LE DINER ÉPISCOPAL
Le jour où les jeunes théologiens reçurent la consécration sacerdotale, l'évêque Slingerback les invita à dîner. Ce prélat cherchait par tous les moyens possibles à se rendre populaire, et, s'il n'y parvenait pas, ce n'était point qu'on eût de graves reproches à lui faire, c'est qu'il n'y avait en réalité rien de bon à dire de lui. C'était un petit homme d'un large embonpoint, rose et joufflu, habillé avec un soin minutieux. Il portait toujours le plus beau caftan, le plus élégant collet du diocèse, et «e quittait point sa croix de commandeur. Courtisan habile et sans cesse occupé de rêves ambitieux, on le voyait tantôt se courber humblement devant ceux qui pouvaient favoriser ses projets, tantôt se relever avec orgueil devant ses
inférieurs. Mais quelquefois il se complaisait à prendre avec son jeune clergé un air de bienveillance et de douceur paternelles , à parler au plus simple prêtre et à récouter parler avec une condescendance affectueuse. 11 était précisément dans une de ces dispositions le jour où les théologiens se réunissaient chez lui, ravis de Thonneur de paraître dans son salon.
— Soyez le bienvenu, monsieur le magister, dit-il à Lindner en s'approchant de lui. H y a longtemps que nous ne nous sommes vus : mais je me rappelle votre excellente conduite au gymnase. Il serait à souhaiter que le diocèse eût beaucoup de sujets comme vous.— Bonjour, cher Drangstedt, je me réjouis de vous voir entrer dans le sacerdoce, car je fonde sur vous de grandes espérances.
Celui à qui il s'adressait en ce moment était le fils d'un de ses fermiers, un grand jeune homme à Tœil hardi, qui avait fait ses études avec Lindner, mais sans pouvoir se lier avec lui. Il eût été difficile de rencontrer deux hommes plus dissemblables que ces deux jeunes prêtres qui allaient s'asseoir à la table du prélat. Lindner avait le front ouvert, le regard franc : un caractère de force et de bonté se manifestait dans toute sa personne. Sa figure mâle, mais impressionnable, laissait voir à découvert toutes ses émotions Chacune de ses pensées se peignait dans ses regards et sur les contours de ses lèvres mobiles. L'harmonie de son esprit se montrait dans son extérieur II était
velu simplement; sans prétention mais avec grâce, et tout en lui, jusqu'à ses moindres mouvements, annonçait le sentiment intime d'un homme qui connaît sa dignité. Drangstedt au contraire avait dans sa démarche, dans sa voix, dans son accent, une sorte de discordance qui révélait les défauts de son esprit. Mais il avait un principe qui devait lui être utile, c*est qu'on doit être soumis aux puissances de ce monde.
Après le dîner, Tévéque conduisit les jeunes prêtres dans un cabinet pour s'entretenir plus librement avec eux.
— MonsieurlemagisterLindner, dit-il, scrabien placé chez notre cher Klasmark. C'est un plaisir de voir avec quel zèle ce bon vieillard travaille à propager les vérités religieuses. 11 a fait preuve d'une énergie que je n'osais plus attendre delui . Mais monsieur Lindner a cependant là un poste difficile , car, depuis longtemps, cette paroisse n'a pas eu un bon directeur. Le bon Slentriander et son vicaire n'étaient pas pénétrés de cet esprit de Dieu qui doit être notre guide. J'espère que monsieur Lindner est animé du désir de répandre renseignement du christianisme.
— Oui, monsieur l'évèque, répondit Lindner en posant la main sur son cœur. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, et, avec la grâce de Dieu, j'espère opérer quelque bien. J'ai appris que l'école de Traleboda est dans un état de décadence. Des que je serai là, je chercherai à la relever.
— Sans doute, sans doute, reprit lé prélat avec une expression de surprise désagréable ; Técole est une institution nécessaire, et je rends hommage à la mémoire de rhonnête négociant de Gothembourg qui a fondé celle de Traleboda ; mais ce n'est point là cependant pour un prêtre la chose essentielle. Avant tout , il faut qu'il songe à la doctrine religieuse et ne se laisse point troubler dans sa mission par la science mondaine. C'est une des prétentions singulières de notre époque de vouloir donner le goût de la lecture aux paysans suédois; mais, mon ami,' ce n'est point en leur apprenant à lire, à écrire correctement le suédois, en leur enseignant la géographie et l'histoire, qu'on les conduit au royaume de Dieu. Au contraire, en éclairant le peuple, on le conduit dans le domaine de la politique, il devient orgueilleux et méprise à la fois la religion et ceux qui la lui prêchent.
— Monsieur l'évêque a raison, bien raison, dit Drangstedt.
— Mais , monsieur Tévêque , reprit Lindner , permettez-moi de penser que l'étude de T histoire et de la
nature ne peut porter préjudice à notre foi, je l'ai éprouvé moi-même. J'ai senti que l'histoire de l'humanité, avec toutes ses vicissitudes dans lesquelles se manifeste la loi providentielle, et le tableau de la nature, qui est un des miroirs du Créateur, peuvent être considérés comme d'éloquents commentaires de la parole do Dieu , et je crois qu'on ne peut altérer la
croviince du peuple en éclairant son esprit , en lui apprenant à reconnaître ces œuvres de la Providence.
L'évêque se tourna vers Drangstedt et lui dit :
— Que pensez-vous de ces maximes?
— Ce que j'en pense? répondit celui-ci en affectant un air de dédain. 11 me paraît que mon confrère attache trop de prix aux connaissances terrestres , et je me permettrai de lui citer cet axiome :
Méprisez, méprisez le savoir de ce monde, Vous dont le cœur aspire aux promesses du ciel; Ici-bas nous vivons dans une ombre profonde, Cî'esl là-haut qu'on arrive au bonheur éternel.
J'ajouterai que , selon mon humble opinion , on court grand risque de détourner le peuple de ses pieuses croyances en l'initiant aux distractions de ce monde. Je ne crois pas qu'on puisse voir Dieu dans la nature ni dans Thistoire, où Ton ne reconnaît à tout instant que l'action du diable.
— Drangstedt, dit l'évoque , a dans un sens parfaitement raison ; car l'histoire ne nous présente que les égarements de l'homme. Elle commence à la chu^e d'Adam et arrive à la Révolution française ^ où le peuple, dans l'orgueil de sa science, menaçait d'anéantir tout dogme chrétien. La nature, qui émeut nos sens, est, comme toute chose matérielle, issue du péché, et porte en elle le germe du péché, c'est-à-dire le
germe de la mort. Un prêtre qui étudie la nature étudie donc un enfantement du péché. Mais ce péché réside aussi dans le cœur de l'homme, et c'est celui qu'il faut connaître pour apprendre à l'extirper . Que Dieu vous bénisse, mes enfants; allez dans vos paroisses et faites-y un bon usage de votre intelligence. Je recevrai avec plaisir des renseignements sur l'école de Traleboda, mais je prie monsieur Lindner de ne pas trop s'en occuper. J'aime la science certainement, mais la science répandue parmi le peuple est comme un brandon qui peut allumer l'incendie le plus désastreux,
A ces mots, il congédia les deux jeunes prétros. A la porte, Drangstedt se sépara de Lindner, car il ne voulait point se montrer dans la rue avec un homme qui osait proclamer une autre opinion que celle de l'évéque.
TtlALEBOl)A
Le dimanche où Lindner devait célébrer l'oflice divin, toute la paroisse du Traleboda fut surprise de l'ordre, du calme qui régnait dans l'église et de la dignité du jeune prêtre. Les autres dimanches, Klasmark oubliait toujours quelque chose ^ et faisait signe
au sacristain de s'approcher de la chaire pour lui demander ou un mouchoir ou un livre. Son prédécesseur avait une autre coutume plus fâcheuse encore, c'était de s'interrompre à tout instant dans son sermon pour faire la police du temple. « Fermez la porte, » s'écriait-il au milieu d'une période pathétique, » ou : « Chassez ce chien de la nef. »
Le peuple avait cessé de respecter cette église où le prêtre lui-même se montrait si distrait dans ses fonctions. Il y entrait en tumulte, et n'y apportait aucun recueillement.
L'attitude sérieuse de Lindner lui imposa une ré* serve inaccoutumée, et, pour la première fois depuis longtemps, l'église de Traleboda présenta vraiment l'aspect d'une enceinte religieuse.
Quand le jeune prêtre prononça son discours , il était aisé de voir que toutes ses paroles venaient du cœur. En même temps son langage était si simple, que le plus ignorant pouvait le comprendre II se voyait au milieu d'une communauté de pauvres gens qui, toute la semaine, luttaient par le travail contre les difficultés de la vie, qui, le dimanche seulement, se réunissaient à l'église pour ouvrir leur cœur à la pa* rôle de Dieu. H sentit que, dans une telle assemblée, il ne devait prononcer que des paroles de paix, de concorde, d'espoir. Cependant il ne put s'empêcher d'exprimer le mécontentement qu'il avait éprouvé en voyant à la porte du temple une boutique qui arrêtait
au passage ceux qui venaient à Toffice et les déiour- * naît de leur devoir. Le propriétaire de cette boutique, nomnxé Thranstrœm, était un de ces hommes hautains, turbulents, qui, dans les villages, prennent un ascendant que leur audace seule justifie, et le conservent par la crainte qu'ils inspirent. Thranstrœm, eu écoutant les observations que Lindner avait cru devoir faire sur son industrie, tourna vers lui son regard animé d'une sombre colère, et dès ce moment devint son ennemi. Le même jour, le prêtre se fit encore un autre ennemi en visitant Técoie, où il trouva un sot et ridicule instituteur, et en adressant à cet homme quelques sages remontrances.
LE BARON ^RENRCTT
A la paroisse de Traleboda appartenait un vieillard
dont la famille habitait depuis un temps immémorial
le pays. On l'appelait le baron Arenrott. Sa fortune,
son nom, lui donnaient une haute considération. Tous
les fonctionnaires du district lui témoignaient les plus
grands égards. Les paysans lui reprochaient de trof)
aimer Targcnt. C'était en effet là sa passion impé-
rieuse, ce qui ne Tempêchait pas de vouloir se montrer fidèle à ses devoirs de chrétien.
Lindner devait naturellement faire connaissance avec cet important personnage. Il alla le voir dans son château, fut très-courtoisement accueilli, et, dans la même semaine, invité à diner. Le matin même du jour où il devait se rendre à cette invitation, il fut appelé à visiter un malade qui cultivait une des terres d'Arenrott, et demeurait dans une propriété à laquelle la baronne avait donné le nom de Sans-Souci. Le jeune prêtre aperçut une misérable cabane tombant en ruines de tous côtés. Près de là, de pâles et chétifs enfants jouaient au bord du lac, et une femme couverte de haillons arrachait d'un petit champ quelques ponunes de terre grosses comme des noix.
— Vous récoltez trop tôt vos pommes de terre, dit Lindner. C'est dommage : elles sont encore si petites !
— Oui, sans doute, murmura-t-elle, jnais que faire ? Je n*ai rien à donner à manger à mon enfant, et il est si faible !
^- Mais ce n'est pas là une bonne nourriture pour un malade.
— C'est possible. Mais voyez ^ monsieur, nous n'avons pas un brin de nourriture à la maison. Nous sommes si pauvres, si pauvres I et l'on tient note de toutes les journées de travail que mon pauvre André ne peut pas faire. Tout irait bien si André recouvrait
la santé, il finirait par acquitter nos dettes envers M. le baron.
Dans cette cabane si triste à voir au dehors, il y avait un ordre et une propreté remarquables ; les petites fenêtres avaient été lavées avec soin,' le plancher était parsemé de branches vertes de sapin, quelques assiettes en faïence brillaient sur une planche, et un géranium fleurissait dans un vase rustique. Une pensée d'art se révélait même dans cette pauvre demeure, car des gravures sur bois étaient collées contre la muraille, et quelques livres apparaissaient sur un ravon.
Le malade reposait dans son lit, les mains jointes sur la couverture. A T aspect du prêtre, il chercha à prononcer quelques paroles ; mais sa voix fut étouffée par une toux violente. A voir la douce clarté que le soleil répandait autour de lui, on eût dit un rayon du regard de Dieu; à entendre les petits oiseaux chanter sur les branches de la haie, on eût dit les concerts d'anges attendant une âme prête à s'envoler. Lindner, en s'approchant de celui qui attendait les dernières consolations de la religion, se rappela ce que son père lui avait raconté de la mort de Storm^ et accomplit son devoir sacerdotal avec onction.
Le malade fit sa confession. Une seule faute lui pesait lourdement sur la conscience : il avait reçu un jour de l'intendant du baron douze skillings de plus que ce qui lui était dû, et ne les avait point rendus.
— Ces douze skillings*, dit-il, sont dans cette Bible; je vous prie» monsieur le pasteur, de vouloir bien les remettre à celui à qui ils appartiennent, et le prier de me pardonner, afin que je repose en paix dans le tombeau.
Cette pièce de monnaie était la seule qu*il y eût dans la maison, et la mère et les enfants souffraient de la faim. Cependant le malade la regardait comme un dépôt si sacré, qu'il n'osait y toucher.
— Avez-vous, lui c(it le prêtre, quelque colère, quelque inimitié dans le cœur?
— Non, monsieur le pasteur, grâce au ciel je ne hais personne; lorsque quelqu'un a été dur pour moi, à tort ou à raison, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour l'amener à d'autres sentiments. Non, je ne hais personne, et j'aime beaucoup de gens.
l.indner administra le dernier sacrement à ce vertueux malade, emporta les douze skillings qui lui causaient une si pénible sollicitude, et, en sortant, remit à la pauvre mère de famille quelque argent pour subvenir à ses premiers besoins. -
De là il se dirigea vers le château du baron, et y arriva au moment où l'on servait le dîner.
— Soyez le bienvenu, lui dit en souriant la baronne. Vous avez été à Sans-Souci; n'est-ce pas que
* En Suède, la monnaie couranle est en papier, depuis le billet de huit skillings (huit sous) jusqu'à celui qui s'clèvo à plusieurs centaines de francs.
C'est une ravissante situation, un délicieux vallon, et une vue magnifique sur le lac? J*ai souvent engagé mon mari à faire construire là un temple ou un belvédère.
— La situation est belle, en effet, répondit Lindner avec un triste sourire ; mais les gens qui demeurent là sont bien pauvres.
— Oh I oui, repartit la baronne, les malheureux ! . . . et Dieu sait de quoi ils vivent !
Puis, se tournant vers ses convives :
— Qu'en pensez-vous, messieurs? dit-elle, si nous allions ce soir prendre le thé là. J*aime à montrer ce site, qui est, sans contredit, l'un des plus beaux de la province.
— Je remarque avec joie, dit un des invités, que madame la baronne a conservé l'esprit poétique qui la distinguait déjà lorsque j'eus l'honneur de la voir pour la première fois. Je me rappelle avec quel goiit exquis madame la baronne chantait en s'aecompagnant de la harpe. J'espère qu'elle n'aura point cessé de cultiver un si rare talent.
— Oui, oui, répondit-elle, je chante encore quelquefois. A la campagne, c'est une distraction nécessaire.
On s'assit à table. Le dîner était préparé avec la plus grande recherche, la société riante et animée. Lindner seul conservait, au milieu de cette réunion, une pénible pensée ; si quelquefois il se maîtrisait pour ré-
pondre à une parole obligeante, bientôt il retombait dans sa morne préoccupation. Il ne pouvait cesser de songer à la malheureuse cabane de Sans-Souci, à ce père mourant, à ces enfants délaissés, à ces légères paroles de la baronne : « Dieu sait de quoi ils vivent ! »• Ah ! se disait-il, si seulement ces pauvres gens avaient la centième partie de tout ce luxe, de toutes ces superfluitésl... Dieu sait de quoi ils vivent! Et ils ne sont qu'à quelques centaines de pas de ces riches insouciants.
Le soir, au moment où le soleil se penchait à l'horizon, où une brise rafraîchissante s'élevait dans la vallée, toute la société du baron se dirigea vers Sans- Souci. Déjà on y avait fait porter une table, un service à thé, et la harpe de la baronne. Lindner saisit un instant où personne ne faisait attention à lui, prit quelqiies biscuits dans sa poche et entra dans la cabane. Les convives de M. Arenrott s'assirent de côté et d'autre en causant sur le gazon, et, pendant que le prêtre allait voir ceux dont le sort l'avait si vivement ému, une belle et élégante jeune fille écoutait en souriant un de ses adorateurs qui lui parlait d amour, de fidélité et du bonheur céleste dont on peut jouir en ce monde.
Le soleil n'éclairait plus l'intérieur de la demeure du pauvre. La femme était à genoux, près du lit du malade, lui récitant d'une voix tremblante quelques prières.
— Ah! monsieur, dit-elle en apercevant le prêtre. André, mon cher André, touche à sa fin, et je priais pour le salut de son àme. Pauvres enfants ! Pauvre femme que je suis !
— Où sont les enfants? demanda Lindner en tirant de sa poche un biscuit.
— Ils dorment en paix, sans songer au malheur qui les menace... Mais, quoi! ces biscuits sont-ils pour eux? Ah ! les pauvres chers, qui n'ont rien eu à manger aujourd'hui. Pella, Stina, levez-vous, voici un monsieur qui vous apporte de bonnes choses.
Les enfants se frottèrent les yeux et tendirent avec avidité leurs petites mains vers le jeune prêtre.
Le malade s'affaibhssait de plus en plus. Déjà ses lèvres pales et contractées par le froid de la mort n'exhalaient plus qu'un léger souBle. Le prêtre priait à ses côtés, la femme était à genoux, au pied de sa couche, les mains jointes sur sa poitrine. Pendant ce temps, la baronne chantait, et les sons de sa harpe résonnaient au loin dans le silence de la vallée.
— Ah ! murmura d'une voix défaillante le mourant, j'entends une musique, une musique céleste.
Et, à ces mots, il rendit le dernier soupir.
Ce petit coin de terre vanté par la baronne présentait en ce moment un étrange tableau. Ici , un pauvre père de famille expirant, une femme baignée de larmes, des enfants qui, dans leur naïve ignorance, se réjouissaient de tenir quelques biscuits; là,
un jeune couple amoureux qui s*égarait dans les rêves d'un avenir idéal, et, de côlé et d'autre, des gens du monde qui tantôt causaient gaiement, et tantôt écoutaient le chant de la baronne. Et ce lieu s'appelait Sans-Souci.
Quand tous les convives se furent retirés, Lindner présenta les douze skillings d'André au baron, qui sourit de cette délicatesse de conscience.
— C'était, dit-il, un brave garçon, il faut que je lui rende cette justice.
— Monsieur le baron, dit le jeune prêtre, me permettra-t-il d'invoquer sa commisération en faveur de la veuve de cet honnête homme et de ses enfants? Les malheureux sont dans la dernière des misères.
— i C'est très-bien, monsieur le magister, répondit le baron avec un sourire sardonique, c'est tràs-bien d'avoir pitié de ceux qui souffrent. Mais mettez-vous à ma place, et voyez si je puis tendre la main à tout le monde. J'ai pour principe qu'il faut aider ceux qui travaillent, et Dieu sait que je ne puis secourir toutes les veuves et tous les enfants. Vous avez raison de vous intéresser à ces pauvres gens; mais il ne faut pas s'abandonner trop aisément aux émotions de son cœur. 11 faut tâcher de faire le plus de bien avec le moms de frais possible, et, avant tout, ne témoigner sa sympathie qu'à ceux qui la méritent.
— Mais, monsieur le baron, répliqua le prêtre,
LE PASTEUR ADJOINT 54r)
André était un bon ouvrier. En mémoire de lui, ne pourriez-vûus?...
— Monsieur le magister, je respecte vos observations; croyez-moi, je ne suis pas dur; au contraire, j'ai le cœur tendre comme de la cire. Je parlerai de ces gens à mon intendant, nous verrons ce qu'on peut faire.
Quinze jours après, la veuve d'André venait avec ses enfants frapper à la porte du presbytère. Elle avait été, par l'intendant, expulsée de sa cabane.
Le dimanche suivant, Lindner prit pour texte de son sermon Thypocrisie du pharisien , et prononça d'un ton de douleur des paroles qui frappèrent le cœur du baron et qu'il écouta en courbant la tête.
Quelques mois après, le baron était sur son lit de mort. Le prost Klasmark se présenta chez lui pour l'administrer ; mais le baron déclara qu'il ne voulait recevoir que Lindner.
— Eh bien , lui dit-il quand il le vit entrer dans sa chambre, vous devez me regarder, n'est-ce pas, comme un grand pécheur, comme un homme bien dur?
— Oui, monsieur le baron, je dois l'avouer.
— Je le sais, répliqua le baron, qui semblait recueilUr toutes ses forces pour cette dernière entrevue. Mais écoutez : j'ai été pauvre. Mon père était un homme d'une nature faible. Il fut la dupe d'une quantité de fripons , aliéna ses domaines et laissa ses enfants dans le
besoin. Dès mon jeune âge , je conçus un sentiment de répulsion profonde pour cette espèce de bienfaisance qui naît d'un élan instantané et rapide. Je voulus me conduire tout autrement. Je m'efforçai de réprimer en moi tout mouvement de compassion, et j'y parvins.
— Mais la compassion, répliqua Lindner, est un don de Dieu.
— Sans doute, de même que l'amour. Mais la raison nous a été donnée pour résister à nos penchants, et la bienfaisance, de même que Tamour, peut nous faire tomber en bien des erreurs. Écoutez encore. En étouffant en moi toutes ces idées de compassion qui naissent d'une circonstance accidentelle et passagère, je me disais : « En surmontant la tentation du moment, tu travailleras pour le temps à venir, et, pour pouvoir faire plus de bien un jour, tu en feras peu main-* tenant. » N'est-ce pas là une conception raisonnable?
— Raisonnable, peut-être, mais non chrétienne. Il ne nous appartient pas, à nous autres hommes, d'ajourner ainsi nos bonnes œuvres. Il faut faire le bien des que l'occasion s'en présente, de peur que cette occasion ne nous échappe. Quant aux projets formés pour Tavenir, c'est un noble rêve qui peut se réaliser, mais ce n'est qu'un rêve.
— Vous pensez donc que j'ai consacré tous les efforts de ma jeunesse, toute ma vie à un rêve? C'est possible; mais il est trop lard pour y revenir. Ce
LE PASTEUR ADJOINT Wi
rêve est mon unique consolation, et c'est ce rêve qui m'a décidé à vous appeler près de moi; car je vous ai haï, je dois vous Tavouer, je vous ai haï parce qu'il y avait dans vos sermons des paroles qui me semblaient prononcées particulièrement pour moi , des paroles qui répondaient au reproche secret qui s'élevait au fond de mon âme. Mais c'est à vous pourtant que je voulais adresser ma confession et confier mes dernières volonlés. Voici mon testament. Vous verrez, en le hsant, pourquoi j'ai eu tant de dureté dans le cours de ma vie.
Ce testament causa une fort triste surprise à la baronne. Son mari ne lui laissait que la jouissance d'une petite propriété . Le reste de ses biens devait être employé à la fondation d'un établissement de bienfaisance et d'une école. Après la mort de la baronne, le domaine qui lui était assigné devait être converti en un fonds de pension pour de pauvres veuves. Le baron confiait en outre au jeune prêtre le soin de distribuer une somme de trois mille riksdalers aux indigents de sa seigneurie.
— Ah! pauvre cœur égaré! dit Lindner en s'arrêtant sur la tombe du baron le soir de ses funérailles, tu as fini ton œuvre de bienfaisance, tu as subi un rude combat pour te faire haïr toute ta vie. Pauvre vieillard, que je plains ton égarement ! Avec ta sévère volonté, tu n'étais qu'un enfant , un grand enfant. Que Dieu te juge selon sa miséricorde !
l'bUMKN MBTOBll.
11 y avait huit ans que Liiidner remplissait avec un ziile infatigable ses modestes fonctions d'adjoint. Pendant ce temps, son habile collègue, Urangstedt, avait Tait un mariage par ambition et obtenu un pastnrat. Lindner était resté dans son humble situation. Sa charité lui enlevait la meilleure part de ses modiques revenus; ses sentiments de religion, pleins d'iitdulg^ce, mais inQexibles sur certains points, lui avaient créé des ennemis, qui souvent lui Cimsaîent de iwriibles conlrariclés ; enfin, madame Klasmark, dont l'âge ne faisait qu'augmenter l'humeur altièrê, s'était tournée contre lui, et lui rendait, par toutes sortes de tracasseries journalières, l'habitation du prost insupportable.
Lindner, après avoir longtemps souffert avec patience et résignation, résolut enfin de sortir de sa fâcheuse position , de passer, comme Drangstedt, son examen pastoral, et d'acquérir par là le droit de solliciter un autre poste.
Il se rendit dans la ville universitaire où l'évcque Slingerback venait d'arriver, remportant de la dicte,
où il avait siégé à la tête de Tordre du clergé, la plaque deVÉtoile polaire, qui le rendait plus fier que jamais. Il reçut très-froidement le jeune prêtre, et, au lieu de l'encourager à poursuivre son projet d'examen, parut très-surpris qu'il eût une telle prétention. Une douzaine de prêtres qui se trouvaient réunis dans Tantichambredu prélat, et qui furent témoins de cette rude réception, affectèrent de ne pas reconnaître l'humble et doux adjoint qui semblait si mal noté dans l'esprit de son évêque. Lindner rentra chez lui profondément triste et presque découragé,; mais une circonstance inattendue devait bientôt lui donner un singulier relief. Quelques jours après sa malencontreuse visite, il reçut, à sa grande surprise, une invitation à diner chez l'évêque, et fut bien plus étonné encore lorsque, en entrant dans le salon, il vit le prélat s'avancer à sa rencontre d'un air riant et affectueux.
— Soyez le bienvenu, mon cher Lindner, lui dilil, je suis charmé de vous revoir.
Lindner ne comprenait rien à un tel changement, mais il allait en avoir l'explication.
— Tenez, monsieur le baron, dit Tévêque en se retournant vers un de ses convives qui était entouré d'«n cercle respectueux, voilà votre homme.
L'étranger fit un mouvement, et Lindner reconnut son ancien camarade, Philippe Nordenstrale.
— Bonjour, mon bon cher Lindner I s'écria Philippe, as-tu donc oublié ton vieux camarade?
Lindner était près de s* élancer dans ses bras, mais un sentiment de modestie le retint, et il s'inclina devant lui.
— Oh! ta main, ta main, mon brave amil s écria Philippe avec un accent cordial.
Puis, passant son bras sous le sien, il Tcntraina à récait pour causer plus librement avec lui.
— Eh bien, lui dit -il, te voilà donc encore simple pasteur adjoint? As4u toujours le même plaisir à t*occuper des pauvres et des aveugles?
— Oui, répondit Lindner.
— Oh ! tendre et honnête cœur, et que gagnes-tu a tes bonnes œuvres?
— J'y gagne la satisfaction de moi-même et la joie d'inspirer quelque affection.
— Et moi, sais-tu ce que je suis devenu?
— Non.
— Je suis chambellan.
— Et heureux de ta dignité ?
— Oui, oui, quoique je regrette Paris, où j'ai passe plusieurs années attaché à la légation suédoise. Les longues rues silencieuses de Stockholm ne valent pas les boulevards
Les deux amis s'entretinrent avec une affectueuse expansion de tous les souvenirs du passé, puis s'assirent à table l'un à côté de l'autre. A ce dîner, se trouvait aussi Julie, la sœur de Philippe. Mais ce n'était plus la candide jeune fille que Lindner avait connue.
iVèimi une grande belle dame toute fière d'avoir épousé un haut fonctionnaire et gazouillant dans les salons comme un oiseau léger. Elle reçut d'un air distrait le modeste prêtre qui lui avait causé autrefois une généreuse émotion et le quitta bientôt pour répondre en souriant aux compliments d*un jeune ofQcier qui se tenait près d'elle en frisant, d'un air fort satisfait, sa blonde moustache.
— Allons, dit Frédéric, qui remarqua avec chagrin la froide attitude que sa sœur avait prise envers son ami , ne fais pas attention à ma sœur ; depuis que tu l'as vue pour la première fois, elle est bien changée. Elle s'est mariée avec un homme dont le cœur est comme un parchemin chargé d'un sceau nobiliaire. Laisse là ces deux êtres qui souvent m'irritent, et parlons un peu de tes affaires. Tu vas donc passer ton examen pastoral?
— Oui.
— Et j'espère que tu en sortiras avec la plus brillante attestation.
— Je ne le pense pas.
— Et pourquoi donc?
— Parce qu'on ne donne point cette attestation à celui qui a aussi peu de connaissances que moi.
— Bah I bah ! Ecoute, tu te distingueras, j'en suis sûr, à cet examen. Je te ferai donner le titre de prédicateur de la cour, et des qu'un bon pastorat deviendra vacant, ce sera pour toi. Que penses-tu de ce projet?
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; de voir la paisîbk' gne autour de lui.
dl. sa place ne lui ■nlainesde francs:
— Je ne veux pas du titre de prédicateur de la cour.
— Quelle idée?
— Non, la manie des litres n'est déjà que trop grande ; et il convient aux prêtres moins qu'à tout aulre de s'y laisser aller. Comment pourrais-je prêcher contre la vanité, si je m'abandonne moi-même à cette vanité? Ma conduite ne serait-elle pas en contradiction manifeste avec mes paroles ?
— Tu as de singuliers scrupules.
— •■ Non, cher Philippe, ce ne sont pas de vains scrupules. C'est un acte de raison.
— Tu es un singulier être! mais comme quetu sois, je ne puis m'empécher de t'aimer.
Ce dîner dans lequel on avait vu un chambellan du roi montrer tant d'affection à Lindner, le traiter comme un camarade et le tutoyer, donna une impor« tance extraordinaire au pauvre adjoint. Il fut interrogé avec les plus grands égards par ses examinateurs, obtint d'eux un honorable témoignage, et, quelque temps après, fut appelé à un poste meilleur que celui où il avait passé les belles années de sa jeunesse ; un trèssimple poste pourtant, mais le modeste 1 jndner n'en demandait pas plus.
Il épousa une douce et honnête jeune fille qui avait su apprécier ce noble cœur, et dont il avait su, de son côté, apprécier les vertus Une année après, on disait devant Drangstedt :
— C'est une chose touchante que de voir la paisible maison de Lindner, la joie qui règne autour de lui. Votre collègue est vraiment heureux.
— Heureux! répliqua Drangstedt, sa place ne lui rapporte pourtant que quelques centaines de francs ; mais c'est tout ce qu'il mérite.