‹ Les perce-neige: nouvelles du nordChapitre 13 sur 13 · AMÉRIQUE DU NORD · texte numérisé non relu

AMÉRIQUE DU NORD

]| n'y a pas longtemps que les grands lacs qui s'é tendent sur la frontière septentrionale des Ktats-Unis étaient encore entourés de déserts silencieux, sauvages; leur onde n'était sillonnée que par les canots d'écorce de r Indien ou par le marchand aventureux. Beaucoup de gens se rappellent encore avoir vu cette vaste contrée soumise à la domination des farouches tribus indigènes. 1/intrépide voyageur qui entreprenait d'explorer ces districts incultes n'y pénétrait qu'en se résignant aux plus rudes fatigues et en s*exposant à de nombreux périls. Rien n'altérait encore là l'œuvre primitive de la nature. Le sauvage indompté y campait au milieu des animaux sauvages. C'était pourtant une grande

ot belle chose à voir que ces larges lacs avec leurs rives imposantes, ces baies, ces îles, celte verdure des forêts unie à Tazur des eaux, et ces solitudes profondes.

Toute cette scène a été transformée par une sorte de magie. Les lacs intérieurs du pays sont maintenant couverts de navires de commerce, leurs baies et leurs îles sont parsemées de villages, et sur les rivières on voit passer les bateaux à vapeur, qui, par la grandeur, Télégance de leur construction, ressemblent à des palais flottants. L'œuvre de Tindustrie est là, active, féconde, puissante.

Au milieu de ces merveilleux changements, un seul lac, le lac Supérieur, a conservé son premier aspect, ses rives et ses forêts silencieuses, ses huttes de chasseurs nomades ; et longtemps encore le climat, la topographie de cette région, opposeront de graves obstacles aux progrès de la civilisation.

Au delà du Sault-de-Sainte-Marie, c'en est fait de ces champs fertiles, de ces verts enclos qui égayent les regards du voyageur sur les bords des lacs de Test et du sud. Là, on ne trouve plus que les rigueurs d'une latitude élevée et les tristes images d'une contrée stérile : des précipices de rocs et des landes arides qui offrent à peine quelque aliment à l'homme et aux animaux. Pas un tableau riant, pas une place féconde. Le paysage est cependant parfois pittoresque o\ grandiose. Du milieu des flots s'élèvent perpendi-

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culairement des remparts de rocs qui présentent tontes les lignes de l'arcbitectnre gothique : tours gigantesques, arceaux majestueua, pyramides aiguës qui surprennent l'imagination et étonnent lé regard. L'onde se brise sur une côte escarpée, dangereuse, où brille à peine uu peu de verdure. De temps à autre, l'œil est trom)» par l'apparence d'un vallon, où l'on croit voir se déployer de laides rameaux d'arbres ; on dirige son canot de ce côté, et l'on s'aperçoit que cette fraiclie prairie n'est qu'un étroit canal qui aboutit à un autre lac ou à un marais. Ces lacs, ces canaux, ces marais, coupent le pays dans toutes les directions, l'enlacent comme uq réseau, et y forment une sorte de labyrinthe inextricable.

La sombre plage déserte où nous avons l'intention de conduire le lecteur est d'une assez grande élévation au-dessus du niveau des lacs. Les cours d'eau qui y conduisent sont traversés par des chutes rapides, par des cataractes dont quelques-unes ont la magniPique extension du Niagara. Nulle rame et nulle barque n'ontjamaisenieuré leurs vagues impétueuses. Quand les Indiens atteignent à ces passages insurmontables, ils prennent leur canot sur leurs épaules et le transportent par terre au delà de l'écueil. C'est du somme de ces plateaux, du sein du cet immense continent que jaillissent le Saint-Laurent ef le Mîssissipi. 1a deux Heuves, issus de la même source , coulent daii deux diiedions din'ércntes , et , après avoir parcuur

un espace de mille lieues, tombent dans lOcéan sur deux points séparés Tun de Tautre par trente dégrés de latitude.

Pendant plus- de la moitié de Tannée cette terre est couverte de neige et de glace. Toute trace de végétation disparait, et les animaux s'enfuient vers des régions plus tempérées. Les seuls êtres humains que Ton rencontre encore sur ce sol désolé sont les Indiens Ojibway, désignés plus communément sous le nom de Chippeways. Pas une race au monde n'a une existence aussi précaire que ces Indiens. La chasse, les produits sauvages du sol, sont leurs seuls moyens de subsistance. Ils n'ont point d'agriculture et point de demeures fixes. Tant qu'ils ont des provisions, ils mangent à l'excès, puis tombent tout à coupde cette aveugle satisfaction dans un dénûment absolu. Leur principal aliment est le riz sauvage, qui croît sans culture dans les marais. Les femmes, qui sont chargées de le recueillir, en font parfois une abondante récolte, mais leur imprévoyance détruit les dispositions providentielles qui leur offrent dans cette moisson une ressource pour l'hiver. Tout est bientôt dissipé, épuisé, quand vient la mauvaise saison, il ne leurrestc rien. Les oiseaux et une partie des autres animaux sont partis ; le pays est en proie aux horreurs de la famine. Les malheureux en sont alors réduits à entreprendre de longues et périlleuses excursions dans l'espoir de découvrir quelque aliment , à manger leurs chevaux

et leurs chiens, à mâcher leurs vêtemeuls en |Hîîm de buffle et leurs mocasshis. Puis, un grand nombre d'entre eux périssent , épuisés par la faim ou emportés par des tourbillons de neige. Leurs excursions , qui pourraient les sauver, sont même restreintes dans de certaines limites ; ils ne peuvent poursuivre le bullle et le daim jusque dans les parages méridionaux, car ils y seraient arrêtés , égorgés par des tribus ennemies.

Quoiqu'ils soient fort nombreux et qu^ls occupent une immense étendue de terrain, les Chippeways n*ont aucune organisation nationale; à peine même reconnaît-on parmi eux des indices d'un régime local, d'un gouvernement particulier. Çà et là quelques «familles se groupent, il est vrai, autour d'un chef; mais leur association temporaire ne dure qu'autant que leur bien-être est assuré. Dès que les provisions deviennent plus rares , chaque famille est livrée à elle-même : tous les membres du clan se dispersent comme des feuilles que le vent d'automne emporte de côté et d'autre. Puis, au retour (le la belle saison, quand le gibier se retrouve dans les bois, quand le riz est mûr, ceux qui ont résisté aux rudes épreuves de l'hiver se rassemblent de nouveau, et le chef qui, comme les autres, a été obUgé de chercher péniblement, pendant plusieurs mois , sa subsistance , reprend sur son petit cercle l'exercice de son autorité.

La force des.diCTérenles tribus varie selon diverses

circonstances. Si un chef est lieureux à la guerre ou à la chasse, de nouveaux partisans viendront se ranger sous sa bannière. Si la fortune l'abandonne , beaucoup d'entre eux ne lui seront pas plus fidèles que la fortune : ils le quitteront pour s'en aller ailleurs chercher un meilleur guide. Cependant , à moins que le chef ne soit dépourvu de toute espèce de quaUté, il n'est jamais entièrement abandonné, il conserve, au milieu d'une agrégation plus ou moins étendue, le prestige de son nom. Il a des amis dévoués; il occupe la première place dans les fêtes, dans les cérémonies religieuses et dans les réunions où l'on discute les intérêts de la tribu.

Une de ces communautés de Chippev^^ays avait un chef nommé Notin ou le Vent. C'était le fils d'un chef illustre et le descendant de plusieurs chefs qui avaient porté le même nom ; car parmi ces peuplades la grandeur est héréditaire, et Ton croit généralement que les qualités essentielles se transmettent de père en fils. Ce principe de légitimité très-puissant chez les Indiens n'est pourtant pas si rigoureux qu'on n'y apporte quelque modification dans la pratique. Si l'héritier direct, légitime, d'un chef, est d'une nature indolente^ la tribu est gouvernée en son nom, mais ce n'est point lui qui conduit les braves au combat. S'il est, comme nous l'avons déjà dit, privé des vertus morales et physiques, on lui enlève son pouvoir, et son plus proche parent le remplace; S'il n'y a pas dans sa famille im

homme capable d'occuper ce poste important, la tribu se choisit parmi les guerriers les plus vaillants un maître, qui à son tour peut dire :

Le premier qui tut roi fut un soldat l>oiireux.

Notin était roi par droit d'hérédité. Un sang généreux coulait dans ses veines, et il pouvait raconter avec un légitime orgueil les exploits de ses ancêtres dans leurs longues guerres contre les Dacotas. De plus, il était marié avec la fille d'un chef de la grande race des Ojibways, ce qui assurait à ses descendants ' les avantages d'une double origine royale. A la fierté que lui donnait sa noble naissance Notin voulait joindre celle de son mérite personnel. Il s'était fait un collier des griffes d'un ours monstrueux égorgé par lui ; il avait enlevé des cheveux aux Anglais, aux Américains, aux Sioux ; les chevelures de ses ennemis ornaient les parois de sa demeure, et, dans les jours solennels, il portait sur la tète sept plumes d'aigle, symbole des sept guerriers qu'il avait tués. Il montait bien à cheval, péchait avec patience et fumait sa grande pipe avec dignité. Il excellait à découvrir le gîte de la loutre, du castor, et, lorsqu'en été il se préparait à chasser le bufde dans les grandes plaines, les braves venaient se ranger autour de lui, heureux d'avoir pour guide un tel homme ; car ces expéditions les conduisaient sur les domaines des Dacotas, et, pour oser s'a-

venlurer contre cette belliqueuse tribu, il leur fallait un chef hardi et expérimenté.

Tel était Notin, roi de la bande des Chippeways qui occupait les rives du lac de Tonnerre. Son pouvoir s'étendait sur vingt habitations, et dans une des journées mémorables de sa vie, il avait conduit cent cavaliers à la chasse dans les prairies du Mississipi. Sur plusieurs points Notin était resté fidèle aux coutumes traditionnelles de sa race. Comme chef, il ne violait aucune des lois, aucun des usages de ses ancêtres. Il fumait dans la même pipe que son père, la tenait dans la même position, et chassait de la même manière les bouffées de fumée par ses narines ; de telle sorte que les vieillards, frappés de sa ressemblance avec celui auquel ils aimaient à obéir, de sa piété filiale, de son respect pour l'opinion publique, le contemplaient parfois avec une vive émotion. Mais, comme homme, il avait ses idées à lui ; dans ses relations privées, il n'écoutait que ses propres sentiments, et il n'avait épousé qu'une femme, chose étrange dans une contrée où non-seulement chaque chef, mais chaque individu, prenait autant de femmes qu'il pouvait en nourrir.

fi'épouse à laquelle Notin avait donné cet unique témoignage d'affection était d'une taille gracieuse et élevée, d'une figure à la fois agréable et imposante. Son mari l'aimait avec ardeur et lui accordait une confiance extraordinaire. De leur union était née une fille,

qui portait le nom de Misquabunokwa, ou l'Aurore (le Pourpre, et qui était douée de toute la beauté, de toute l'intelligence de sa mère. Cette mère et cette fille étaient ambitieuses ; elles voulaient exercer un empire absolu sur Tesprit de leur chef. Nulle aulre femme n'était admise dans leurs entretiens, et, en même temps qu'elles éloignaient ce péril, elles s'ajv pliquaient par tant de soins délicats à rendre le foyer de la famille cher à Notin, que peu à peu il devint plus sédentaire et laissa à d'autres le soin de conduire les hommes de son clan à la guerre et à la chasse.

Une telle manière d'être porta une grave atteinte à sa popularité. On l'entourait encore de marques de respect, mais on se disait que c'était une triste chose de voir un vaillant homme s'assoupir sous Finfluence dune femme. L'hiver approchait ; plusieurs familles, sans consulter ce chef jadis si actif et maintenant si indolent, avaient déjà quitté leur habitation pour s'en aller de côté et d'autre chercher leur subsistance. H ne restait autour de Notin qu'un groupe d'amis dévoués, mais pourtant moins confiants en lui qu'autrefois. Ces amis se réunirent avec lui en conseil pour aviser aux moyens de pourvoir à leur existence pen- «lant les cruels mois d'hiver. Lorsque le calumet eut circulé, tous s'assirent dans un profond silence. Puis un vieillard se leva et prit la parole en ces termes :

« Frères, en hiver le vent vient du nord , et il est

très-froid; en été il vient du sud, fond la glace et fait

7m L'AURORE DE POURPRE

reverdir le gazon et les arbres. Nous savons par là qu'un (les sites de cette grande ile est froid et Vautre chaud. Il n*y a point de lieu qui soit agréable toute l'année si ce n'est Theureux monde où les hommes braves s'en vont après leur mort. Ecoutez, frères; nous ne savons pourquoi le Maître de la vie a disposé ainsi les choses, mais nous savons que l'été est fini et que Thiver approche. Le Grand-Esprit a enseigné aux animaux ù fuir le vent du nord et à se cacher tant que les orages sont déchaînés sur la terre. Ecoutez, frères : les oiseaux ont quitté les lacs et les îles où ils ont couVé leurs petits; ils s'envolent en troupes nombreuses et passent dans les airs comme un nuage. Ils battent dos ailes à l'aspect d'une contrée brillante où ils trouveront une abondante nourriture, où les eaux ne sont point couvertes de glaces. Soyons aussi prudents que les buffles, qui se retirent dans les pâturages du Missouri, et que les oiseaux aquatiques, qui vont se poser au bord des lacs d'une région plus chaude. Prenons pitié de nos femmes, de nos enfants, et conduisons-les dans les grandes plaines où ils auront un aliment assuré. Frères, j'ai dit. »

Chaque mot de ce discours fut écouté avec une visible satisfaction, et, lorsqu'il fut achevé, tous les au- (liteurs éprouvèrent un sentiment de bien-être comme s'ils venaient d'être affranchis de leurs perplexités.

Notin retira la pipe de ses lèvres et chassa lentement la fumée par ses narines, comme s'il était absorbé

dans de profondes réflexions. Puis il promena ses regards sur rassemblée, et chacun garda le silence, car on voyait que le chef allait parler. Il dégagea son bras droit de son manteau de laine et se leva. Son attitude était noble et gracieuse, sa figure aurait pu servir de modèle à un artiste. Il parlait d'une voix grave, claire, et tournant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, comme s'il s'adressait successivement à chacun des membres de l'assemblée. « Mes enfants, dit-il, j'ai écouté le discours de mon frère ; c'est un vieillard ; la neige est tombée si souvent sur sa lete, qu'elle l'a blanchie; il ressemble à Tarbre couvert de givre; il est plus sage que moi ; faites attention à ses paroles. Je ne voudrais pas mettre mes doigts dans les oreilles de mon peuple pour les fermer aux conseils des vieux braves. Mes enfants et mes frères, le (Îrand-Esprit révèle à chacun ce qu'il doit faire ; obéissons à son inspiration.

« Le Grand-Esprit rie visite point de jour ses enfants rouges. C'est pendant la nuit, lorsqu'ils dorment, qu'il leur parle dans leur sommeil. Les insensés ne connaissent point sa voix ; ils ne savent pas que le Maître de la vie leur parle, parce qu'ils ne le voient pas.

« Écoutez-moi. Lanuit dernière, dans mon sommeil, j'ai eu un songe. J'ai entendu un bruit pareil à celui d'un grand troupeau de bufttes. J'ai voulu me lever et n'ai pu y parvenir. Alors^jne voix m'a dit: « Ne t'en « va pas dans la plaine des buffles ; ta bande est disper-

fli

« sée, et il ne te reste plus assez d'hommes pour livrer « bataille aux Dacotas, qui sont en grand nombre, qui « massacreront les femmes et les enfants de ta tribu. « si tu t'avances sur leurs domaines. »

« La voixs*esttue. J'ai entendu un autre bruit pareil au soufQe du vent du nord et au murmure des vagues (jui se brisent contre les rocs. La voix ne m*a plus rien dit, mais j'ai vu sur les bords d'un large lac une cri- «|ue protégée contre les vents. Dans Teau paisible de («tte crique il y avait de gros poissons, en telle quantité qu'à peine avaient-ils assez de place pour se mouvoir. Je connais le lieu, car j'y ai été.

« Écoulez. Je sais qu'il n'est pas bien de raconter ses rêves. Le Maître de la vie ne permet pas que Ton répète ce qu'il murmure dans noire sommeil, et nos pères ont recommandé de ne pas commettre celle faute. Mais j'ai voulu rapporter mon songe parce qu'il doit cire ulile âmes enfants, et j'espère que le Grand- Esprit me pardonnera de vous dire : N'allez pas sur la lerre des Dacolas ; ils sont nombreux comme les feuilles des arbres, préparés à la guerre et ennemis des gens du Nord.

« Frères et enfants, je ne crains pas les Dacotas; j'ai tué quatre de leurs plus vaillants hommes ; leurs chevelures sont suspendues dans ma demeure. Ils tremblent quand ils entendent le cri de bataille de Notin ; l^urs chevaux indiens me connaissent et s'enfuient à mon approche Mais je n'ose désobéir au (îrand-Es-

prit. Que chacun de vous agisse comme il voudra. Si quelques-uns veulent rester avec moi, je serai heureux de leur servir de guide. J'ai dit. »

Le chef alors s'assit, et l'assemblée garda le silence. Il secoua la cendre de sa pipe, déroula son manteau sur ses épaules, se leva, et tous les braves se retirèrent. Mais à quelque distance de la demeure de Notin ils se réunirent de nouveau pour se consulter sur ce qu'ils devaient faire. L'un disait : «11 vaut mieux se nourrir de chair d'ours et de daim que de poisson. » Un autre : « Que celui qui a eu un rêve suive son inspiration ; pour moi, je n'ai rien vu dans mon sommeil. » Un troisième : « Celui qui n'a qu'une femme pourvoit aisément à ses besoins; moi j'en ai trois, et la pêche ne peut me suffire. » D'autres disaient : « L'homme a tort de raconter ses rêves. »

Après ces réflexions, ils se séparèrent. Le lendemain, tous les membres de la tribu étaient en mouvement; mais il n'y avait plus entre eux aucune communauté de sentiments ; ceux-ci s'en allaient par un sentier, ceux-là par un autre. Vers la fin du jour, toutes les habitations étaient désertes. Pas un être vivant n'apparaissait dans le village,

Notin s'embarqua avec sa femme et sa fille dans un canot d'écorce, et se dirigea vers le lac Supérieur. Le temps était déjà très-froid, et ils eurent beaucoup à souffrir des rigueurs de la saison. Cependant ils s'avancèrent avec courage vers les plages du Nord, tan-

tôt s'arrètant pour pêcher, tantôt descendant à terre a^ec l'espoir d*y trouver quelque animal caché dans les bruyères, tantôt forcés de fuir devant l'orage. Un jour que la tempête grondait à l'horizon plus fort que de coutume, ils conduisirent leur barque à Tembouchure d'une rivière, dans une anse protégée par une enceinte de rochers. Tandis que devant eux le vent .soulevait les flots du lac, ils jouissaient d'un refuge paisible, et trouvaient à leurs pieds assez de poisson pour se nourrir.

Fatiguée d'une pénible et périlleuse navigation, enchantée d'avoir découvert un tel asile, la femme de Notin demanda à passer là tout l'hiver. Son mari lui rappela qu'il îivait reçu dans un rêve un avertissement auquel il devait obéir, et qu'il fallait aller plus loin. Mais sa femme lui objectait que c'était là précisément le lieu qui lui avait été indiqué par le Grandl']sprit. Puis l'orage continuait ; on ne pouvait songer à s'embarquer sur le lac. Le chef céda à toutes ses raisons. Les femmes élevèrent en peu de temps une cabane. L'existence de la famille était pour le moment assurée, et ce n'est pas peu de chose pour l'Indien, qui passe perpétuellemerit de l'abondance à la misère, el que la j>erspective de la famine terrifie, bien qu'il y soit perpétuellement exposé. Une provision d'aliments éloigne de lui tout souci ; car, lorsqu'il n'est point engagé dans une expédition, manger et dormir sont ses uniques occupations et son unique joie.

Plusieurs semaines s écoulèrent sans apporter aucun changement dans la situation de la famille nomade. La petite rivière fournissait toujours du poisson, et la femme de Notin y joignait un reste de viande sèche, de riz sauvage, qu'elle avait apporté de sa demeure. Son mari allait à la chasse , souvent sans succès. Une fois pourtant il eut le bonheur d'abattre un daim, et une autre fois un ours, ce qui eût pu être pour les trois émigrés une ressource de longue durée, s'ils avaient su la ménager.

L'hiver pourtant commençait à exercer autour d'eux sa terrible puissance. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, le lac apparaissait chargé de blocs de glace que le vent poussait l'un contre l'autre. Des amas de neige remplissaient les vallées et les précipices: De tous côtés on n'apercevait que des arbres dépouillés de feuillage et des rocs nus. Aux rayons du soleil, ces champs couverts de neige, ces glaces flottantes, ces arbres parsemés de pointes de givre, brillaient comme du cristal, éblouissaient les regards par leur éclat splendide. Mais, quand les nuages voilaient la surface du ciel, quand le vent gémissait sur ces; rives sauvages, toute cette magie de la nature s'évanouissait comme un rêve. Dans l'espace ténébreux, on ne voyait que l'écume des flots soulevés par la tempête, les pics des rocs pareils à des aiguilles de fer ; on n'entendait que le fracas des glaces qui se heurtaient dans leur course impétueuse j le tonnerre de

rnvalaiiche qui se précipitait du haut des montagnes, et les lugubres soupirs du vent du nord. Les pauvres gens étaient là renfermés dans leur cabane, défendus seulement par quelques planches légères contre le» tourbillons de Forage, et voyant de jour en jour avec effroi décroître leurs dernières provisions.

Mais ils ne devaient pas rester seuls dans cette teirible retraite. Un matin, trois hommes à la figure pâle, à l'œil hagard, entrèrent dans leur demeure, et, selon la coutume des Indiens, s'assirent prè$ du feu sans prononcer une parole. Les femmes disposèrent devant eux quelques aliments. Ils les dévorèrent avec une sorte de joie féroce. Leur corps amaigri, leurs joues creuses, leurs yeux caves, tout en eux indiquait qu'ils avaient cruellement souffert de la faim. Un de ces trois hommes était un Chippeway distingué par sa bravoure ; les deux autres étaient ses fils, tous trois naguère forts et hardis, maintenant abattus et épuisés. Après qu'ils eurent mangé, ils commencèrent à raconter leurs aventures. Us étaient restés avec plusieurs de leurs compagnons dans leur habitation d'été. Bientôt leurs provisions avaient été tout entières consommées ; la chasse ne leur offrait plus aucune ressource ; il fallait fuir devant la famine, et ils avaient accompli un trajet de plusieurs centaines de hiilles, dans une misère profonde, au milieu des plaines désertes, par une température glaciale. Ils avaient d'abord mangé leurs chevaux, puis leurs chiens, puis Técorce des

arbres. L'un après Tautre, ceux qui avaient entrepris avec eux cet effroyable voyage étaient morts de froid . de faim. Eux seuls avaient pu surmonter toutes les privations , résister à toutes les fatigues ; mais ils allaient aussi périr lorsque la fumée de la cabane de Notin leur avait rendu un dernier espoir, et ils avaient rassemblé toutes leurs forces pour atteindre ce refuge.

Lorsqu'ils eurent pris quelques repos, ces trois hommes se construisirent aussi une cabane et se préparèrent à passer en ce lieu le reste de Thiver. Mais le produit de la pêche ne tarda pas à s'amoindrir. D'abord il fallut se résoudre à ne plus faire qu'un repas par jour, puis des jours entiers s'écoulèrent sans qu'on pût même parvenir à se procurer ce moyen d'alimentation. Les hommes s'en allaient au loin à la chasse et s'en revenaient les mains vides. Tous les animaux avaient fui vers des contrées meilleures, ou se tenaient cachés dans des tanières ignorées. De leurs courses aventureuses à travers champs, les pauvres Indiens rapportaient seulement la conviction qu'ils étaient les seuls êtres vivants dans cette solitude immense. Peu à peu ils en vinrent, dans leur dénûment extrême, à mâcher leurs mocassins, à faire bouillir les peaux desséchées qui couvraient le sol de leur demeure. Les os qu'ils avaient jetés de côté et d'autre furent recueillis, et les moindres atonies de matière

nutritive recherchés avec soin.

Notiii loiuba dans uu morne désespoir : c'est leflet c|ue le malheur produit souvent sur les Indiens les plus énergiques. Dans leur ignorance, ils ne savent |K)int se rendre compte des événements qui leur arrivent, et, dans leur superstition, ils attribuent leur désastre à une puissance hostile contre laquelle ils ne croient pas pouvoir lutter. Souvent, sans en découvrir la caUse, sans savoir quelle faute ils ont faite, ils se disent qu'ils ont offensé le Grand-Esprit, ou l'un de leurs nombreux manitous. Us se croient placés sous le poids d'une main invisible qui déjoue tous leurs projets et paralyse tous leurs efforts. Leurs muscles n'ont plus de vigueur, leur cœur n'a plus de résolution. S'ils vont à la chasse, le gibier disparaît devant eux ; s'ils tendent un piège à Tours, un méchant esprit l'en éloigne. Fatigués d'une lutte inutile contre une destinée implacable, ils tombent alors dans une froide apathie, l'apathie du païen ignorant la loi de Rédemption et regardant la mort comme une transformation paisible qui, de même que toutes les autres peines, doit être supportée avec indiffé* rence*

Avec les préjugés de sa race, Notin découvrit aisé»ment la cause de son infortune. Il s'imagina qu'il avait offensé le Grand-Esprit en révélant un rêve dont il devait garder le secret dans son cœur, et en ne suivant pas les indications qui lui avaient été données. Il se rappela avec douleur la dispersion de sa bande.

qu'il attribuait à son propre égarement. En vain sa femme essayait de le rassurer et de le consoler.

— Ne me dis rien, s'écriait-il ; le Maître de la vie est irrité contre Notin. Quand le Maître de la vie sourit, les arbres reverdissent, le gazon grandit dans la plaine ; quand il ferme les yeux et lance sa froide haleine sur la terre, les feuilles tombent et les êtres vivants périssent. Le Maître est irrité contre Notin. 11 a arraché de ma poitrine mon cœur viril et y a mis le cœur d'un petit enfant. Bientôt il m'enlèvera mon dernier souffle, et mon esprit s'en ira dans je ne sais quelle région.

Mais la femme de Notin ne se laissait pas ainsi décourager. Un soir elle sortit de sa demeure et resta toute la nuit en prières près d'un buisson. Personne ne la suivit et ne s'inquiéta de son absence. Son mari et sa fille pensaient qu'elle cherchait un remède à leur misère, et les superstitions de la tribu ne leur permettaient pas de la troubler dans ses résolutions. Le matin, elle reparut, macérée par un long jeûne, transie de froid. Sa fille était assise près du foyer, son mari couché dans un coin de la cabane. Il n'y avait plus rien à manger, plus rien pour occuper leur attention, plus rien pour leur rendre quelque espoir. Pas un d'eux pourtant ne versait une larme ou n'exhalait une plainte. Ce n'était point une orageuse douleur qui brisait en eux les ressorts de la vie; c'était un morne chagrin qui en paralysait peu à peu l'énergie. Tous trois regardaient d'un air stupéfié la faible lueur du

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foyer r|ui s'affaissait comme le dernier rayon de leur existence brisée. Après un long moment de silence, la femme de Notin prit la parole et dit : *

— Écoutez-moi. Le Grand-Esprit n'est plus irrité contre nous. La nuit dernière, j'ai invoqué sa pitié. Je lui ai dit dans quelle indigence nous nous trouvions. Pendant que je priais, le sommeil est tombé sur mes yeux. Alors j'ai vu une tanière peu éloignée d'ici, une tanière entourée de broussailles, couverte de neige, dans laquelle il y a un grand ours. J'ai remercié le Grand-Esprit; j'ai dit que j'allais avertir Notin, qui se réjouirait d'apprendre que le Maître de la vie prenait compassion de lui.

Le chef crut que sa femme divaguait et jeta sur elle un regard scrutateur. Mais sa contenance était calme ; elle avait été absente plusieurs heures, et Notin n'avait pas moins de confiance dans son caractère sagace que dans son affection. 11 leva la lêted'un air languissant et dit :

— Quelqu'un vous a-t-il donné l'eau brûlante des hommes blancs?

La femme répliqua :

' — Vous ai-je jamais menti? Je parle sérieusement. Un méchant manitou voulait nous faire périr, mais le Maître de la vie a entendu mes supplications. Prenez votre fusil et allons chercher notre proie.

Notin se décida à faire cette dernière tentative. Il prit son fusil, son tomahawk, son couteau, et se diri-

gea avec sa femme et sa fille vers le lieu indiqué. En peu d'instants ils y arrivèrent ; mais dans leur état de faiblesse ils eurent bien de la peine à écarter, à enlever la neige qui cachait les broussailles. Tout à coup Notin s'écria :

— 11 est vrai, le Grand-Esprit ne nous a pas trompés. Je flaire l'ours.

Bientôt il aperçurent l'animal couché au ibnd de son repaire dans un état de torpeur. En un instant il fut massacré et traîné en triomphe vers la cabane.

Par quel instinct, par quel hasard la femme de Notin avait-elle fait cette précieuse découverte? c'est ce que nous ne savons. Quoi qu'il en soit, le chef, délivré des sollicitudes religieuses qui tourmentaient son esprit, et pourvu de nouvelles provisions, reprit son énergie, sa hardiesse, recommença à s'en aller de côté et d'autre à la chasse, et parvint à alimenter sa famille tout l'hiver. Au printemps, il répara son canot et retourna sur le sol de sa tribu.

Pendant ce temps, les trois hommes qui étaient venus s*asseoir à son foyer avaient comme lui trouvé leur subsistance dans des chasses opiniâtres. Le père était un des plus braves guerriei's de sa race; ses deux fils étaient alertes et vigoureux. Par leur figure, par leur taille, ils pouvaient être considérés comme des modèles de la beauté sauvage. L'aîné, appelé Ka-Kaik (épervier), avait une physionomie sévère et parfois

farouche; le second, appelé Meh-Kenank (tourtereaul, était d'une nature douce et réservée.

Les charmes de la fille de Notin, de cette belle et gracieuse Indienne qu'on appelait TAurore de Pourpre avait séduit les deux jeunes gens. Jaloux Tun de I autre, ils cherchaient à cacher leur passion à tous les regards, et ne la montraient qu'à celle qui en était l'objet. Ceux qui ne connaissent les Indiens que par les livres nous objecteront peut-être que les hommes de cette race sont peu sensibles à l'amour, et qu'ils ne se mariant que selon la volonté de leurs parents. Le fait est vrai en général; mais ici, comme en tant d'autres cas, la règle ne se présente point sans exception. Les deux frères étaient amoureux, et en même temps que l'amour leur cœur avait enfanté la haine. Ils épiaient chaque jour l'occasion de rencontrer la jeune fille, de fixer son attention, et en même temps ils s'observaient l'un Tautrc d'un œil inquiet, défiant et sombre.

L'aîné, pour réussir dans ses projets, chercha à captiver, par la promesse d'un présent considérable, la bienveillance de la mère ; le second osa s'adresser directement à l'Aurore de Pourpre, et eut la joie d'apprendre qu'elle ne lui était pas défavorable.

Notin apprit par sa femme ce qui se passait. La rivalité des deux prétendants menaçait de troubler la paix de sa famille. Il résolut de prévenir l'orage en temporisant. Il eut une entrevue particulière avec l'É-

pervier et le Tourtereau, et parla à l'un et à l'autre à peu près en ces termes :

• — Pourquoi errez-vous autour de ma demeure pour enlever une fille, comme le loup qui pénètre dans un campement lorsque les chasseurs sont absents? Pourquoi ne m'avez-vous pas adressé, comme de coutume, une demande en mariage? Est-ce là le respect que vous montrez à un chef qui est votre ami? Vous êtes entré afTamésdans ma demeure, et je vous ai reçus comme mes enfants; mais vous, vous agissez envers moi comme le perfide Dacota ou l'astucieux homme hlanc. Êtes-vous si pauvres que vous n'ayez aucun présent à offrir, et, s'il en est ainsi, comment poujrezvous subvenir aux besoins d'une femme? Je sais que vous êtes pauvres : votre fusil est en mauvais état ; vous n'avez ni poudre, ni plomb, ni cheval, ni chien. Comment, dans un telle situation, osez-vous hîver les yeux sur la fille d'un chef? Allez au combat, et rapportez les dépouilles de nos ennemis; allez à la chasse, et vendez aux marchands les peaux des bêtes fauves. Montrez-moi ce que vous pouvez faire, et je verrai si vous êtes dignes de ma fille.

Quelques jours après que Notin leur eut ainsi parlé, les deux frères disparurent; mais, parmi les Indiens, le lien social est si léger, qu'il n'arrête les mouvements et la fantaisie d'aucun individu. Le vieux Chippeway apprit sans émotion et sans surprise que ses fils s'étaient éloignés, et la famille de Notin, qui seule savait

la cause de leur départ, garda sur ce sujet un profbnd silence.

Deux mois environ s'écoulèrent, et grande fut la joie de TAurore de Pourpre lorsqu'un matin on apprit que le plus jeune des frères, celui qu'on nommait le Tourtereau, venait d'arriver, chargé de dépouilles qu'il avait conquises par son propre courage. Il avait eu l'audace de pénétrer seul dans le domaine des Dacotas ; il y avait enlevé plusieurs beaux chevaux et un butin précieux, dont une partie était destinée aux parents d'Aurore de Pourpre. Notin ne pouvait plus refuser sa fille à un si brave guerrier. L'heureux Chippcway conduisit sa belle épouse dans la demeure qu'il avait préparée pour elle. Le lendemain, il partait pour une chasse lointaine et l'emmenait avec lui, soit qu'il ne piit se résoudre à se séparer d'elle, soit qu'il redoutât de la laisser exposée à la colère de son frère.

(le frère revint plus fier, plus triomphant que son cadet. 11 était entré la nuit dans un camp deSioux, avait tué deux hommes et massacré le reste de leur famille. 11 montrait avec orgueil les chevelures enlevées au crâne de ses ennemis, et sa tribu, glorieuse, d'un tel exploit, Taccueillit avec des transports de joie. Une bande déjeunes gens le conduisit en grande pompe au village. Les guerriers dansèrent autour de lui en chantant le chant du combat ; les femmes et les enfîmts le suivaient en le regardant avec admiration. Lorsque le cortège fut arrivé au centre des habitations,

on célébra encore par une danse solennelle la victoire du jeune héros ; puis tous les assistants s'assirent par terre autour de lui. Personne ne lui fit une question, personne ne lui adressa la parole, jusqu'à ce qu'on lui eût apporté des aliments et qu'il eût apaisé sa faim. Il mangea avec l'avidité d'un homme qui a jeûné longtemps; car, pour échapper à toute poursuite, il avait fait de longues marches par des sentiers détournés. Lorsqu'il eut. achevé son repas, il releva la tête d'un air joyeux. La pipe fut allumée et circula à la ronde. L'Épervier salua ses amis, et ils commencèrent à lui demander le récit de ses aventures avec la curiosité qui est un des caractères distinctifs de la race indienne. Quand ils eurent entendu le récit de ses ex* ploits, ils se retirèrent avec orgueil, en disant que la tribu des Chippewàys était la plus brave tribu de la terre, et que leur camarade en était un des astres brillants. Pour lui, il s'enveloppa dans son manteau. se coucha sur le sol et s'endormit profondément.

Il eût peut-être savouré en paix pendant plusieurs jours la joie de son triomphe, si un méchant oiseau, envoyé par un cruel manitou, n'était venu lui annoncer à l'oreille le mariage de son frère avec l'Aurore de Pourpre. En apprenant cette nouvelle, il ne prononça pas une parole ; mais l'expression sinistre de sa physionomie annonça l'orage qui grondait dans son sein. Tout le resté du jour, on le vit errer en silence à travers la tribu. Ce jeune guerrier qui venait de s'ac-

quérir une si grande gloire, ce héros de la tribu subissait le sort de tous les autres hommes : il était malheureux. Toute la nuit il resta en proie à de sinistres pensées, et, avant que le jour parut, il était parti.

Long et triste fut son voyage. Il ne songeait d'abord qu'à s'éloigner de son village, à rompre tout lien avec sa communauté. Son orgueil ne lui permettait pas de resler sur les lieux où ses plus ardentes espérances avaient été si cruellement déçues. Puis le succès de son rival enflamma sa colère, et le désir de la vengeance s'empara de son cœur. Sans se rendre peutêtre compte à lui-même du sentiment qui le dominait, il chercha les traces des époux, et les suivit par une sorte de mouvement instinctif et irrésistible. Toute son intelligence de sauvage était appliquée à reconnaître ces traces à des signes dont nul autre homme n'eût pu tirer aucune induction. L'empreinte légère d'un pied sur le sol, les tisons d'un feu éteint, le froissement de l'herbe ou de la bruyère, étaient pour son œil [perspicace autant d'indices à peu près assurés. Parfois, cependant, malgré ses efforts et sa vigilante attention, il perdait ces vestiges, il marchait à l'aventure; puis il les retrouvait de nouveau, et se réjouissait d'en suivre la direction. Après plusieurs semaines, il découvrit enfin, à certains signes, que le couple fugitif ne devait pas être loin.

Le soleil se penchait à l'horizon, l'ombre delà nuit commençait h s'étendre à In surface du ciA, lorsque

L'AUKORE DE POURPRE 385

rÉpei*vier lit cette découverte. Il sarrèta au bord d'une rivière azurée. Nul veut ne ridait cette onde, nul bruit ne troublait le silence de cette scène paisible. De l'autre côté de la rivière flottait un léger nuage de fumée. L'Épervier la regardait comme un tigre regarde la proie sur laquelle il va s'élancer.

11 resta plusieurs heures absorbé dans une muette contemplation, tandis que les furies implacables s'agitaient dans son sein. Fatigué de sa longue marche et de sa pénible attente, il allait pourtant s'endormir quand soudain il entendit le cri mélancolique et prolongé d'un hibou. {]e cri était précisément très-usité dans sa famille. Tous ses parents avaient appris à l'imiter. La nuit, dans une embuscade, ils s'en servaient pour se rallier. Il se releva, il écouta ; malgré son expérience, il ne savait si le cri qui vibrait ainsi à- son oreille, dans le silence des ténèbres, était la voix de l'oiseau nocturne , ou celle de quelque esprit invi* sible; ou le signal d'un des siens » Mais le cri fut répété sur un des côtés de la rivière, un autre y répondit sur la rive opposée, et l'Épervier reconnut que c'était l'accent de convention de deux êtres humains.

11 se glisse sur ses genoux, sur ses mains, jusqu'au bord de l'onde; il distingue le mouvement d'une rame, puis lé sillage d'un canot qu'une personne guidait avec précaution, s'efforçant de faire le moins de bruit possible. L'Épervier s'élança dans le canot et le fit chavirer. Une femme qui veillait à quelque distance

de là vil deux hoiuuies se prendre corps à corps, s'étreindrc dans Teau. La lutte fut violente, mais courte. Au bout de quelques minutes, un gémissement de l'Epervier et un cri de triomphe de son adversaire en annoncèrent le résultat.

Le lendemain au matin le soleil éclaira ce triste spectacle. Sur le rivage était étendu le cadavre de celui qui avait accompli, avec une atroce pensée de vengeance, ce long traj'ît. Près de lui était son frère, qui lui avait porté le coup mortel, et la jeune femme qui avait été la cause de cette lutte horrible. Tous deux regardaient avec terreur ce cadavre ensanglanté. Tous deux muets retournèrent au sein de leur tribu ; mais le lieu où TEp^M^vier avait été massacré fut signalé comme un de ces lieux maudits qui ne sont hantés que par les méchants esprits. Les Indiens, en naviguant sur cette rivière, détournent leur canot de Feudroit où le sang du gueirier a coulé sous la main de son frère, du banc de gazon qu'ils appellent la place du fratricide.

UiNE

Vers la lin du siècle dernier vivait un homme d'un talent éminent, qui, après de longues et patientes investigations dans le domaine des sciences naturelles, avait éprouvé une affinité morale plus puissante que toute affinité chimique. Un beau jour, abandonnant son laboratoire aux soins d'un de ses disciples, il avait essuyé sur son visage la fumée de ses fourneaux, enlevé la trace des acides dont ses doigts étaient imprégnés, et épousé une charmante femme. A Tépoque où la découverte encore assez récente de l'électricité et des autres mystères de la nature semblait ouvrir une nouvelle voie dans la région des merveilles, il n'était pas rare de voir l'amour de la science rivaliser avec Tamour de la femme dans toute son énergie et sa

profondeur. (iCpeiidaiit les éludes auxquelles Ayliiier avait dévoué son intelligence lui étaient trop chères pour qu'il pût jamais y renoncer. Sa passion pour la science se joignit à celle que lui inspirait sa jeune femme. Toutes deux fortement unies Tune à Taulrc devaient avoir d'étranges conséquences.

Quelque temps après son mariage, Aylnicr se trouvant un matin seul avec sa femme, la regarda en silence avec une expression qui peu à peu devenait plus sérieuse.

— Georgina, lui dit-il tout à coup, l'idée ne vous est-elle jamais venue qu'on pourrait enlever cette tache que vous avez à la joue ?

— Non, répondit-elle en souriant, et, à vous parler franchement , on a même bien voulu plusieurs fois me faire sur cette tache des compliments auxquels j'ai eu la simplicité de croire.

— Elle ne déparerait point peut-être, reprit Ajlmer, une autre figure ; mais sur la vôtre ; c'est un défaut. Oui, ma chère Georgina, la nature vous a faite si belle et à peu près *si accomplie , que cette tache

me déplaît comme un signe de votre imperfection terrestre.

— Elle vous déplaît ! s'écria la jeune femme en fou* dant en larmes. Pourquoi donc m'avez vous enlevée à ma mère? Vous ne pouvez aimer ce qui vous dé* plaît.

Voici le fait qui provoquait cette pénible explica-»

lion. Georgina avait au milieu de la joue gauche une tache singuHcre imprimée dans la contexture de son visage. Dans l'état ordinaire de sa saine mais délicate complexion , cette tache se dessinait comme un grain de pourpre sur la blanche surface dont elle était entourée. Sicile rougissait, la marque cramoisie s'effaçait, se fondait graduellement dans l'incarnat qui colorait ses joues. Mais, si quelque émotion subite la faisait pâlir, la tache reparaissait comme une goutte de sang sur la neige. Les galants disaient qu'une fée qui assistait à la naissance de Georgina lui avait, en lui posant le doigt sur la joue, imprimé ce signe de son passage. Mais d'autres personnes, et surtout les femmes, au lieu d'admettre cette poétique fiction, regardaient cette tache comme un affreux trait de laideur, et Aylmer ne tarda pas à l'envisager à ce même point de vue. Si sa femme eût été moins belle, si l'envie eût pu l'attaquer sur quelque autre point, peut-être se serait-il plu à regarder cette jolie petite marque purpurine , qui dans ses diverses nuances et sa mobilité semblait suivre tous les battements de cœur de la jeune femme. Mais, comme cette femme était douée d'une beauté si rare, Tunique défaut physique qu'il remarqua en elle lui fut de plus en plus désagréable à observer. Son imagination naturellement mélancolique et sombre aggrava peu à peu cette impression, et la tache fatale lui causa plus de tristesse que jamais les grâces charmantes de Georgina ne lui avaient

donné do joie. Bientôt la pénible sensation qui Tavait un jour fuitivement surpris domina toutes les autres, et devint pour lui une sorte d'idée fixe. Dès le matin, la première chose qui le frappait, c'était ce signe d'imperfection. Le soir, quand il restait assis en face de sa femme, il ne pouvait détourner ses regards de cette joue gauche, où il croyait voir un affreux stigmate. Georgina, sachant le fond de sa pensée, éprouvait près de lui une. douloureuse anxiété. Il suffisait qu'il la regardât d'une certaine façon pour que son visage se couvrit aussitôt d'une mortelle pâleu];, et alors la maudite tache éclatait comme un rubis sur un marbre blanc.

Une nuit Aylmer eut un effrayant rêve. 11 lui sembla qu'à l'aide de son préparateur Aminadab, il tentait d'enlever la tache qui le désolait. Mais plus il creusait avec un scalpel dans la joue de sa fiancée , plus le stigmate semblait s'enfoncer dans ses chairs, jusqu'à ce qu'enfin l'instrument qui le poursuivait atteignit le cœur de Georgina et le déchira.

Quand il se retrouva en face d'elle après ce songe affreux, il se sentit embarrassé, inquiet comme un coupable. Mais elle surprit encore le secret de cette nouvelle agitation, et elle lui dit d'un ton solennel :

— Je ne sais ce qui m'arriverait si vous essayiez de me délivrer delà marque qui vous offusque. Peut-être ne pourriez- vous l'arracher sans me rendre difforme; peut-être tient-elle à la substance même de ma vie.

Cependant, si vous croyez qu'il y ait quelque moyen de hasarder cette opération, avouez-le-moi.

— Chère Gcorgina, s'écria vivement Aylmer, j'y ai beaucoup réfléchi, et je suis convaincu que je puis parfaitement réussir dans cette entreprise.

— Si elle est possible, reprit Georgina» quelles que puissent en être les conséquences, essayez. Le danger ne m'effraye pas , et je renoncerais avec joie à la vie s'il faut que je continue à |X)rter cette tache qui vous fait horreur. Vous êtes un grand savant; tout le monde vous rend ce témoignage. Vous avez accompli des choses merveilleuses. Si celle-ci n'est pas au-dessus de votre pouvoir, mettez- vous à l'œuvre pour reconquérir votre repos, pour sauver votre femme de régarement qui la menace.

— Noble, chère, tendre Georgina ! s'écria Aylmer avec enthousiasme , ne doutez pas de mon pouvoir ; j'ai, je vous le répète, profondément pensé au problème que vous me proposez. Ma science secondera le vœu de mon amour. Je me sens capable de rendre votre joue gauche aussi parfaite que l'autre, et jugez (le mon triomphe quand j'en serai venu à corriger une imperfection de la nature dans une de ses plus belles œuvres. Pygmalion animant sa statue n'aura pas éprouvé une joie pareille à celle qui me ravira après un tel succès.

— Eh bien, c'est décidé, dit Georgina avec un mélancolique sourire , agissez , Aylmer , agissez sans

crainte , dût votre main pénétrer jusqu'à mon cœur.

Ajimer l'embrassa tendrement et la remercia avec bonheur de sa confiance.

Le lendemain il lui développa le plan qu'il avait formé. 11 devait, pendant quelque temps, la tenir enfermée dans le vaste appartement dont il avait fait son laboratoire. C'était là qu'aux jours de son active et intelligente jeunesse il s'était signalé , par ses découvertes, à l'attention des sociétés savantes; c'était là qu'il avait appliqué ses longues veilles à l'étude des phénomènes de la nature. Après avoir minutieusement observé les divers éléments dont le monde se compose, il en était venu à scruter l'organisation du corps humain. 11 eût voulu apprendre par quelle assimilation de matière terrestre, aérienne, et d'élément spirituel, la nature forme l'homme, qui est im chef-d'œuvre. Bientôt pourtant il s'était arrêté dans cette dernière investigation , car il avait reconnu que la nature nous dérobait ses secrets et ne nous laissait voir que les résultats de sa mystérieuse action. Mais dans la circonstance qui exerçait sur son esprit un si grand ascendant, Aylmer en revint aux études qu'il avait abandonnées, par l'espoir de trouver dans ses combinaisons physiologiques un uioyen d'accomplir un essai sur Georgina.

La jeune femme entra dans le laboratoire pâle et tremblante. Aylmer s'approcha d'elle pour la rassurer, mais il fut si impressionné de l'éclat de la tache mau-

dite, qu'il ne put comprimer une sorte de frémissement. Sa femme s'évanouit.

— Aminadab ! Aminadab ! s* écria le philosophe en frappant du pied le parquet.

Au même instant apparut un petit, mais vigoureux homme, aux longs cheveux flottants et à la figure noircie par la fumée des fourneaux. C'était le person-

nage qui avait suivi Aylmer dans toute sa carrière scientifique et qui lui avait rendu de grands services par son adresse mécanique, par Thabileté avec laquelle il exécutait les ordres de son maître. Avec sa mâle corpulence, sa chevelure touffue, sa rude physionomie, il représentait la nature physique de Thommo, tandis que le philosophe, avec son organisation délicate, sa pâle et intelligente figure, semblait être un type de Télément spirituel.

— Ouvre la porte du boudoir, dit Aylmer, et brûle une pastille.

— ' Oui . maître, répondit Aminadab.

Puis, jetant un regard furtifsurGeorgina :

— Si elle était ma femme, murmura-t-il, je ne voudrais point effacer Tempreinte de sa joue.

Lorsque Georgina recouvra l'usage de ses sens, elle se trouva dans une atmosphère embaumée dont le doux arôme l'avait rappelée à la vie . Tout ce qui l'entourait était comme un enchantement. Aylmer avait converti en un appartement brillant, digne en tout point d'unejeune et jolie femme, ces chambres obscures où

il était resté seul pendant de longues années. Les murs étaient revêtus de riches et ondoyantes étolTes qui tombaient en plis larges et gracieux sur le parquet. Cette retraite mystérieuse était fermée à la lumière du jour, qui aurait pu troubler le philosophe dans ses opérations chimiques; mais Aylmer y avait allumé des lampes de diverses couleurs, dont les différents jets se confondaient en une tendre lueur de pourpre. Il s'était mis à genoux près de sa femme et la regardait d'un air sérieux, mais sans crainte, car il avait foi en sa science, et il sentait qu'il pouvait tracer autour d'elle un cercle magique.

— Où suis-je ? dit Georgina d'une voix émue ; ah ! je m'en souviens.

Et elle porta sa main à sa joue pour la dérobera son mari.

— Ne crains rien, chère enfant, répondit Aylmer. Ne te détourne pas de moi. Crois-moi, je me réjouis de cette, unique imperfection, puisque je dois avoir le bonheur de la faire disparaître.

— Oh ! épargnez-moi, répondit la jeune femme. Je vous en prie, ne me regardez pas. Jamais je n'oublierai votre frémissement convulsif.

Pour apaiser les alarmes de Georgina, pour écarter de son esprit les sombres pensées qui l'agitaient, Animer eut recours à quelques-uns des procédés que sa science lui avait révélés. Des figures aériennes, des formes d'une beauté immatérielle apparurent dans

un flot de lumière et dansèrent aux yeux de la jeune femme. Bien qu'elle eût quelque vague idée de ce phénomène d'optique , ce spectacle produisit cependant sur elle une assez grande illusion pour lui faire croire que son mari commandait aux êtres d'une autre région. A ce fantastique tableau succéda une scène qui représentait les incidents , les personnages de la \ io réelle. Un instant après, Aylmer la pria de porter ses regards sur un vase rempli de terre; elle y vit 1«* germe d'une plante qui commençait à peine à poindre, qui bientôt grandit, se couvrit de feuilles , et de ces feuilles sortit une fleur éclatante.

— C'est une œuvre de magie, dit Georgina, je n'y toucherai pas.

— Non, cueillez cette fleur, répliqua Aylmer, et hàtez-vous d'en respirer le parfum. Elle se flétrira en quelques minutes, et il ne restera d'elle que ses étamines, d'où naîtront d'autres fleurs atissi éphémères que celle-ci.

Mais à peine Georgina eut-elle posé le doigt sur cette plante étrange, qu'eUc la vit se couvrir d'une teinte noire comme si elle avait été brûlée.

— J'ai employé, murmura Aylmer, un stinnilant trop fort.

Pour récréer la pensée de Georgina après cette dernière expérience, Aylmer lui proposa défaire son portrait en exposant une plaque de métal aux rayons de la lumière, (leorgina y consentit; mais, quand l'essai

fut achevé , elle en regarda avec effroi le résultat. Tous ses traits étaient confondus, dénaturés, sa tache seule était distinctement marquée. Aylmer jeta avec dépit la plaque de métal dans un acide corrosif.

Bientôt , cependant , il oublia ces fâcheuses tentatives. De temps à autre , après s'être livré pendant plusieurs heures à ses études et à ses expériences chimiques , il s'approchait de sa femme, et lui parlait avec enthousiasme des ressources de son art. 11 lui racontait Thistoire des alchimistes qui , pendant plusieurs siècles, avaient travaillé à dégager delà matière le principe d*or. Il semblait croire à la possibilité de résoudre ce problème. Il prétendait aussi pouvoir composer un liquide qui prolongerait indéfiniment la vie , mais dont l'emploi jetterait le désordre dans la nature.

— Aylmer, lui dit Georgina avec effroi, parlezvous sérieusement? C'est une terrible chose que de posséder un tel pouvoir, que d'en rêver même la possession.

— Oh! ne craignez rien, ma bien-aimée, répondit le philosophe, je ne veux exercer ce pouvoir ni sur vous ni sur moi; mais, si je vous en décris les effets, c'est pour vous prouver combien il me sera facile d'enlever l'empreinte de votre joue.

Il la quitta pour se remettre à l'œuvre, et Georgina l'entendit donnant dans son laboratoire ses instructions à A minadab. Quelques heures après il revint la

UNE TACHE A LA JOUE - 09o

chcrchei'puui'lui inoiitiei' ses pruduib cbiiiiiquu!:. Elle :i))ei'(;ut une petite iiole remplie d'un purfuiii exquis.

— ]| y a là, lui dit son mari, de quoi embaiinier toute ralniosphcre d'un roiaume.

Et, en disant ces mots, il liéi^ouvrit la Iiole et répandit dans tnut l'appailement un aronie délicieux .

— Et qu'est-ce donc que ce globe de cristal où brille une si belle liqueurd'or ? Est-ce l'étixir de longue vie?

— Oui, en un sens, i-é|K)ndit son mari; c'esl l'élixir de l'immortalité ; c'est le plus subti) poison qui ait jamais été composé. Je puis, avec ce poison, mesui-er à ma volonté la durée d'une existence, miner [)eu à peu, pendant des années, le corps d'un bumme, ou le tuer en un clin d'œîl. Pas un roi au milieu de ses gardes ne resterait Irauquille, s'il savait que je liens entre mes mains un tel moyen de le Taire mourii'.

— Et pourquoi donc, dit (^eorgina , gai-dcz-voiiti une si terrible drogue?

— Ne vous effraye/, pas, repiit Avinier en riant ; c«tte drugutï est aussi un puissant cosmétique. Avec un verre d'eau dans lequel j'en aui'ais mis quelques gouttes, je puis enlever la plus forte laclie de rousseur, avec quelques gouttes encore , je rendrai blanc comme la neige un visage rouge.

— Est-ce avec cette composition, disnanda (icoi gina avec anxiété, que vous prétende/, l'aii-e votiv opi ration sur moi?

— Non, répondit Aylmer, ce n'est là qu'un remède superficiel ; il en faut un qui pénètre plus avant.

Dans ses entretiens avec sa femme, Aylmer lui demandait souvent quelles sensations elle éprouvait, si sa retraite, si l'atmosphère de son appartement lui convenaient. Georgina conclut de ces questions réitérées qu'elle était soumise à certaines influences physiques, soit par les parfums répandus autour d'elle, soit par son régime alimentaire. Il lui sembla, mais peut-être n'était-ce qu'une illusion de son imagination, il lui sembla qu'elle éprouvait dans ses veines une étrange et indéfinissable sensation, et dans son cœur un singulier mélange de peine et de plaisir. Souvent elle prenait un miroir et regardait avec douleur la tache cramoisie imprimée sur son visage pâle.

Pour se distraire de l'ennui des longues heures où Aylmer la laissait seule livrée à elle-même , elle eut recours aux livres scientifiques qui l'entouraient. Elle trouva là les œuvres des philosophes du moyen âge : Albert le Grand, Cornélius Agrippa, Paracelse. Ces hommes devançaient leur siècle, mais sans se dégager de sa crédulité. Peut-être croyaient-ils avoir acquis, par leurs investigations de la matière, le pouvoir de maîtriser la nature, et, par leurs observations physiques, le pouvoir de s'élanciT dans le monde spirituel. Une collection non moins curieuse était celle des premiers volumes des mémoires de la Société royale, dont les membres, connaissant à peine la limite des

choses possibles, rapportaient sans cesse des faits étonnants ou proposaient des méthodes pour produire des résultats merveilleux.

Mais le livre qui fixa le plus Tattention de Georgina, était un énorme manuscrit in-folio dans lequel son mari avait, de sa propre main, relaté toutes ses tentatives, les procédés dont il s'était servi dans ses expériences, et le succès qu*il en avait obtenu. Cet ouvrage était Fhistoire de sa vie ardente , ambitieuse, de ses rêves et de ses travaux pratiques. Il renfermait des observations physiques parfaitement po* sitives, mais spiritualisées par une pensée qui tendait sans cesse vers l'infini. Son espnt animait tout ce qu'il embrassait et donnait une âme à la matière* inerte.

En lisant ce livre. Georgina sentit s'accroître son amour, son respect pour Aylmer, et en même temps éprouva moins de confiance en son jugement. Elle voyait que les plus brillants résultats qu'il eût obtenus n'étaient que des déceptions, si on les comparait au but qu'il se proposait. Ce manuscrit, qui retraçait tous les glorieux travaux d'Aylmer, était une triste confession. A chaque page, il portait la douloureuse empreinte de la lutte du génie contre la matière, des efforts désespérés d'une pensée idéale aux prises avec l'élément terrestre.

Georgina fut tellement affectée de cette lecture,

qu'elle appuya sa tète sur le manuscrit et fondit en

larmes Son mari, en rentrant , la trouva dans celt«

situation.

— Il est dangereux, lui dit-il, délire des livres de sorcellerie. Georgina, il y a dans ce volume des pages qui me troubleraient moi-même ; à plus forte raison doivent-elles avoir une fâcheuse influence sur vous.

— Bfais ce livre, répondit Geot^ina, m'a cependant porté à'vous admirer davantage.

— Ahl suspendez ce sentiment d'admiratioii; je ne l'ai pas encore mérité. Pour raviver mon esprit, chantez, j'ai besoin d'entendre votre vois si douce.

Quand elle eut chanté quelques-unes de ses suaves mélodies , il se leva avec gaieté , déclarant qu'elle n'avait plus qu'un peu de temps à passer dans la retraite, et qu'il ne doutait plus de son succès. A peine était-il sorti, que Georgina éprouva un irrésistible désir de le suivre. Elle avait oublié de lui parler d'un symptôme qu'elle remarquait depuis quelques heures. Elle éprouvait, à la tache même de sa joue, me sensation qui n avait rien de désagréable, mais |ui agitait toute son organisation. Elle courut après hylmer, et, pour la première fois, entra dans son ïhoratoire. Ce qui la frappa d'abord, ce fut le fourleau avec son foyer éclatant, son amas de cendres, le débris. Sur le foyer était un alambic, et , tout auour, on voyait des cylindres, des lubes, des cribles et 'autres appareils chimiques. L'air était lourd et imrégné d'une forte odeur de g;iz. La sévci'e simplicité

de cette chambre, avec ses murailles unieset son pavé de briques , surprit Georgina, habituée à l'élégance de son boudoir ; mais, ce qui fisa surtout son attention, ce fut l'aspect d'Ajlmcr.

La ligure pâle, l'œil inquiet, il se tenait près de la fournaise, observant son œuvre de distillation comme si du liquide qu'il préparait dépendait sa destinée. Quelle difl'érence entre cette physionomie souffrante, contractée, et le joyeux visage qu'il venait de montrer à Georgina!

— Prends garde, Aminadah, disait-il, prendsgarde, machine humaine, créature de terre ; une parcelle imperceptible de plus ou de moins, et tout serait perdu.

— Oh I oh ! s'écria Aminadab ; maitre , regardez!

Aylmer détourna la tête et devint plus pâle eu apercevant Georgina. Puis, se précipitant vers elle, et lui saisissant le bras avec colore :

— Pourquoi, lui dit-il, venez-vous ici? N'avez-vous pas confiance en votre mari ? Faut-il que votre fatale tache me poursuive jusque dans mes travaux? Betirei-vous.

— Non, Ajlmer, répli«|ua Georgina avec fermeté; ce n'est pas à vous à vous plaindre. C'est à moi, car vous vous défiez de votre femme. Vous voulez oie c cher l'anxiété avec laquelle vous suivez les dévelopf mïnts de votre expérience. Ayez meilleure opinion ■

moi. Dites-moi à quels risques uous nous exposons, et ne craignez pas de me voir manquer de résolution.

— - Non, non, s écria Aylmer avec impatience , cela ne peut être.

— Eh bieni soit, répliqua la jeune femme. Je me soumets. Je prendrai le remède que yous me présen> terez avec le même sentiment qui me porterait à prendre une dose de poison , si votre main me T offrait.

— Ma noble femme , dit Aylmer vivement ému , c'est à présent que je reconnais toute l'élévation de votre nature. Rien ne vous sera caché. Apprenez donc que cette tache , en apparence superficielle , est profondément liée à toute votre organisation. J'ai employé des spécifiques assez puissants pour opérer une modification en vous, pas assez pour changer votre système physique. Il me reste encore un essai à faire. Si j'échoue, nous sommes perdus.

— Pourquoi ne pas m' apprendre quel est cet essai ?

— Parce qu'il y a là du danger.

— Du danger! Je ne redoute qu'un danger, celui de conserver cet affreux stigmate. Enlevez-le , coûte que coûte; enlevez-le, ou je deviendrai folle!

— Oui , c'est vrai , dit Aylmer d'une voix triste. Mais retournez à votre boudoir. Bientôt l'épreuve sera finie.

Il la reconduisit vers son appartement et prit congé

d'elle avec une tendresse solennelle, qui exprimait bien plus que ses paroles Tétat de son esprit. Quand Georgina se retrouva seule, elle se mit à rêver aa caractère de son mari, et il lui apparut sous un meilleur point de vue que quelques heures auparavant. Son cœur s'exaltait à Tidée de ce noble amour qui ne pouvait accepter en elle la moindre imperfection, qui ne pouvait se contenter d'une nature moins accomplie que celle qu'il avait imaginée. Alors elle éprouva un ardent dosir de pouvoir satisfaire , ne fut-ce qu un instant , cette idéale conception.

L'arrivée de son mari Tarracha à ses méditations. Il portait un verre de cristal rempli d'une liqueur incolore comme Teau, mais brillante. II était pâle, mais il semblait que cette pâleur fût plutôt l'effet d'une trop forte tension d'esprit que de la crainte ou du doute.

— La distillation de cette liqueur a été parfaite , dit-il à Georgina. A moins que ma science ne soit une erreur, je suis sûr de mon œuvre.

— Ahl murmura Georgina, qu'importe ce qu'il faut faire pour enlever cette tache qui me désespère? Qu'importe la vie ?

— Pourquoi cette sombre pensée? dit Aylmer. Cette boisson ne peut manquer son effet. Tenez, je vais vous en donner la preuve.

A ces mots, il répandit quelques gouttes du mystérieux liquide sur un géranium desséché. En un instant

la plante se raviva, et ses bourgeons reverdirent.

— Je n'avais, reprit Georgi&a, nul besoin de cette démonstration. J'ai confiance en votre parole. Donnez*nu)i le verre.

— Bols donc I ô admirable créature, s'écria le philosophe avec enthousiasme. Il n'y a dans ton esprit aucun signe d'imperfection. Bientôt il n'y en aura aucun dans ta nature physique.

Elle avala d!un trait la boisson ; et, lui remettant le verre entre les mains :

— C'est une liqueur agréable, dit-elle avee un doux sourire , une liqueur qui renferme une indicible saveur, et qu'on croirait puisée à une source céleste. ËUc a apaisé la soif fiévreuse que j'éprouvais d^uis quelques jours. Maintenant, mon ami, laissez-moi m'endormir. Mes sens s'assoupissent sur mon esprit, comme les feuilles sur le cœur d'une rose au coucher du soleil.

A pdne avait-elle prononcé d'une voix affaiblie ces dernières paroles, qu'elle tomba dans un profond sommeil. Aylmer s'assit près d'elle, observant sa figure avec l'émotion d'un homme dont l'existence entière dépendait du succès de cette expérience. Mais, dans cette émotion même, le philosophe pensait encore à sa science. Il étudiait minutieusement chaque symptôme de cette crise décisive. Une légère rougeur glissant sur le visage de la jeune femme, une irrégularité passagère dans sa respiration , un mouvement de ses cils, un tressaillement furtif dans ses membres,

étaient auiaat de signes distinctiis qu'il notait l'un après l'autre dans son livre.

A chaque instant aussi, il reportait ses regards sur la tache qui était depuis quelque temps l'objet continnuel de ses préoccupations. D'abord, elle était apparue plus rouge que jamais sur la pâle figure de Georgina. Peu à peu sa teinte de pourpre s^ adoucit, se décolora, puis disparut comme les rayons de 1* arcen-ciel qui se perdent dans les nuages.

— Sur ma foi, murmura Aylmer dans une sorte de ravissement, on ne la voit plus. Victoire I victoire! A peme puis-je encore discerner à la place qu'elle occupait une légère teinte rose, qui disparaîtra complètement quand Georgina sera moins pâle.

^ Au même moment, il entendit l'espèce de grognement par lequel Aminadab exprimait sa satisfaction.

— Ah I s'écria-t-il, dans une joie qui ressemblait à undélire, ahl grosse masse déterre, tu m'as bien servi. L'esprit et la matière, le ciel et la terre, tout a concouru au succès de mon œuvre I Ris, mon vieil Aminadab, tu as le droit de rire.

Ces exclamations réveillèrent Georgina. Elle ouvrit les yeux, et se regarda dans un miroir que son heureux mari lui présentait. Un doux sourire passa sur ses lèvres quand elle vit que sa tache n'était plus qu'un point presque imperceptible, puis elle porta ses regards sur Aylmer avec un trou'ile et une anxiété dont il ne pouvait se rendre compte

— Mon pauvre Aylmer I murmura-t-«Ue.

— Pauvre I dit-il; non, je suis l'homme le plus riche, le plus privilégié, le plus joyeux. Chère Georgina, mon entreprise a réussi. Vous êtes parfaite.

— Mon pauvre Aylmer I répéta-t-elle avec une ineflable tendresse ; vous avez eu un sublime amour, et vous avez noblement agi. Ne vous repentez pas d'avoir rejeté une incomplète créature.

En ce moment, la dernière teinte de Temprehite fatale disparut sur sa joue, et ses lèvres exhalèrent le dernier soupir.

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