais voici encore un* nom que je connais et que peu connaissent. Celui qui le portait était un houmie à 1 ame pieuse, un cœur
innocent. Il est mort simple prêtre de campagne. Nulle décoration n'a brillé sur son cercueil, mais nulle chaîne ne pesait sur lui à son heure suprême. 11 ne s'est fait aucune réputation, sa vie ne sera racontée dans aucune page d'histoire, et cependant avec quel zèle et quelle fidélité il a répandules lumières de son esfM*it parmi sqs frères !
Des centaines et des centaines d hommes sont ainsi sortis de cette enceinte pour s'en aller, à leurs risques et périls, à travers les rudes sentiers du monde, pour achever leur éducation par rexpérience amère. Un d'entre eux occupe en ce moment ma mémoire, un des meilleurs, un des plus chers , mon ami Frédéric Lindner.
Il y a trente ans que le gymnase de L. avait le même aspect qu'à présent; peut-être ses murs ont-ils pris une teinte plus grise, mais il avait, avec ses petites fenêtres, la même sombre apparence. A cette époque, Frédéric Lindner étudiait là sans autre perspective que celle d'obtenir un jour quelque modeste emploi près du hc^radshœfding ^ Son père, caporal, était un honnête vieillard d'un extérieur un peu rude, mais d'une nature pareille à celle dés cactus, dont les fleurs s'épanouissent au milieu des épines, et dont la tige reste forte et vei*te. Il demeurait dans le domaine as- * signé à son grade de caporal *. Car , malgré ses
* Âdminislrateur civil d'un district.
' On sait qu'une partie de l'armée suédoise forme une colonie agri-
Koixante^uatre ans , il voulait rester au service, et son capitaine n^avait pas le courage de l'engager à prendre sa retraite. A chaque revue du général, Lindner se présentait avec son fusil sur répaule, et quand le général lui disait : « Es-tu toujours aussi alerte? •— Oui, répondait le caporal, aussi alerte qu'un nouvel hiver.» Et il s'engageait à servir encore pendant trois ans TEtat et le roi.
Mais Liudner, qui s'était marié tard et qui n'avait point d'autre enfant que Frédéric, voulait que son fils étudiât le droit. Ordinairement les gens du peuple, qui mettent leurs enfants à l'école, désirent les voir se consacrer à la prêtrise. Aux yeux du paysan suédois, la prêtrise représente le point culminant de la science et de la dignité humaines. Lindner avait une autre intention, qui lui venait du vif chagrin que lui avait un jour causé l'aumônier d'un régiment. C'était pendant la guerre de Finlande : Lindner, qui était jeune encore, escortait un convoi qui fut enlevé par les Russes. Dans la lutte qui s'engagea entre les deux partis, plusieurs Suédois furent tués ou blessés. Parmi eux se trouvait un soldat nommé Storm, qui avait reçu un coup mortel, et qu'il fallut ramener au camp sur un brancard. Lindner, qui était son ami, marchait à
cole. Chaque officier, chaque soldat jouit d'une maison el d*un terram, dont la valeur est mesurée selon les dinércnls grades, et dont le produit remplace la solde que Tautre portion de Tarmec reçoit en numéraire.
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côté de lui, le soutenait, et tentait dé goulagcr ses soufirances ; mais son état empirait à chaque instant, et, lorsqu'on fut au camp, il demanda les secours de la religion. Lindner courut chez T aumônier et ne le trouva point ; après Favoir longtemps cherché de côté et d'autre, il finit par le découvrir dans la demeure du capitaine Spaderhierta, assis à une table de jeu.
Lindner entra avec douleur dans cette chambre inondée d'arômes de punch et de fumée de tabac; puis, s'arrétant en face des joueurs et prenant la position militaire ;
' — Monsieur Taumônier du régiment, je viens, ditil, vous annoncer que le soldat Storm est mortellement blessé, et qu'il réclame votre assistance.
— Ahl vraiment, répondit le prêtre; écoute, Lindner...
-^ J'écoute, monsieur le pasteur.
—- Va-t'en chez moi, prendre mou calice qui est derrière ma boite à tabac, puis une bouteille qui est à côté ; mais aie soin de ne pas toucher aux bouteilles de vin qui sont aussi là.
— Soyez tranquille.
— Storm est-il donc si mal? demanda le capitaine en reprenant son jeu.
— Oui, capitaine.
— Où en étions-nous? dit Tauniônier; ah! vous aimonciez sept et vous passiez. — Va^ Lindner ^ je t'attends.
Quand le soldat revint, le prêtre se leva en disant à son partner :
— Laissez les cartes sur la table, et attendez-moi en buvant un coup.
— Serez-vous longtemps dehors? demanda le capitaine. C'est terriblement ennuyeux pour moi de rester ainsi seul, sans rien faire.
— Je reviendrai le plus tôt possible , répondit Taumônier en se mettant en marche à la suite de Lindner.
Storm était un brave soldat qui avait une femme, une fille, et une agréable habitation. Il avait, dans plusieurs circonstances, combattu avec un rare courage, et maintenant il était là, étendu sur la paille, sentant sa vie s'en aller avec son sang.
Le prêtre entra sous la tente où une mauvaise lampe jetait une lueur vacillante. 11 s'approcha du malade, tandis que Lindner s'arrêtait à l'entrée de la tente avec une profonde douleur. Le prêtre parla à voix basse à Storm, qui souleva sa tête et le salua avec vénération. Lindner contemplait en silence cette scène et songeait» avec colère, qu'au moment même où le prêtre accomplissait ainsi un de ses devoirs, sa pensée était fixée à la table de jeu du capitaine Spaderhierta.
L'aumônier acheva en toute hâte sa cérémonie et se retira suivi d'un regard de religieuse confiance par le blessé, et d'un regard de mépris par son camarade.
— Eh bien ! dit Lindner en s'avançant vers lui, tu
as satisfait au vœu de ta conscience. Que Dieu bénisse la dernière heure î Es-tu résigné à mourir?
— Oui, cher ami, répondit Storm, mais ma femme et mes enfants [ Ma pauvre fille Anna Keisa, qui n'a encore que treize ans, et qui va se trouver sans appui !
— ^ Tu as raison, dit Lindner, mais Dieu est là.
— Oui, reprît en souriant Storm, mais prie l'auditeur * de protéger ces êtres abandonnés.
— Notre auditeur? veux-tu le voir?
— Oui, si c'est possible.
Lindner alla le chercher, et, quelques minutes • après, il l'amenait dans la tente.
Cet auditeur était jeune encore, mais il avait un caractère auquel on pouvait se fier. 11 s'assit près du blessé et écouta avec bonté les paroles que Storm lui adressait d'une voix défaillante. De plus en plus, le pauvre soldat s'affaissait, ses forces l'abandonnaient, et l'auditeur lui soutenait la tête, tandis que Lindner lui soutenait le corps, et lui lavait les tempes avec sa ration d'eau -de -vie. Mais bientôt tout fut inutile : Storm avait rendu le dernier soupir. A la lueur de la lampe, Lindner vit que l'ofScier avait les yeux pleins de larmes. 11 le regarda avec attendrissement :
— C'est dommage que vous ne vous soyez pas fait prêtre, vous auriez été un bon ouvrier du Seigneur ;
* Homme de loi attache à Tadministration du régiment.
mais prenez pitié d^ la veuve de mon camarade et de ses enfants.
— Oui, Linduer, répondit l'auditeur en lui serrant la main, je les aiderai tant que je pourrai.
Et, en effet, il les secourut efficacement; et, dès ce jour, le caporal conçut une profonde estime pour les hommes de loi.
C'est ainsi que, souvent, nos idées se forment d'après des circonstances accidentelles, et que la faute d'un individu nous rend parfois ingrats envers toute la corporation à laquelle il appartient. La conduite de l'aumônier du régiment porta l'honnête caporal à haïr les prêtres, à haïr même la religion. Et il voulait que son fils étudiât le droit, et il se délectait à l'idée que Frédéric deviendrait peut-être un jour un brave auditeur comme celui qui avait assisté Storm à ses derniers moments.
Lindncr avait , à l'âge de quarante ans , épousé la fille de son fidèle camarade. Quelquefois sa jeune femme riait en le voyant faire, avec un naïf orgueil, tous ses projets d'avenir pour Frédéric, et le caporal lui disait avec impatience : Souviens-toi, Anna Keisa, que, sans le brave auditeur, ta mère et tes frères et sœurs auraient été réduits à la mendicité.
— Non, cher Lindncr, répondait Anna, c'est toi qui as voulu m'avoir, et tant que ta maison était là. ma mère ne pouvait manquer de rien. M'aimes-tu?
— Oh I oui, je t'aime pour toi et pour ton père. Je
suis un vieux grison, mais toi, tu n'es plus si jeune. Voyons : tu as quarante ans et j'en ai soixante. Dans un temps, mon mariage avait l'air d'une folie. Mais tout est bien allé. Ton père est par là-haut qui prie pour nous. 11 vaut mieux à lui seul que tous les prêtres et les évéques, et les papes même.
A l'âge de dix-sept ans, Frédéric, qui occupait tous les rêves ambitieux du caporal, était un beau jeune homme à la taille élancée, aux cheveux blonds, à l'œil riant et ouvert. Pas un élève du gymnase de L. n'avait plus de vigueur et de mouvement. Il était l'âme de tous les jeux et le protecteur des faibles envers les forts. Quand il eut suffisamment prouvé sa vigueur, personne n'osa plus lui contester ce patronage généreux, il devint le héros de sa classe, le Napoléon de Técole, et il se forma autour de lui une légion d'étudiants qui, dans toutes les occasions, suivait fidèlement son drapeau.
Frédéric était pauvre. Mais qu'importe? A un certain âge, on ne se laisse point éblouir par le prestige de la fortune. On ne voit que les qualités personnelles. Le fils d'un millionnaire peut être traité comme un roquet, et le fils d'un comte comme un poltron quand bien même il descendrait d'une lignée de héros.
Parmi les fidèles compagnons de Frédéric, il en était un qui lui témoignait une affection particulière. On l'appelait PhiUppe Nordenstrale; c'était le fils d'un baron propriétaire du domaine seigneurial de Kli-
lE PASTEUR ADJOINT 507
tinge, chevalier de plusieurs ordres et honoré du titre de maréchal de la cour. Philippe était aussi vaillant, aussi fort que Frédéric, mais il avait plus d'aisance et de grâce dans le mouvement, surtout dans la maison de l'évéque et du lecteur^ Klasmark, où les étudiants étaient régulièrement invités plusieurs fois dans l'année, et où le pauvre Frédéric se montrait fort embarrassé de ses mains et de son chapeau.
Philippe et Frédéric, le fils du riche baron et le fils du vieux caporal, se prêtaient Tun à l'autre, dans toutes les circonstances, un fidèle appui. Si parfois les jeunes gens de la ville attaquaient les élèves du gymnase, tous deux se jetaient des premiers dans la ndêlée, et il était rare qu'ils ne remportassent pas la victoire. Dans les jeux de l'école on les voyait de même marcher en tête des élèves et imprimer l'élan à toute la baude joyeuse.
En face du gymnase était une maison bâtie pour servir de refuge aux pauvres. La philanthropie a été quelque peu modernisée par la révolution française On a donné un nom à l'amour de l'humanité, et la guillotine nous a appris à prendre pitié de nos frères. Mais cet amour de l'humanité se manifeste encore parfois d*une singulière façon. La philanthropique maison de L. était un vaste édifice orné d'un élégant péristyle et d'un fronton sur lequel on avait inscrit en lettres
* Tiire que Ton donne en Suède aux professeurs des gymnases.
d*or: Maison des pauvres de L., 1808. Mais on avait dépensé tant d'argent à la construction et à Tornement de cet édifice, qu* il n'en restait presque plus pour subvenir aux besoins des pauvres qui devaient y demeurer. Cependant, en voyant s'étaler sur la grande rue la façade de leur hospice, les philanthropes de la ville étaient tout fiers d'avoir si magnifiquement payé leur tribut au bien-être de l'humanité. C'était au pied de cet étabUssement de bienfaisance que les élèves du gymnase se livraient chaque jour à leurs jeux sous les yeux de quelques vieillards et de quelques enfants maladifs qui regardaient avec envie ou avec tristesse cette troupe turbulente.
Par une froide journée d'hiver, les étudiants étaient réunis sur le théâtre habituel de leurs exercices, trèsoccupés d'un jeu de paume dans lequel Frédéric se signalait toujours par son adresse et sa vigueur. De sa main robuste, il lançait sa paume avec tant de force, qu'elle se perdait dans les airs et ne retombait au milieu des spectateurs attentifs qu'après avoir décrit un cercle immense. Les fenêtres de l'établissement de bienfaisance étaient couvertes d'une couche épaisse de glace : à quel degré de température était l'intérieur de cette habitation philanthropique I Mais, dès que le gymnase entrait en récréation, on voyait çà et là apparaître derrière les vitres glacées une tête d'enfant qui contemplait d'un cœur envieux les joyeux étu^ diants.
Lindner lança sa paume si loin qu'elle disparut. On la chercha longtemps de côté et d'autre. Personne ne pouvait dire où elle était tombée. En ce moment, l'heure de la classe sonnait, il fallut obéir à ce signal. Mais dès qu'il se retrouva libre, Lindner se remit à chercher sa paume, qui était une des plus belles qu'on eût encore vues à Técole, toute faite en laine très-élastique et recouverte d'un réseau en fil d'argent. Il finit par reconnaître qu'elle avait été frapper une des fenêtres de la maison des pauvres et qu'elle était restée prise entre les pointes de la vitre brisée. Il entra donc dans rétablissement pour la réclamer, et, pour la première fois de sa vie, il eut sous les yeux le spectacle de la misère dans toute son étendue. Les longs corridors étaient inondés d'un air méphitique dont on n'avait point encore entrepris de combattre la fatale influence. Lindner entra dans une chambre ténébreuse où deux vieilles femmes étaient serrées l'une près de l'autre autour du poêle, à quelque distance d'une fenêtre dont les vitres brisées étaient remplacées par des haillons.
— Je crois, dit-il, que ma paume est tombée ici.
— Oui, répondit une d'elles, ces maudits étudiants nous ont encore cassé une vitre, et il faut que nous restions ici livrées aux rigueurs du froid et de la neige.
— Bonne mère, reprit Lindner avec douceur, c'est moi qui ai cassé cette vitre, je la ferai remettre et je vous ferai allumer un grand feu.
— Que Dieu vous bénisse ! répondit la vieille. Lindner sortit et courut chercher Philippe :
— Mon ami, lui dit-il, prête-moi un riksdaler.
— Qu'en veux-tu faire?
— N'importe. J'en ai besoin.
Philippe lui remit cet argent. Lindner s'en alla tout joyeux chez le vitrier, fit réparer la fenêtre, acheta une charge de bois, quelques pains qu'il envoya chez les pauvres vieilles ; puis soudain, se rappelant qu'elles passaient leurs soirées dans les ténèbres, il alla prendre quelques chandelles dans sa chambre, puis se rendit à la maison des pauvres. La vitre fut replacée, le bois pétilla dans l'âtre, les flambeaux furent allumés sur la table.
— Oh I Seigneur Dieu ! s'écria une des vieilles, quel bonheur d'avoir de la lumière! C'est justement aujourd'hui la fête de Noël.
— Mon Dieu ! s'écria une autre, si seulement nous avions quelque chose à manger!
— Voici des provisions, dit Frédéric.
r— Que Dieu vous bénisse! répondirent les deux vieilles; et l'une d'elles, qui était aveugle, étendit une main avide vers la corbeille de pain.
Frédéric les regardait toutes deux avec une joie d'enfant, et ne comprenait pas qu'avec si peu de chose on pût rendre deux créatures si heureuses.
Quand ce modeste repas fut achevé, l'une des
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vieilles prit un livre de psaumes et dit à sa compagne :
— Maria, ne prierons-nous pas ce bon monsieur de nous faire une lecture? Je suis presque aveugle comme toi ; je ne puis même plus lire avec mes lunettes : nous ne pouvons aller à Téglise dans ce rude hiver, vêtues comme nous le sommes, et il serait bon pourtant d'entendre la parole de Dieu.
— Donnez-moi ce livre , dit Frédéric , je vous ferai la lecture, et il leur lut plusieurs psaumes où il était parlé des souffrances du pauvre, de la patience qu'il devait conserver, et de l'espoir céleste qui devait soutenir son courage. Les deux femmes l'écoutaient avec une joie qui se peignait sur leur visage. L'aveugle releva la tête comme si elle eût vu le. ciel s'ouvrir. Toutes deux étaient religieusement, profondément émues, et l'étudiant se sentit de plus en plus touché du sort de ces infortunées créatures oubliées, délaissées, qui, dans leur abandon, cherchaient l'appui de Dieu et l'attendaient avec confiance. Il lui sembla qu'il était fait pour venir au secours de ces pauvres êtres» L'idée d'une nouvelle carrière frappa tout à coup son esprit. c< Ah I se dit-il, ne dois-je pas consacrer ma vie à porter la lumière et la consolation dans le cœur de ceux qui souffrent, à me réjouir avec ceux qui se réjouissent et à pleurer avec ceux qui pleurent ? »
Il remit le livre sur la table. L'aveugle chercha sa main^ et^ la serrant entre les siennes :
3i2 LE PASTEUR ADJOINT
— Je ne puis, lui dit-elle, que vous remercier et appeler sur vous la bénédiction de Dieu. Cela vous suffit-il?
— Oui, répondit Frédéric. Et je reviendrai chaque dimanche soir vous faire une lecture.
— Merci ! merci ! s'écrièrent à la fois les deux fem-
mes, et, au bas de Tescalier, Tétudiant entendit encore leurs paroles de reconnaissance.
La neige tombait, le vent grondait ; mais Frédéric, insouciant de Torage, regardait la fenêtre où brillait par ses soins une douce lumière, et éprouvait un noble sentiment de satisfaction à penser qu'il y avait là deux êtres auxquels il pouvait être utile, deux êtres qui sans lui ne pouvaient compter sur personne. « Naguère, se disait-il, c'est moi qui invoquais le secours des autres, j'en ai besoin encore, mais je puis aussi faire du bien, si pauvre que je sois. Je puis faire enlendre la parole de Dieu à ceux qui sont abandonnés des hommes.
11 rentra chez lui avec bonheur, et passa la nuit sans dormir.
Le lendemain, quand il rencontra son ami Philippe :
— Je veux, lui dit-il, t' annoncer une résolution que j'ai prise cette nuit.
— Et laquelle ?
— C'est que je deviendrai prêtre.
— Prêtre I
— Oui. Ne me regarde donc pas d'un air si étonné. Je veux être prêtre. Qu'y a-t-il de plus beau que de consoler, de diriger le cœur de ses semblables? et telle est la mission du prêtre.
— Ce qu'il y a de plus beau, repartit Philippe, c'est de suivre ta vocation première, de tenir en ce monde la balance de la justice de Dieu.
— Ne plaisante pas, s'écria Frédéric; en remplissant les fonctions de juge , que de fois je pourrais me tromper et m'écarter malgré moi de la véritable équité 1 car il nous est si aisé, à nous autres pauvres hommes, d'errer dans nos meilleures intentions, et de ne savoir discerner la vérité du mensonge !
— N'as-tu pas le même danger à craindre dans la condition de prêtre? Que de nuances diverses se présentent à nous dans les dogmes du christianisme, et que de doctrines différentes I Laquelle est la vraie? le saîjs-tu?
Frédéric sourit. 11 y avait dans son cœur un sentiment qui répondait à toutes ces objections
— Mon devoir comme prêtre, dit-il à son ami, est d'éclairer, de consoler , de secourir quiconque a besoin de moi. Comme juge, je ne puis rendre un homme heureux sans en désoler en même temps un autre ; comme prêtre, j'obtiendrai la satisfaction de moimême en me dévouant au service des autres. Tu supposes que je puis m'égarer dans les différents
dogmes religieux, et égarer par là l'esprit de mes
frères. Non, je ne ferai que leur montrer le ciel ; je leur enseignerai à s'aimer l'un l'autre, à aimer leur père céleste. En suivant cette doctrine, je ne puis me tromper.
— Voilà déjà un bon commencement de sérmou, répliqua Philippe. Mais refléchis encore, et ne prends pas ta décision avant d'être entré à l'université.
LK LECTEUll KLASMÂKK
Se trouver, à l'âge de dix-sept ans, avec sa libre et joyeuse humeur d'écolier, obligé de revêtir un habit noir, de mettre une cravate blanche et d'entrer dans une société où l'on ne sait si l'on doit s'asseoir ou se tenir debout , parler ou se taire : c'est là une de ces situations dont chaque étudiant a pu éprouver la difficulté. Et c'était dans cette situation que se trouvaient une douzaine d'élèves du gymnase de L., invités, avec le jeune baron Nordenstrale , à figurer dans le salon du lecteur Klasmark.
M. Klasmark était un petit homme de cinquante ans environ, légèrement voûté, qui, dès sa jeunesse, avait passé son temps au milieu des Hvres, mais qui. malheureusement pour lui et pour ses disciples , n'avait guère porté ses regards hors de son cabhiet de
travail. Le grand livre de la nature était pour lui à
. peu près lettre close. Son cœur ne se dilatait qu'avec
Euclide. Il enseignait l'algèbre et les mathématiques.
Il se trouvait aussi gêné dans le monde et aussi
^ inexpérimenté que ses plus naïfs élèves. Cependant,
grâce aux visites qu'il rendait de temps à autre à
Tévêque ou au landshœfding, lorsque ce magistrat
hcmorait la petite ville de L. de sa présence, Klas-
mark avait fini par prendre un certain ton de société
très-respectueux envers les riches et les puissants, et
paternellement bienveillant envers ses inférieurs.
Les'hommes d'étude sentent, en général, instinctivement en eux une certaine faiblesse qui les porte à se chercher un appui, et prennent une femme à laquelle ils abandonnent le gouvernement des affaires extérieures. M. Klasmark avait agi ainsi. Sa femme était connue dans toute la ville pour son caractère viril et pour l'énergie de sa volonté. Mais le digne lecteur, maîtrisé par sa fière compagne, Tétait encore par tous les gens titrés et décorés. Ce n'était certainement pas une ambition de fortune qui le déterminait à revêtir ses habits de cérémonie et à s'en aller présenter ses devoirs à tous les personnages un peu importants qui arrivaient dans la ville ; c'était un indicible sentiment d'humilité et de respect qui l'attirait irrésistiblelnent vers ces hauts personnages. Lorsqu'il se trouvait devant eux, il se courbait jusqu'à terre, et quiconque l'eût vu dans cette pénible attitude eût pu
croire qu'il sollicitait une grande faveur. Il ne sollicitait rien ; seulement il tremblait comme un moineau sous le regard du faucon, et sentait son cœur lui monter au gosier.
Maintenant, le lecteur devait donner chez lui un , kalas^, un vrai kalas, et cela pour un bon motif. Le vieux baron Nordenstrale était en ville, et Thonnéte Klasmark était en robe de chambre et en pantoufles, assis près de sa table au milieu d'un amas de livres et de dissertations, lorsque sa femme s'approcha de lui et lui dit :
— Klasmark, tu peux t'habiller , car nous avons du monde ce soir, et tu devrais aller chez le baron pour le prier de vouloir bien nous faire Thonneur de venir nous voir.
— Mais pourquoi, répondit le lecteur en se passant la main sur le menton, aurons-nous du monde ce soir?
— Pourquoi? tu ne te rappelles donc pas que le pastorat de Wingeltofta et Tranarpe est vacant ?
— Ah ! vraiment ? Mais ...
— Mais la chose est claire. Tu chercheras à obtenir ce pastorat. Si nous sommes polis envers le baron, nous aurons sa voix.
— Oui, oui. Et il faudra donc que je prêche? répliqua le lecteur, qui , quelques années auparavant.
* Repas solennel. Le mot vient évidemment de noire mot (/a2a et a h. même signification.
était entré dans la prêtrise , mais qui n'avait pas encore prêché.
— Oui ; et, je te le répète, si tu obtiens la promesse du baron, peu importent les voix des paysans. Tu as d'ailleurs tant d'années de service et tant de mérite qu'on ne peut te refuser cette prébende. Habille-toi donc, et va bravement à ton affaire.
Le bon lecteur, habitué à obéir en tout point à sa femme, s*arracha à ses livres, sortit, et dans l'après-midi, le baron et la baronne, leur fdle et leur fils, se réunissaient chez lui avec quelques étudiants pour prendre le thé et pour souper. Les pauvres collégiens se tenaient entre la porte et le poêle, la cravate blanche au cou, la figure sérieuse, dans une attitude qui montrait assez leur embarras. Le jeune Nordenstrale était le seul qui s'en allât librement à travers le salon, et ses camarades le trouvaient bien heureux d'oser ainsi s'exposer à tous les regards. Si l'un d'eux était appelé à répont! r:> à quelque question du lecteur, il rougissait jusqu'aux oreilles et tremblait de penser que tout le monde le regardait. Dès qu'il avait satisfait à l'appel du maître, il revenait se cacher tout confus derrière ses compagnons. Frédéric lui-même, qui était d'un caractère assez déterminé, se collait contre le poêle, les mains derrière le dos, et craignait que Philippe n'attirât l'attention sur lui. Plusieurs fois il se sentit rougir en voyant son ami causer avec sa sœur. Tous deux parlaient évidemment de
5iS LE PASTEUR ADJOINT
lui, car il^ tournaient les yeux de son côté, et semblaient prendre plaisir à voir un beau jeune homme, debout à l'écart comme une statue d'Apollon. Ils disaient certainement du bien de lui ; mais il suffisait qu'il fût Tobjet de leur attention pour qu'il se sentît embarrassé. Mais quelle fut son émotion, quand tout à coup Philippe , s'approchant de lui , le prit par la main et lui dit : a 11 faut que je te présente à ma mère et à ma sœur I » 11 n'osa cependant résister à cette invitation et suivit résolument son ami. Nous n'essayerons pas de décrire l'angoisse dont le modeste étudiant se trouva saisi en se voyant près de deux belles dames du grand monde. Mais la baronne engagea si habilement l'entretien, que Frédéric, en murmurant d'une voix timide quelques monosyllables, crut avoir bien répondu, et se dit qu'il n'était pas si difficile qu'il le pensait de causer avec les gens de l'aristocratie.
Mademoiselle Julie Nordenstrale était une vive, riante et jolie fille de quinze ans. L'étiquette du salon ne lui avait point encore comprimé le cœur. Elle était assez innocente pour être libre, et assez libre pour être joyeuse. Elle s'entretint avec Frédéric comme avec une vieille connaissance.
— Sais-tu, Julie, s'écria tout à coup Philippe, que Lindner a résolu de se faire prêtre?
— Prêtre ! répondit en riant la jeune fille. Il me semble que monsieur devrait plutôt songer à devenir officier.
— Prêtre! murmura le lecteur. Ah ! ab !
— Oui, dit Philippe.
Et il se mit à raconter Thistoire de la paume lancée dans une vitre, et dépeignit d'une façon comique les lectures que Frédénc allait faire le dimanche dans la chambre des vieilles femmes. Frédéric, en l'écoutant, était sur les épines, car il pensait que mademoiselle Julie allait se moquer de lui. Peu lui importait la raillerie de Philippe ou du lecteur ; mais celle de Julie lui eût fait mal. Quand Tindiscrot Philippe eut terminé son récit qu'il avait prolongé à plaisir, le lecteur partit d'un bruyant éclat de rire. La baronne sourit aussi, mais d'un sourire de bienveillance. Frédéric se hasarda à lever les yeux sur Julie, et elle ne souriait pas ; au contraire, sa physionomie avait une expression sérieuse, et elle regardait avec émotion le jeune étudiant. Dès ce moment, il éprouva pour elle un sentiment de reconnaissance. Elle le regarda encore, puis elle baissa les yeux ; mais elle ne riait pas.
— Mais votre père, dit le lecteur, votre père veut que vous étudiiez le droit.Vous n'êtes pas fait pour devenir prêtre, quoique vous soyez un brave garçon ; oui vraiment, un brave garçon.
-^ Qui est votre père, monsieur Lindner? demanda la baronne.
— Il est caporal, répondit l'étudiant, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, il se sentit un peu conftis d'une si humble situation.
— Et vous Faimez beaucoup? dit Julie.
— Oh I oui, s'écria Frédéric avec un accent de cœur. Dieu sait que je Taime beaucoup.
— Eh bieni reprit la baronne, si vous Taimez, comment pouvez-vous ne pas suivre le plan qui lui tient à cœur ?
— Ah ! dit Philippe, il pourra bien changer d'idée quand il entrera à l'université. Peut-être se fera-t-il militaire? Et voyez s'il n'aurait pas bonne mine en uniforme. Avec un dolman, des épaulettes et des aiguillettes, il serait, ma foi, beau comme un dieu.
— Un dieu en uniforme, répliqua Julie, serait un drôle de dieu !
La conversation fut interrompue par le baron, qui vint prendre son fils par le bras, et lui parla, en se promenant de long en large, du vieux caporal Lindner, qu'il avait connu à l'armée.
Le lecteur suivait pas à pas le baron. C'était pour lui le pôle magnétique vers lequel il se tournait comme l'aiguille aimantée. De temps à autre, il s'arrachait à cette puissante attraction pour aller dire quelques mots à sa femme, puis il revenait bien vite près du noble baron, l'écoutait avec un profond respect, et ne répondait à ses paroles que par quelques mots pleins de déférence, tels que : certainement ^ sans doute, très-Juste^ et autres expressions approbatives.
Une seule fois il se hasarda à discourir un peu plus
longuement, c'était pour faire un pompeux éloge des vertus et de Tesprit de Philippe, éloge dont Philippe riait en lui-même, car il en cotmaissait la raison secrète.
Enfin la soirée était finie, à la grande joie des collégiens, et chacun se prépara à partir.
— Frédéric, dit Philippe, aide ma sœur à mettre son manteau.
— Merci, monsieur Lindner, dit à voix basse la jeune fille ; n'oubliez pas vos pauvres vieilles, continuez à leur faire des lectures et à les consoler. Merci ! bonne nuit I
L'étudiant rentra dans sa chambre, et, pour la première fois, sentit la tristesse de la solitude. Il y avait en lui un vague sentiment qu'il eût voulu pouvoir confier à un ami , mais il ne pouvait se rendre compte lui-même de ce qu'il éprouvait. Seulement, il entendait toujours résonner à ses oreilles ces simples mots : « Merci, monsieur Lindner, » et il voyait toujours briller ces beaux yeux bleus. Mais il ne pouvait ni s'expliquer ni surmonter le trouble qu'il éprouvait.
Le lendemain matin, Philippe lui dit :
— Mes parents sont partis et m'ont chargé ainsi que Julie de te saluer. Que penses-tu de Julie ?
— Elle me parait très-bonne, répondit Frédéric avec embarras.
— Oh ! oui, c'est une excellente fille. Mais Theure de la classe a sonné. Allons.
m PADVRE ÉTBDIAKT
— Ainsi donc, mon enfant, disait le caporal Lindner, tu vas à l'université, et ce qu'on ma raconté est vrai : tu veux te faire prêtre ?
— Oui, mon père, répondit Frédéric, non sans crainte, car il savait que ce projet n'était pas du goût de son père.
— Prêtre l soit ; pourvu que tu ne sois pas un prêtre comme l'aumônier de notre r^iment. En ce cas, tu pourrais te dispenser de reparaître devant moi ; et, vois-tu, sans la bénédiction de ton père, tu n'irais pas loin. Fais ce que tu voudras; mais souviens-toi que si la parole est bonne, l'action vaut encore mieux. Souviens-toi qu'il ne suffit pas de dire, mais qu'il faut prouver sa foi par ses œuvres.
Après cette recommandation, le vieux caporal ouvrit une armoire et en tira une vieille montre en argent, seul bijou de la famille :
— Tiens, tu t'en vas dans le monde, et je veux te donner cette montre. Elle m'a été léguée par Storm, le père de ta mère, au moment où ce brave soldat répandait son sang pour son ingrate patrie. En la
voyant, rappelle-toi que tu dois être, comme lui, un homme de cœur et d'honneur, et qu'en ne déviant point de la bonne voie , de quelque façon que tu meures, tu mourras avec la paix de Tâme... Allons, adieu, mon enfant, murmura le caporal dont les yeux étaient pleins de larmes. Adieu. Ne pleure pas; c'est un enfantillage, et va-t'en bravement par ton chemin en pensant à ton père, et à la garde de Dieu!
Frédéric se mit en marche, et longtemps encore il vit son père et sa mère qui le suivaient du regard et qui le bénissaient.
Il arriva par une sombre soirée d'automne dans la ville universitaire. Les tours de la cathédrale étaient enveloppées dans une brume épaisse. Les rues étaient obscures et silencieuses, çà et là seulement une pâle lumière tremblotait dans Tombre. H traversa plusieurs quartiers sans apercevoir une seule figure de connaissance, et s'arrêta enfin devant la maison d'un bourgeois nommé Hagelin, chez qui le lecteur Klasmark lui avait fait retenir une chambre par l'entremise du professeur adjoint Wenzel.
Cette chambre était froide et tristement éclairée. Un bois de lit, quelques chaises boiteuses et une table grossière en formaient tout Tameublement.
Lindner s'assit dans une mélancolique rêverie. Jamais il ne s'était senti si seul, si abandonné. Il n'apportait pour tout bien qu'une très-petite somme d'argent qu'il avait empruntée en partant, et il se disait
qu'il lui faudrait bien du temps pour s'acquitter de toutes ses obligations. Il fut interrompu dans ses pénibles réflexions par son hôte qui introduisait sa grosse figure rouge à travers la porte.
— Bonsoir, cher monsieur Linduer, dit-il; j'espère que cette chambre vous plaît... Une belle chambre fort commode I Je voulais seulement vous demander si vous vouliez avoir des draps et une couverture?
— Oui, sans doute.
— Bien, bien. Je vous louerai tout cela. De plus, je puis vous louer encore un secrétaire, un très-bon secrétaire; quoiqu'il soit un peu ancien. Il ne vous en coûtera pour ces meubles que trois riksdalers.
— Soit. Donnez-moi ce qui est nécessaire.
— Vous l'aurez. Permettez-moi seulement de vous prier de vouloir bien payer d'avance le loyer pour ne pas laisser de comptes en retard. Bien entendu que, si vous endommagiez quelque objet, vous seriez assez juste pour ne pas me faire supporter cette perte.
Lindner tira de sa maigre bourse ce qui lui était demandé, et son hôte se retira.
Cet hôte, dont le métier était de louer des chambres aux étudiants, exerçait sur ses locataires une inquiète surveillance. Il fallait qu'il se mêlât à toutes les affaires de ceux qui étaient riches. Quant aux pauvres, il les observait de près, et s'ils se trouvaient en retard avec lui de quelques écus, il était homme à proclamer cette infortune dans toute la ville, à écrire
aux parents ou aux bienfaiteurs du malheureux élève pour leur signaler sa folle conduite.
Lindner rencontra avec joie ce Wenzel, à qui le lecteur Klasmark Tavait recommandé, un homme d'une tout autre nature, un homme bienveillant, généreux. 11 donnait des leçons de botanique, ce qui n'entrait point dans le programme des études du jeune candidat en théologie. Mais il s'informa avec bonté de sa situation, de ses projets.
— Vous voulez être prêtre, lui dit-il ; j'espère que c'est un sentiment de cœur qui vous porte vers cet état, et non point un calcul d'intérêt ?
. — Oh I vous pouvez en être sûr , répondit Lindner.
— Bien. Nos prêtres, en général, ne savent point ce qu'ils perdent à ne pas étudier la nature , qui est la vivante et perpétuelle manifestation de Dieu. C'est une chose singulière qu'on applique constamment Tesprit des prêtres à l'interprétation que les hommes ont donnée à la parole de Dieu , et qu'on n'attire pas leurs regards sur cette chaîne immense de la nature où, à chaque anneau, on reconnaîtrait la sagesse, la puissance, l'amour de l'Etre suprême. II est singulier qu'on ne remarque pas que les vrais naturalistes, je ne parie point de ceux qui n'assemblent que des nomenclatures, mais que les vrais naturalistes comme Linnée et Davy, ont été des génies religieux, qui, avec
une sorte de cdudeur enfantine, pénétraient au sein
de la nature et y entendaient résonner la voix de leur Père céleste.
Le regard de Lindner s'anima à ces paroles. 11 avait eu déjà quelque vague pensée de la sorte , et cette pensée lui apparaissait à présent nette et lucide.
— Ah! dit-il, quen ai-je le moyen d'étudier quelque chose de plus que la théologie !
— Le moyen I reprit Wenzel en 'souriant. Vous pouvez, sans qu'il vous en coûte rien , venir , à vos heures de liberté, prendre des leçons chez moi.
— Merci, monsieur, je viendrai.
— J'en serai charmé. Le lecteur Klasmark m'a écrit que vous étiez un excellent garçon. Soyez donc le bienvenu chaque fois que vous voudrez me trouver.
De là, l'étudiant s'en alla au cours du professeur Huskors, qui enseignait la géographie de la terre sainte. Lindner, qui avait entendu vanter avec emphase, par Klasmark, la science du docteur de l'Uni' versité, accourut avec impatience à sa première leçon,
Le professeur Huskors parla de la mer Morte, et dit : « L'eau de cette mer renferme de la magnésie, ou sel anglais, qui lui donne un goût amer. On peut nager sur cette eau sans courir risque de s'y enfoncer, car sa gt^avita specificaY emporte sur celle de l'homme. De là \ieut aussi que le vent ne peut en soulever les flots. C'est de cette immobilité que lui vient le nom de mer Morte. »
Le professeur disserta ainsi pendant une grande
heure devant ses auditeurs , qui , en sentant leurs nez et leurs doigts se geler dans la grande salle académique , avaient la joie d'apprendre que la mer Morte renfermait du sel anglais.
Lindner prit fort peu de goût au pédantesque enseignement de Huskors. Cependant il travaillait avec ardeur et visitait assidûment Wenzel. Ses camarades riaient de le voir se livrer à des études dont il ne comprenaient pas Futilité ; mais Lindner n'en continuait pas moins à suivre les leçons de Wenzel, et plus il s'y appliquait, plus il sentait ses idées s'élargir, et la nature était pour lui une autre Bible , un autre livre portant à chaque page l'empreinte de la loi divine.
Au milieu de ces jouissances intellectuelles , il se trouva surpris par une douloureuse contrariété. Il espérait recevoir quelque argent de son pays, et il n'en reçut point. Le jour où il devait payer son terme, Hagelin se présenta à lui la main ouverte; l'étudiant le pria de vouloir bien lui accorder un délai, mais Hagelin n'était pas homme à temporiser. 11 somma rudement le pauvre étudiant d'avoir à solder sur-lechamp son compte, ou , s'il ne le pouvait, de lui remettre sa montre en gage , le menaçant, en cas de refus, d'aller porter ses plaintes au recteiir, car il ne voulait, disait-il, avoir chez lui que des gens sûrs.
— C'est bien, répondit Lindner, je vous payerai ; retirez-vous.
Hagelin, qui était physionomiste, vit qu'il avait
gravement offensé Tétudiant, et se retira en le saluant avec respect ; mais sa colère tomba sur un malheureux chien qu'il rencontra sur Tescalier, et auquel il administra une rude correction.
Le soir, Wenzel, en parlant de botanique à Lindner, s'arrêta tout à coup et lui dit :
— Mais vous ne m'écoutezpas. Qu'avez-vousdonc?
Lindner lui raconta avec anxiété Tembarras où il se trouvait à l'égard de son hôte , et les menaces que celui-ci lui avait faites.
— Je lui dois quinze écus, ajouta-t-il, et, pour ces quinze écus, il peut me calomnier et me faire un tort extrême.
— Ahl ce misérable Hagelin, répondit Wenzel, je le reconnais bien là, et ce n'est qu'après avoir inutilement cherché une chambre ailleurs que j'ai fini par vous en procurer une chez lui. Ne vous tourmentez cependant pas. Je puis vous prêter ce dont vous avez besoin. Je suis pauvre, mais je ne le suis pas autant que vous.
— Hélas ! dit l'étudiant , je n'ose accepter cette offre, car je n'ai rien, et, si je venais à mourir, votre argent serait perdu.
— C'est possible, reprit Wenzel, mais il est possible aussi que vous viviez, et, en ce cas, n'est-ce pas, vous vous acquitteriez?
— Oh! sans doute.
— Je le sais; et, si vouf? vous trouvez encore dans
le besoin, ne vous désespérez pas, venez à moi. Écoutez : je me suis trouvé dans la même situation que vous , et j'ai eu le bonheur de rencontrer un maître qui me donnait des avis comme un père et m'aidait comme un frère. Je lui ai rendu Targent qu'il m'avait prêté, mais jamais je n'ai pu.m'acquitter envers lui de la reconnaissance que je lui devais pour tant de bons offices, et, quand je trouve Toccasion d'obliger un de mes semblables, je m'imagine que je paye les intérêts de ma dette. Je me réjouis de faire pour les autres ce que mon maître a fait pour moi. Je veux que vous agissiez de même, que vous aimiez vos frères et que vous trouviez de la satisfaction à les aider. Voici cinquante riksdalers. Mieux vaut vous donner maintenant un peu plus que le nécessaire.
Lindner, délivré de l'inquiétude qui lui avait été si pénible, continua avec assiduité et intelligence ses études. A la fin de sa première année, il reçut de l'Université une stipendc qui le mit en état de travailler plus librement et plus gaiement. A la fin de son cours de théologie, il avait acquis une foule de connaissances précieuses qu'on ne trouve point ordinairement parmi le clergé suédois. Pendant ce temps, le lecteur Klasmark , dirigé par les conseils et contenu par l'activité de sa femme, avait obtenu un pastorat important et le titre de prost (prêtre de canton). Il résolut de remplir sérieusement ses nouveaux devoirs. Mais son cher Euclide et ses mathématiques lui
donnaient, au milieu de son service religieux, des distractions qui lui firent sentir la nécessité de prendre un adjoint. Il se souvint alors de Lindner et lui écrivit pour lui proposer cet emploi, avec cent riksdalers d'appointements. Lindner accepta avec emjMressement cette place si modeste et si peu rétribuée, mais qui lui assurait au moins l'existence.